‹ Recueil des oraisons funebres prononcees par feu messire Esprit Flechier, eveque de NimesChapitre 15 sur 16 · III. Réf. %a · texte numérisé non relu

III. Réf. %a

de monsieur de Montausier. %\$

défigurer selon ses besoins et ses intérêts , tantôt les vices , tantôt tes vertus: et la parole , qui est l'image de la raison et comme le corps de la vérité, est devenue l'organe de la dissimulation et du mensonge.

Charles de Sainte* Maure se sauva par la miséricorde de Dieu , de cette corruption commune» 11 naquit avec des inclinations libres et généreuses, qui affranchissent l'ame de toute autre loi que de celle de ses devoirs. Le ciel versa dans son espritret dans son cœur ces principes d'honneur et d'équité, qui font qu'on produit, sans rougir, ses senti mens et ses pensées. La feinte ne pou voit rien ajouter à sa gloire, et l'art en lui ne pouvoit mieux faire que la nature. Son illustre maison , dont l'origine s'est perdue dans les obscurités du temps, lui fournissoit depuis sept cents ans de grands exemples. 11 y trouvoit une noblesse toujours pure par ses vertus , toujours utilé par ses services, toujours glorieuse par son rang,

{>ar ses emplois, par ses alliances. Il vojoit dans 'histoire , ses ancêtres , tantôt soutenant avec éclat les premières dignités du royaume, tantôt dans l'assemblée des seigneurs de plusieurs provinces, s'intéressant pour les dreits et pour les libertés des peuples, tantôt allant avec des troupes nombreuses , levées à leurs dépens , reprendre les terres que des seigneurs voisins leur avoient usurpées ; plus touchés de l'honneur que de l'intérêt , aussi peu capables de souffrir une injustice que de la commettre.

Mais il racontait avec plaisir les services que «on aieul avoit rendus à Henri IV» de glorieuse mémoire , et plus encore les conseils sages et libres qu'il lui dorinoit, ajoutant à son récif Que ses pères avoient toujours été fidèles serviteurs des Rois hurs maîtres , mais qu'ils rtavoitnt pas 4t4 leurs Jlatieurs : que celle honnête liberté dont

io.

£20 Oraison funèbre s

H faisoit profession , ètoil un droit acquis et une possession de famille , et que la vérité étoit venue en lui de père en fis , comme une ppr* tion de son héritage.

La mort lui enleva dès les premières années de son enfance , un père dont la perte auroit été irréparable, s'il ne fut tombé sous la conduite d'une mère de l'ancienne maison de Châteaubriant, qui renonçant d'abord à toute sorte de vanités et de plaisirs, pour vaquer dans une triste et laborieuse viduité , aux affaires de sa famille, et contenant sous les lois d'une austère vertu et d'une exacte modestie, une grande beauté et une florissante jeunesse, sacrifia toutes les douceurs et tout le repos de sa vie , à la fortune et à l'éducation <}e ses enfans. Charles étoit encore en cet âge où l'on ne suit que les premiers instincts de Ja liberté. Un feu que la raison n'avoit pas encore modéré , le révoltoit contre la discipline et la crainte. Elle réprima par une sage sévérité les premières vivacités de son esprit, et les saillies naturelles d'une fierté encore naissante. Elle, le plia avec douceur sous le joue de l'autorité maternelle , l'accoutumant insensiblement à une vie simple et patiente; et comme elle n'eut pas pour lui ces complaisances foibles qui amollissent la raison et le courage des enfans , elle ne souffrit pas en lui ces délicatesses qui affaiblissent le tempérament et Ja vigueur du corps et de l ame.

Mais hélas! elle employa ses premiers soins i lui apprendre le? principes d'une fausse religion (i). Egaré dès qu'il entra dans les voies de Dieu ; nourri depuis par les maîtres mêmes dé Terreur, et dans le sein, pour ainsi dire, de l'hérésie, il prit une profane nouveauté pour la vénérable antiquité de l'Eglise. Sensible à tous lef

Ji) A Sédaa , aous le ministre du Moulin.

de monsieur de Montausier. Mi r

malheurs du parti, attentif à tout ce qui flattoit ses préventions, se mêlant, tout enfant qu'il étoit, dans les conversations et les disputes , il suppléoit par son ardeur à ce qui manquoit à sa connoissance; et dans un âge, où Ton ne sait pas encore sa religiou , il défendoit déjà la sienne.

