DE LAMOIGNON
Prononcée à Paris, dans 1 église de S.
Nicolas du Chardonnet, le 18 février
Diliffite justitiam, qui judicatis terrame sentite deiDomin^ in bouitate; et in simplicitate cordis quaerite illum. Sap.. ch, 1 } v, a.
Aimez la justice , juges de la terre ; ayez des sentimens conformes à la bonté de Dieu; 'et cherchez- le dans la simplicité du cceur.
Je ne viens pas ici, Messieurs, renouveler dans vos esprits le triste souvenir d'une mort que vous *avez déjà pleurée. Laissons aux infidèles ces Ion-
§ues et sensibles douleurs que la religion ne moère pas. Comme leurs pertes sont irréparables, leur tristesse peut être sans bornes ; et comme ils 'n'ont point d'espérance , ils n'ont pas aussi de consolation. Pou» nous à qui Dieu par sa grâce
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i révélé ces vérités , nous avons lu dans ses écn-^ tures , qu'il y a un temps de pleurs , et une mesure de larmes (i); que le soleil qui ne doit jamais se coucher sur notre colère, ne doit pas se> coucher plus de sept fois sur notre afflictiou(2)î et que la mémo charité qui nous fait regretter la mort des fidèles , nous fait espérer leur résur-* rection , et nous invite à nous réjouir de leur bonheur (5).
Pourquoi r'ouvrirois-je donc une plaie que le temps et la raison doivent avoir déjà fermée ! N'attendez pas, Messieurs, que je déplore ici le ttéant et la misère des hommes : je ne viens que louer la grandeur et la miséricorde du Seigneur. Jè veux vous apprendre à chercher Dieu, dont la durée est éternelle, et non pas vous affliger pour des créatures qui finissent; et dans l'éloge que j'entreprends de Messire Guillaume de Lamoignon , premier président du Parlement, ce n'est pas mon dessein d'exagérer la perte que vous avez faite d'un homme juste, mais de vous porter à aimer comme lui la justice : Diligite justitianu
Dans ces jours de trouble et de deuil , où ron se sent comme frappé du spectacle sensible d'une mort récente et inopinée, on se renferme tout en soi-même, et l'on s'occupe de sa douleur. St l'on fait quelques réflexions , c'est en général sur l'inconstance et sur la vanité des choses humaines, sans descendre jusqu'à ses propres défauts ou à ses infirmités particulières. On cherche. à se consoler plutôt qu'à s'instruire ; et si l'on parle des bonnes œuvres de ceux qui sont morts, c'est pour justifier les larmes qu'on verse pour eux, plutôt que pour profiter de leurs exemples. Mais il est temps de nous éleyer par la foi au-dessus o\es faiblesses de la nature. C'est peu de reconnoître
(i) E«cl. 3. (a) P«. 79' ( 3 ) Eficl - ***
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la nécessité de mourir, l'importance même de bien mourir, si l'on n'en tire des motifs et des conséquences pour bien vivre; et c'est en vain qu'on croit honorer la mémoire des gens de bien aui sont décédés , si l'on ne va recueillir les reste* de leur esprit sur ces tombeaux où l'on rend des honneurs funèbres aux tristes dépouilles de leur corps mortel.
C'est dans cette vue , Messieurs , que je dors ▼pus représenter aujourd'hui un magistrat qui n'a rien ignoré, ni rien négligé dans son ministère f *t qu'aucun intérêt ne détourna jamais du droit chemin de l'équité; un homme doux et secourable , qui a su tempérer l'austérité des lois et de la justice par tous les adoucissemens qu'inspirent la miséricorde et la charité; un chrétien qui a . consacré ses vertus morales et politiques par une piété simple et sincère. Je laisse à Dieu , qui seul *st le maître du cœur des hommes 9 et qui les touche, quand il veut, par l'efficace qu'il donne aux bons exemples, à graver dans vos cœurs ces sentimens de droiture , de bonté et de religion que je vous propose. Pour moi, je ne puis que vous retire de sa part ces paroles de mon texte :
Aimez la justice : ayez des sentimens conformes à la bonté du Seigneur, et cherchez-le dans la simplicité du cœur.
Dieu , dont la providence destine les juges pour gouverner son peuple , comme elle destin* les Prêtres pour le sanctifier , et qui conduit les uns et les autres par les sentiers de sa justice , et par la. voie de sa vérité ; Dieu , Messieurs , disposa lui-même, par une heureuse naissance , M. de Lamoignon à porter ses Lois , et à exercer ses jugemens dans le plus auguste sénat du monde.
Il naquit d'une des plus nobles et des plus anciennes maisons du Nivemois , qui , après s'être distingué* dans les em^lqp militaires, avant 1»
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règne même de saint Louis, entrant depuis sous Hem i 11 9 dans les premières dignités de la robe , a soutenu dans le Parlement la gloire qu'elle avoit acquise dans les armées ; et quoiqu'elle ait changé de profession , eUe n'a rien diminué de l'éclat et ée ia grandeur de son origine: semblable à ce» fleuves qui , trouvant de nouvelles pentes , et se creusant avec le temps un nouveau canal , vont arroser d'autres campagnes , et ne perdent rien de l'abondance ni de la pureté de leurs eaux, encore qu'ils aient changé de lit et de rivage.
Mais ne louens de sa naissance que ce qu'il en loua lui-même , et disons qu'il sortoit d'une famille où Ton ne semble naître que pour exercer la justice et la charité ; où la vertu se communique avec le sang , s'entretient par les bons conseils , s'excite par les grands exemples ; où les pères ont plus de soin du salut de leurs héritiers, que de l'accroissement de leurs héritages; où les enfans aiment mieux succéder à la probité qu'à la fortune de leurs pères ; et où, la crainte de Dieu, la miséricorde et la paix sont les règles de la discipline domestique.
