‹ Recueil des oraisons funebres prononcees par feu messire Esprit Flechier, eveque de NimesChapitre 4 sur 16 · DUCHESSE D AIGUILLON, PAIR DE FRANCE · texte numérisé non relu

DUCHESSE D AIGUILLON, PAIR DE FRANCE

Prononcée en 1 église des Carmélites de I4 rue Chapon, à Paris, le 13 août 1675.

Keliquum est... ut qui utuntur hoc mundo, tanquam tlOSX utantur: prieterit enim figura hujus mundi.

V importance est d'user de ce monde , comme si Von n'en usoit pas : car la figure de ce monde passe. Epist. i ; aux Corinthiens , chap* 7.

(^v* attendez- vous de moi , Messieurs, et quel doit être aujourd'hui mon ministère? Je ne viens ni déguiser les foiblesses , ni flatter les grandeurs humaines , ni donner à de fausses vertus de fausses louanges. Malheur à moi, si j'interrompois les sacrés mystères pour faire un éloge profane; si je mèlois l'esprit du monde à une cérémonie de religion , et si j'attribuois à la force ou à la prudence de la chair, ce qui n'est dû qu'à la 1 grâce de Jésus-Christ. Je cherche à vous édifier plutôt qu'à vous plaire. Je viens vous annoncer avec l'Apôtre que tout fiait, afin de vous ramener

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à Dieu qui ne finit point 5 et vous faire souvenir de la fata'e nécessité de mourir, pour vous inspirer une sainte résolution de bien vivre.

Les tristes dépouilles d'une illustre morte, les larmes de ceux qui la pleurent , des autels revêtus de deuil , un prêtre qui offre attentivement le * sacrifice que l'Eglise appelle terrible, un prédicateur qui , s'ur le sujet d'une seule mort , va décrire la vanité de tous les mortels , tout cet appareil de funérailles vous a sans doute déjà touchés. A la vue de tant d'objets funèbres, la nature se trouve Saisie ; un air triste et lugubre se répand sur tous les visages : soit horreur , soit compassion , soit faiblesse , tous les cœurs se sentent émus» et chacun regrettant la mort d'autrui et tremblant pour la sienne propre , reconnoft que le monde n'a rien de solide , rien de durable , et que ce n'est qu'une ligure, et une figure qui passe.

Oui, Messieurs, les plus tendres amitiés finissent : les honneurs sont des titres spécieux que le temps efface j les plaisirs sont des amusemens qui ne laissent qu'un long et funeste repentir ; les richesses nous sont enlevées par la violence des hommes , ou nous échappent par leur propre fragilité ; les grandeurs tombent d'elles-mêmes; la gloire et la réputation se perdent enfin dans les abîmes d'un éternel oubli. Ainsi le torrent du monde s'écoule , quelque soin qu'on prenne à la retenir. Tout est emporté par 'cette suite rapide de momens qui passent: et par cette révolution continuelle, nous arrivons, souvent sans y avoir «pensé , à ce point iaial où le Vmps finit , et «m l'étiejqait4^cf«mnence.

Heureuse donc l'ame chrétienne, qui, Suivant le précepte de Jésus-Christ, n'aime ni ce monde, ni tout ce qui le compose ; qui s'en sert comm* de moyens par un usage fidèle , sans s'y attacher

de madame d'Aiguillon. 5g

comme à sa fin par une passion déréglée; qui sait se réjouir sans dissipation, s'attrister sans abattement, désirer sans inquiétude, acquérir sans injustice, posséder sans orgueil, et perdra sans douleurs. Heureuse encore une fois l'ame , qui s'élevant au-dessus d'elle-même, et malgré le corps qui l'appesantit, remontant à son origine, passe au travers des choses créées sans s'y arrêter, et va se perdre heureusement dans le sein de sou Créateur.

J'ai fait, Messieurs, sans y penser, sous le nom d'une ame chrétienne, le portrait de trèshaute et très-puissante dame, madame Marie de Wiguerod, -duchesse d'Aiguillon, pair de France s et croyant vous donner seulement une instruction, j'ai presque achevé son éloge. Désabusée des vanités et des folies trompeuses du. monde; oc* cupée à distribuer ses richesses , sans se mettre en peine d'en jouir; pénétrée durant sa vie des tristes, mais salutaires pensées de la mort, par la miséricorde du Seigneur elle <a sauvé son cœur des attachemens grossiers et des mauvais usages du monde.

J'atteste ici la conscience des grands de la terre; quel fruit recueillent-ils de leur grandeur! Ils jouissent du monde en y mettant leur affection , au lieu d'en profiter pour leur salut , en le méprisant; ils en goûtent les plaisirs, et n'en veulent pas connoitie les dangers ; ils font servir à leur convoitise les biens qu'ils ont reçus pour exercer leur charité : ils livrent leur cœur aux vaines douceurs d'une vie molle et oisive. Ainsi, superbes dans leur élévation , avares dans leur abondance, malheureux dans le cours même de leurs prospérités temporelles , ils errent de passion en passion , et deviennent , par un secret jugement de Dieu, les joueU de la fortune et ûq leur propre cupidité. * t

Ço fc Oraison funèbre

Grâces à Jésus-Christ, il se trouve des aînés fidèles qui usent de la grandeur avec modéra* tion, des richesses avec miséricorde, de la vie avec un généreux mépris ; qui s'élèvent à Dieu

{>ar la foi ; qui se communiquent au prochain par a charité $ qui se purifient elles-mêmes par ta pénitence. C'est - là le caractère de celle dont nous pleurons aujourd'hui la mort, et dont nous honorons la mémoire. Elle n'a été grande que pour servir Dieu' noblement, riche que pour as* fiister libéralement les pauvres de Jésus-Christ , rivante que pour se disposer sérieusement à bien mourir. Voilà tout le sujet de ce discours. Seigneur , posez sur mes lèvres cette garde de circonspection et de prudence, que vous demandoit autrefois le roi Prophète (i), et ne permettez

}>as qu'il se glisse rien de bas , ni rien de proàne , dans un éloge que je prononce devant vos autels , et que je ne dois fonder que sur vos vérités angéliques.