O Dieu de vérité ! vous n'avez pas fait cet esprit pour le mensonge: laissez couler sur lui du sein de votre gloire, un de ces rayons pénétrans de votre grâce lumineuse, qui portent la vrai dans le fond des cœurs , et ne permettes • pas que Terreur et la vanité le possèdent. Ou si vous laisez croître ses ténèbres , pour avoir plus de gloire à les dissiper, gardez-lui une miséricorde d'autant plus grande , que son zèle ardent et ses intentions sincères le justifient à lui-même, et qu'il croit faire honneur à la vérité , dans l'hommage même qu'il rend au mensonge.

Vous dirai-je le progrès qu'il fit dans la connaissance des lettres humaines , le goût qu'il eut pour la poésie et pour l'éloquence, dont il apprit non-seulement toutes les beautés , mais encore toutes les règles; l'étude qu'il fit de cette noble et savante antiquité , qu'il regardoit comme la source de la raison , et de la politesse de nos siècles l Un amour curieux des livres , une avidité de sa* . voir, une assiduité, et, si j'ose le dire, une intempérance de lecture ont été les passions do sa jeunesse. Vous parlerai- je de ces campagnes 9 où la gloire allumant les premiers feux de soi* courage , il fit voir dans les sièges de Rosignan et de Casai, par les services qu'il rendit, ceux que le Prince et la patrie en pouvoient attendre? Animé par les exploits éclatans d'un frère, dont la réputation ne pouvoit égaler le mérite, il eut part aux louanges que lui donnèrent justement et ses ennemis et ses maîtres.

La bienséance et la coutume, et plus encore,

an Oraison funèbre

les devoirs de sa condition et de sa naissance, l'engagèrent à se mêler dans la foule des courtisans , pour révérer la grandeur et la majesté d'un Roi (i) plein de religion et de justice, et pour gagner la faveur et l'estime d'un grand ministre (2), qui connoissoit la vertu, et qui dislrifcuoit la fortune. On lui dit mille fois que la franchise n'étoit pas une vertu de la Cour ; que la vérité n'y faisoit que des ennemis ; qu'il falloit pour y réussir, savoir selon les temps, ou déguiser ses passions, ou flatter celle des autres; •qu'il y avoit un art innocent de séparer les pensées .d'avec les paroles, et que la probité pouvoit souffrir ces complaisances mutuelles, qui étant devenues volontaires , ne blessent presque plus 3a bonne foi , et maintiennent la paix et la politesse du monde.

Ces conseils lai parurent lâches. Il alloit portef son encens avec peine sur les autels de la fortune , et revenoit chargé du poids des pensées qu'un silence contraint avoit retenues. Ce commerce continuel de mensonge ingénieux pour se tromper, injurieux pour se nuire , officieux pour se corrompre : cette hypocrisie universelle , par laquelle * chacun travaille à cacher de véritables défauts , ou à produire de fausses vertus : ces airs mystérieux qu'on se donne pour couvrir son ambition , ou pour relever son crédit: tout cet esprit de dissimulation et d'imposture ne convient pas & sa vertu. Ne pouvant s'autoriser encore contre l'usage, il fit connoître à ses amis qu'il alloit à l'armée faire sa cour par de services effectifs , non par des offices inutiles, qu d'exposer sa vie, que de dissimuler ses sentimens, et qu'il n'achèteroit jamais ni de faveur, ni de fortune,' aux dépens de sa probité.

Qi) Louis XIII. (a) Le cardinal de Richelieu.

de monsieur de Montautier.

H ne voulut apprendre d'autre langage que ce* lui de l'Evangile (i) , oui, oui , non , non : effectif daus ses résolutions , fidèle dans ses promesses, plus prêt à tenir sa parole qu'à la donner , tout vrai dans ses actions et dans sa conduite. Aussi n'eut-il besoin , pour s'élever dans sa profession , ni de sollicitations , ni d'artifices. Sa prudence , son application, sa valeur, lui attiré* reut l'estime et la confiance des deux plus renom* més capitaines de son temps (2), qui dans les guerres d'Allemagne , s'étoient servi utilement de son secours et ae ses. conseils dans la suite de leurs victoires.