Privé dans ses jeunes ans de l'instruction et des, secours d'un père, dont il n'avoit fait qu'entrevoir les bons exemples , et dont il devoit long-temps ressentir la perte, il demeura sous la conduite d'une mère, que les pauvres avoient toujours regardée comme la leur. Aussi la tendresse qu'elle eut pour l'un , ne diminua pas la pitié qu'elle avoit des autres : elle crut que ses aumônes ne seroieut pas infructueuses j qu'elle recueilleroit dans sa famille ce qu'elle seinoit dans les hôpitaux % qu'avant soin des pauvres de J. C, , J. C* auroit soiu de ses enfans ; et qu'elle ne pouvoit leur apprendre rien de plus important que les maximes évangéliques , m leur laisser un bien plus solide que la succession de sa charité*
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Ses espérances ne furent pas trompées , Mes-' sieurs : Dieu présida lui-même à l'éducation do ce fils qu'elle lui avoit tant de fois offert. Il .le ^prévint de ses bénédictions spirituelles, et lui fit éviter par sa grâce ces dangereuses passions, qui sont comme les écueils où l'ardeur de l'âge , \9 licence du siècle, la corruption de la nature, le mauvais exemple, et souvent le mauvais conseil, poussent une jeunesse inconsidérée.
Aussi remarqua -t- on bientôt en lui tout ce qui fait les grands magistrats : un cœur docile pour (recevoir les impressions de la vérité , noble pour •'élever au-dessus des passions et des intérêts, tendre pour assister les malheureux , ferme pour résister à l'iniquité , un esprit avide de tout savoir, et capable de tout apprendre, prompt à concevoir les matières les plus élevées j heureux à les exprimer quand il les avoit une fois conçues; discernant non-seulement Le bon d'avec le mauvais , mais encore le meilleur d'avec le bon]; appliqué à examiner les difficultés et à les résoudre ; à chercher la vérité , et à la suivre après qu'il l'avoit découverte ; à connoître tout , et à tirer toujours quelque fruit de ses connoissances. Cette sagesse avancée le fit dispenser des règles ordinaires de l'âge. On connut la maturité de son jugement , et l'on ne compta pas le nombre d* ses années ; il s'assit à dix-huit ans avec les anciens d'Israël, et se mit à juger, comme eux» les différends qui naissent parmi le peuple. —
Ne croyez pas, Messieurs, qu'il fût entré sant vocation dans le sanctuaire de la justice. Il savoit
3ue les premières lois qu'il faut étudier, sont celles e la Providence; que la judicature est une espèce de sacerdoce, où il n'est pas permis de s'engager sans l'ordre du Ciel , et que Jésus-Christ n'a pas moins été fait juge que Pontife par son Père. Aussi avant d'entrer dans le* charges! il voulut
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en connoitre les devoirs. Le premier tribunal où il monta , fut celui de sa conscience, pour sonder le fond des intentions. Il n'écouta ni l'orgueil, ni l'ambition , ni l'avarice. Il consulta Dieu , à qui appartient le conseil et l'équité ; et Dieu lui marqua la route qu'il voulut lui faire suivre.
Ce fut alors , que se considérant dans une profession où les questions sont si différentes, et les droits si difficiles à démêler; où l'on décide des biens , dé l'honneur et de la vie des hommes , et où les fautes ne sont jamais petites , et sont prèsque toujours irréparables; il ne craignit rien tant que l'erreur dans ses juge meus. Il passa les joutt et les nuits à l'étude; et quels progrès n'y fait-on pas f quand on soutient de longues veilles par la santé et par la constance; quand, outre ses propres lumières, on a le conseil et la communication des grands hommes; et quand on joint à l'assiduité du travail, la facilité du génie? 11 auroit cru manquer à la partie la plus essentielle de son état, si , comme il sentoit ses iu tentions droites 9 il ne les rendoit éclairées. Aussi disoit-il ordinairement, qu'il y avoit peu de différence entre un juge méchant et un juge ignorant. L'un du moins a devant ses yeux les règles de son devoir et l'image de son injustice ; l'autre ne voit ni le bien ni le mal qu'il fait: l'un pèche avec conuoissance, •t il est plus inexcusable ; mais l'autre pèche sans remords, il est plus incorrigible. Mais ils sont également criminels à l'égard de ceux qu'ils condamnent ou par erreur ou par malice. Qu'on soit blessé par un furieux, ou par un aveugle, on ne sent pas moins sa blessure ; et pour ceux qui sont ruinés , il importe peu que ce soit ou par un hommequi les trompe, ou par un homme qui s'est trompé.
Ces réflexions , Messieurs , redoublèrent som ardeur. Il acquit une parfaite coonoissance du -
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droit humain et du droit divin, une intelligence profonde des lois et de la coutume, un usage familier des formalités et des procédures. Savana et immenses recueils où il renferma la jurisprudence ancienne et nouvelle, vous pourriez être des témoins publics de ce que je dis : du jyfôins serez-yous entre les mains de ses desçendans comme un dépôt sacré, -et un monument précieux de son esprit et de sou travail.
Ce seroit ici le lieu de vous le faire voir dans la justice du conseil ; où sou mérite l'avoit appelé , favorisant la bonne cause, décidant la douteuse , développant la difficile , renonçant à tous les plaisirs, hormis à celui qu'il recevoit en accomplissant ses devoirs. Je le donnerois pour exemple à ceux qui, renversant l'ordre des choses, se font une occupation de leurs amusemens , et qui ne donnent à leurs charges que les restes d'tme oisiveté languissante , comme s'ils n'étaient juges que pour être de temps en temps assis sur les fleurs de lys , où ils vont rêver à leurs djver* tissemens passés, dont ils ont l'imagination encore remplie, ou réparer par un mortel assou* prssemeut , les veilles qu'ils ont données à leur* plaisirs.
' Je ne veux que vous faire souvenir de la cause célèbre de ces étrangers , que l'espérance du gain aveit attirés des bords du Levant , pour porter en Europe les richesses, de l'Asie. Contre la liberté des mers et la fidélité du commerce , des armar teurs français leur avoient enlevé et leurs riches* ?es, et le vaisseau qui les portoit. Ceux qui dévoient les sqcourir , aidoieat eux-mêmes à les opprimer. On avait oublié, pour eux , nan-seufament celle pitié commune qu'on a pour tous les malheureux , mais encore cette politesse singulière que notre nation a coutume d'avoir pour $es étrangers. Eloigné* 4e leurs a^nis par tant de
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terre et par tant de mers , dans un pa^s où l'on ue pouvoit les entendre, où Ton ne vouloit pas même les écouter, ils eurent recours à M. de Lamoignon, comme à un homme incorruptible, qui preadroit le parti des foibles contre les puissans, et qui débrouilleroit ce cahos d'incidens et de procédures dont on avoit enveloppé leur cause.
