‹ Recueil des oraisons funebres prononcees par feu messire Esprit Flechier, eveque de NimesChapitre 6 sur 16 · Oràteon funèbre · texte numérisé non relu

Oràteon funèbre

soldats avec leur chef, qui rend une arméo invin* cible. Elle répandoit dans les troupes un esprit de force , de courage et de confiance, qui leur faisoit tout souffrir, tout entreprendre dans l'exécution de ses desseins: elle rendoit enfin des hommes grossiers, capables de gloire. Car, Messieurs, u'est-ce qu'une armée l C'est un corps animé 'une infinité -de passions différentes, qu'un homme habile fait mouvoir pour la défense de la patrie: c'est une troupe d'hommes armés qui suivent aveuglément les ordres d'un chef, dont ils no savent pas les intentions : c'est une multitude d'ames , pour la plupart viles et mercenaires, qui, sans songer à leur propre réputation, travaillent à celle des rois et des conquérans; c'est un assemblage confus de libertins , qu'il faut assujettir à l'obéissance; de lâches, qu*il faut mener au combat; de téméraires, qu'il faut retenir ; dHmpatiens , qu'il faut accoutumer à la confiance* Quelle prudence ne faut il pas pour conduire et réunir au seul intérêt public tant de vues et do volontés différentes f Comment se faire craindre,

perdre un peu de l'autorité , et relâcher de la discipline nécessaire ?

Qui trouva jamais mieux tous ces justes tempérainens , que ce Prince que nous pleurons ! Il attacha par de* nœuds de respect et d'amitié , ceux qu'on ne retient ordinairement que par la. crainte dos supplices; et se fit rendre par sa modération une obéissance aisée et volontaire. Il par? le , chacun écoute ses oracles; il commande, chacun avec joie suit ses ordres; il marche , chacun croit courir à la gloire. On diroit qu'il va combattre des Rois confédérés avec sa seule maison

(i};q<hi. <4.

de monsieur de Turcnne. ǧ

gemme un autre Abraham; que ceux qui le suivent , sont ses soldats et ses domestiques ; et au'il est général et père de famille tout ensemble. Aussi rien ne peut soutenir leurs efforts : ils ne trouvent point d'obstacles qu'ils ne surmontent ; point de difficultés qu'ils ne vainquent ; point de péril qui les épouvante; point de travail qui les rebute ; point d'entreprise qui les étonne ; point de conquête qui leur, paroisse difficile. Que' pouvoient-ils refuser à un capitaine qui renoDçoit à ses commodités , pour les faire vivre dans l'abondance î qui pour leur procurer du repos , perdoit le sien propre; qui soulageoit leurs fatigues, et ne s'en épargnoit aucune; qui prodiguoit son sang, et ne ménageoit que le leur?

Par quelle invisible chaîne entrainoit-il ainsi les volontés f Par cette bonté avec laquelle il encourageoit le* uns, il excusoit les autres, et donnoit à tous les moyens de s'avancer, de vaincre leur malheur, ou de réparer leurs fautes-; par ce désintéressement qui le portoit à préférer çm qui pouvait être plus utile à l'Etat à ce qui pourvoit être plus glorieux pour lui-même; par cette justice, qui dans la distribution des emplois , ne [ui permettoit pas de suivre son inclination au préjudice du mérite ; par cette noblesse de cœur et de sentimens, qui l'élevoit au-dessus de sa propre grandeur 9 et par tant d'autres qualités qui lui attiroient l'estime et le respect de tout le monde. Que j'entrerois volontiers dans les motifs et dans les circonstances de ses actions ! Que j'aîmerois à vous montrer une conduite si régulière et si uniforme , un mérite si éclatant , et si exempt de faste et d'ostentation ; de grandes Vertus produites par des principes encore plus grands; une droiture universelle qui le portoit à s'appliquer à tous ses devoirs f et à les ; réduir# tous 4 leurs fins justes et naturelles , et uat

l'èô Oraison funèbre

heureuse habitude d'être vertueux, non pas pour l'honneur , mais pour la justice qu'il y a de l'être! IVlais il ne m'appartient pas de pénétrer jusqu'au fond de ce cœur magnanime ; et il étoit réservé à une bouche plus éloquente (i) que la mienne f d'en exprimer tous les mouvemeris et toutes les inclinations intérieures.