L'Alsace qui a voit été le théâtre de ses travaux, en fut aussi la récompense. Quelle nouvelle matière de gloire pour lui ! l'ennemi redoutable et voisin; un peuple qui n'étoit qu'à demi soumis , le peu de secours qu'il pouvoit attendre , une province qu'on lui donnoit plutôt à conquérir qu'à gouverner : tant de difficultés ne firent qu'animer sa constance ; et par des combats presque journaliers , ayant affermi son gouvernement , il la rendit par sa modération , un des plus heureux et des plus tranquilles du royaume.

Il revint à la Cour, et ne se prévalut ni d*» louanges, ni des espérances qu'on lui donna; il joignit la retenue du jugement à la hardiesse du courage. Quoiqu'il aimât la gloire, il la cherchoit dans ses actions, non pas dans le témoignage des hommes. Il n'a voulu contribuer à sa réputation, d'autre chose aue de son mérite. De toutes les vérités , il n'a caché que celles qui lui étoient avantageuses, et rien n'a jamais pu affoiblir sa sincérité, que sa modestie. Nous savons pourtant. Messieurs, que jamais ame ne fut plus fière, ni

(1) Sit autem sermo v ester , esi 9 est , non, non. Mat. 5. &

(2) Le duc de Wcimar et le maréchal de Guébriânfr.

3*4 * Oraison funèbre

plus intrépide : on le vit à la bataille de Cerné, charger trots fois les ennemis , couvert de sang •i de poussière , et dresser aux pieds de son général, comme un honorable trophée, trois drapeaux qu'il leur enleva. 11 parut avec deux cents hommes 9 durant le siège de Brisac, renversant sur les bords du Rhin, deux mille Allemands à la vue de leur armée»

Mais viens-je faire ici l'histoire sanglante de ses combats, et mon sujet n'a-t-il rien de plus édifiant et de plus doux ? Déjà se formoient dans le ciel ces nœuds sacrés qui dévoient unir éternellement son cœur à celui de l'incomparable Julie (i). Déjà s'allumoient dans son ame ces feu* ardens et purs , que la sagesse , la beauté , l'esprit et un mérite universel ont coutume de faire naître. L'admiration, l'estime entretenoient cette sage et vertueuse passion , et plus encore une conformité de mœurs et d'inclinations, qui fait les liaisons parfaites : même candeur dans leurs procédés, même élévation de génie et de courage , même penchant à la vertu, au préjudice de la fortune, même fidélité pour tous les devoirs de la vie, même goût pour la conversation -et pour toute sorte de belles lettres , même plaisir à faire du bien , mais parmi tant de ressemblances, une religion différente.

Tombez, tombez, voiles importuns, qui lui couvrez la vérité de nos mystères: et vous, prêtres de Jésus-Christ , qui depuis si long-temps offrez à Dieu pour son salut, et vos vœux et vos sacrifices , prenez le glaive de la parole , et coupez sagement jusqu'aux racines de l'erreur, nue la naissance et l'éducation avoient fait croître «ans son ame. Mais par combien de liens étpit-il retenus f La chair et le sang qui l'attachoient

(i) Julie d'Angeaues, depuis duchesse de IW[ontausier.

de monsieur de Montausier. 225

auprès d'une mère qu'il aimoit autant par reconaoissance et par raison , que par tendresse de naturel : certaines vues d'honneur, qui lui faisoient craindre jusqu'aux moindres soupçons de change* mem et d'inconstance : le pouvoir que prenoit sur lui une première impression de vérité et de jus* lice: les réponses que les. oracles du parti lui «voient rendues , et les soins qu'il avoit pris luimême de s'aveugler par des lectures dangereuses 9 étoient autant d'engagemens qui le iioient à sa communion.

Mais aussi, dans les recherches de sa foi 9 il lui avoit échappé quelque doute : la lecture des histoires de l'Eglise lui avoit lait entrevoir quelque nouveauté dans ces derniers temps; des contestations , des disputes qu'il avoit eues, il étoit sorti je ne sais quelles clartés passagères, qui avoient laissé quelque trace de lumière dans son esprit. Il n'étoit pas de ces hommes tièdes , à qui Dieu et le salut sont indifférons, qui demeurent sans mouvemens où ils sont tombés, soit au .midi, soit au septentrion, selon le langage de l'Ecriture (i); qui ignorent ce qu'ils croient , et n'ont une religion que par hasard , et non par lumière. IL savoit rendre raison de sa foi, comme l'Apôtre le commande; et la connoi$sance que Dieu lui donna, fut peut être la récompense de son zèle.