Loin donc de cette chaire cet art qui loue vai- Dénient les hommes par les actions de leurs ancêtres , qui remonte à des sources souvent inconnues , pour flatter l'orgueil des familles ambitieuses , et qui s'arrêtent à des généalogies sans fin 9 comme parle l'Apôtre (a), plus propre à satisfaire une vaine curiosité, qu'à édifier une foi solide. Vous savez, Messieurs, et c'est assez, que la noble maison de Wignerod , originaire d'Angleterre, établie en France sous le règne de Charles VH , s'est élevée au rang qu'elle y tient , par une longue succession de vertus , et a mérité par de signalées victoires remportées sur terre et sur mer , de perpétuels accroissement d'honneur et de gloire.

<i) Ps. Si.

ffl) Epiât, i| Xim.j cap. *.

uigmzea Dy uuuyLt

de madame d 'Aiguillon* €t

Vous savez que la maison du Plessis-Richelieu , après s'être soutenue durant plusieui s siècles par elle-même , et par ses glorieuses alliances avec % des princes, des rois et des empereurs, s'est enfin trouvée au plus haut point de grandeur où des personnes d'illustre naissance puissent alteindre. Que dois-je dire après cela de notre vertueuse Duchesse, si non qu'elle a ennobli , par sa piété, ces familles dont elle est sortie ; et que réduisant l'honneur à son véritable principe , elle a reconnu que la naissance glorieuse du chrétien est ce lie qui le rend enfant de Dieu ; qu'il y a une pureté de mœurs , plus estimable que celle du sang, et une noblesse spirituelle qui consiste à être conforme à l'image de Jésus-Christ l

Ces sentimens furent gravés dans son esprit aussitôt qu'elle en fut capable ; et quand ne le fut-elle pas l La sagesse n'attendit pas en elle la maturité de l'âge ; elle eut de bonnes inclinations ; elle conçut de bons désirs ; elle fit de bonnes œuvres presque au même temps. Les vertus sembloient lui être inspirées avant qu'on les lui eût apprises , et son heureux naturel ne laissa presque rien à faire à l'éducation. Ainsi Dieu prévient quelquefois ses élus de bénédictions avancées y et par des dons naturels, préparant lui-même les voies à la grâce qu'il leur destine, il porto les volontés naissantes au bien par des impressions secrètes de son amour et de sa crainte 9 pour les conduire aux fins que sa providence leur a marquées. ^

Cette jeune plante , ainsi arrosée des eaux du ciel , ne fut pas long- temps sans porter éu fruit. On vit croître en cette admirable fille tant de louables habitudes, aussitôt qu'on les eût vu naître; cette piété qui la fit recourir à Dieu dans tous ses besoins ; cette modestie qui la retint toujours dans les lois d'une austère vertu et d'uap

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exacte bienséance ; cette prudence qui lui fit discerner le vrai d'avec le faux , le vil d'avec le précieux ; cette grandeur d'ame qui la soutint également dans la bonne et la mauvaise fortune; cette tendresse et celte compassion qui la rendit sensible à toutes les misères connues ; et cette attention perpétuelle qu'elle eut à rendre aux uns tout ce qu'elle leur devoit , à faire aux autres tout le bien dont elle s'estimoit capable. Ces vertus, qui sont le fruit de l'expérience et d'une Iongue réflexion dans les personnes ordinaires , étoieut , ce semble , le tond de l'esprit et du tempérament de celle-ci»

Le premier usage qu'elle fait du monde, c'est d'en connoitre la vanité. Tout lui marque d'abord la fragilité et l'inconstance des choses humaines. Elle est née d'une mère (i) qui peut lui servir d'exemple et de guide dans la voie du salut : une mort précipitée la lui enlève. On l'appelle à la Cour d'une grande reine (2) , pour en être un des principaux ornemens: un coup imprévu de tempête civile et domestique, jette sur des bords étrangers cette Princesse infortunée , qui l'honoroit de sa bienveillance et de son estime. On lui choisit «n époux (3) tiré du sein de la faveur et de la fortune : et cet éçoux , dans une ardeur de gloire qui transporte les jeunes courages, trouve bientôt une honorable, mais triste mort, sous les murailles d'une ville rebelle. Ne cherchons que dans le ciel la cause de ces funestes évèneîpens. C'est vous , mon Dieu , qui , pour attirer à vous seul les désirs et les affections de cette ame choisie , rompiea ces liens aussitôt qu'ils

(1) Françoise du Plessis-Rickelieu.

(2) Marie de Médicis.

,(3) M. de Combalet, neveu du comptable , fut tué ** 4iéf4 de fllont^ellieri

de madame d'Aiguillon. C5

étoient formés, et mêlant à ces premières douceurs des amertumes salutaires , l'accoutumiez à ne s'attacher qu'à votre souveraine grandeur, et à votre immuable vérité.

Mais pourquoi m'arrèté je à ces circonstances! Ne disons rien que d'important, et passons tout d'un coup au mépris qu'elle eut pour le monde 9 lorsqu'elle se vit au milieu de ses vanités. Déjà pour l'honneur de sa maison, et plus encore pour celui de la France , étoit entré dans l'administration des affaires , un homme plus grand par son esprit et par ses vertus, que par ses dignités et par sa fortune ; toujours employé, et toujours au-dessus de ses emplois ; capable de régler le présent, et de prévoir l'avenir; d'assurer les bons cvènemens , et de réparer les mauvais ; vaste dans ses desseins , pénétrant dans ses conseils , juste dans ses choix, heureux dans ses entreprises; et pour tout dire en peu de mots , rempli de ces dons excelleris que Dieu fait à certaines ames qu'il a créées pour être maîtresses des autres f et pour faire mouvoir ces ressorts dont sa providence se sert pour élever , ou pour abbattre * selon ses décrets éternels , la fortune des rois et des royaumes.

