Oraison funèbre
parler plus dignement l Elle lui a montré à lever ses mains pures et innocentes vers le ciel, à tourner ses premiers regards vers son Créateur. Elle lui a inspiré ses premiers vœux et ses premières prières ; elle a tiré de son cœur ses premiers soupirs. Combien de fois , en essuyant ses larmes , a-t-eile demandé à Dieu qu'il lui inspirât de la tendresse pour son peuple! Combien de fois, en le corrigeant , a-t-elle demandé pour lui un cœur sage et docile aux inspirations du ciel! Combien de fois a-t-elle prié Dieu, qui tient en ses mains les cœurs des Rois , d'en faire un Prince selon le sien! Et combien de fois a-t-elle fait cette prière du Prophète : Seigneur , donnez au Roi votre jugement , et votre justice au Jils du Roi ! Je laisse ces instructions si utiles , et ces maximes si pures qu'elle lui a depuis insinuées; je laisse celles qu'elle eut pu lui insinuer, si Dieu lui eût prolongé le cours de ses années. Je me contente de dire, qu'il n'y eut jamais d'attachement plus fort que celui qu'elle eut pour ce Prince. Qui pourroit exprimer la joie qu'elle ressentoit lorsqu'elle voyoit paroître ses bonnes inclinations , croître ses bonnes habitudes, et germer ces précieuses semences de gloire et de vertu qu'elle avoit jetées avec tant de soin dans son cœur l Mais qui pourroit exprimer la douleur qu'elle ressentit, lorsque la providence de Dieu la retira de cet emploi, où elle étoit autant liée par l'inclination et par la tendresse , que par la fidélité et par le devoir?
En effet, il n'y a rien de si aimable que l'enfance des Princes destinés à l'empire , lorsqu'ils donnent des marques d'un naturel heureux. On voit en eux des rayons de la majesté de Dieu f tempérés des ombres de la foiblesse des hommes. Ce sout des soleils dans leur orient, qui réjouis* sent les yeux , et qui ne les éblouissent pas encore ;
de madame de Montausier. 3y
chacun cherche sur leur visage des présages de son bonheur à venir. On croit trouver dans toutes leurs petites actions les fondemens de» espérances publiques. Us sont d'autant plus aimés , qu'ils n'ont rien qui les fasse craindre; et ils régnent d'autant plus fortement dans les cœurs i qu'ils ne régnent pas encore dans leurs états.
La majesté des Rois inspire plus de respect que de tendresse. C'est une espèce de religion civile et de culte politique, qui nous fait révérer ces traits que la main de Dieu a gravés sur le front de ceux à qui il daigne communiquer sa puissance. Ils ont beau descendre jusqu'à nous , nous n'oserions nous élever jusqu'à eux. Quoiqu'ils soient les pères des peuples , ils en sont les maîtres et les souverains. Quelque foiblesse qu'ils puissent avoir , l'homme se cache , pour ainsi dire , sous le Monarque ; et quelque bonté qu'aient les Rois, ils ont toujours l'éclat et la pompe de la royauté. Mais lorsqu'ils n'ont que ces agrémens que l'âge donne, qu'on ne voit dans leurs yeux sur leur visage que des traits de douceur et d'innocence; qu'ils sont encore assez dociles pour entendre la vérité; et qu'au lieu d'une grâce, qu'un ancien (i) disoit que Dieu donne à chaque Souverain, pour tempérer l'austérité du commandement, il semble que toutes les grâces ensemble les accompagnent; alors il se fait des impressions d'amour et de tendresse dans les cœurs de ceux qui les voient , et beaucoup plus de ceux qui les gouvernent , et qui doivent être les instrumens de la félicité publique.
Y eut-il jamais de gouvernante plus zélée? Y eut-il jamais de jeune Prince plus aimable ! Jugez par là combien cette séparation lui fut sensible» Elle ne put s'en censoler que par l'obéissance
38 Oraison funèbre
qu'elle rendoit au plus grand et au plus sage de tous les Rois; et par rhomieur qu'elle avoit àè passer au service de la, plus ..grande et de la plus pieuse Reine du monde.
Mais, hélas ! il falloit se préparer à des séparations bien plus sensibles. O mort! cruelle mort: que ne lui laissoîs-tu plus long-temps le plaisir de voir le fruit de ses travaux! que nVt-eîle vu accomplir la plus grande partie de ses espérances ! que n'a-t-elle vu éclater ces grandes qualités dont elle avoit formé les principes ! Belle ame qui reposez maintenant dans le sein de la paix et du repos éternel, je sais que c'est presque la seule douceur qui vous a fait souhaiter de vivre. Mais s'il vous reste encore quelque sentiment pour le monde que vous avez quitté , pensez que ces vertus naissantes se fortifient , que votre ouvrage se perfectionne tous les jours , qu'une partie de vous-même achève ce que vous avez commencé, que votre illustre époux emploie à cette éducation si importante , cet esprit que vous avez tant estimé, cette ame qui ést encore unie si étroitement à la vôtre, ce cœur où vous êtes encore vivante; et que dans la douleur de vous avoir perdue, il a la consolation de retrouver encore quelque chose de vous dans l'esprit et dans les actions de cet aimable enfant qu'il élève.