Des lumières imperceptibles et successives dissipèrent une partie de ces nuages do t il étoit environné. Il demanda, et il reçut; il frappa, et on lui ouvrit; il reconnut dans l'Eglise de Jésus- Christ une puissance de décision , qui nous fait croire ce qu'elle croit , pratiquer ce qu'elle ordonne , tolérer même avec soumission ce qu'elle tolère: et se faisant de celte crovance une nécessité

{*) SccL ai.

aa<J Oraison funèbre

pour toutes les autres; docile, humble, pénitent J surmontant le monde par sa foi , et la nature par la grâce, il alla sous la conduite d'un grand prélat (i) , aux pieds des autels assujettir sa raison à l'autorité de l'Eglise, et faire un sacrifice de ses erreurs devant les ministres du Dieu de la vérité.

Quels ont été depuis les accroissemens de sa k foiî Avec quelle reconnoissance et quelle joie chantoit-il au Seigneur le Cantique de sa délivrance ! Avec quel zèle exhortoit-il quelques-uns de ses domestiques à rentrer, comme lui , dans le bercail de Jésus-Christ , leur fournissant et le» livres et les raisons les plus propres à les convaincre ! Avec quelle douceur et quelle charité consoloit-il en ces derniers temps quelques-uns de ses amis, dont il vojroit la conscience irrésolue et inquiète 1 II les touchoit par ses conseils et par sa propre expérience ; il leur racontoit ses combats , pour les exciter à gagner sur eux la même victoire : et pour guérir leur opiniâtreté , il déploroit en leur présence la sienne propre.

Je ne vous dirai pas, Messieurs , les commandemens et les emplois de confiance qu'on lui destina; les solennités de son mariage, où toute la France s'intéressa ; les gouvernemens et les charces dont il fut pourvu , dans des conjonctures où il étoit difficile de les soutenir. N'attendez pas que je vous le représente se dérobant aux premières tendresses d'un chaste mariage, pour aller chercher la gloire sous les ordres d'un Prince (2) toujours prêt à combattre, toujours assuré de vaincre. Je ne viens pas non plus vous le faire voir conduisant le légat de sa Sainteté, montrant des vertus de l'ancienne Rome aux Prélats de la nouvelle , et faisant admirer à cette nation une judir

(1) M. Fanre, éyéque d'Anmns.

(a) M. le Prince de Ceqdé.

de monsieur de Montctusier, 227

eieuse sincérité, qui valoit mieux que ses sub* trlités et ses adresses.

ïl est temps de venir au point de sa réputation ef de sa gloire. Dieu don' la providence veille au bonheur de ce royaume appela à l'instruction et à la conduite de Monseigneur le Dauphin, et cette même sagesse , qui , selon l'Ecriture , fait régner les Rois (î), lui apprit l'art de former une ame royale.

Que lui manquoitil pour un si glorieux, mais si difficile ministère l Du savoir ? Il avoit acquis par les lectures continuelles , des habitudes dans tous les pays et dans tous les siècles : il éto\% devenu , pour ainsi dire , le spectateur et le témoin de la conduite de tous les Princes r il avoit assisté à leurs conseils et à leurs combats : il con« noîssoit toutes les routes de la vertu et de la gloire ancienne et nouvelle. De la probité î rien n'étoit plus connu ^ue son équité; son désintéressement et la religion de sa parole : il pouvoit instruire, sans se 7 rétracter et sans se condamner soi-même : yés exemples n'affoiblissoient pas ses préceptes , èt il n'avoit point à justifier au Prince) ni aux courtisans la contrariété de ses mœurs et de ses règles. La piété t il avoit connu Dieu, et l'a voit toujours glorifié; il avoit regardé le libertinage comme un monstre, et dans la Cour et dans les armées. Il avoit appris dans la loi de> Dieu, ce qu'elle défend et ce qu'elle Ordonne: censeur zélé des vices, sans rigueur, et sans indiscrétion : chrétien de bonne foi , sans supers* tition , sans hypocrisie.