Il le fit , Messieurs : il alluma tout son zèle contre l'avarice; il leva les voiles qui couvroient ce mystère d'iniquité; et rapporta durant trois jours , au conseil du Roi» cette affaire avec tant d'ordre et de netteté , qu'il fit restituer à cet malheureux ce qu'ils creyoient avoir perdu , et les obligea d'avouer, ce qu'ils avoient eu peine à croire , qu'on pouvoit trouver parmi nous de la fidélité et de la justice.
Mais je passe à des choses plus importantes.
Voyons- le (fans la première charge du Parlement , et montrons , par la dignité, comme disoit un ancien , quel a été l'homme qui possédée. Les Rois, en des siècles plus innocens, furent autre» fois eux-mêmes les juges du peuple. Rappelez en votre mémoire ces premiers âges de la Monarchie. La fraude , ^ambition , l'intérêt , vices en* core naissans et peu connus, avoient à peine commencé d'altérer la bonne foi et l'heureuse simplicité de nos pères. Ils vivoient la plupart contens de ce qu'ils avoient reçu de la fortune , ou de ce qu'ils avoient acquis par leur travail. Comme ils possédoient leur propre bien sans inquiétude , ils ... regardoient celui des autres sans envie. Leurs espérances ne s'étendoient pas au-delà de leur condition, et les bornes de leurs héritages étoient les bornes de leurs désirs.
Comme les procès étoient rares , et qu'il ne falloit pour les juger que les principes communs d'une équité naturelle , les Souverains tenaient eux-mêmes leur parlement. Ils descendoient dtt
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trône pour monter sur le tribunal ; et se paru* géant entre le bien public et le repos des particuliers , après avoir calmé ces grandes tempêtes qui troublent lés régions supérieures de l'Etat , ils yenoient dissiper ces petits orages, qui s'élèvent quelquefois dans les inférieures.
Mais depuis que la justice gémit sous un amas de lois et do formalités embarrassées, et qu'on s'est fait un art de se ruiner les uns les autres par la chicane, les Rois n'ont pu suffire à cette fonction. Occupés à soutenir de longues et sanglantes guer* res, à rompre des ligues que forme contr'eux la jalousie qu'on a de leur puissance , à réunir une infinité d'intérêts , pour donner au monde une paix durable, ils sont contraints de remettre, comme Moïse-, cette justice tumultueuse à des hommes sages qui craignent Dieu , en qui se trouve ta vérité , et qui haïssent l'avarice.
L'importance, Messieurs, c'est de leur choisir un chef, et jamais choix ne fut plus louable que celui qu'on lit de M. de Lamoignon. Quelles pensez-vous que furent les voies qui le conduisirent à cette fini La faveur? Il n'avoit eu d'autres relations à la Cour, que celles que lui donnèrent ou ses affaires, ou ses devoirs. Le hasard? On fut long- temps à délibérer; et dans une affaire aussi délicate, on crut qu'il falloit tout donner au conseil , et ne rien laisser à la fortune. La cabale ? Il était du nombre de ceux qui n'avoient suivi que leur devoir; et ce parti, quoique le plus juste , n'avoit pas été le plus grand. L'habileté & se servir des conjonctures \ Ces temps difficiles étoient passés , où l'on donnoit les charges par nécessité plutôt que .par choix, et où chacun voulant profiter des troubles de l'Etat , vendoit chèrement, ou les services qu'il pouvoit rendre* i>u les moyens qu'il avoit de nuire. La réputation, fju'il s étpit ^cquUe dans le parlement et dana
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le conseil, fut la seule sollicitation ^auprès de*s Puissances. Elles lui déclarèrent qu'il ne devoit son élévation qu'à son mérite, et qu'il n'auroit pas été préféré, si l'on eut connu dans le royaume un sujet plus fidèle et plus capable de cet emploi.
Quelle fut alors son application! 11 crut que Dieu l'avoit mis dans le palais , comme Adam dans le paradis, pour y travailler; et répondit depuis à ceux qui le prioient de se ménager, que sa santé et sa vie étoient 'au public et non pas à lui. Vous dirai-je qu'il se fit une religion d'écouter les raisons des parties, et de lire tous leurs mémoires, quelque longs et ennuyeux qu'ils pussent être , sans se fier à ces extraits mal digérés, et souveut tracés à la hôte par des mains infidèles ou négligentes, qui confondent les droits, et défigurent une bonne cause? Vous dirai-je que , j'étant engagé à ne donner jamais les rapporteurs qu'on lui demandoit, il fit agréer à un grand Ministre et à une grande Reine, qu'il ne s'en dispensât pas en leur faveur; ôtant ainsi aux particuliers l'espérance d'obtenir de lui, par importunité ou par amitié, ce qu'il n'avoit accordé ni à la reconnoissance qu'il avoit pour son bienfaiteur , ni au respect qu'il devoit à la plus grande Reine du monde I
Passons de ses actions à ses principes , et disons qu'il se dépouilla de certains intérêts délicats, qui sont les sources de la foiblesse et de la corruption des hommes. Qu'il étoit éloigné de l'humeur de ces hommes vains et intéressés , qui n'aiment la vertu que pour la réputation qu'elle donne f et qui n'auroient point de plaisir à bien faire, s'ils n'avoient l'art de faire valoir tout le bien qu'ils font! il s'étoit mis au-dessus de ce faux honneur. S'il falloit faire réussir une grande affaire , d'autres auroient choisi les moyens les plus éclatens ; il choisissoit les plus sûrs et los'
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plus utiles. S'il devoit donner ses avis, il regardoit, non pas ce qui seroitle plus approuvé, mais ce qu'il croyoît le plus équitable. 11 ne se piquoit pas d'être l'auteur des bonnes résolutions qu'il avoit fait prendre; c'étoit assez pour lui qu'on les eût prises.