Pourquoi interrompre , Mesdames , par ces idées funestes la relation glorieuse, de ses honneurs et de ses charges ? Ce seroit ici le lieu de vous la présenter dans le plus grand éclat de sa vie , honorée de l'eslime et de la confiance de ses maîtres, comblée de toutes les grâces qui pourvoient tomber sur sa personne ou sur sa famille ; suivie de tous ceux qui reconnoissoient le mérite , ou qui adoroient la faveur. Mais je sais quelle n'a jamais mis sa confiance qu'en Dieu seul, et je me souviens que je parle à des épouses
de madame de ltfontausier.
de Jésus-Christ, qui mènent une vie humble et pénitente , et pour qui toute grandeur humaine n'est que vanité. Ne pensons donc à cette gloire, à cet éclat, à ces dignités , que pour connoître? le bon usage qu'elle en a fait.
Les honneurs sont institués pour récompenser le mérite , pour exercer la sagesse, et pour êtrd des occasions de faire du bien; aussi ils n'appartiennent de droit qu'à des ames modérées , justes f charitables , qui les reçoivent sans empressement, qui les possèdent sans orgueil, qui les retiennent sans intérêt Mais l'esprit du monde en a perverti-te véritable usage. Ou les brigue sans les mériter; on en abuse, quand on les a obtenus ^ on n'en veut jouir que pour soi, quand on le* possède. L'ambition les acquiert par des voies même criminelles ; la vanité-ics regarde comme des préférences et des distinctions du reste des hommes , et l'injustice fait qu'on en retient tout le fruit qui devroit se communiquer aux autres» Pfotre illustre Duchesse a évité ces écueils. Elle n'a pas recherché les honneurs, quoiqu'elle le» ait mérités. Elle ne s'est pas toujours servie do toute l'autorité qu'elle auruit pu prendre. Elle si emplojé tout son crédit pour assister tous ceux qui ont eu besoin de son secours. ^
Si la grandeur et la tranquillité de sou ame avoient été moins connues , je vous dirois seulement qu'elle n'a employé aucun de ces artifices que les ambitieux appellent la science du monde, et le secret de parvenir j et qu'elle ne s'est insi- ^ nuée à la Cour , ni par de pressantes sollicitations , ni par de lâches flatteries. Mais je puis passer plus avant, et dire qu'elle a élevé sort esprit au-dessus des fausses idées des hommes ; qu'elle a regardé sans envie ce qui étoit au-dessus de sa fortune , comme elle a vu sans mépris tout c<ô <jui parois3oit au-dessous d'elle* qu'ette
Oraison funèbre
a recherché la vertu pour elle-même, et non potir son éclat et pour ses récompenses ; et qu'enfin les honneurs l'ont trouvée > sans" qu'elle ait eu le soin de les chercher.
Rappelez dans votre mémoire , Mesdames , les commencemens de ses emplois. Elle étoit accablée d'une dangereuse maladie ; et comment eût-elle fait des vœux pour sa fortune , elle qui n'en faisoit presque pas pour sa guérison? Eût-elle eu des prétentions pour la gloire de la terre, lorsqu'elle approchoit si fort de celle du ciel l Lui pouvoit-on briguer des charges , lorsqu'on étoit assez occupé à lui conserver un reste de vie ? On ne demandoit pas de ces grandes prospérités $ c'éloit assez de ne la point perdre ; et dans le danger où elle étoit, on n'avoit à solliciter que le ciel pour elle. Dieu exauça les vœux de sa famille , en même temps qu'il exauçoit ceux de la France. 11 fit naître un Prince qui de voit être l'héritier de ce grand royaume, il empêcha de mourir celle que sa providence avoit destinée pour sa gouvernante.
Ce n'est pas assez que d'entrer ainsi dans les honneurs, si l'on n'en use avec modération quand on les possède. Ceux qui savent régler leurs désirs, ne règlent pas toujours leur autorité. L'orgueil qui est presque inséparable de la faveur , est un poison pénétrant et subtil , qui se glisse insensiblement dans l'ame des grands ; et ceux même qui n'étoient pas ambitieux dans une condition médiocre, deviennent quelquefois insolens, lorsqu'ils se trouvent dans une plus grande élévation. Mais l'admirable Julie ne se laissa point éblouir à l'éclat des dignités dû siècle. Plus elle fut élevée, et plus elle parut modeste. Elle connoissoit le fond de la vanité, et pleine de ces réflexions judicieuses qui fortifient l'esprit contre
les fausses opinion» du meade ; Qu'est-ce çuç
de madame de Montausiers 4 1
notts faisons, disoit-elle un jour, et qu'est-ce que nous prétendons avec notre orgueil : toutes nos charges tomberont bientôt avec nous; la mort confondra les cendres de celles qui brillent à la Cour , et de celles qui sont obscures dans la retraite ; et toute la différence ne va qu'à quelques titres de plus ou de moins dans nos épi-' taphes. Toute son étude étoit d'employer utilement son crédit > et Ton peut dire d'elle qu'ayant eu selon le monde des sujets, et souvent des occasions favorables de se ressenti/ des injustices qu'on lui avoit faites, elle a toujours sacrifié ses ressenlimens , et n'a jamais voulu nuire, non pas même à ceux qu'elle pouvoit croire ses ennemis , ou, pour mieux dire, ses envieux.