Le Roi , qui, dans ses choix, en faisant justice au mérite , a toujours fait honneur à sa sagesse, s'applaudit même de celui-ci. Avec quelle confiance le substitua-t-il en sa place, dans l'un de

(») Prov. i5.

aa8 Oraison funèbre

ses plus importai)» et plu* indispensables devoirs! Avec quelle bonté voulut-il remettre lui-même ce dépôt sacré eu des mains si pures et si fidellesl Ayant sur lui tout le gouvernement de son peu-

Rie, il lui donna toute "la conduite de son tils: il ii recommanda le soin de l'instruction , et se chargea des grands exemples : il voulut que le tiècle présent jouit de la félicité de son règne; et laissa à la conscience et à l'habileté de ce prudent gouverneur, les espérances du siècle à venir.

Aussi, quelle reconnoissance fut la sienne ! Il sacrifia ses plaisirs , ses intérêts et sa liberté ; il ne pensa plus qu'à ce jeune prince , il n'eut plus d esprit, il n'eut plus de cœur que pour lui. De peur de s'amollir par la tendresse, il emprunta 1 autorité du Roi : de peur de rebuter par l'austérité des préceptes , il prit les entrailles du père; et par ce juste tempérament, il avançoit en lui les fruits de la raison , et corrigeoit les défaut» de Tâge. .

Sa principale occupation fut de l'accoutumer à connoître et à souffrir la vérité. Il savoit que v les grands naissent avec certaines délicatesses , qui retiennent dans un timide respect les courtisans

Îui les approchent ; qu'on ne leur présente jamais es miroirs fidèles; qu'avant qu'ils sachent qu'ils sont hommes et qu'ils sont pécheurs, on leur apprend qu'ils ont des sujet», et qu'ils sont les maîtres du monde.

Plus le Prince qu'il gouvernoit , avoit de bonté et de ducitité naturelle, plus il éloiguoit tout ce qui pouvoît le ( orrompte. Combien de fois arrêta t- il une flatterie, qui, comme un serpent tortueux, alloit se glisser dans son aine 1 Combien de fois éteignoit-il l'encens , dont la douce et ma* li^ne odeur auroit empoisonné une imagination encore tendre ! Combien de fois lui fit-il faire la différence d'un ami d'avec un flattent 1 Combien

de monsieur de Montausier. 229

de fois levat-il d'une main sévère les premiers voiles qu'une Cour artificieuse allait mettre devant ses yeux , pour lui cacher quelque vérité ou quelque devoir !

Permettez que je me le représente ici comme un cavalier que vit saint Jean dans l'Apocalypse; il s'appeloit fidèle et véritable : Jidelis et verax (1) ; montrant à cet auguste enfant les sources du vrai et du faux , et lui formant dans le monde f que saint Augustin appelle la région des faussetés et des mensonges , une ame innocente et sincère. 11 portoit plusieurs couronnes , lui expliquant pour son instruction, la différence des bons et des mauvais règnes. Il tenait en ses mains un glaive luisant , pour couper les filets de ses passions naissantes , et les discours et les exemples qui pourroient les entretenir. Voilà quel étoit son amour pour la vérité : voyons quel étoit son zélé pour la justice.

SECONDE PARTIE

Il est difficile , quand on aime la vérité , qu'on {l'ait aussi du zèle pour la justice, tant par cette union qui lie toutes les vertus, que par certaines règles d ordre et de proportion . que l'esprit cherche dans les actions, aussi bien que dans les* paroles. Ces deux inclinations furent également fortes en M. de Montausier*

Il y avoit dans son cœur une loi d'équité sévère , qui le portoit à résister à toutes les passions

uu 10 aci t itc v« ■ • • j — — — f i -

pouvoit espérer de lui. On le vit dans la jeunesse , se faisant une espèce de crédit et d'autorité du fond de ses bonnes intentions , pour s'opposer aux désordres , pour arrêter la fraude

40 Àpoc. 10.

2?o Qraison funèbre

et la violence , et pour réduire tout & la discipline i supportant lui-même avec constance , toutes les fatigues et toutes les contraintes que lui impo- Soient dans les bornes de sa profession, la raison et Tordre.