Pour récompenser tant de vertus par quelque honneur extraordinaire, il falloit trouver un grand Roi , qui crût ignorer quelque chose , et qui fût capable do l'avouer. Loin d'ici ses flatteuses maximes , que les Rois naissent habiles, et que les autres le deviennent; que leurs ames privilégiées sortent des mains de Dieu qui les crée , toutes sages et intelligentes ; qu'il n'y a point pour eux d'essai ni d'apprentissage ; qu'ils sont vertueux sans travail , , et prudens sans expérience. Nous vivons sous un Prince , qui , tout grand et tout éclairé qu'il est, a bien voulu s'instruire pour commander ; qui , dans la route de la gloire , a su choisir'-un guide fidèle, et qui a cru qu'il étoit de sa sagesse de se servir de celle d'autrui. Quel honneur pour un sujet d'accompagner son Roi, de lui servir de conseil, et, si j'ose le dire, d'exemple dans une importante conquête ! Honneur d'autant plus grand, que la faveur n'y put avoir part, qu'il ne fut fondé que sur un mérite universellement connu; et qui fut suivi de la prise des villes les plus considérables de la Flandre (2). - Après cette glorieuse marque d'estime et de confiance , quels projets d'établissement et de fortune n'auroit pas fait un homme avare et ambitieux ( Qu'il eût amassé de biens et d'honneurs, et qu'il eût vendu chèrement tant de travaux et de services ! Mais cet homme sage et désintéressé,

(i) M. Mascaron, évêque de Tulle.

*• (a) Charleroi, Douai, Tournai» Àth, Lille, eto>

de monsieur de Turenne. Toi

content des témoignages de sa conscience, et rich^ de sa modération, trouve dans le plaisir qu'il a de bien faire , la récompense d'avoir bien fait. Quoiqu'il puisse tout obtenir, il ne demande et ne prend rien ; il ne désire , à l'exemple de Salomon (i) , qu'un état frugal et honnête entre la pauvreté et les richesses ; et quelques offres qu'on lui fasse, il n'étend ses désirs qu'à proportion de ses besoins , et se resserre dans les bornes étroites du seul nécessaire. 11 n'y eut qu'une ambition qui fut capable de le toucher, ce fut de mériter l'estime et la bienveillance de son maître. Cettô ambition fut satisfaite, et notre siècle a vu un sujet aimer son Roi pour ses grandes qualités, non pour sa dignité ni pour sa fortune ; et un l\oi aimer son sujet, plus pour le mérite qu'il eonnoissoit en lui , que pour les services qu'il en recevoir.

Cet honneur, Messieurs, ne diminua point sa modestie. A ce mot, je ne sais quel remords m'arrête. Je crains de publier ici des louanges qu'il a si souvent rejetées, et d'offenser après sa mort une vertu qu'il a tant aimée pendant sa vie. Mais accomplissons la Justice, et louons-le sans crainte, en un temps où nous ne pouvons être suspecté de flatterie, ni lui susceptible de vanité. Qui fit jamais de si grandes choses ? qui les dit avec plus de retenue? Rcm£ortoit-il quelque avantage f à l'entendre ce n'étoit pas qu'il fût habile , mais l'ennemi s'étoit trompé. Rendoit-il compte d'une bataille ? il n'oublioit rien , sinon que c'étoit lui qui l'avoit gagnée. Raco#toit-il quelques-unes de ces actions qui l'avoient rendu si célèbre ? on eût dit qu'il n'en avoit été que le spectateur , e*t l'on doutoit si c'étoit lui qui se trompoit ou la renommée. Revenoit-il de ces glorieuses campagnes qui rendront son nom immortel? il fuyoit W$

fi) Prov. , c. 3t>.

'SoS Oraisbn funèbre

acclamations populaires , il rougissoit 3e ses vietoires , il venoit recevoir dés éloges comme on vient faire des apologies, et n'osoit presque aborder le Roi, parce qu'il étoit obligé par respect de souffrir patiemment les louanges dont sa Majesté né manquoit jamais de l'honorer.