Comment auroit-elle voulu nuire, elle dont le propre caractère étoit d'être bienfaisante , et qui, pour me servir des termes d'un célèbre Romain (i), ne paroissoit pas tant une Dame mortelle, qu'une divinité favorable ï tous les malheureux. Elle savoit que ceux qui ont accès auprès des Rois , doivent , selon leur pouvoir , leur présenter les supplications et les larmes de leurs sujets, comme font ces anges de paix , qui portent vers le trône de Dieu les vœux des justes et les encens de leurs sacrifices. Elle savoit que les grands sont d'autant plus les images de Dieu , qu'ils ont plus de moyens de bien faire, et qu'ils ne semblent être nés que pour exercer la charité. Elle savoit enfin qu'on a besoin d'intercession et de faveur à La Cour , où les injures sont plus fréquentes que les bienfaits, où l'on méprise ceux que la fortune a abandonnés, où toute l'envie attaque les puissans, et nulle pitié n'assiste les foibles, et où l'on croit faire grâce à des malheureux , quand on n'achève pas de les opprimer,
(i) Vdler. Max., liy. 4, Q et S. . . -
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Elle aimoit mieux employer son crédit pou* les intérêts des autres, que de le ménager pour les siens propres. La crainte de faire des ingrats» eu le déplaisir d'en avoir trouvé, ne l'ont jamais empêchée de faire du bien. Falloit-il appuyer une prétention raisonnable, faire connottre un mérite caché, obtenir une grâce douteuse, donner de bonnes impressions d'une fidélité rendue suspecte, faire valoir un service rendu , adoucir une faute pardonnable, donner ua avis salutaire, procurer un petit établissement, elle étoit toujours prête à solliciter : semblable à ces fleuves qui , roulant leurs flots avec majesté, arrosent des terres stériles et sèches, et recueillant des eaux qui se perdoient dans les campagnes , vont porter à la mer leur tribut, et celui des ruisseaux dont ils sont grossis.
Sa manière de faire du bien étoit toujours plus agréable que le bienfait. Elle écoutoit, sans se -rebuter, les importuns même, et les grâces accompagnoient jusqu'à seà refus. Sa sagesse lui faisoit choisir les momens favorables pour demander; et je dis d'elle ce que le Sage a dit de la femme) forte, qu'il y avoit une loi de douceur qui conduisoit sa langue, et un esprit de prudence et de discernement qui régloit toutes ses paroles : Os suum aperuit sapientiœ , et lex clementiœ in lin* gua ejus (i). Aussi lorsque Dieu l'a retirée de ce monde, où il Tavoit rendue si utile, et où sa mémoire est en bénédiction; en un temps où chacun juge de son prochain avec liberté , où l'on fait le recueil des bonnes et des mauvaises qualités de ceux qui meurent , et où chacun retraçant dans son esprit les sujets qu'il a de s'en louer , ou de s'en plaindre , selon ses passions * fait leur épitaphe à sa mode : que de regrets
<i) Prov, c. 5i, 26.
de madame de Montaxisier. A3
sincères ! que d'éloges non suspects ! que de témoignages publics d'estime et de reconnoissance ! ceux dont elle a présenté les vœux ou les plaintes , offrent pour elle de tous côtés les sacrifices de leurs larmes ou de leurs prières. Les famille» qu'elle a assistées , et qui lui dévoient le repos dont elles jouissent , lui souhaitent incessamment le repos éternel devant Dieu. Les villes le plus nombreuses assemblent leurs peuples pour lui rendre pompeusement des devoirs funèbres. Les provinces qu'elle a autrefois édifiées par sa piété, et par les aumônes qu'elle y a répandues , retentissent du bruit de ses louanges. Les Prêtres offrent pour elle le sacrifice de Jésus* Christ sur les autels; et les pauvres qu'elle a secourus demandent à Dieu pour elle la miséricorde.
Anriez-vous pensé, Mesdames, rous qui avez connu les dangers du monde dès votre enfance, et qui en avez craint la corruption , qu'on en pût faire un si bon usage, et qu'on put tirer les moyens de son salut, de cet éclat et de cette abondance, qui sont si souvent dos occasions de malheur et de ruine pour les ames ? Ne croyez pas pourtant que pour consoler, ou pour flatter votre douleur, je veuille exagérer la vertu de celle que vous pleurez, et la justifier, elle et le monde tout ensemble. A Dieu ne plaise que je cherche des matières d'éloge aux dépens de la vérité, et que par une fausse complaisance je tftche d'accorder l'esprit du siècle et l'esprit de Jésus- Christ, contre les règles- de l*Evangile !