Combien de projets a-t-il faits ou réformés ! Combien d'ouvertures a-t-il données ! Combien de services a-t-il rendus, dont il a dérobé la connoissance à ceux cpii en ont ressenti les effets ! Ainsi, utile sans intérêt, vertueux sans vouloir se faire honneur de sa vertu , il s'acquitta de ses devoirs , pour la seule satisfaction de s'en être acquitté, et ne voulut dans toutes ses actions d'autre règle que sa fidélité , d'autre but que l'utilité publique , d'autre récompense que la gloire de bien faire.
C'est dans ce même esprit qu'il méprisa souvent les bruits du vulgaire , et même se renfermant dans ses bonnes intentions, il lui abandonna les apparences. Il crut qu'un magistrat devoit penser, non pas à ce gu'on disoit de luî , mais à ce qu'il se devoit lui-même; et que pour servir le public , il falloit quelquefois avoir le courage de lui déplaire. C'est ainsi que , suivant le conseil d'un des plus grands hommes (i) de l'antiquité, il ne considéra ni la fausse gloire, ni le faux des honneurs , et que ni les louanges, ni les murmure* ne purent jamais le détourner de son devoir.
C'est par ce désintéressement qu'il se réserva cette liberté d'esprit si nécessaire dans la pince «ju'il oecnpoit. Car , Messieurs, qu'est-ce qu'un premier magistrat , sinon un homme sage , qui est établi pour être le censeur de la plupart des folies des hommes, et qui , vovant autour de lui toutes les passions , n'en doit avoir aucune en lui-même \
(1) Ç. Fabius Maxim, apud Liv. L. 2. Decad. 3.
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L'un tâche & l'émouvoir par des images affectées de sa misère; l'autre travaille à l'éblouir par des apparences de droit , et par des raisons spécieuses. Celui-ci, par des soupçons artificieux , veut l'animer contre l'innocence de sa partie. Celui-là emploie l'autorité , et quelquefois même l'amitié; corruption d'autant plus dangereuse 9 qu'elle est plus douce. Chacun voudroit lui communiquer ses préventions, lui dicter l'arrêt qu'il se dresse lui-même dans son esprit selon son caprice , et de juge qu'il est de sa cause , en faire le complice de sa passion. Monsieur de Lamoignon se sauva do tous ces pieges : il jugea comme les lois jugent, par les seules règles de l'équité , et non pas par aucune impression étrangère.
Que ne puis-je vous faire voir, du moins en éloignement, des espérances rejelées, quand elles ont pu l'engager à quelque basse complaisance j des ressentimens étouffés , lorsqu'il a eu le pouvoir de se venger ; des reproches soutenus constamment , quand il a eu pour lui le témoignage de sa conscience ; l'amitié et le respect mis audessous de la justice, et sa propre réputation sacrifiée au bien public! Ici, Messiours , mon silence le loue plus que mes paroles. Il vous paroît sans doute plus grand par les actions que je ne dis pas, que par celles que j'ai dites. La postérité les verra, quand le temps, qui dévore tout, aura rougé les voiles qui les couvrent, et qu'il ne restera plus d'intérêt que celui de la vérité. Cependant Dieu les voit, et il en est lui-même la récompense.
Mais avons-nous besoin , pour louer son intégrité, d* découvrir ses actions secrètes ? En cherchons-nous un témoignage plus éclatant que celui qu'en donna le Roi, qnand il consentit que les premières places~du Parlement fussent occupées par sa famille ? Il voulut donner cette marque extraordinaire de confiance à celui de qui il a voit
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reçu tant de preuves de fidélité. Il jugea que ceux qui appartenoicnt à ce grand homme, n*étoient capables de conspirer que pour son service et pour le bien de ses sujets , et que recevant de plus près les influences pures et lumineuses du chef, ils les communiqueroient après à leur compagnie. "
Ainsi , ne craignant pas pour eux ces conséquences dangereuses qu'il avoit sagement prévues pour d'autres, il crut qu'il pouvoit violer une de ses lois en faveur de ceux qui feroient observer toutes les autres , et que les unir dans un même corps , ce n'étoit pas donner lieu à la corruption eu renverser l'ordre, mais récompenser la vertu, et fortifier le parti de la justice. Les services que chacun d'eux rend tous les jours dans ses fonctions , justifient assez le jugement qu'en a fait le Prince. N*avois-je pas raison de vous exhorter à imiter la sagesse et l'équité de ce célèbre magistrat? Je no suis pas moins fondé à vous dire : Imitez comme lui la bonté de Dieu.
C'est une vérité, Messieurs, Jésus-Christ même nous l'enseigne dans son Evangile (i), que la bonté, à proprement parler, est le caractère de Dieu seul, soit parce qu'il n'appartient qu'à lui de se communiquer aux hommes par cette variété de dons et de grâces qui sont les trésors de^ sa miséricorde, et les richesses de sa bonté; soit parce qu'étant infiniment puissant, comme il est infiniment bon, il veut tout le bien qu'il peut faire, et il fait tout le bien qu'il veut. Toute-
ois il s'élève dans tous les temps certaines ames
bienfaisantes, qui, servant comme d'instrument a cette bonté souveraine , ne donnent d'autres bornes à leur charité, que celles que Dieu a données à leur pouvoir.
(*) lYemo bonus y nisi solus Deus, Marc. 10*
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Tel ^toit M- de Lamoignon. S'il m'étoit libre d'alléguer ici ces expressions vives et nobles dont il s'est servi pour exprimer les nécessités des peuples, vous verriez combien il étoit sensible à toutes leurs peines. Je laisse ces audiences secrètes , où la vérité prudente , mais courageuse, a soutenu dans les occasions l'autorité des lois et do la justice. Il ne m'appartient pas de révéler ce qui s'est passé dans le sanctuaire. Je parle de ces remontrances , où mêlant le respect que doit un sujet à son Souverain, avec cette confiance que • doit avoir un magistrat qui porte la parole de la justice devant le Roi du monde le plus juste, il a parlé des intérêts publics selon les règles de sa conscience.