Ici , Messieurs , vous pensez au cardinal de Richelieu , sans que je le nomme. Recueillez en votre esprit ce qu'il fit pour son maître ; ce que son maître fit pour lui ; les services qu'il rendit, et les grâces qu'il reçut : et quoique le mérite fut au-dessus des récompenses , représentez-vous toutefois en lui seul tout ce que l'Eglise a de grand, tout ce que le siècle a de pompeux et de magnifique , les biens , les honneurs , les dignités , le crédit , les prééminences , et tout ce qui suit ordinairement la faveur et la reconnaissance d'un Roi juste et puissant, lorsqu'elles ton*, beat sur un sujet capable , fidèle et nécessaire^

64 Oraison Junébre

L,a grandeur de la nièce étoit liée à celle de l'oncle. Que fera-t-elle l tout flatte son ambition d'autant plus dangereusement, qu'elle est soutenue par la beauté , la douceur , la sagesse , et toutes les grâces du corps et de l'esprit qui nourrissent l'orgueil , et qui attirent la vaine complaisance des hommes. Ne craignez pas , Messieurs, la foi lui découvre tous les pièges qui l'environnent. Elle aperçoit au travers de tant d'apparences trompeuses le fond de la malignité du monde , et se prépare à le quitter. Vierges de Jésus-Christ , devant qui je parle , s'il en reste encore parmi vous qui aient porté la croix depuis si long-temps , et vieilli saintement sous le joug de l'Evangile , vous l'avez vu , sinon vous l'avez; appris , qu'avec des ailes de colombe elle vola sur le Carmel , pour j mener , comme vous aux pieds des autels-, une vie austère et pénitente , et pour cacher une gloire importune qui la suivoU, sous le même voile dont on l'a vue couverte après sa mort.

La puissance et l'autorité s'opposèrent à son dessein , et sa foible santé lui ôta tes moyens de l'accomplir. Mais avec quel nobie dépit repritelle alors les chaînes qu'elle croyoit avoir quittées l Combien de fois accusa-t-elle de lâcheté son obéissance , quoique forcée ? Combien de fois se reprocha- t-elle la délicatesse de sa complexion , comme si c'eût été sa faute, et non pas celle de la nature ? Combien de fois tourna-t-elle ses tristes regards vers l'autel d'où Ton venoit de l'arracher, renfermant dans son cœur sa vocation toute entière, et se faisant au milieu d'elle-même une solitude intérieure et secrète , où le monde ne put la troubler l Aveugle sagesse des hommes, qui sur des vues que donnent la chair et le sang , entreprenez d'interrompre le cours des ceuvxés de Dieu! ou plutôt, sage providence 4p

de madame d'Aiguillon. 6$

Dieu 9 qui, par des routes inconnues, conduisez à l'exécution de vos desseins l'aveugle sagesse» des hommes ! C'étoit assez que la victime se présentât devant l'autel. Son sacrifice fut agréable , quoiqu'il ne fût pas accepté. Celui qui sonde les cœurs, et qui voit nos volontés dans le fond de l'ame, se contenta de ce désir qu'il avoit lui-même inspiré , et ne permit pas qu'on laissât dans une étroite et sombre retraite, celle dont les exemples dévoient être si éclatans, et dont la charité devoit s'étendre jusqu'aux extrémités de la terre.

Jugez par-la, Messieuis, de toute la suite de sa vie. Je ne m'arrêterai pas à vôus décrire ici sa conduite si sage et si régulière, en un âge où le monde pardonne quelque emportement de vanité , en un éclat où elle auroit pu soutenir par autorité ce qu'elle auroit fait par imprudence. Ne sortons point du sens de mon texte , et réduisons-nous a l'usage qu'elle a fait du crédit qu'elle eut dans le monde.

Représentez-vous donc un grand ministre qui sert un grand Roi , et qui , l'assistant de ses soins et de ses conseils, le décharge du détail ennuyeux des affaires publiques et particulières. C'est lui qui reçoit les vœux , qui écoute les plaintes , qui examine les nécessités , qui pèse les services , ui démêle les "intérêts , et qui , posant au pied u trône, comme un dépôt sacré, les prières et les espérances des peuples, leur rapporte ensuite ces oracles décisifs, qui déclarent l'intention du Prince , et font la destinée des sujets. Aussi chacun le regarde comme un médiateur par qui se distribuent les bienfaits et les récompenses ; chacun court à lui comme au centre où aboutissent toutes Jes lignes de la fortune. Mais qui peut s'assurer de trouver les momens commodes et favorables d'un homme chargé de tant de soins, et de pénétrer jusqu'à ces cabinets presque

tJ6 Oraison funèbre

inaccessibles , dont les portes fatales ne s'ouvrent souvent qu'aux plus importuns ou aux plus heureux, sans le secours de quelque main puissante çt charitable i

Ce fut on ces occasions que notre illustre Duchesse employa ce pouvoir que son esprit et sa sagesse lui avoit acquis. 11 ne fallut faire ni des

Eauvres ni des malheureux pour remplir son amidon ou sou avarice. Il fallut protéger des (bibles et secourir des misérables, pour satisfaire sa charité. Elle ne retint pas les grâces qu'elle reçut , et ne fut si près de leur source , que pour en faire couler les ruisseaux sur ceux qui eurent besoin de sa protection. Savoit-elle une famille opprimée! elle animoit la justice contre l'oppression. Trouvoit-elle des gens de bien inconnus ou négligés î elle leur procuroit des emplois selon leurs talens. Arrivoit-il des dissensions ou des discordes ? elle portoit des paroles de réconciliation et de paix. Apprenoit-elle les cris et les gémissemens des provinces , que le malheur des temps avoit affligées? elle leur obtenoit par ses avis fidèles et par ses sollicitations ardentes, des soulagemens et des assistances considérables.