Je sais que sa vie a été réglée ; mais peut-elle avoir été assez pure, assez dégagée , assez chrétienne ? Dieu l'a délivrée des grands dérèglemens qui sont presque inséparables de la faveur et de la fortune; mais a-t-elle évité ces foiblesses attachées à la nature , ces désirs séculiers dont parle S. Paul , ces considérations humaines % ces
Vf Oraison funèbre
intentions demi - bonnes , demi -mauvaises , Ces molles condescendances, cette inutilité de vie , ces affections tièdes pour son salut ? A-t-elle été exempte de ces défauts, qui sont inévitables dans k monde , où la cupidité domine sur les ames les plus désintéressées, où les esprits les plus fermes sont entraînés par l'exemple- et par la coutume; où si Ton ne se perd , au. moins on s'égare souvent 5 et si Ton ne refuse son cœur à Dieu, au moins on le partage entre lui et les créatures l
Ainsi quelques vertus que nous ayons remarquées , je craindrois encore pour elle. Mais outre qu'elle a passé ces années dangereuses auprès d'une Reine aussi illustre par sa piété, que par son rang et par sa naissance, qui est plus souvent aux pieds des autels que sur le trône, et de qui l'on peut apprendre des vertus capables de sanctifier la Cour même; je considère qu'elle a racheté ses péchés par les aumônes qu'elle a répandues secrètement dans le sein des pauvres , et qu'elle les a expiés par une longue pénitence , qu'elle a soutenue avec beaucoup de force. C'est la troisième partie de ce discours.
Si l'illustre Duchesse , dont nous avons vu les prospérités, eût fini ses jours dans les plaisirs et dans la joie du siècle; si, toute éblouie de l'éclat de sa fortune, elle fût entrée dans l'horreur et dans les ténèbres du tombeau j si, sortant du palais des Rois , elle se fût trouvée devant le tribunal de Dieu , je ne parlerois de sa mort qu'en tremblant, et je vous exciterois à la pleurer, dussiez-vous interrompre le cours de cet éloge funèbre par vos soupirs et par vos larmes.
Je sais bien que 1 Eglise , qui connoît le prix et l'efficacité du sang de Jésus-Christ ne désespère jamais du salut de ceux qui meurent dans la foi , et dans l'usage de ses Sacremens ; que Dieu exerce, quand il veut, ses jugemens de miséricorde sur
N de madame de Montamier. 45
ses élus; qu'il a des grâces vives et pénétrantes, qui consument en peu de temps toute l'impureté que le commerce des hommes et l'air contagieux du monde laissent dans les cœurs; et qu'il y a de précieux momens de charité, qui valent des années de pénitence. Mais je sais aussi qu'il faut avoir souffert avec J. C. pour régner avec J. C. : qu'il faut se réconcilier avec Dieu par la prière, par les larmes , par la retraite, quand on a suivi le monde sou ennemi. Je sais que la pénitence de ceux qui se laissent surprendre à la mort doit être suspecte ; que deur tristesse est souvent un regret de mourir , plutôt qu'une douleur d'avoir mal vécu; que leur abattement vient de la foiblesse de la nature, plutôt que du zèle do la charité ; et que leurs soupirs sont plutôt des effets d'une crainte humaine, que des fruits d'une solide pénitence.
Je rends grâces à notre Seigneur Jésus-Christ , de nous avoir délivrés de ces craintes. Je parle avec confiance d'une mort chrétienne, préparéo par des infirmités sefisibles et humiliantes ; par un retranchement des plaisirs et des consolation* humaines, par une langueur affligeante, par une soumission entière à la volonté de Dieu, et par une longue patience.
Les saints canons ordonnoient autrefois aux pénitens d'être plusieurs années dans un état d'expiation , avant d'être admis à la participation des sacrés Mystères. Ils se sacrifioient eux-mêmes t pour avoir part au sacrifice de Jésus Christ;, ils demouroient prosternés aux portes des ternes sacrés, avant d'oser approcher du sanctuaire: trop heureux d'entrer dans la joie du Seigneur par le* larmes et par les souffrances, et de tâcher d'apaiser sa justice , avant de jouir de ses faveurs. Ce que la discipline de l'Eglise avoit établi , la provideace de Dieu Ta exécuté sur votre yertueusQ
^6 Oraison funèbre N
sœur, Mesdames. Il a rompu les liens qui l'atlachoient au monde * pour l'attirer dans la céleste Jérusalem. II l'a purifiée par l'exercice de sa patience, afin qu'elle fût digne d'entrer dans sa gloire. Il l'a humiliée devant les hommes , pour l'élever jusqu'à lui, et par trois ans de pénitence, îi l'a disposée à jouir d'une éternelle félicité.
Vous représenterai-je ici ses infirmités naissantes, ses forces qui diminuent tous les jours , je ne sais quel poids qui l'accable insensiblement, «ne foiblesse imprévue qui l'arrête au milieu de ses grands emplois l Vous dirai-je qu'elle recueillit mille fois ce qui lui resioit de force pour s'acquitter de ses devoirs ordinaires; que son cœur ne se ressentit jamais de l'abattement de son corps; que son zèle la soutint dans les défaillances de la nature ; qu'elle sacrifia sa santé , toute foible et toute usée qu'elle étoit, à l'honneur d'être auprès d'une grande Reine, et que de tous les maux qu'elle souffrit, elle ne se plaignit jamais que de l'impuissance où elle étoit de la servir. Laissons *:es circonstances, qui tiennent encore un peu du monde, et passons de ces vertus civiles aux vertus chrétiennes qu'elle a pratiquées.