Mais il faudroit avoir sa prudence pour ne dire que ce qu'il faut ; son éloquence pour le dire efficacement ; sa voix et son action, pour conserver tout le poids et toute la grâce qu'il avoit acceutumé de donner à ses paroles.
Yôyons-le dans l'exercice ordinaire de sa charge. Eloignez de vos esprits cette idée qu'on a d'ordinaire de la justice, qu'elle doit être toujours aveugle, toujours effrayante, toujours armée. Il la rendit, sans l'amollir , douce et traitable. Il leva le bandeau qui fermoit ses yeux , et lui laissa jeter des regards de pitié sur les misérables : et sans lui retrancher aucun de ses droits, il lui ôta toute £a rudesse. Je puis attester ici la foi publique. Ceux qui eurent besoin de son secours f trouvèrent-ils jamais entr'eux et lui des barrières impénétrables? Fallut-il essuyer à sa porte de mauvaises heures, pour attendre un de ses momens commodes ? Fut-il jamais inaccessible , je ne dis pas à ses amis, je dis aux indiscrets et aux importuns l Refusa t îl à quelqu'un la liberté de lui dire les choses nécessaires ? N'accorda-t-il pas à plusieurs la consolation de lui en dire dp
ï5o » Oraison fui
superflues ? Quelqu'un lui parlant d'une affairé , put-il , par quelque marque de chagrin ou d'impatience , s'apercevoir qu'il en eût d'autres l Affligea-til les malheureux, et leur lit-il acheler, par quelque dureté, la justice qu'il leur a rendue l Je parle arec d'autant plus de confiance , que j'ai pour témoins de ce que dis la plupart de ceux qui m'entendent.
Il ne régla jamais sur la faveur ou sur la disgrâce des personnes , le bon et le mauvais accueil qu'il leur pouvoit faire. Il écoutoit avec patience, et répondoit avec douceur. N'ajoutons pas , a-t il dit souvent , au malheur qu'ils ont d'avoir- des -procès , celui d'être mal reçus de leurs juges { nous sommes établis pour examiner leurs droits t et non pas pour éprouver leur patience. Loin d'ici ces juges sévères , qui , selon le langage du Prophète (i), rendent les fruits de la justice amers comme de l'absinthe; qui perdent le mérite de leur équité par leur austérité chagrine; et qui fiers de leur pouvoir , et même de leur vertu % redoutables indifféremment aux innocens et au* coupables, font croire qu'ils ne rendent la justice iux uns qu'à regret , et aux autres avec colère. Celui que nous louons avoit une conduite bien différente. Il ne rebuta jamais personne. Favorable a ceux qui méritoient sa protection, civil à ceux à qui il ne pouvoit être favorable ; il faisoit conpoître aux bons , qu'il eut voulu les satisfaire sans leur donner la peine de solliciter ; et aux méchans qu'il eut voulu les corriger, sans avoir le déplaisir de les punir.
Combien de fois a-t-il essayé dé bannir du palais ces lenteurs affectées, et ces détours presque infinis, . que l'avarice a inventés, afin de faire durer des procès par les lois même qu'oa a faites
<») Amo«. c. fi.
de monsieur de Làmoignon. * i5i
pour les finir» et de profiter en même temps des dépouilles de celui qui perd, et de celui qui gagne sa cause 1 Combien de fois a-t-il arrêté la licence de ceux qui, sur la foi et sur la tradition des ennemis et des envieux, débitent impunément en plaidant des médisances, et qui par des railleries piquantes tâchent de rendre au moins ridicules » ceux qu'ils ne peuvent rendre criminels 1 Combien 4e fois par des accommodemens raisonnables, a~til arrêté le cours de ces divisions qui passent des pères aux enfans, et qui se perpétuent dans les familles !
Peut-être doutez-vous, Messieurs, qu'étant éloigné des yeux du public, il fût encore égal à luimême. Entrons dans sa vie privée. Que ne puis-je vous le montrer parmi ce nombre de gens choisis , qui formoient chez lui une assemblée , que le savoir, la politesse, l'honnêteté rend oient aussi agréable qu'utile 1 C'est là que, ne se réservant de son autorité, que cet ascendant que lui don* noit sur le reste des hommes la facilité de sa» humeur, et la force de son esprit, il communiquoit ses lumières, et profitoit de celles des autres. C'est là qu'il a souvent éclairci les matières les plus embrouillées, et que sur quelque genre d'érudition que tombât le discours, on eût dit qu'il en avoit fait son occupation et son étude particulière. C'est là qu'après avoir écouté les autres * il reprenoit quelquefois les sujets qu'on croyoit avoir épuisés , et que recueillant les épis qu'on «voit laissés après la moisson-, il en faisott une récolte plus abondante que la moisson même.
Que ne puis-je vous le représenter tel qu'il étoit , lorsquaprès un long et pénible travail, loin du bruit de la villa et du tumulte des affaires , il alloit se décharger du poids de sa digni* té , et jouir d'un noble repos dans sa retraite de »ayiUe t Vous 1+ verriez tantôt s'adonnant au*
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plaisirs innocens de l'agriculture , élevant son esprit aux choses invisibles de Dieu par les merveilles visibles de la nature : tantôt méditant ces éloquens et graves discours qui enseignoient et qui inspiroient tous les ans la justice, et dans lesquels formant l'idée d'un homme de bien , il 9e décrivoit lui-même sans y penser : tantôt accommodant les différends que la discorde, la jalousie ou le mauvais conseil font naître parmi les habitans de la campagne : plus content en hiimôme, et peut-être plus grand aux yeux de Dieu f lorsque dans le fond d'une sombre allée , et sur un tribunal do gazon , il avoit assuré le repos d'une pauvre famille , que lorsqu'il décidoit des fortunes les plus éclatantes, sur le premier trône de la justice. . i
Veus le verriez recevant une foule d'amis, comme si chacun eut été le seul , distinguant les uns par la q ialitc, les autres par le mérite , s'ao commodant à tous , et ne se préférant à personne. Jamais il ne s'éleva sur son front serein aucun de ces nuages que forment le dégoût ou la défiance. Jamais il n'exigea ni de tirconspection gênante , ni d'assiduité servile. On l'entendit, selon les temps , parler des grandes choses , comme s'il eût négligé les petites : parler des petites, comme s'il eût ignoré les grandes. On le vit dans des conversations aisées et familières, engageant les uns à l'écouter avec plaisir, les autres à lui répondre avec confiance, donnant à chacun le moyen de faire paroîtro son esprit , sans jamais s'être prévalu de la supériorité du sien.