Que dirai-je davantage l Le ministre s'appli- j quoit aux affaires d'état, et lui laissoit le ministère de ses libéralités et de ses aumônes ; et pendant que l'un formoit dans son esprit les grands desseins d'abattre les ennemis de la Fra lire , de forcer les élémens pour dompter des rebelles , de s'ouvrir malgré les hivers, un passage dans les Alpes pour aller secourir des alliés , et préparoit ainsi une longue et heureuse matière de triomphes ; l'autre songeoit aux moyens de soutenir des hôpitaux chancelans, de fonder des missions dans le royaume et hors du royaume, de former de saintes sociétés pour dispenser les charités des fidèles, et préparoit la matîcre de

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Ces glorieux élablissemens , qui seront le$ monume^is éternels de sa piété.

Puissiez-vous profiter de cet exemple , vous qui ne cherchez dans votre crédit que le plaisir de vous satisfaire, et peut-être la facilité de nuire aux autres impunément: vous qui ne vivez que pour vous-mêmes, et qui perdez non-seulement la charité qui couvre la multitude des péchés , mais encore l'amitié et l'affection humaine , qui est le lien de la société civile : vous enfin , à qui les longues prospérités ont formé des entrailles cruelles , selon la parole de l'Ecriture (r), et qui, bien loin de soulager des misérables, achevez d'opprimer ceux qui le sont. Pai donnez cet emportement, Messieurs, à une juste indignation : je reviens à mon sujet. Vous avez vu comment une ame prédestinée use de la grandeur et de la puissance: apprenez comment elle use des richesses.

L'esprit de Dieu ne parle presque jamais des richesses que pour nous en donner de l'horreur. Il les appelle des trésors d'impiété , et les confond ordinairement avec les crimes : il leur attribue un caractère de réprobation qui paroit inévitable, et il en fait la matière de ses plus sévères jugemens. 11 avertit de les craindre ; il commande do les mépriser; il conseille de s'en défaire, tant parce qu'elles endurcissent le cœur et le •déchirent par ces inquiétudes du siècle qui étouffent la semence de la parole de Dieu , que parce qu'elles entretiennent l'orgueil , l'ambition , la mollesse, et tous les autres dérèglemens de l'ame.

Toutefois le même esprit de Dieu nous apprend que rîen n'est impossible à la grâce 5 qu'il y a un usage de miséricorde et de charité , qui sanctifie les richesses ; qu'elles sont utiles à l'homme

"(1) Viscera inipiorum trudclui, Prov. 1$.

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sage; que c'est le moyen d'amasser un trésor de, bonnes œuvres qui se retrouvent dans le ciel ; et que Dieu , qui les distribue avec une justice toiHe divine , les donne aux uns , afin qu'elles soient le supplice de leurs passions, comme elles en sont l'instrument ; et les donne aux autres comme un moyen d'édifier l'Eglise par leurs aumônes , et de se perfectionner eux-mêmes par le mépris des biens du monde.

S'il est donc vrai que les richesses entrent dans les desseins de la miséricorde de Dieu sur des ames nobles et désintéressées f renouvelez, Messieurs , cette favorable attention dont vous m'honorez. Je parle d'une espèce de charité vive , libérale, universelle, qui ne cesse de faire du bien , et ne croit jamais en faire assez ; qui donne beaucoup et donne toujours avec joiej qui ne rejette aucune prière , qui prévient souvent le désir, et qui ne manque jamais au besoin. Ce n'est point là une idée de perfection que j'imagine 5 c'est une vérité que je fonde sur les actions de celle dont nous célébrons aujourd'hui les obsèques.

Je pourrois vous la représenter dans ces tristes demeures où se retirent la misère et la pauvreté, où se présente tant d'images de morts et de maladies différentes, recueillant le§ soupirs des uns, animant les autres à la patience, laissant à tous des fruits abondans de sa piété. Je pourrois la décrire ici dans ces lieux sombres et retirés, où la honte tient tant de langueurs et de nécessités cachées , versant à propos des bénédictions secrètes sur des familles désespérées, qu'une sainte curiosité lui faisoit découvrir pour les soulager. Je voudrois vous marquer ce zèle avec lequel elle animoit les ames les plus tièdes à secourir le prochain da is le temps des calamités publiques, et. ranimoit la charité en un siècle où elle e$t

igitizeo Dy

de madame d'Aiguillon. Gg

nen-seulement refroidie., mais presque éteinte. Ce seroit là le sujet du panégyrique d'un autre : c'est la moindre partie du sien. Je ne prends que le* vertus extraordinaires , et je choisis les fleurs que je jette sur son tombeau.

Je ne révèle pas même ici tant de grande»

actions qu'elle a tâché de rendre secrètes. Je révère encore après sa mort , l'humilité qui les a cachées; je les laisse sous les voiles qu'elle avoit tirés pour les couvrir, et je consens qu'elles soient perdues. Que dis-je , perdues ! Tout est profitable aux élus ; et la charité ne fait rien en vain. Elles sont écrites pour l'éternité dans le livre de vie: et Dieu , qui en fut le principe et le seul témoin , en est lui-même la récompense. Publions donc le» exemples de sa charité , et n'en sondons pas les mystères.