Sa retraite fut le commencement de sa pénitence; et la violence qu'elle se fit en s'éïoignant de la Cour, où l'habitude, les honneurs, les grâces , l'inclination même respectueuse qu'elle âvoit pour le Prince, la tenoient si étroitement liée; cette violence , dis-je , fut le premier sacrifice qu'elle offroit à Dieu. Qu'il est difficile de se réduire à la solitude , lorsqu'on a vécu long-temps dans la Cour des Rois I Les yeux accoutumés à voir la figure de ce monde qui passe , par le* endroits les plus éclatans, sont toujours prêts à se fermer, lorsqu'ils ne trouvent rien qui flatte leur curiosité ou leur convoitise. L'esprit rempli d'idées magnifiques , jui se plaît à se perdre daii*
de madame de Montausier. Ifl
ses vastes pensées , s'ennuie dès qu'il se trouve renfermé en lui-même, et resserré en un petit nombre d'objets languissans qui ne le frappent que foiblement. L'ame, accoutumée à être émue par de grandes passions qui l'agitent vivement , n'est plus touchée de ces impressions foibles et légères qu'elle reçoit dans la retraite. De là vient l'attachement qu'on a à cette vie , quoique difficile et tumultueuse. Ceux qui s'en plaignent tous les jours le plus éloquemment, ne laissent pas enfin de s'y plaire, La patience y est soutenue par le désir, et le désir par l'espérance. C'est cet enchantement dont parle le Sage (i). Il s'y fait un engagement presque involontaire. On y reconnoît sa servitude , et l'on n'y craint rien tant que la liberté: quelque peine qu'on ait à y être, il est insupportable d'en êlre éloigné. Il n'appartient "qu'à vous, mon Dieu , de briser les chaînes de ces esclaves , de rompre le charme qui les éblouit, et de remplir de vos vérités adorables, des esprits et des cœurs que le monde , que vous avez vaincu, occupe de ses vanités.
Voilà la grâce qu'il a faite à cette illustre morte que nous pleurons. Il l'a conduite dans la solitude , pour parler à son cœur dans le secret et dans le silence. Elle est sortie de l'Egypte , et par des déserts secs et stériles, elle a passé dans cette terre heureuse, où coule le lait et le miel* Elle a regardé ses dernières années , comme des restes d'une vie qu'elle avoit partagée , et qu'elle ne vouloit plus consacrer qu'à Dieu seul. Cette imagination autrefois si vive, ne lui représentoit plus le monde qu'en éloignement. Cette mémoire qui avoit été si prompte et si présente, vint toute vide des espèces et des images du siècle : Dieu voulant par un triste, mais heureux abattement,
(i) Fascinatio nogacitatis, Sap. c. 4»
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qu'elle ne pensât plus qu'à lui , qu'elle ne se souvîut que d^ lui, qu'elle ne fût sensible que pour lui.
Après cette séparation , accablée sous le poids de ses infirmités , elle s'appliqua à les souffrir chrétiennement ; et cette grandeur d'ame , qui avoit éclaté dans toutes les actions de sa vie , parut encore dans sa patience. Quelqu'un dira peut-ètru qu'elle n'a pas ressenti de ces douleurs aiguës , qui font qu'on regarde la mort comme une consolation , et la vie comme un supplice ; que sa croix a été plus incommode que pesante; et que cette langueur, qui la consumoit insensiblement, étoit plutôt une privation de plaisirs, qu'une peine. Il est vrai qu'elle n'a pas souffert de ces cruelUs pointes de douleur qui percent la corps , qui déchirent l'ame, et qui épuisent en un moment toute la aonstance d'un malade. Dans la défiance où elle étoit de ses propres forces, elle avoit souvent demandé à Dieu qu'il l'en délivrât : il sembloit qu'il l'eût exaucée. Mais si sa miséricorde a adouci la rigueur de sa pénitence, sa justice en a augmenté la durée ; et il n'a pas fallu moins de force à soutenir cette longue épreuve , que si elle avoit été plus courte et plu* rigoureuse.
En effet , dans les maux violens, la nature se recueille toute entière, le cœur se munit de toute sa constance : on sent beaucoup moins à force de trop sentir; et si l'on souffre beaucoup, on a toujours la consolation d'espérer qu'on ne souffrira pas long-temps. Mais les maladies de langueur sont d'autant plus rudes , que l'on n'en prévoit pas la fin. Il faut supporter, et les maux f et les remèdes aussi fâcheux que les maux mêmes. La nature est tous les jours plus accablée ; les forces diminuent à tous momens , et la patience •M^j^biblit aussi-bien que colui qui souffre. C'est
y Googl
de madame de Monlausier. 49
ici que nous pouvons appliquer à notre femme forte, ce que Salomon a dit de la sienne, accinxit fortitudine lumbos suos (i ) : qu'elle a ramassé toutes ses forces pour combattre Viette langueur ennemie , qui lui ôtoit incessamment quelque partie d'elle-même, et qui lui portoit tous las jours quelque trait mortel dans le sein.