Ces actions, Messieurs , vous semblent peut-être communes. Mais qui ne sait que la véritable vertu s'étend et se resserre quand il le faut , et qu'il j a de la grandeur a s'acquitter constamment des moindres devoirs? Dan» les affaires d'éclat, où
l'on est soutenu par le désir de lu gloire > pajç
de monsieur dé Lamoignon. i3î
les espérances de la fortune, par le bruît det acclamations et des louanges , souvent on se contraint et Ton se déguise. Mais dans une vie particulière et retirée , où l'ame , sans intérêt et sans précaution s'abandonne à ses mouvemens naturels , on se découvre tout entier. Ce fut dans cette conduite ordinaire que M. de* Lamoignon fit paroître ca qu'il étoit. Jamais il ne se démentit, jamais il ne se relâcha. Dans les choses les moins importantes, il ne laissa pas de suivre les grandes règles. Quoiqu'il agit différemment, l'esprit qui le fit agir fut toujours le même , et Ton reconnut aisément que la sagesse lui étoit devenue comme naturelle , et que sa bonté constante et toujours égale , ne venoit pas d'un effort de réflexion, mais du fond de l'inclination qu'il y avoit, et de l'habitude qu'il s'en étoit faite.
Je me hâte, Messieurs, do passer aux plus nobles effets de cette bonté ; je yeux dire au soin qu'il eut des pauvres de Jésus-Christ. Près des murs de cette ville royale s'élève un vaste et superbe édifice (i), que l'autorité des magistrats et les aumônes des citoyens entretiennent depuis trente ans, et que Dieu, par des moyens que la prudence humaine ne prévoit pas, et que sa providence a marqués, soutiendra dans la suite des temps, malgré les relâchemens du siècle, et le refroidissement de la piété. C'est là que la faim est rassasiée, que la nudité est revêtue, que l'infirmité est guérie , que l'affliction est consolée , que l'ignorance est instruite, et que chaque espèce de misère de l ame ou du corps, trouve une espèce de miséricorde qui la soulage.
L'amour qu'on a naturellement pour Tordre; l'honneur qu'on se fait d'avoir part aux* grandes oeuvres, de piété ; certaine ferveur qu'on a d'ordir
Ji) L'HopiUl-gënéraK . ^
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naire pour les nouveaux étab'issemens, et sur-tout . la grâce de Jésus-Christ qui ranime de temps en temps les ames tièdes ; tout contribua d'abord à fonder cette sainte maison. Mais elle fut bientôt ébranlée. Ceux qui avoient entrepris de la soutenir , tombèrent eux-mêmes par des accidens imprévus. On vit tarir tout d'un coup les prinçipales sources de la charité. M. le premier Président , par le droit de sa charge 9 et plus encore par sa propre inclination, entreprit de maintenir un ouvrage que son illustre prédécesseur (f) avoifc commencé avec tant de succès.
Quel soin ne prit-il, pas de chercher des fonds + en un temps où la misère étant augmentée , et la charité refroidie , les pauvres avoieut plus besoin de secours , et les riches avoient moins de vo* lonté et moins de moyens de les secourir 1 Quelle application n'eut-il pas pour établir la discipline parmi cette troupe de mendians renfermés , qui regardent souvent leur asile comme que prison, et qui croient n'avoir rien à ménager f parce qu'ils sentent bien qu'ils n'ont rien à perdre! Quel ordre ne donna-t-il pas pour les accoutumer au travail et à la piété, afin qu'ils devinssent plus agréables à Dieu , et moins à charge à la charité dos fidèles 1 .
Ce fut en ce temps qu'on le vit paroître à la Cour , et y demander avec empressement des au* diences. Qui n'eût dit que , sous prétexte de ren* dre compte de son emploi, il cherchoit l'heureux moment de faire valoir ses services, et de hâter les grâces qu'il pouvoir espérer du Prince f Qui n'eût pensé que c'étoit un hommage qu'il alloit rendre à, la fortune , et qu'après avoir obtenu les dignités, il recherchoit les biens qui manquoien* encore à sa famille/ Vous vow trompiez, prudent
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du siècle ; il demandoit pour les pauvres, en un lieu où l'on se fait un point d habileté de ne demander, que pour soi , et où Ton ignore aisément les misères d'autrui , parce qu'on n'en ressent aucune. 11 ne se piqua jamais tant d'être persuasif, que dans ces sollicitations charitables; et il ne fut pas si sensiblement touché des grâces qu'on fit à sa maison , que des secours qu'il obtint pour les hôpitaux.
Il ne s'arrêta pas à la protection, Messieurs, il passa jusqu'aux assistances effectives , et il joignoit à son crédit ses propres aumônes. Car, sans compter ces rosées fréquentes qu'il répandit sur les terres de sa dépendance , ni ces secours abondans qu'il contribua dans les calamités publiques , il consacra ce qu'il retiroit tous les an» du travail actuel du palais, à la subsistance des pauvres. Il n'étoit pas content de leur avoir distribué du pain , s'il ne l'avoit gagné lui-même» Il ne leur offroit pas les restes de sa vanité ou de sa fortune, mais les fruits de ses propres mains. Il leur distribuoit, par la miséricorde, ce qt'il a voit acquis par la justice. Cette portion de son bien lui étoit sacrée; il y mettoit son cœur, comme à son trésor. Vous le savez, pieuse confidente (f) de ses aumônes secrètes, qui lui rendez aujourd'hui les offices publics d'une sainte amitié £ vous le savez, avec quelle joie il dispensoit les revenus de sa charité, pour racheter ses péchés, et pour honorer Dieu de sa substance.