C'est alors que dans le doux repos d'une condition privée , ce Prince se dépouillant de toute la gloire qu'il avoit acquise pendant la guerre , et se renfermant dans une société peu nombreuse de quelques amis choisis , s'exerçoit sans bruit aux vertus civiles : sincère dans ses discours , simple dans ses actions, fidèle dans ses amitiés, exact dans ses devoirs , réglé dans ses désirs , grand même dans les moindres choses. 11 se cache, mais sa réputation le découvre : il marche sans suite et sans équipage , mais chacun dans son esprit le met sur un char de triomphe. On compte en le voyant , les ennemis qu'il a vaincus , non pas les serviteurs qui le suivent; tout seul qu'il est , on se figure autour de lui ses vertus et ses victoires qui l'accompagnent : il y a je ne sais quoi de noble dans cette honnête simplicité ; et moins il est superbe, plus il devint vénérable.

Il anroît manqué quelque chose à sa gloire, A trouvant par-tout tant d'admirateurs , il n'eût fait quelques envieux. Telle est l'injustice des hommes , -la gloire la plus pure et la mieux acquise les blesse $ tout ce qui s'élève au-dèssus d'eux, leur devient odieux et insupportable; et la fortune la plus approuvé^ et la plus modeste n'a pjj se sauver de cette lâche et maligne passion. C'est la destinée des grands hommes d'en être attaqués; et c'est le privilège de monsieur de Turenne d'avoir pu la vaincre. L'envie fut étouffée, ou par le mépris qu'il en fit, ou par des accroissemens perpétuels d'honneur et de gloire : 1» mérite l'avoit fait naître , le mérite U

de monsieur de Turenne. io5

fit mourir. Ceux qui lui étoient moins favorables, ont reconnu combien il étoit nécessaire à l'Etat: ceux qui ne pou Voient souffrir son élévation so crurent enfin obligés d'y consentir : et n'osant s'affliger de la prospérité d'un homme qui ne leur avoit jamais donné la misérable consolation de se réjouir de quelqu'une de ses fautes* ils joignirent leur voix à la voix publique , et crurent qu'être son ennemi , c'étoit l'être de toute) la France.

Mais à quoi auroient abouti tant de qualités héroïques, si Dieu n'eut fait éclater sur lui la puis* sance de sa grâce, et si celui dont la providence s'étoit si noblement servie, eût été l'objet éternel de sa justice ? Dieu seul pouvoit dissiper ses ténèbres, et il tenoit en sa puissance l'heureux moment qu'il avoit marqué pour l'éclairer de se % vérités.

Il arriva ce moment heureux, ce point ou sô rapportoit toute sa véritable gloire. Il entrevit des pièges et des précipices que sa prévention lui avoit jusqu'alors entièrement cachés. 11 commença à marcher avec précaution et avec crainte dans ces routes égarées où il se trouvoit engagé. Certains rayons de grâce et de lumière lui firent apercevoir qu'en vain rempliroit-il les plus beaux, endroits de l'histoire, si son nom n'étoit écrit dane le livre de vie; qu'en vain gagnerai t il le ritonde entier /s'il perdoit son ame; qu'il n'y avoit qu'une foi en Jésus-Christ, et une vérité simple et indivisible, qui ne se montre qu'à ceux qui la cherchent avec un cœur humble et une volonté désintéressée. Il n'étoit pas encore éclairé, mais il commencoit d f être docile. Combien de fois consulta-t-il des amis savans et fidèles ? Combien de fois , soupirant après ces lumières vives et efficaces, qui seules triomphent des erreurs de l'espiit Jiurnain, dit-il à J«j s us-Christ, comme cet aveugla

*o4 Oraison funèbre -

de l'Evangile (i) : Seigneur, faites que je voie? Combien de fois essaya-t-il d'une mnin impuissante d'arracher le bandeau fatal qui fermoit ses yeux à la vérité ? Combien de t'ois remonta-t-il jusqu'à ces sources anciennes et pures, que Jésus- Christ a laissées à l'Eglise , pour y puiser aveC joie les eaux d une doctrine salutaire \

Habitude , prétextes , engagement , honte de changer, plaisir d'être regardé comme le chef et le protecteur d'Israël, vaines et spécieuses raisons •de la chair et du sang, vous ne pûles le retenir. Dieu rompt tous ses liens , et le mettant dans la liberté de ses enfans , le fit passer de Ja religion des ténèbres, au royaume de son fils bien-aimé, à qui il appartenoit par son élection éternelle : ici un nouvel ordre de choses se présente à moi. Je vois de plus grandes actions , de plus nobles .motifs, une protection de Dieu plus visible. Je parle désormais d'une sagesse que la véritable piété accompagne, et d'un courage que l'esprit de Dieu fortifie. Renouvelez donc votre attention en cetle dernière partie de mon discours*, et suppléez dans vos pensées à ce qui manquera à mes expressions et à mes paroles.