Cet esprit de justice n'a lait que croître avec ton bonheur. Pour avoir sa protection , c'étoil assez d'être malheureux. Quel qu'inconnu qu'on fût f on n'avoit besoin d'autre recommandation auprès de lui , que de celle que porte avec soi la vertu et l'Innocence persécutée. Il n'avoit pas de ces froides indifférences , ni de ces foibles ménagemeus , qui font qu'on abandonne les affaires d'autrui , pour ne s'en pas faire à soi-même. Partout où se pouvoit étendre son pouvoir , l'oppression et l'injustice n'éloient pas libres : celui-là ne pouvoit s'assurer de son repos, qui troubloit le repos des autres. A-t-il craint d'irriter les puissans , quand il a pu secourir les foibles ? A-t-il plié sous la grandeur , lorsqu'elle s'est trouvée injuste l A-t-il manqué de hardiesse , et lui a-t-il fallu d'autre droit que celui de la protection et de la charité commune , quand il a pu défendre les gens de bien?

~ N'a-t-il pas eu dans la licence même de la guerre, une constante et scrupuleuse retenue, dans nn temps où la confusion régnoit encore dans le» armées , où Ton croyoit que le soldat devoit s'enrichir, non-seulement des dépouilles de l'ennemi f mais encore de celles des peuples; et où, par des condescendances nécessaires, on pardonnoîf bu peu d'avarice et de dureté, pour entretenir le courage et la bonne humeur des gens de guerre ? II ne s'en tint pas à ces coutumes, il se régla sur une prudente équité , non pas sur un barbare droit des armes; modeste, désintéressé f songeant à des acquisitions d'honneur et de gloire, doû pas aux biens et aux commodités de fil vie;

de monsieur de Montausier. aîi

généreux pour les autres, sévère et dur à lur* même, et partageant avec les moindres officiers, ses biens par libéralité, et leurs fatigues par constance.

11 eut même des égards pour les ennemis , ne croyant pas que tout ce qui étoit permis fût expédient , et disant quelquefois : Faisons leur craindre notre valeur , non pa.9 noire cupidité» Aussi ne laissait il jamais après lui de traces funestes de ses passages 5 et sa conscience lui rendant justice à son tour, il n'eut pas besoin de réparer sur ses vieux ans, les torts qu'il avoi* faits en sa jeunesse , ni de restituer aux enfans ce qu'il avoit autrefois injustement exigé des pères.

.Quelle pensez-vous que fût son occupation dans ses gouvernemensf La justice» Plein des maxime» d'honneur et de probité, dont iLsavoit toutes lestais, il retenait la noblesse dans l'ordre; il étouffait les querelles dans leur naissance, gagnant les uns par la persuasion , arrêtant les autres par autorité, compensant les satisfactions avec les injures, rendant à l'honneur et au droit de chacun, ce que l'avarice, ou la- colère en avoit été; mettant les uns à couvert de l'insulte, et les autre» hors d'état de nuire. Il coupoit ainsi, par une équité décisive, sans préoccupation et sans intérêt , les racines des haines et des procès ; portoil par-tout la modération et la paix , qui est le fruit de la justice.

Mais quel fut son zèle et sa vigilance dans les calamités publiques! Il jouissoità la Cour de la> douceur du repos , et de la gloire où le ciel venoit d'élever sa famille , lorsqu'un mal funeste et contagieux se répandit et s'échauffa dans les ville» principales de Normandie : soit que l'intempérie des saisons eût laissé dans les airs quelque maligne impression: soit qu'un commerce fatal y eût appert* <Ut pays éloignés , avec de fragile»

a3a Oraison funèbre

richesses, des semences de maladie et de mort: soit que l'Ange de Dieu eût étendu sa main pour frapper cette malheureuse Princesse, il y accourut» Dans cette affliction qui dérange tout , où d'ordinaire on est perdu, parce qu'on est abandonné, où chacun occupé de ses propres craintes , oublie les malheurs d'autrui , et où l'horreur d'une mort prochaine semble justifier les infidélités que l'on se fait les uns aux autres ; la raison fit en lui ce que ne fait ordinairement ni le sang , ni la nature. Il répondoit à ceux qui lui représentaient ses dangers : Qu'il devoit tordre et la protection à ce peuple: qu'étant établi pour le gouverner, il Vétoit aussi pour le secourir , et que sa vie ne lui étoit pas plus précieuse que son devoir. 11 ranima les concitoyens par sa présence , les excitant à s'entr'aider par des offices mutuels ; et par une exacte police, qui coupoit les communications mortelles , pour en ouvrir de salutaires, il sauva ce peuple qui avoit perdu toute espérance de santé, et toute "mesure de prudence.