Une patience de trois ans a-t-elle jamais été plus égale ? La douleur a-t-elle jamais tiré de sa bouche ou de son cœur, je ne dis pas une plainte amère , une parole de murmure, mais un seul mouvement d'impatience, une parole d'inquiétude ? A-t-elle trouvé sa pénitence trop longue ou trop rigoureuse ? A-t-elle cru que sa croix étoit trop dure ou trop affligeante? Ames saintes, devant qui je parle, accoutumées à porter le joug du Seigneur dès vos plus tendres anuées; élevée» aux pieds des autels, à l'ombre de la croix à* Jésus-Christ, consommées dans l'exercice d'un© pénitence austère, souffrez-vous avec plus da constance et de foi les peines que Dieu vous envoie? J'atteste vos cœurs et vos consciences, conservez-vous plus religieusement qu'elle, la paix intérieure dans vos solitudes ? Non , non , lorsque la providence de Dieu l'a séparée du monde, elle) a quitté les honneurs avec autant de générosité , que vous en avez eu à les fuir. Sortant du Louvre , elle a pratiqué des vertus que l'on n'apprend*, ce semble, que dans las cloîtres; et après s'êtra > acquittée de tous ses devoirs à la Cour , elle a, souffert, comme vous souffrez dans vos cellules 9 $ans murmurer et sans se plaindre.
Que dis-je, Mesdames, saus se plaindre? Oublié-je ce que j'ai vu , ce que j'ai ouï l Ces soupirs sortis du fond de son cœur, cette tristesse peintè eur son visage , ces paroles mêlées de douleur et
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de crainte î Ne craignez rien qui fasse tort à sa mémoire et à sa vertu. Cette émotion dont je vous parle n'étoit pas une foibtesse d'esprit; c'étoit un zèle de pénitence. Ce n'étoit pas une marque d'attachement à la vie ; c'étoit le regret d'avoir eu sujet de s'y attacher. Elle craignoit d'avoir été trop heureuse, et de Be souffrir pus assez i et rappelant dans l'amertume de son ame ces années qu'elle avoit passées dans les honneurs et dans la gloire : Je ne me plains pas de mourir, disoitelle ; je me plains d'avoir vécu trop heureusement. £<cs peines que h Ciel m'envoie , ne sont pas proportionnées aux prospérités que j'en ai reçues ; et je souffre de ce que je ne souffre pas assez. Et nous rechercherons après cela , pécheurs et mortels que nous sommes, une joie qui passe, et qui ne laisse que du regret, et nous prendrons pour objet de notre ambition ces hon-p neurs , qui doivent être un jour des sujets de tris^ tesse et de crainte ! Et nous appellerons bonheur de notre vie, ce qu'il faut quitter, ce qu'il faut haïr, ce qu'il faut expier, à notre mort!
Pardonnez , Mesdames , cet emportement. Ce que je dis pour confondre les personnes du siè* cle , doit servir à vous consoler, et à vous faire comprendre que vous êtes heureuses d'avoir renoncé vous-mêmes aux grandeurs et aux prospérités mondaines: heureuses encore de ce que votre illustre sœur, après en avoir eu tout l'éclat , en a reconnu toute la misère. Oui , elle a reconnu qu'il y avoit en elle je ne sais quelle malignité qui les rendoit souvent criminelles, et toujours au inoins dangereuses. Elle a cru qu'il falloit emr ployer une partie de sa vie à pleurer celle où le monde avoit eu trop de part. Elle n'a plus pensé qu'à accomplir sou temps de pénitence, et n'a pas n*èn\e voulu souhaiter d'être moins infirme,
de madame de Montausier. 5*
Souffrir la maladie avec patience , être dans l'indifférence de la maladie ou de la santé , ne regretter pas ses prospérités passées , ne désirer pas même d'être délivrée des langueurs présentes : cette suspension de désirs entre la vie et la mort, et cette volonté soumise à celle de Dieu , ne sont-ce pas des caractères d'une ame chrétienne ï Tristes , mais fidèles témoins de ses derniers sentîmens, combien de fois yous a-t-elle dit : Je ne fais point de vœux pour ma santé: j'en fais qui sont plus dignes de Dieu , qui sont plus importons pour moi : je lui demande qu'il me sauve , et non pas qu'il me guérisse. Qu'elle étoit éloignée de la noblesse ordinaire de ceux qui tombent dans des infirmités ! Ils se flattent incessamment do l'espérance de leur guérisoivi; accablés de douleur et d'ennui , ils emploient toute la fore* qui leur reste, à faire des vœux pour leur santé» S'ils ne peuvent lever les mains ni les yeux au ciel , ils jr adressent leurs soupirs. Une partie d'eux-mêmes est déjà morte , que l'autre désire vivre. Lors même qu'ils souhaitent l'immortalité , ils voudraient arrêter la mort qui les y conduit; et s'approchant du ciel où ils aspirent, ils regardent encore» presque sans y penser, la terre qu'ils quittent : tant le désir de vivre est naturel 4 tous les hommes! tant on espère ce qu'on désire 1
Notre généreuse malade s'est regardée comme une victime destinée au sacrifice; elle a vu venir le coup sans demander grâce. Elle n'a pas souhaité de vivre, quoiqu'elle eût vécu avec tant d'éclat et tant de douceur : elle n'a pas souhaité de mourir, quoique sa vie languissante lui fût à charge. Al^attue par ses maux, et non par ses chagrins , elle n'avoit que le désir d'accomplir la volonté du Seigneur , dût - il prolonger ses jours pour prolonger ses peines, dût-il augmenter ses douleurs goux consommer sa pénitence. ■
,g a Oraison funèbre
La providence de Dieu a permis , Mesdames , que vous l'ayez vu en cet état. Ceux qui admil-oient sa fermeté , perdirent la leur ; ceux qui la plaignoient f paroissoient presque les seuls à plaindre. La piété fut plus cruelle que la douleur ; et ceux qui voy oient le mal , étoient plus tristes et plus changés que celle même qui le souffroit. Je jecueillerois ici volontiers tous les sentimens tendres et généreux de son illustre époux. Je vous yenouvellerois le souvenir de cette affliction si chrétienne , (Je ces prières si touchantes , de ces exhortations si vives et si pieuses , de cette tristesse si sage et si forte tout ensemble , et de cette charité sensible , qui , selon les termes de l'épouse des Cantiques , fait sur nous les mêmes impressions que la mort (i). Mais, faut-il vous attendrir par là douleur de ceux qui vivent, vous qui êtes 5éià si touchées de la perte que vous ave?, faite?