Si M. de Tu renne n'avoit su que combattre et vaiacre ; s'il ne s'étoit élevé au-dessus des vertus humaines; si sa valeur et sa prudence n'avoient été fuimées d'un esprit do foi et de charité , je le mettrois au rang des Scipions et des Fabius, je laisserois à là vanité le soin d'honorer la vanité, et je né viendrois pas dans un lieu saint faire l'éloge d un homme profane. S'il avoit fini se* jours dans l'aveuglement et dans Terreur, je louerois en vain des vertus que Dietf n'auroit pas couronnées: je répandrois des larmes inutiles sur son tombeau ; et'si je parlois de sa gloire, ce n&

\i) Marc. If.

de monsieur de Turenne* iqÇ

seroit que pour déplorer son malheur. Mais grâces à Jésus-Christ, je parle d'un chrétien éclaiié des lumières de la foi, agissant par les principes d'une religion pure t et consacrant par une sincère piété tout ce qui peut flatter l'ambition ou l'orgueil des hommes. Ainsi les louanges que je lui donne retournent à Dieu qui en est la source; et comme c'est la vérité qui l'a sanctifié 9 c'est aussi la vérité qui le loue.

Que sa conversion fut entière, Messieurs, efc qu'il fut différent de ceux qui, sortant de l'hérésie par des vues intéressées , changent de sentiment sans changer de mœurs ; n'entrent dans le sein de l'Eglise que pour la blesser de plus près par une vie scandaleuse , et ne cessent d'être ennemis déclarés qu'en devenant enfaus rebelles l Quoique son cœur se fût sauvé des dérèglement que causent d'ordinaire les passions, il prit encore plus de soin de le régler. Il crut que l'innocence de sa vie devoit répondre à la pureté de sa croyance. 11 connut la vérité, il l'aima, il la sui-f vit. Avec quel humble respect, assistoit-il aux sacrés mystères! Avec quelie docilité écoutoit-il les instructions salutaires des prédicateurs évangéliques ! Avec quelle soumission adoroit-il les œuvres de Dieu , que l'esprit humain ne peut comprendre! Vrai adorateur eu esprit et en vérité, cherchant le Seigneur, selon le conseil du Sage (i) f dans la simplicité du bœuf : ennemi irréconciliable de l'impiété j /éloigné de toute superstition f * et incapable d'hypocrisie.

A peine a-t-il embrassé la sainte doctrine, qu'il en devient le' défenseur : aussitôt qu'il est revêtu des armes de, lumière, il combat les œuvres de ténèbres j il regarde en tremblant l'abîme d'oji il est sorti, et M tend la maiu à ceux qu'il j a

41) Sap. t.

Oraison Junèbre

laissés. On diroit qu'il est chargé de ramener dans le seiu de l'Eglise tous ceux que le schisme en a séparés: il les invite par ses conseils, il les attire par ses bienfaits , il les presse par ses raisons, il les convainc par ses expériences ; il leur fait voir les écueils où la raison humaine fait tant de naufrages; et leur montre derrière lui, selon les termes de saint Augustin, le pont de la miséricorde de Dieu , par où il vient de passer lui* même. Tantôt il allume le zèle des docteurs , et tes exhorte d'opposer au faste du mensonge, la force de la vérité. Tantôt il leur découvre ces roies douces et insinuantes, qui gagnent le cœur pour gagner l'esprit. Tantôt il fournit, selon son pouvoir, les fonds nécessaires pour assister ceux

2ui abandonnent tout pour suivre Jésus-Christ qui is appelle. Vous le savez» * Evèques confidens de Son zèle: tout occupé qu'il est dans le cours de ses dernières actions de guerre , il concerte avec Vous des entreprises de religion, et n'oublie rien , de ce qui peut contribuer ou à instruite ceux qu'une longue prévention aveugle , ou à gagner ceux que la cupidité et l'intérêt retiennent encore dans leurs erreurs ; digne fils de cette Eglise 9 dont la charité s'étend à tout t à l'imitation de celle de Dieu , et qui procure à ses enfans , outré l'héritage éternel , le soulagement même de leurs nécessités temporelles.