Mais à quoi m*arrêté-je , Messieurs, n'ai-je pas. de plus nobles idées à vous donner de sa v ertu ! Si la fidélité est une justice que chacun doit à son souverain, quel sujet en a jamais fourni de plus grands exemples l Que ne puis-je vous exprimer les sentimens d'admiration, de vénération, et, si j'ose le dire , de tendresse, qu'il a eu pour le Roi ! Par combien de liens tenoit-il à lui ? Tantôt il recueilloit tous ses bienfaits dans son esprit pour multiplier sa reconnoissance. Tantôt il pensoit à ses expéditions militaires, pour faire le récit de ses travaux , et pour compter le nombre de ses victoires. Tantôt il le voyoit au milieu de sa magnificence et de sa splendeur, pour s'éblouir de sa majesté, et se réjouir de sa gloire; et quelquefois il se dépouilloit de toute idée de *a DuU*attce et de sa grandeur, poux avoir le

de monsieur de Montausier. 255

plaisir d'honorer gratuitement le mérite de sa personne. Que ne puis-je vous représenter la forte

Î>assion qu'il eut pour l'état, dont les intérêts lui ùrent plus chers et plus sensibles que les siens propres! Quelle éloit son indignation contre ceux à qui le bien public est indifférent, et qui ne se comptant, et ne se regardant qu'eux-mêmes, sans honneur et sans charité, abandonnent au hasard le reste du monde !

Dans le cours de ces fatales années, où la discorde alluma dans le sein de la France, le feu de tant de passions , qui firent tant de malheureux et tant de coupables : ne craignez pas, Messieurs , je parle d'un homme sage, qui ne sortoit jamais de ses devoirs, qui n'a besoin de grâce , ni d'apologie , et de qui il n'y a point eu d'erreur à plaindre, ni de faute à justifier: sa fidélité fut inébranlable. Retiré dans la province de Saintonge, où se formoient déjà des factions, il les arrêta par sa vigilance , et par son courage. Les sollicitations d'un Prince qui l'honoroit de sa bienveillance , les mécontentemens qu'il avoit reçus du ministre, ne purent jamais le toucher. Il surmonta ces deux tentations délicates j et lui seul peut-être a la gloire d'avoir résisté tout d'un coup, pour le service de son maître , à la force de l'a* initié , et au plaisir de la vengeance. 11 gagna la noblesse déjà presque demi-séduite : il fit des sièges , donna des combats , prit des villes , et prodigua son sang et sa vie , pour assurer au Roi celte province , que sa situation et les conjonctures du temps avoient rendues très- importante.

Quelle justice lui rendit-on ? On approuva ses services , et bientôt ou les oublia. Dans ces jours de confusion et de trouble, où les grâces tomboient sur ceux qui savoient à propos se faire soupçonner, ou se faire craindre; on le négligea comme un serviteur qu'on ne pou voit peidie, et l'on M,

234 Ùraison funèbre

songea pas à sa fortune, parce qu'on ti'avoît rien à craindre de sa vertu. Mais sa constance le sou* tint , et la providence de Dieu réservoit au Roi l'honneur de récompenser cette ame fidèle.

Descendons à l'équité de son cœur dans sa conduite particulière. Quels furent ses sentimens pour ses amis! Ici se réveille ma reconnoissance 9 mes entrailles s'émeuvent , et l'image d'un bonheur dont je iouissoTS me fait souvenir que j^l'ai perdu. Sa bonté prévient pour cette fois son jugement: d'ailleurs son amitié ne se donnoit point au hasard y c'étoit le prix de son estime. Elle ne s'affoiblissoit jamais ni par le temps, ni par l'absence, et rien ne dérangeoit dans son cœur, ce que le mérite y avoit une fois placé. On ne craîgnoit point avec lui les inégalités, ni les défiances ; il ne savoit se démentir, et sa bonne foi sembloit lui répondre de celle des autres. Quelque indulgence qu'il eût pour ceux qu'il aimoit, il ne s'aveugloit pas sur leurs défauts: également sincère et charitable, il avoit le courage de les reprendre, ou le plaisir de les excuser. Fidèle dans leurs disgrâces , il osa les louer et les servir en des temps où les autres n'osoient presque pas les plaindre. Dans leurs prospérités, il estima leur modération, et se réserva le droit de les avertir de leur orgueil. Il leur laissoit dans l'agréable commerce qu'il avoit avec eux, toute la liberté qu^il prenoit lui-même, de soutenir leurs opinions , et ne leur interdisoit que la flatterie.