(^ue diront ici ceux qui , parce qu'ils n'ont pas volé le bien d'autrui, croient Être en droit d'abny ser du leur; comme si l'aumône n'étoit pas une obligation indispensable pour tous les Chrétiens, comme si l'on pou voit abandonner les pauvres de Jésus-Christ , parce que d'autres les ont opprimés^
(i) Madame de Miranùogu \
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et comme si Ton ne devoit rien à Dieu, parce qu'on n'a rien pris aux hommes f Que diront ceux qui veulent donner , par dévotion , ce qu'ils ont ravi par violence ; qui se promettent les récompenses des justes, parce qu'ils font quelques largesses de ces biens , qui sont le prix de leurs injustices , et qui se font un honneur , auprès des pauvres , des larcins même qu'ils leur ont faits f Qu'ils suivent l'exemple d'un homme juste, qui a ouvert son cœur et ses entrailles à ses frères; qui leur a fait une offrande pure du bien le plus légitimement acquis , et qui , après avoir imité la bonté du Seigneur, l'a cherché par la piété.
Ce n'est pas sans raison , Messieurs, que l'esprit de Dieu qui donne à chaque état les instructions qui lui sont propres , ordonne aux juges de la terre, de chercher le Seigneur; parce qu'étant d'un côté liés à une infinité de devoirs , et de l'autre étant regardés comme les arbitres du sort des hommes , il est difficile que leur esprit ne s'arrête ou à cette multiplicité d'affaires qui les occupe , ou à la complaisance de cette autorité qui les distingue. Il faut donc qu'ils sortent comme d'eux-mêmes , pour aller à Dieu par une piété simple et sincère (1).
v Je dis par une piété simple et sincère: car^ Messieurs, il s'est élevé dans l'Eglise une espèce de chrétiens qûi , se faisant, aux dépens même . de la. dévotion, une réputation d'être dévots, couvrent leurs passions sous une apparence de piété, et sous un air extérieur de réforme, pour arriver, plus facilement à leurs fins, et pour surprendre l'approbation du monde, en lui faisant accroire qu'ils ont déjà celle de Dieu. Ce sont ces hommes, qui deviennent, humbles pour pouvoir
, (0 simplicitate tordis tt sinceritate Dei. II. Car*
M. . ... • ! , j c-â -il*- . /
de monsieur de Lamoignon. ify
dominer, utiles, afin de se rendre «nécessaires , €t qui jugeant de tout , se mêlant de tout , et remuant mille ressorts , dont la religion est toujours le plus apparent , s'ils ne se font estimer parleur vertu, du moins se font craindre par leur cabale.
Je parle ici d'un véritable chrétien , qui n'eut pour guide que la foi j qui ne s'attacha qu'aux maximes de l'Evangile; qui ne fut ni d'Apollon, ni de Céphas , ni de Paul , mais de Jésus Christ ; qui réprima les impies, et n'eut point de part avec les hypocrites ; et qui suivant , non pas son intérêt, mais son devoir, et ramenant toutes choses à leur principe, conserva sn religion pure, et trouva Dieu , parce qu'il ne le chercha que pour lui-même.
Entrerai-je, Messieurs, dans les exercices secrets de sa piété? Dirai- je qu'il déroboit le temps de son sommeil pour le donner à la prière l qu'il commença toutes ses journées par un sacrifice qu'il fit à Dieu de lui-même l que lisant tous les jours à genoux quelques articles de la loi de Dieu, il puisoit dans les pures sources de la vérité , les règles de la véritable sagesse l qu'il ne laissa passer aucune semaine , sans rallumer sa ferveur par l'usage des Sacremens î qu'il se rendoit compte à lui-même de tous les jugemens qu'il avoit rendus , et repassoit de temps en temps toutes les années de sa vie dans l'amertume de son ame, pour s'excitera la pénitence? Dirai-je qu'il se renferma soigneusement en lui-même , et ne montra de ses bonnes œuvres, qu'autant qu'il en falloit pour édifier les peuples î qu'il n'en interrompit jamais le cours dans ses plus grands embarras d'affaires ; et que la coutume et la longue habitude qu'il en avoit, ne diminua rien de sa ferveur, ni de sa tendresse?
Mais, il a donné plus d'étendue à sa piété , et
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j'ai de plus grandes choses à dire que celles qui sont bornées à son salut particulier. Quel amour n'eut-il pas pour Jésus-Christ ! Quel zèle n'eut-il pas pour la Religion! D'où venoit ce soin qu'il prit de ramener les anciens ordres dans [la première pureté de leur institut, et de renouveler dans les enfans l'esprit de leurs pères, en réparant les brèches que le temps avoit faites à leur discipline l D'où venoit cette protection qu'il donnoit à tous ces ouvriers évangétiques , qui vont planter la croix sur les rivages étrangers , et semer la foi de Jésus-Christ dans les îles du Nouveau-Monde } D'uù venoit cette joie intérieure qu'il ressentoit, lorsqu'il voyoit dans le Clergé, des hommes dignes de leur ministère 9 s'unir et conspirer ensemble , pour dissiper par leurs instructions et par l'exemple de leur vie , les maximes d'erreur que le monde inspire à ceux qui le suivent? Quel lut le principe qui le fit agir en ces occasions , sinon le zèle qu'il eut pour l'Eglise l Permettez , Messieurs , que je reprenne ici mes esprits, et que je recueille ce qui me reste do force, pour vous représenter ce qu'il a fait pour la discipline. Qui ne sait que l'Eglise étoit dans une espèce de servitude ? La juridiction séculière ne laissoit presque plus rien à faire à la spirituelle. Sous prétexte d'empêcher une trop austère domination, ou de maintenir des privilèges que la nécessité des temps a fait accorder, on renversoit l'ordre , et souvent on autorisoit la rébellion. Ceux qui secouoient le joug de l'obéissance, et qui ne défendoient leur liberté que pour entretenir leur libertinage^ ne laissoient pas d'être écoutés et de trouver des protecteurs. Les Evêques n'avoîent plus de droits qui fussent incontestables, Vouloient-Hs punir un pécheur obstiné l une justice étrangère leur ôtoit des mains ces armes que Jésus-Christ même leur a données.