Telle ctoit la disposition de son a me, Messieurs , lorsque la providence de Dieu pei mit que le Roi justement irrité allât porter )* guerre au milieu des états d'une république injuste et ingrate , et fit sentir la force de ses armes à ceux qui mé-

à sa gloire. Ce fut alors que notre héros reprit 4es, armes, et qu'à la suite de son maître, et a Ht téte de ses armées , il exposa son sang dans une guerre non-seulement heureuse , mai* sainte * e4

de monsieur de Turènne* iof

la victoiro avoit peine à suivre la rapidité du vainqueur, et où Dieu iriomphoit avec le prince. Quelle étoit sa joie, lorsqu'après avoir forcé des viltes (i), il vojoit son illustre neveu, plus éclatant par ses vertus que par sa pourpre , ouvrir •t réconcilier des Eglises ! sous les ordres d'un Roi aussi pieux que puissant, l'un faisoit prospérer les armes ^ l'autre étendoit la religion; l'un abattoit des remparts , l'autre redressoit des autels ; l'un ravageoit les terres des Philistins, l'autre portoit l'arche autour des pavillons d'Israël : puis unis* * sant ensemble leurs vœux , comme leurs cœurs éloieut uàiis , le neveu avoit part aux services que l'oncle rendoit à l'Etat, et l'oncle avoit part à ceux que le neveu rendoit à l'Eglise.

Suivons ce Prince dans ses dernières campagnes , et regardons tant d'entreprises difficiles , tant de succès glorieux, comme des preuves de son coulage et des récompenses de sa piété. Commencer ses journées par la prière, réprimer l'impiété et les blasphèmes , protéger les personne* et les choses saintes contre l'insolence et l'avarice des soldats, invoquer dans tous les dangers le Dieu des armées; c'est le devoir et le soin ordinaire tle tous les capitaines. Pour lui , il passe plus avant. Lors même qu'il commande aux troupes, il se regarde comme un simple soldat de Jésus-Christ. Il sanctifie les guerres par la pureté de ses intentions , par le désir d'une heureuse paix , par les lois d'unè discipline chrétienne. Il considère les soldats comme ses frères, et se croit obligé d'exer* cer la charité dans une profession cruelle, où l'on perd souvent l'humanité même. Animé par de si grands motifs, il se surpasse lui-même , et fait voir que le courage devient plus ferme quand if est soutenu par des principes de religion; q«11

ii) Àmhem, Nimégue , les forts «s Btaitk, 4e Sktù> , 41*

*o8 Oraison funèbre

y a une pieuse magnanimité qui ajtire tes bAnar succès, malgré les périls et les obstacles ; et qu'un guerrier est invincible, quand il combat avec foi, et quand il prête les mains pures au Dieu des batailles qui les oonduit. ;

Comme il tient de Dieu toute sa gloire , aussi la lui rapporte-t-il toute entière, et ne conçoit d'autre confiance que celle qui est fondée sur le nom du Seigneur. Que ne puis-je vous représenter ici une de ces importantes occasions (i), où il attaque avec peu de troupes toutes les forces d# " l'Allemagne! Il marche trois jours, passe trois rivières, joint „ les ennemis, les combat et les charge. Le nombre d'un côté, la valeur de l'autre, la fortune est long* temps douteuse ; enfin le courage arrête la multitude; l'ennemi s'ébranle et commence à plier, il s'élève une voix qui crie: victoire. Alors ce général suspend toute l'émotion que donne l'ardeur du combat, et d'un ton sévère: Arrêtez , dit-il , notre sort n % est pas en nos mains ; et nous serons nous-mêmes vaincus , si le Seigneur ne nous favorise. A ces mots, il lèvç ,les yeux au ciel d'où lui vient son secours; et continuant à donner ses ordres, il attend avec soumission, entre l'espérance et la crainte, que les ordres du ciel s'exécutent.