Avec quelle chaleur s'intéressoit-il à leurs satisfactions ou à leurs peines! Les a-t-il jamais amusés par des caresses , quand ils ont attendu de lui des offices effectifs ? Qui est-ce qui a jamais porté plus de vœux et plus de prières au pied du trône \ J'ai cet avantage dans ce discours, qu'il n'y a personne ici de ceux qui ont eu part à son amitié, qui ne reconnoisse et qui n'ait ressenti ce que je dis*

de monsieur de Montausier. a3&

Tous le savez, nobles génies, qui cultivez votre esprit, et qui rendez a Dieu, le seigneur des sciences, l'hommage de vos pensées. Vous avez été souvent surpris et de ses bontés et de ses lumières. Il pesoit les esprits, et donnoit à chacun le rang qu'il méritoit. Personne ne connut mieux l'excellence de leurs ouvrages , et personne ne sut mieux les estimer. Il les encburageoit , et tâchoit de les rendre utiles. Il leur procura souvent les grâces du Roi , et leur donna toujours ce qui était en ses mains ; et ce qu'ils aiment quelquefois davantage , la louange et la gloire.

Combien étoit-il juste et charitable à l'égard de ses domestiques ! Chez lui les races se perpétuoient , les pères laissoient comme un héritage à leurs enfans , la protection d'un si bon maître. Environné d'une foule de serviteurs , il cherclioit à chacun une fortune qui lui fût propre. Désintéressé pour lui, empressé pour eux, il ne sentoit jamais mieux son bonheur , que lorsqu'il pouvoit faire le leur. Le nombre pouvoit être à charge à sa dépense, mais non pas à sa générosité. Il savoit bien qu'il n'avoit pas besoin de tout ce monde 9 mais il croyoit que tout ce monde avoit besoin de lui, et il le regardoit moins pour servir d'éclat à sa grandeur, que pour servir de matière à sa bonté.

De ce même principe naissoit son amour pour les pauvres. Aux termes de l'Ecriture , l'aumône est une justice (i). Ce que nous appelons un don, le Sage le nomme une dette (?) , et la mesure de la miséricorde que nous attendons , est la miséricorde que nous aurons faite. Pénétré de ces vérités, il répandoit abondamment sur toute sorte de misérables les secours de la charité, 11 n'attendit pas à la mort à consacrer à Jésus- Christ une partie de ses richesses : il savoit qu'une '

(i) Ps. no. (a) Eccl. 4

2 56 Oraison funèbre

charité tardive, selon les Pères de l'Eglise, avoit plus d'avarice que de piété : qu'il faut exécuter soi-même son testament et ses legs pieu* , et faire un sacrifice de religion et une distribution volontaire de ses aumônes.

Que ne puis-je révéler les secrets de sa charité l Vous verriez ici l'éducation d'une fille , à qui la

{>auvreté pou voit donner de mauvais conseils : là es études d'un pupille , que Dieu par le moyen de sa charité conduit aux fonctions de son sacerdoce : ici une noblesse indigente poussée par ses charitables secours, au service du Prince et de la patrie: là un mérite naissant, qu'auroit accablé le poids de sa mauvaise fortune, relevé par ses libéralités. Sortez de ces retraites, où la misère et la honte vous cachent , familles infortunées, et dites-nous par quelle adresse il fit couler jusqu'à vous ses assistances imprévues. Et vous, asiles sacrés des disgrâces de la nature ou de la fortune , monumens éternels de sa piété, hôpitaux dressés par ses soins et par ses bienfaits , dans les villes de ses gouvernemens , pour les mettre à couvert d'une importune mendicité , faites retentir jusqu'au ciel les vœux et les prières des pauvres que vous renfermez. Voilà sa justice, Messieurs, il ne me reste plus qu'à vous montrer son esprit de droiture.

Page 1