Qui ne sait , Messieurs , que l'établissement d'un grand hôpital dans cette capitale du royaume, qui renferme tant de grandeur et tant de misère tout ensemble, a été un des plus grande ouvrages de ce siècle? on en prévoyoit Putilité , on en conuoissoit l'importance depuis long-temps. Personne ne disceruoit plus les pauvres de nécessité d'avec ceux de libertinage. On ne savoit , en donnant l'aumône, si l'on soulageoit la misère, qu si l'on entre te noit l'oisiveté. Les plaintes et les murmures confus excitoient plutôt l'indignation que la pitié. On voyoii des troupes errantes de mendians , sans religion et sans discipline, demander avec plus d'obstination que d'humilité , voler souvent ce qu'ils ne pouvoient obtenir , attirer les yeux du public par des infirmités contrefaites , et venir au pied des autels troubler la dévotion des fidèles par le récit indiscret et importun de leurs besoins ou de leurs 3ouffrances.

On se coutejtf oit de se plaindre de ces désordres %

7* Oraison funèbre

cju'on croyoit non-seulement difficile, maïs encore impossible de corriger. Il falloit de la sagesse pour disposer les moyens , de la fermeté pour surmonter les obstacles , de grands biens pour fournir les fonds, une piété encore plus grande pour établir un ordre et une discipline salutaires parmi des hommes pour la plupart déréglés. Où se trouvaient ces qualités, qu'en la seule duchesse d'Aiguillon l Elle tut l'ame de cette entreprise ; elle encouragea les uns , elle sollicita les autres , elle donna l'exemple à tous. Elle joignit le zèle des paiticuliers aveç l'autorité des magistrats, et n'oublia rien de ce qu elle crut nécessaire , pour achever ce qu'elle avoit heureusement commencé.

Durez sur le fondement solide des aumônes chrétiennes , vastes bâtimens de cette sainte maison, où Dieu, créateur des pauvres et des riches , est honoré par la patience des uns , par la charité des autres : durez , s'il se peut, jusqu'à la fin des siècles f et soyez d'éternels monumens des soins et des libéralités de votre première bienfaitrice.

Pendant qu'elle ouvroit une main pour distribuer ses biens dans cette grande ville, elle étendent l'autre pour assister des provinces affligées. Rappeler un moment en votre mémoire la triste idée des guerres, soit civiles, soit étrangères, où le soldat recueille ce* que le laboureur avoit sejné, et consume eu peu de temps non-seulement les fruits d'une année, mais encore l'espérance de plusieurs autres ; où des làmilles effrajées fuient devant la face et l'épée de l'ennemi; et croyant éviter la mort, tombent dans la faim ©rie désespoir, plus redoutables que, la mort même. Souvenez-vous de ces années stériles f où f selon le langage du Prophète, le ciel ftit d'airaiu, et la terre de fer. Les mères mouroient sans secours sous le* je U x de leurs eafans , les enfant

de madame d % Aiguillon. 71

entre les bras de leurs mères, faute de pain; et les peuples dans la campagne et dans les villes, ne vivoienl plus qu'à la merci de quelques riches, souvent intéressés , qui songeoient plus à profiter des maux d'autrui , qu'à les soulager.

Pardonnez, Messieurs, si je remets devant vos yeux tant de pitoyables objets. Je suis réduit, en louant une personne charitable, d'en représenter tant de malheureuses ; et pour vous raconter les différentes actions de miséricorde qu'elle a faites , il faudroit vous décrire ici toutes les misères humaines. Que fit-elle. doue dans ces rencontres pressantes ? Ce que commande Jésus-Christ, ce qu'il conseille dans son Evangile. Elle. donna ce qu'elle avoit de superflu , elle vendit ce qu'elle possèdent de précieux , elle se retrancha de ce que d'autres auroient pris pour nécessaire. Vains prétextes de condition et de bienséance, timides conseils de la sagesse de la chair, vous n'eûtes point ici de part. A l'exemple de ces généreux Chrétiens que loue S. Paul , elle assista les pauvres selon ses forces , au-delà même de ses forces. Elle devint avare pour elle-même, afin d'être prodigue pour Jésus-Christ, et s'attira les bénédictions que le Sage promet à ceux qui aiment à faire du bien , et qui' distribuent aux pauvres leur propre pain.

Ce fut alors que sa charité, comme un fleuve sorti d'une source vive et abondante , et grossi de quelques ruisseaux étrangers , rompit ses bords, et s'épandit sur tant de terres arides. Parlons sans figure, Messieurs; ce fut alors qu'uuissant à ses aumônes celles qu'elle avoit sollicitées et recueillies , elle fit couler dans ces provinces désolées un secours de trois ou quatre cent mille livres. Elle avoit appris dans l'Ecriture, que ceux qui ont beaucoup sont obligés de donner beaucoup , et que la mesure de leurs aumônes doit

*p , , Oraîson funèbre

être celle de leurs richesses. Elle trouvoit honteux que l'avarice n'eût point de bornes ; que If luxe se répandit en superfluitcis infinies , et qu'il n'y eût que la charité qui fût ménagère et resserrée. Elle savoit enfin que les biens des riches sont un dépôt sacré, qui doit être dispensé avec une fidélité digne de Dieu, selon l'expression de l'Apôtre, c'est-à-dire, avec une libéralité digne de $a grandeur et de sa magnificence divine.

Que diront, après cet exemple, ceux à qui tout est étranger et indifférent hors eux-mêmes; et qui comme enivrés de leur fortune, abandonnent les autres à tous les accidens de la leur? Que diront ceux qui s'épuisent en folles dépenses, et se croient dans l'impuissance d'être charitables, parce qu'ils se sont imposé la nécessité d'être ambitieux et d'être superbes! Que diront ceux qui voient des Chrétiens languissans et demi-morts, sans les secourir , et qui deviennent les meurtriers de ceux dont ils devroient être les pères f Qu'ils confessent leur dureté , et qu'ils louent au moins la générosité de cette femme chrétienne , s'ils n'ont pas le courage de l'imiter.