Qu'il est difficile, Messieurs, d'être victorieux , et d'être humble tout ensemble i Les prospérités militaires laissent dans l ame je ne sais quel plaisir touchant, qui la remplit et l'occupe toute entière. On s'attribue une supériorité de puissance et de force; on se couronne de ses propres mains; on se dresse un triomphe secret à soi-même : on regarde comme son propre bien ces lauriers qu'où cueille avec peine, et qu'on arrose souvent de don sang ; et lors même qu'on rend à Dieu de

£i) Combat d'Entslieia.

Qiflitiieckïy'Gôogle

v de monsieur de Turenne. 109

solennelles actions de grâces , et qu'on pend au* voûtes sacrées de ses temples des drapeaux déchU rés et sanglans qu'on a pris sur les ennemis ; qu'il est dangereux que la vanité n'étouffe une partie de la reconnoîssance; qu'on ne mêle aux vœux qu'on rend au Seigneur des applaudissemens qu'on croit se devoir à soi-même ; et qu'on ne retienne au moins quelques grains de cet encens qu'on va brûler sur ses autels !

C'étoit en ces occasions que M. de Turenne y se dépouillant de lui-même , renvoyoit toute la gloire à celui à qui seul elle appartient légitime* ment. S'il marche, il reconnoit que c'est Dieu qui le conduit et qui le guide : s'il défend des places, il sait qu'on les défend en vain si Dieu ne les garde : s'il se retranche , il lui semble que c'est Dieu qui lui fait un rempart pour le mettre à couvert de toute insulte : s'il combat , il sait d'où il tire toute sa force : et s'il triomphe, il croit voir dans le ciel une main invisible qui le couronne. Rapportant ainsi toutes Jes grâces qu'il reçoit à leur origine, il en attire de nouvelles. Il ne compte plus les ennemis qui l'environnent \ et sans s'étonner de leur nombre et de leur puissance, il dit avec le Prophète (1) : Ceux-là se fient au nombre de leurs combattans et de leurs chariots : pour nous , nous nous reposons sur la protection du Tout-Puissant. Dans celte fidèle et juste confiance, il redouble son ardeur, forme de grands desseins , exécute de grandes choses , et commence une campagne qui sembloit devoir être si fatale à l'Empire.

11 passe le Rhin , et trompe la vigilance d'un général habile et prévojant. Il observe les mquve* mens des ennemis. 11 relève le courage des alliés. U ménage la foi suspecta et chancelante des

I îo t)raison funèbre

voisins. Il ôte aux uns la volonté, aux autres les moyens de nuire, et profitant de toutes ces conjonctures importantes qui préparent les grands et glorieux évèuemens, il ne laisse rien à la for* tune de ce que le conseil et la prudence humaine lui peuvent ôter. Déjà frémissoit dans son camp l'ennemi confus et déconcerté. Déjà prenoit l'essor pour se sauver dans les montagnes cet aigle , dont le vol hardi avoit d'abord effrayé nos provinces. Ces foudres de bronze que l'enfer a inventés pour la destruction des hommes, tonnoient de tous cotés pour favoriser et pour précipiter cette retraite; et la France en suspens atteudoit le succès d'une entreprise, qui, selon toutes les règles de la guerre, éloit infaillible.

Hélas I nous savions tout ce que nous pouvions espérer, et nous ne pensions pas à ce que nous devions craindre. La providence divine nous cachoit un malheur plus grand que la perte d'une bataille. Il en devoit coûter une vie que chacun de nous eût voulu racheter de la sienne propre; . et tout ce que nous pouvions gagner ne valoit pas ce que nous allions perdre. O Dieu terrible, mais juste en vos conseils sur les enrans des hommes, vous disposez et des vainqueurs et des victoires (i) ! Pour accomplir vos volontés, et faire craindre vos jugemens, votre puissance renverse ceux que votre puissance avoit élevés. Vous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes, et vous frappez, quand il vous plaît, cej têtes illustres que vous avez tant de fo!s couronnées»

N'attendez pas , Messieurs , que j'ouvre ici une scène tragique; que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées , que je découvre ce corps pâle et sanglant , auprès duquel Aime encore la foudre qui l'a frappé; que jé

de monsieur de Turtnne* ttt

fasse crier son sang comme celui d'Àbel, et que j'expose à vos yeux les tristes images de la religion et de la patrie éplorées. Dans les pertes médiocres, on surpiend ainsi la piété des auditeurs , et par des mouvemens étudiés, on tire au moins de leurs yeux quelques larmes vaines et forcées. Mais on décrit sans art une mort qu'on pleure sans feinte. Chacun trouve en soi la source de sa douleur , et r'ouvre lui-même sa plaie ; et le cœur, pour être touché, n'a pas besoin que l'imagination soit émue.