Eloignons encore un peu , si nous pouvons , ces idées funestes d? mort : cessons de penser à notre héroïne, pour admirer la tendresse et la piété de son illustre fille. Nous l'avons vue deux 31ns entiers dans toutes les fonctions de la charité, Tantôt elle employoit ses pieuses mains au soulagement de la malade, tantôt elle les levoit au ciel pour demander à Dieu sa santé. Attachée auprès de son lit , où elle sacrifioit toute sa joie , prosternée aux pieds des autels, où elle offroit à Pieu toutes ses peines , elle se partageoit entre ses soin? et $es prières, en un âge où les devoirs domestiques passent pour contrainte , et où il semble que Ton ne doive vivre que pour soi, en un siècle où la discipline des moeurs est relâchée où les liens du sang et de la nature ne serrent \n esque plus le$ cœurs , et où il ne restç de l'ancienne piété, qu'autant qu'il en faut pour
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la bienséance. Que Dieu et la nature lui rendent ce qu'elle a fait pour l'un et pouf l'autre, et lui donnent des enfans qui soutiennent la gloire dè leur naissance, et pour dire encore plus, qui lui ressemblent , et qui aient pour elle ces senti* mens tendres et respectueux qu'elle a conservés pour son incomparable mère jusqu'à sa mort.
JVlais , hélas ! je prononce sans y penser cette funeste parole; et quelque digression que je cherche , je reviens, malgré moi, à ce cruel sujet de mon discours. Retenons nos larmes : ce seroifc faire tort à la mémoire de cette femme forte , que de montrer de la faiblesse. Parlons de sa mort, s'il se peut, aussi constamment qu'elle est morte*
Qui est celui qui ne frémisse au seul mot de la mort l Qui ne soit saisi d'horreur et de crainte à la vue de la mort d'autrui et à la simple pensée de la sienne propre ? Soit par une préveuticm d'esprit , qui nous fait regarder la fin de notre vie , comme le plus grand de tous nos malheurs $ soit par une previdence de Dieu , qui veut que l'homme ressente l'amertume des maladies et de la mort , depuis qu'il a perdu , par son péché, le plaisir d'être sain et d'être immortel; soit enfin par un juste , mais terrible jugement de Dieu qui laisse quelquefois dans les frayeurs de la mort , ceux qui ont passé leur vie dans les
{)laisirs et dans la mollesse , et qui abandonne à eur crainte et à leur douleur, ceux qui se sont abandonnés à leurs désirs et à leurs passions déréglées. Alors on s'effraie à la vue d'un confesseur , comme s'il ne venoit que pour prononcefj des arrêts de mort. On éloigne les derniers sacremens, comme si c'étoient des mystères de mauvaise augure. On rejette les vœux et les prières que l'Eglise a institués pour les mourans, comme si c'étaient des vœux meurtriers et des prières homicides. La croix de Jésus-Christ, qui doit 4tç8>
#4 Oraison funèbre
un sujet de confiance, devient à ces esprits lâches un objet de teneur, et pour toute disposition à la mort, ils n'ont que l'appréhension ou la peine de mourir. Quels funestes égards ! quels ménagemens criminels n'a-t-on pas pour eux ! Bien loin de leur faire voir leur perte infaillible , à peine les avertit-on de leur danger; et lors même qu'ils sont mourans , on n'ose presque leur dire
! qu'ils sont mortels. Cruelle pitié, qui les perd,
de peur de les effrayer ! crainte funeste , qui les rend insensibles à leur salut!