Parcourrai-je les sommes incroyables qu'elle a distribuées en divers temps , les fondations qu'elle

faites en divers lieux? Je lasserois votre imagination et ma mémoire , si j'entreprenois d'exprimer tous les travaux et toutes les forme» de cette ingénieuse et infatigable charité. Je me contente de vous dire que le zèle de la foi y eut toujours la meilleure part; et que la conversion des cœurs fut et le motif et le fruit ordinaire do ses aumônes. Fonde-t-elle des hôpitaux ? elle y joint des missions afin que les pauvres soient nourris , et soient évangélisés tout ensemble. Assîste-t-elle dans un de nos ports ces misérables for* çats , qui, dans leurs prisons flottantes gémissent sous le travail de la rame, et sous l'inhumanité

d e madame iV Aiguillent* 7 5

«l'un comité l elle veut qu'on les instruise, ét qu'on leur apprenne à faire d'uu supplice forcé, une expiation volontaire de leurs crimes. Envoie-t-ella jusqu'en Afrique des Prêtres, comme des Ange.s consolateurs , aux Chrétiens qui y sont esclaves? c'est pour les affermir dans la foi , pour leur inspirer le désir de la liberté des enfans de Dieu, et leur faire trouver la pesanteur de leurs péchés plus rude que celle de leurs chaînes. Ainsi , il sa fait par ses soins , en plusieurs endroits, un» noble distribution, et de la nourriture pour la corps , et du pain de la parole de Dieu pour l'ame.

Que ne puis-je vous découvrir ces nobles mouvement de son cœur, qui la portoieut à tout entreprendre, pour étendre le royaume de Jésus- Christ ï Combien de fois , déplorant l'aveuglement de tant de peuples qui viveut dans les ténèbies # à l'ombre de la mort , s'écrie-t-elïe dans la fer* veur de son oraison: Seigneur, que votre nom soit sanctifié parmi ces nations infidèles l Combien de fois porta-t-elle sou imagination et ses désirs au-delà de tant de mers , que la foibless* ni la bienséance du sexe ne lui permettoient pas de passer \ Combien de fois jetant les yeux bup les vastes campagnes des Indiens et des Sauvai ges, et crojant y voir une moisson jaunissant© qui n'attendoit que la main des ouvriers , pria teïle le père de famillè d'y en envoyer l

Elle n'épargne rien pour préparer les voies fc ces hommes apostoliques, qui vont acquérir da nouveaux héritages à. Jésus-Christ. Elle forme 1© dessein d'un commerce tout spirituel. On équippo par ses conseils, presqu'à ses dépens, un vaisseau , qui doit porter dans la Chine les richesses de l'Evangile. Le ciel, la mer, les vents favorisent, d'abord cette entreprise. Mais Dieu, dont les jugemens sont impénétrables, rompt le cours dt

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€;elte heureuse navigation , et les flots irrités font tout d'un coup échouer avec lo vaisseau, les espérances qu'on avoit conçues du salut de tant d'ames égarées.

Quels furent alors les sentimens de notre Duchesse ? Elle oublia ses intérêts, et ne pensa qu'à ceux de Dieu. Elle fut touchée de ce malheur, mais elle n'en fut pas abattue. Je reconnois, Seigneur, disolt-elle , ce tjue vous avez dit dans 0otre Evangile , qu'après avoir travaillé selon nos forces , nous sommes encore des serviteurs inutiles, Vous savez mieux que nous y en quoi consiste votre gloire / toute la nôtre est d'être soumis à vos volontés. Cétoit votre œuvre; vous -t accomplirez ) quand le temps et les momens que vous avez marqués pour cela , seront arrivés* JVous avons essayé d'envoyer par mer des ouvriers à votre vigne : vous nous avez fermé ce chemin , vous pouvez nous en ouvrir d'autres ; lors même que nous adorons la sévérité de vos ju~ gemens , nous espérons en votre miséricorde.

En effet, elle espéra comme Abraham, contre toute espérance. Les eaux de la mer n'éteignirent pas l'ardeur de sa charité : elle redoubla son zèle; 0t Dieu , après avoir éprouvé s* foi, récompensa ça soumission par des succès qui surpassèrent sou attente.

Je me sens cojjnme transporté au milieu de ce» Eglises naissantes de l'Orient. J'y vois lever la lumière de la vérité. Ici les premiers rayons de la foi commencent à dissiper l'obscurité de l'erreur, et forment d«s cathécumènes. Là coulent sur des tètes humiliées, les eaux salutaires du Baptême, ici des ames tendres sont nourries de lait, jusqu'à ce qu'elles soient capables d'enseignemens plus solides. La se forme le courage d'un martyr par des épreuves réitérées 4* patience. En cet tndroit w plante une croi* :ça 1'autra on dresse.

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u« autel. Il me semble que je vois des Prêtres , des Evèques, ou, pour mieux dire, des Apôtres , courir par-to\lt selon les besoins; et notre charitable Duchesse, de son palais, comme du centra de la charité , envoyer les secours et les rafralchissemens nécessaires pour entretenir et pour avancer ce grand ouvrage.

N'ai-je donc pas sujet de croire que Dieu lui a fait la miséricorde qu'elle fit aux autres l que les pauvres après sa mort l'ont reçue dans les tabernacles éternels , et qu'elle jouit de Dieu pour jamais ? Que s'il restoit encore en cette ame quelque tache qui eût besoin d'être purifiée: car t Messieurs , je ne viens pas ici justifier la créature devant son Créateur ; je irahirois l'humilité de Tune , j'offensorois la vérité de l'autre : je sais que tout homme est pécheur, qu'il a une mesure de justice, au-delà de laquelle la condition mortelle ne va point ; que les gens de bien même tombent dans des infidélités inévitables, et ne Sont parfaits qu'imparfaitement : s'il restoit * dis-je , encore quelque tache , puisse-t-elle êtrr expiée par le sang de Jésus-Christ I Que ces nouveaux fidèles des- mondes barbares, au premier bruit de la mort de leur bienfaitrice , présentent au souverain Juge tant d'aumônes qu'elle leur a faites: qu'ils lui adressent pour elle ces prières qui ont encore toute leur ferveur, et que le temps et le relâchement n'ont pa$ encore refroidies: qu'on loue sa charité dans les assemblées: que chaque martyr qui y verse son sang, en offre une portion pour elle j et. qu'on célèbre autant de fois le saint Sacrifice, qu'on a^bâti de chapelles , et dressé d'autels à ses dépens. Vous êtes sans doute persuadés , Messieurs , du bon usage qu'elle a fait delà grandeur et des richesses. Que me resîe-t-il , qu'à * oui montrer en peu de mots comment elK» a usé de sa \\Q $ pour arriver à une bienheureuse mort î