Peu s'en faut que je n'interrompe ici mon discours. Je mo trouble, Messieurs: Turenne meurt, tout se confond , la fortune chancelle , la victoire se lasse, la paix s'éloigne, les bonnes intentions des alliés se ralentissent, le courage des tioupe» est abattu par la douleur , et ranimé par la vengeance ; tout le camp demeure immobile. Les blessés pensent à la perte qu'ils ont faite , et non aux blessures qu'ils ont reçues. Les pères mourans envoient leurs fils pleurer sur leur général mort. L'armée en deuil est occupée à lui rendre les devoirs funèbres , et la renommée , qui se plaît à répandre dans l'univers les accidens extraordinaires , va remplir toute l'Europe du récit glorieux de la vie de ce Prince , et du triste regret de sa mort»

Que de soupirs alors, que de plaintes, que de

louanges retentissent dans les villes, dans la campagne 1 l'on voyant croître ses moissons , bénit la mémoire de celui à qui il doit l'espérance de sa récolte. L'autre qui jouit encore en repos de l'héritage qu'il a reçu de ses pères, souhaite une éternelle paix à celui qui l'a sauvé des désordre* et des cruautés de la guerre. Ici l'on offre le sacrifice adorable de Jésus-Christ pour l'a me de ceint qui a sacrifié sa vie et son sang pour le bien

" Li kt Là ou lui dresse mie poippe funèbre* w

II» Oraison funèbre

l'on s'attendent de lui dresser un triomphe. Chacun choisit l'endroit qui lui^paroit le plus éclatant dans une si belle vie. Tous entreprennent son éloge; et chacun s'interrompant lui-même par ses soupirs et par ses larmes , admire le passé, regrette le présent , et tremble pour l'avenir. Ainsi tout le royaume pleure la mort de son défenseur; et la perte d'un homme seul est une calamité publique.

Pourquoi, mon Dieu, si j'ose répandre mon ame en votre présence et parler à vous , moi qui ne suis que poussière et que cendre : pourquoi le perdons- nous dans la nécessité la plus pressante , au milieu de ses grands exploits , au plus haut point de sa valeur, dans la maturité de sa sagesse 1 Est-ce qu'après tant d'actions dignes de l'immortalité, il n'avoit plus rien de mertel à faire f Ce temps étoit-il arrivé, où il devoit recueillir le fruit de tant de vertus chrétiennes , et recevoir de vous la couronne de justice , que vous gardez i ceux qui ont fourni une glorieuse carrière f Peutêtre avions-nous mis en lui trop de confiance ; et vous nous défendez dans vos Ecritures (i) de nous faire un bras de chair, et de nous confier aux en fans des hommes. Peut-être est-ce une punition de notre orgueil , de notre ambition , de nos injustices. Comme il s'élève du fond des vak lées , des vapeurs grossières , dont se forme la foudre qui tombe sur les montagnes , il sort du cœur des peuples des iniquités dout vous déchargez les châtimens sur la tête de ceux qui les gouvernent, ou qui les défendent. Je ne viens pas , . Seigneur, sonder les abîmes de vos jugemeus , ni découvrir ces ressorts secrets et invisibles qui font a^ir votre miséricorde ou votre justice: je ne, veux et ne dois que les adorer. Mais vous été*

^ (i) Parai. L. a, ç. 3a.

de monsieur de Turenne. iî^

juste : vous nous affligez; et dans un siècle aussi corrompu que le nôtre, nous ne devons chercher ailleurs que dans le dérèglement de nos mœurs toutes les causes de nos misères.