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Entreprenoient-ils de réprimer la licence ? leur zèle passoit pour une entreprise contre les lois. Ils gémissoient en secret , et ils portoient en vain de temps en temps leurs plaintes jusqu'au pied du troue. , Mais sous un chef si religieux , on a changé de jurisprudence. Le droit naturel n'est plus étouffé par les exemptions. La brebis qui s'égare, est renvoyée à son Pasteur. On confirme dans le palais , ce qu'on ordonne dans le sanctuaire. Les pécheurs ne trouveut plus de refuge que dans leur propre pénitence; et les luis du Prince n'étant plus armées que pour taire observer celles de Dieu , chaque Prélat peut faire le bien , et corriger le mal sans opposition. Sacrés ministres de Jésus- Christ, dont ce grand homme a si souvent soutenu les droits , vous le louâtes dans vos assemblées ; vous lui rendîtes par vos députés, des témoignages publics de reconnoissance. La capacité, la sagesse et la piété de son illustre successeur vous promettent les mêmes secours ; et vos vœux seront accomplis, quand cet auguste Parlement, qui doit être la règle et le modèle de tous les autres, leur aura communiqué son esprit et ses maximes.
Quelque gloire que M. de Lamoignon ait acquise en faisant observer la discipline, je n'en parlerois qu'en tremblant, s'il ne l'a voit lui- même observée : je louerois son autorité, et je me déficrois de son désintéressement. Mais comme ses )ugemens ont été justes , sa conduite de même a toujours été irréprochable. Ne refusat-il pas une grande abbaye qu'on lui offrit pour un de ses fils , parce qu'il n'étoit pas encore capable de se déterminer par son propre choix; et que la jouissance d'un grand revenu lui pouvoit être dans la suite un engagement à demeurer sans vocation dans l'état ecclésiastique l Où sont les
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pères scrupuleux y qui négligent des moyens si sûrâ et si faciles d'établir la fortune de leurs enfans, qui n'attirent sur eux du patrimoine de Jésus-Christ * quand ils ne peuvent leur donner du leur; et qui ne rachètent par des dispenses la foiblesse de leur volonté, et l'incapacité de leur âge? Heureux qui n'alla pas après les richesses ! Plus heureux qui les refusa, quand elles allèrent à luil
Il n'eut pas moins de soin d'examiner la vocation de ses deux vertueuses filles , <jui portent le joug du Seigneur dans un des plus saints ordres (i) de l'Eglise. De quelle adresse n'usa-t-il pas pour découvrir si le désir qu'elles avoient de se consacrer à Dieu, étoit une résolution constante, ou une ferveur passagère ! Combien de fois leur représenta-t-ii les conséquences dangereuses d'une retraite précipitée 1 .Avec quelle tendresse demaitda-t-il à Dieu qu'il les déterminât par sa divine volonté, et qu'il les conduisit par sa sagesse 1 Après leur avoir montré les vanités du monde qu'elles avoient résolu de quitter, il leur fit voir les croix où elles dévoient être attachées, et n'oublia rien de ce qui pouvoit l'assurer de la solidité d'un dessein qu'il lui étoit important de connoitre, et qu'il ne lui étoit pas permis de traverser.
Des vertus si pures et si chrétiennes furent comme autant de dispositions à une sainte et heureuse mort. Il ne fallut pas l'y préparer par de lentes infirmités , ni la lui faire ressentir! par de cruelles douleurs» L'ayant considérée depuis long-temps, non- seulement comme nécessaire à tous les hommes , mais encore comme avantageuse aux chrétiens , il en fut frappé , mais il n'en fut pas surpris. Son esprit heureusement rempli de funestes pressentimens de sa fin prochaine, se/ortifia contre les craintes de l'avenir par de longues et sérieuses
(1) La Visitation,^
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réflexions qu'il y fit. Il regarda, sans s'étonner, l'appareil de son sacrifice (i). Il vit le inonde prêt à s'évanouir pour lui, mais il ne Tavoit jamais cru solide» Il vit l'éternité s'approcher , et il redoubla ses forces pour achever ce qui restoit à fournir de sa carrière. 11 vit les jugemens de Dieu, il les craignit, mais il les attendit avec confiance , Cet amour si vif et si tendre qu'il avoit eu pour sa famille, se confondit insensiblement dans la charité qu'il avoit pour Dieu. Ainsi, dépouillé de toutes les affections du monde , il ne pensa qu'à son salut: et ramenant toutes les créatures dans le sein de leur Créateur , il s'y rendit lui-même pour s'aller jbindreà son principe, et pour jr recevoir la récompense de ses vertus.
N'attendez pas, Messieurs, que je fasse ici un dernier effort pour vous émouvoir à la pitié et à la douleur. J'offenserdîs cette ame sainte , qui, après avoir lavé dans le sang de Jésus-Christ ces taches <jue le péché laisse en nous après notre mort, jouit sans doute d'un bonheur éternel dans les tabernacles du Dxen vivant. Vous le savez, mon Dieu , et \e ne fais que le présumer ; mais tant de grâces que vous lui fi tes, et tant de vœux qu'on vous a faits, Jésus-Christ tant de fois invoqué, tant de foismêma immolé pour lui sur l'autel , sans entrer trop avant dans vos jugemens, me donnent cette confiance.
Puisse-t-il avoir reçu de vos mains cette couronne de justice que vous donnes à ceux qui vous aiment ! Puissent ces flambeaux que la piété chrétienne a rallumés, être les marques de sa gloire , plutôt que les ornemens de ses funérailles ! Puisse ce sacrifice d'expiation qu'on offre pour lui, être aujourd'hui un sacrifice d'action de grâces ! £t vous, Messieurs, puissiez- vous faire revivre après sa mort les vertus qu'il a pratiquées , afin d'arriver à U gloire qu'il s'est acquise l ;
(i) Spiritu magna vidit yltima* Ecçl. 4T»
Oraison funèbre
ORAISON FUNÈBRE