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Un des plus importans et des plus utiles conseils que Dieu donne dans l'Ecriture (i)> et vous savez, Messieurs, qu'il n'appartient proprement qu'à Dieu de conseiller, parce que tout ce qu'il

Sensé est sagesse, tout ce qu'il dit est vérité: un onc des plus utiles conseils que Dieu donne aux hommes f c'est de penser souvent à leur dernière lieure , et de régler toute leur vie sur le moment qui la doit finir : afin de se détacher par religion 3e ce qu'ils doivent quitter par nécessité , et de pourvoir, durant le peu de temps qu'ils sont en ce monde, à ce qu'ils doivent être éternellement. Ce fut cette pensée qui remplit l'esprit de notre Duchesse , et la porta à reconnoître son néant , à s'humilier dans la vue de ses péchés, à s'attacher à Dieu seul, à craindre ses jugemens , à «'abandonner à sa providence , à espérer en ses miséricordes. Voilà la disposition générale de son cœur i voilà la source féconde de tant d'oeuvres de justice tft de charité qu'elle a pratiquées : èa vn mot, voilà des préparations à bien mourir. Elle se retira de la Cour , dès qu'elle eut la liberté d'en sortir : sa pénitence ne fut ni tardive, m forcée : elle vint de la ferveur de la charité , et non pas de la foiblesse de l'âge. Au milieu de sas beaux jours, et loin du tombeau, elle commença ce sacrifice d'elle-même , qu'elle ne vient que d'achever, et mourut longuement à ses passions a^ant de perdre la vie du corps. O vous qui ne regardez le ciel qu'après que le monde a ?essé de vous regarder , et qui ne donnez, au som de votre salut que ces vieux jours, qui, mal^é vous ne sont plus propres à la vanité : femmes mondaines qui, dans une retraite de bienséance, couvrant te] restes de ws passions d'un voile^de 4évQtion extérieure, ue mettez entre vos péchés

(i) Ufaum, est cqmsiliùtn. PcOT. 8.

de madame d'Aiguillon. ff et votre mort que l'intervalle de quelques sou» , pirs , arrachés par la errînte des jugemens prochains, et ne cherchez Dieu que lorsqu'il est prêt à vous donner le coup do la mort , selon l'expression de l'Ecriture (i) : tremblez devant lui ; priez-le qu'il renforce autant votre foi et votre charité, que vous avez négligé votre pénitence.

Nous n'avons pas ces sujets de crainte, Messieurs : je parle d'une ame pénitente, qui a vu de loin le jour du Seigneur , et qui s'y est prépa* rée par la solitude et par la prière. Je vois ces autels où fuma si souvent l'encens de ses oraisons, où turent consacrées tant de dépouilles qu'elle remporta sur le monde, où se rallume sa ferveur, toutes les fois que le commerce du siècle l'a. voit tant soit peu rallentie. Je vois au travers de ces grilles ce chœur où elle a tant de fois chantd les cantiques de Sion , ces oratoires où elle a pleuré ses péchés, et passé, tant de jours et de nuits dans la contemplation des choses célestes; ce cloître où elle a répandu l'odeur^ de tant da vertus, qui y sont encore comme vivantes; et, pour recueillir tout ensemble, ce monastère qu'elle a soutenu par ses libéralités , qu'elle a fréquenté par ses retraites, qu'elle a édifié par ses exemples.

Epouses de Jésus-Christ, qui m'entendez, interrompez ici mon discours , si vous y découvrez; des louanges excessives, et laissez-vous emporter: au z.èle de la vérité. Vous connoissiez sans deuta le cœur de votre seconde fondatrice , j'ai près--' que dit, de votre sœur; car elle fut pour vous Tune et l'autre, et la grâce joignit en elle la grandeur d'une Duchesse, et l'humilité d'une ^ religieuse. Vous connoissiez la pureté de ses intention* , l'ardeur de son zèle , la grandeur de soa courage , l'étendue de sa charité , et vous efr

(1) Cwn occideret eos , quœrebant ewn. jf%

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gardez dans le fond.de l'ame un portrait, qué tous les traits d'éloquence ne pourront jamais égaler.

Én effet, Messieurs , qui pourroît dire avec cpiel dégoût elle posséda tous les biens que lo monde estime; avec quelle soumission elle ploya sa volonté , dès que celle de Dieu lui fut connue ; avec quelle fidélité elle ménagea les occasions de travailler à son salut et à celui des autres; avec quelle constance elle supporta les pertes , les afflictions et les disgrâces, compagnes inséparables des grandes fortunes l Je m'arrête à ces dernières paroles; et pourquoi perdrois-je ici l'occasion de vous montrer le néant des grandeurs humaines?

Considérez la condition d'un homme qui a la meilleure part à la faveur et à la conduite des affaires : quelque sage et quelque 1 absolu qu'il puisse être , que d'agitations I que de traverses! ceux qui l'admirent, voudroient être en sa place; ceux qui le craignent voudroient l'en tirer. Ses vertus font des envieux ; ses bienfaits même font des ingrats. Si Ton ne peut ruiner son pouvoir, on attaque au moins sa réputation. Ceux qu'il punit , se plaignent qu'il les persécute : ceux qui ne sont que malheureux, croiént être opprimés, On lui impute les mauvais succès ; et de tous les malheurs publics , on cherche à lui faire des crimes particuliers. De là viennent lés murmures , lés plaintes, les calomnies, les conspirations et les cabales. Ainsi Dieu tempère les prospérités des hommes puissans, par des peines presque -inévitables, et les abandonne aux traits envenimés de l'envie , de peur qu'ils ne s'abandonnent eux-mêmes à l'ambition et à l'orgueil.