Tirons donc, Messieurs tirons de notre douleur des motifs de pénitence , et ne cherchons qu'en la piété de ce grand homme de vraies et solides consolations. Citoyens, étrangers, ennemis, peuples, rois , empereurs le plaignent et le révèrent : mais que peuvent-ils contribuer à son véritable bonheur ? Son Roi même , et quel Roi ! l'honore de ses regrets et de ses larmes : grande et précieuse marque de tendresse et d'estime pour un sujet, mais inutiles pour un chrétien. Il vivra, je l'avoue, dans l'esprit et dans la mémoire des hommes : mais l'Ecriture m'apprend que ce que l'homme pense, et l'homme lui-même, n'est que vanité Un magnifique tombeau renfer-r

mera ses tristes dépouilles: mais il sortira de c* superbe monument , non pour être loué de ses exploits héroïques, mais pour être jugé selon ses tonnes ou mauvaises œuvres. Ses cendres seront , mêlées avec celles do tant de Rois qui gouvernèrent ce royaume, qu'il a si généreusement défendu : mais après tout, que leur reste-t-il à ers Rois , non plus qu'à lui, des apnlaudisscmens du inonde, de la foule de leur Cour, *e l'éclat et de la pompe de leur fortune , qu'Ain bilence éternel, une solitude affreuse, et une terrible attente des jugemens de Dieu sous ses marbres précieux qui les couvrent 1 Que le monde honore donc, comme il voudra, les grandeurs humaines : Dieu seul est la récompense des vertus chrétiennes.

0 mort trop soudaine, mais pourtant parla miséricorde du Seigneur , depuis long-temps prévue : combien de paroles édifiantes , combien do

(0 Ps. 9 3. P*. 18.

It4 Oraison funèhrê

saints exemples nous as-tu ravis! Nous eussions vu , (fuel spectacle ! au milieu des victoires et des triomphes , mourir humblement un chrétien. Avec quelle attention eût-il employé ses dernier^ momens à pleurer intérieurement ses erreurs passées, à s'anéantir devant la majesté de Dieu, et à implorer le secours de son bras , non plus contre des ennemis visibles , mais contre ceux de son salut? Sa foi vive et sa charité fervente nous auroient sans doute touchés , et il nous resteront un modèle d'une confiance sans présomption, d'une crainte sans foiblesse, d'une pénitence sans artifice, d'une constance sans affectation , et d*une mort précieuse devant Dieu et devant les hommes»

Ces conjectures ne sont-elles pas justes, Messieurs \ Que dis-je, conjectures? C'étoient des desseins formés. Il avoit résolu de vivre aussi saintement , que je présume qu'il fût mort. Prêt à jeter toutes ses couronnes au pied du trône de Jésus-Christ, comme ces vainqueurs de l'Apocalypse (i); prêt à ramasser toute sa gloire, pour s'en dépouiller par une retraite volontaire, il n'étoit déjà plus du monde, quoique la providence l'y retiut encore. Dans le tumulte des armées , il s'entretenoit des douces et secrètes espérances do sa solitude. D'une main il foudroyoit les Amnlécites, et il levoit déjà l'autre pour attirer sur lui les bénédictions célestes. Ce Josué , dans le combat , faisoit déjà la fonction de Moïse sur la montagne; et sous les armes d'un guerrier, portoit le cœur et la volonté d'un pénitent.

Seigneur , qui flairez les plus sombres replis de nos consciences , et qui voyez dans nos plus secrètes intentions ce qui n'est pas encore, comme ce qui est , recevez dans le sein de votre gloire cette amo, qui bientôt n'eût été occupée que des

(i) Apoc. c. 5.

de r^onsieut de Tutenne. n5

pensées de votr<f éternité. Recevez ces désirs q»«r vous lui aviez vous-même inspirés. Le temps lui a manqué , et non pas le courage de les accomplir. Si vous demandez des œuvres avec ses désirs, voilà des charités qu'il a faites ou destinées pour le soulagement et pour le salut de ses il ères; voilà des ames égalées, qu'il a ramenées à vous pa* ses assistances, par ses conseils, et par son exemple; voilà ce sang de votie peuple, qu'il a tant de fois épargné, voilà ce sang qu'il a si généreusement répandu pour nous ; et pour dire encore plus, voilà le sang que Jésus-Christ a versé pour lui.

Ministres du Seigneur , achevez le saint saci y fice. Chrétiens , redoublez vos vœux et vos prières , afin que Dieu , pour récompense de ses travaux, l'admette dans le séjour du repos éternel , et donne dans le ciel une paix sans fin à celui qui nous en a trois fois procuré une sur la terre, passagère à la vérité, mais toujours douce, et toujours désirable.

iio Oraison JUnèbr^

ORAISON FUNÈBRE

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