La mort de notre illustre Duchesse n'a pas été de ces morts imprévues ou dissimulées, Elle l'a prévue plusieurs fois dans son plus terrible appapareil, sans cire émue ; elle l'a sentie sur ellemême , sans s'étonner. Cette langueur, ces abat terriens, ces diminutions, que TertulHen appelle des portions de la mort, ne la lui faisoient-ils pas éprouver par avance î Ces rechutes , ces agonies
; .fréquentes ne lui servoient-elles pas comme d'ap-
prentissage à bien mourir l La main de Dieu, qui donne la vie et la mort, qui conduit sur le bord du tombeau et qui en retire , sembloit l'immoler et la faire revivre plusieurs fois, pour la disposer à son dernier sacrifice. La désolation de ses domestiques , les entretiens et les avis pieux et sincères de sou directeur, le corps et le sang de Jcsus-Christ , reçu plusieurs fois comme viatique, la sainte onction des •mourans, appliquée" deux fois eu moins d'une année, n'éloient-ce pas des averlissem.ens qu'il falloit «e préparer à la mort? Ces derniers remèdes, que J'Eglise emploie pour le salut des fidèles , ne laisoieut-ils pas voir l'extrémité de sa maladie?
Le courage qu'elle témoignoit en souffrant, fai- <soit qu'on lui parloit hardiment de ses souffrances» Ceux-là mêmes qui prenoient le plus de part à sa vie, osoient lui annoncer sa mort. Cependant vîlesyous changer son visage l 6es yeux furent-ils jamais
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moins sereins ? Perdit-elle quelque chose de sa tranquillité ordinaire ? Sa voix fut-elle moins lerme jusqu'à la fin ? Il est vrai qu'elle n'en eut que pouf Dieu dans ses derniers jours. L'interrogeoit-on sut ses maux ? Lui faisoit-on des questions plus nécessaires pour sron soulagement que pour son salut f elle était muette, elle étoit insensible. Lui parloiton des dispositions à la mort? elle recueilloit dans son sein tout ce qui lui restoit de force et de sen» timent, pour rendre raison des mouvemens de soit a me ; et ne prenant plus aucune part au monde # elle ne parloit qu'à ceux à qui elle devoit répondre de sa résignation et de sa foi.
Je n'aurois plus qu'à reprendre les paroles da mon texte, et à finir par où j'ai commencé. Car, que me reste-t-il à vous dire, Mesdames ? Vous représenterois-je des exemples ? Votre profession vous engage assez à une vie pénitente. Vous mar-
3uerois-je la fragilité des grandeurs et des plaisirs u siècle l Je vous ai déjà dit que vous y avez renoncé» Vous exhorterois-je à modérer votre douleur? Vous n'êtes pas de ces ames païennes, qui 9 n'ayant point d'espérance solide , n'ont point aussi de véritable consolation. Je cheicherois peut-être dans les raisonnemens des philosophes et dans la persuasion de la sagesse humaine, ce qu'il faut trouver dans les pures sources de la vérité. U faut que Jésus-Christ vous parle'lui-même , comme il parloit autrefois à deux sœurs, illustres par leur, pieté, par leur retraite, par les fonctions de la charité qu'elles avoient exercée , et par une affliction pareille à la vôtre. Il vous dira: cette sœur que vous pleurez n'est pas morte (i). Tous ceux qui croient et qui vivent en moi, ne mourront jamais. Vous l'avez, ce semble , perdue ; au moins vous l'avez pleurée. Cependant elle est vivante en moi,
(i) Jonn % , cap, 1 1,
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qui suis la résurrection et la vie. Ne le croyez-vetm pas ainsi l Si je pénètre dans vos sentimens , si j'entends bien la voix de votre cœur, il me sembla que chacune de vous, animée d'une foi vive et d'une espérance sincère, pense ce que pensoient ces filles affligées et soumises , et qu'elle répond ce qu'une d'elles répondit: je le crois, Seigneur, je le crois. Pour vous, chiéiïens, qui tenez encore au monde par vos passions, par vos désirs, par vos espérances, rentrez en vous-mêmes; reconnoissez les illu-^ sions et les tromperies du monde: que celte mort «|ui vous a touchés, vous serve de disposition à la vôtre. Plût à Dieu que cette illustre morte pût encore vous exhorter elle-même ! Elle vous diroit : ne pleurez pas sur moi : Dieu m'a retirée par sa grâce des misères d'une vie mortelle : pleurez sur vous qui vivez encore dans un siècle où Ton voit , où l'on souffre et où l'on fait tous les jours beaucoup de mal: apprenez en moi la fragilité des grandeurs humaines. Qu'on vous couronne de fleurs » qu'on vous compose des guirlandes ; ces Heurs ne seront bonnes qu'à sécher sur votre tombeau : que votre nom soit écrit dajas tous les ouvrages que la vanité de l'esprit veut rendre immortels; que je vous plains, s'il n'est pas écrit dans le livre de vîel Que les Rois de la terre vous honorent , il vous importe seulement que Dieu vous reçoive dans ses tabernacles éternels. Que toutes les langues de$ hommes vous louent : malheur à vous, si vous ne louez Dieu dans le ciel avec ses Anges ! Ne perdez pas ces momens de vie, qui peuvent vous valoir une éternité bienheureuse. Trois ans de langueur, trois ans de pénitence ne sont pas donnés à tout le monde. Profitonsde ces instructions ; bénissons Dieu avec elle, et tâchons de nous rendre dignes des grâces qu'il lui a faites, de la gloire qu'il lui a donnée;
de madame d 'Aiguillon. £7
ORAISON FUNEBRE