Leurs amis et leurs proches se trouvant enveloppes dans lo* mêmes peines ; et ce fut en ces rencontres que notre femme forte se servit de JouUou courag*. Elle pardonna, lors même qu'il

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etoit facile de se venger. Elle lassa l'injustice par sa patience. Elle soutint avec humilité et avec douceur les plus rudes tribulations de la vie ; et toujours égale, toujours magnanime , elle entretint la paix dans son cœur avec ceux qui lui déclarèrent la guerre. Son ame s'exerçoit par ce» vertus , -pour arriver à la perfection où Dieti Vappeloit : et ce bon usage des biens et des maux qui la détachoit insensiblement de la vie, la conduisent au repos d'une heureuse mort.

D'une heureuse mort ! me voici donc au triste) endroit do ce discours, qui va renouveler votre* douleur. Quoi donc , tant de trésors n'étoient renfermés que dans un vase d'argile; et tout co que j'ai dit qu'elle fut , n'aboutira qu'à dire qu'elle) n'est plus ! Oui , Messieurs ; mais ne laissons pas , en la perdant, d'adorer la main qui nous l'enlève , et recueillons les restes précieux d'une vie qui ne fut jamais pins édifiante , que lorsque Dieu voulut qu'elle finît. Telle est l'heureuse condition des justes. Us sentent , aux approches de la mort , un redoublement d'ardeur et de force, L'ame se resserre en elle-même, et croit voir^ à chaque moment , les portes de i ciS.rnité s'entrouvrir pour elle. Les nuages qui formeni tes passions , se dissipent; et les voiles qui couvrent la vérité > se lèvent insensiblement. Les désira s'enflamment , à mesure qu'ils avancent vers la jouissance du souverain bien , et la charité sa consomme par ces derniers mouvemens de la grâce , qui va se perdre dans les abîmes de la gloire. Ce furent là , Messieurs , les dispositions intérieures de cette femme héroïque , ou plutôt , Ce furent les derniers efforts que la grâce de Jésus- Christ fit en elle. Dieu qui dispense les biens et les maux, selon les forces ou les foiblesses des hommes, éprouva, par de longues infirmités, sa . résiliation et sa patience : mais quelque pesaj)î&

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«pie fût sa croix , elle la porta, et n'en fut pars accablée. Ou la vit souffrir , mais on ne l'ouït pas se plaindre. Elle fit des vœux pour son salut, et n'en fit point pour sa santé. Prête à vivre pour achever sa pénitence , prête à mourir pour • consommer son sacrifice; soupirant après le repos 4e la patrie, supportant patiemment les peines de son exil; entre la douleur et la» joie , entre la possession et l'espérance; se réservant toute «ntière à son Créateur i elle attendit tout ce qui jtouvoit arriver, et ne souhaita que ce que Dieu voudroit faire d'elle.

Mais lorsqu'elle sentit la mort dans son sein t quelle fut sa ferveur et son zèle ? Autant de mots, autant de sentimens de piété. Autant de soupirs, autant de transports de pénitence. Elle se jette aux pieds de son juge, et s'accuse comme cou^ pable: elle se prosterne devant son Sauveur, et lui demande grâce. Vous le savez , fidèles témoins de ses derniers sentimens. Ce fut alors que les images de toutes ses actions passées , revinrent dans Son esprit, pour y être examinées dans l'amertume de son cœur, selon les règles les plus sévères, de la vérité et de la justice. Ce fut alors <ju*eJJ^' épancha son ame devant Dieu , avant ^tjuîolle parût devant son redoutable tribunal. Ce fut alors que dégagée de toute affection mondaine, «lie employa un reste de force qui la soutenoit, pour tourner sur Jésus-Christ crucifié, ses yeux qu'elle avoit déjà fermés pour le monde. Ce fut alors que dans les exercices de la plus vive foi, de la plus ferme espérance , de la plus ardente charité, de la plus humble pénitence, entre des paroles touchantes et un silence éternel , elle remit son ame entre les mains de celui qui l'avoit créée. Moment fatal pour tant de pauvres dont elle étoit la mère et la protectrice! Momeut heureux pour elle qui entroit en possession

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de l'éternité ! Moment triste , mais utile pour nous, si nous apprenons à vivre et à mourir comme elle !

Hélas , nous vivons sans réflexion ! À nous voir pousser nos désirs si loin , et taire ces longs projets de fortune que nous faisons , qui ne diroit que nous crojoiïs être immortels ? Cependant co petit nombre de jours malheureux qui compose la durée de notre vie, s'écoule insensiblement. Chaque instant nous retranche une partie de nousmêmes. INous arrivons au terme qui nous est marqué ; le charme se rompt , et tout ce qui nous enchante, s'évanouit avec nous. La vérité pourroit nous faire connoitre la fragilité des biens du monde, par la fragilité de notre vie qui les termine; mais l'amour- propre nous fait voir cette vie sans bornes , de peur d'en donner aux. choses que nous aimons* Ainsi notre imagination et notre vanité vont plus loin que nous. Nous n'avons jamais qu'un moment à vivre , et nous avons toujours des espérances pour plusieurs années. Revenons, revenons aux paroles démon texte; pensons que la figure de ce monde passe. No pîeurons plus la perte de celle qui en a fait un si bon usage ; imitons seulement ses exemples , afin que nous puissions , comme elle , vivre et mourir en Jésus-Christ, qui vit et règne au siècle des siècles. '

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