‹ Recueil des oraisons funeb̀resChapitre 1 sur 23 · ÉVALUES DE NIMES · texte numérisé non relu

ÉVALUES DE NIMES

Esprit Ifxicumi naquit lé to juia \6$2i à Perne, dans le tomtat d'Avignon. Etatt entré dans la congrégation de la doctrine chrétienne en 16485 il eut le bonheur d'être formé par le P. Hercules Audiffert, •on oncle maternel, alors supérieur général dé cette congrégation» et qui s'y est fait estimer par seê taletis et par sa vertu. M. Fléchier fournit arec distinct tion aux études -de son état , et aux dififé* rentes classes dont il fut chargé» parti* culièrement à Narbonne , où il professa la rhétorique , et où il prononça , en 1659 > l'oraison funèbre de M. Rebé » ar* chevêque de cette ville* Ce fut cette métne année , quelques mois après k mort <dci P. Audiffert , qu'il quitta l'habit de dt>o trinaire.

Il commença à se faire connaître à

* Ce précis de la yîe et dn caractère de M. ttéckiereJt Aé 4ti pts Retirée , et 4e» Mémoires il B, Hittrtvfc *

*6 Eloge historique

Pfria par une tfescriptiqn da Çafrqusel «n vers latins , et par quelques poésies françaises. On s etonn? qu'jl eût pu exprimer , en beaux vers latins , une chose aussi inconnue à l'ancienne Rome, qu'un Carrousel. Cette inscription intitulée i Cursus Régi us , a é(é imprimée 4'abord in-folio ^ en 166g, avec la description que Charles Perrault a faite 4u Carrousel $& i66>, et ensuite m- 13 ,. dans le Recueil des œuvres mêlées de M. Flé^hier, qu^ parut en 17 12.,

Ses premiers sermons augmentèrent beaucoup sa réputation, et ses oraisons funèbres la .mirent au plus baijt degré.

Voici ce qu'en dit., M. Mongiq, dans un de ses discours académiques: « Lx>«* « raison .funèbre, avant M. Fléchier , «-étoit l'art d arranger de beaux menson- « ges: un art tout profane, où, sans égard « à la vérité ni à la rçbgion , on consa- 4k croit »)es fausses vertus des grandes , et « souvent, îa ; grandeur même, Ma^s, iè sage « Fléchie!* ne 4 songea dans , l'éloge.', des « morts, qu'à faire des leçons aux vivans, * et qu'à déplorer leS grandeurs humaines « par la vanité qui les accompagne , oîi « par la mort qui les détruit. Il ne suffi- « soit pas d'être né grand , de posséder « de grandes dignités, ou dç lui proposer

- de feu M. Fléchier. 7;*

V de grandes récompenses pour avoir une « place parmi les héros immortels. Pour* « ne point trahir la vérité, il n'a loué « que la vertu: pour ne point flatter ses « portraits , il n'a travaillé que d'après la « plus belle nature : et tous ses héros sont « des modèles, comme toutes ses pièces « sont des chef-d'œuvres. C'est là qu'on- « est étonné de voir, dans tin' seul hom- « me , l'âme universelle de plusieurs graûds • « hommes, lame du guerrier , lame du « sage , du grand magistrat , et de l'habile « politiaue. Là, il s élève, il change, iV « se multiplie , et prend toutes les formes ' « différentes du mérite et de ta vertu. La « séduction est si forte, qu'on croit voir' « tout ce qu'on ne fait que lire, ou « qu'entendre. Avec un livre à la main, « vous êtes transformé dans des sièges et « des batailles. C'est l'orateur qui vous' « charme , et vous n'êtes occupé que du « héros. C'est Fléchier qui parle, et vous « ne voyez que Turenne. Lart cache « l'orateur, et ne montre que le grand « magistrat ou le grand capitaine. »

M. Fléchier lisoit souvent les Sermo-

«paires Italiens et Espagnols , qu'il appe-

loit agréablement ses bouffons , et il

avouoit que le ridicule de ces ouvrages

a voit contribué à épurer et à fortifier son

IL Éloge historique

goût pour le vrai , *ans lequel il n'y a m

beauté, ni force dans l'éloquence.

Parmi les illustres amis que son mérite lui acquit, M. de Montausier fut un ctes plus vifs. Ce fut lui qui le produisit auprès de monseigneur le Dauphin, dont iî fiur lecteur. Choisi en 1673, pour Forafcsoa funèbre de madame de Montausier, il produisit alors au grand jour ce talent singulier que toute la France a reconnu en lui pour toutes Cessées d'ouvrages»

En 1673 , il fut reçu à l'académie française , à la place de M. Godeau , évèqfté de Vence.

Un des projets formés pour 1 éducation de M. le Dauphin avoit été de faire écrire' pour lui Thistoire de tous les grands princes chrétiens. M. Fléchier fut chargé de celle de Théodose, qui parut en 1679.

C'est la seule qui ait été donnée.

v Le Roi , non content de lui avoir donné l'abbaye de Saint-Severin , et la charge d'ajumônier ordinaire de madame la Dauphïne, le nomma en i685 à levêché de Lavaur , d'où il passa, en 1687 , à celui de Nîmes. Voici la lettre qu'il écrivit au' Roi , au sujet de cette translation.

Sire,

« J'ai reçu avec toute lareconnoissance*

« que je dois , la grâce que votre Majesté

de feu M. Fléchie?. $

« m'a faite de me nommer à Yévkéké d*

* Nîmes ; et cette marque précieuse de < son souvenir a renouvelé dans mon « cœur tous les sentîmens de respect et

* de vénération pour son auguste për+

* sonne , et toute l'ardeur du zèle que

* j'ai toujours eu pour son service. Mais »

* aire, votre majesté me permettra de lui « représenter, avec toute ta confiance que 4 me .donnent. s§4|j?ontés , que je regarde « le premier choix qu'elle a bien voulu « faire de moi pour l'évèché de Lavaur, s comme ma première vocation; que j'y « ai travaillé comme n'en devant point' « sortir, et qu une marque que Dieu me « vouloit en ce lieu» c'est qu'il y bénis* « soit odes travaux, et que les peuples « m'écoutoient avec plaisir , quand je « leur prêchois l'obéissance qu'ils doivent « à Dieu , et la fidélité qu'ils doivent à « votre Majesté. J'avoue, Sire, que j'ai « une grande passion d'achever l'ouvrage « que j ai commencé, et que ce seroit « une grande grâce de me laisser entre* « tenir et augmenter les bonnes disposa»

* tioos où je vois les nouveaux convertie ç de mon diocèse. Je ne doute pas que le

* successeur que votre Majesté m'a des* « tiné, n'ait plus de talens et de capa*

* cité - «pie moi ; mais l'application que « j'ai eue à les instruire, et la confiance

jo Éloge historique

4 ou Us ont prise en moi, me donne de* « iacitkés qu'on n'a pas dans les cotn- #. mencemens d'un épiscopat. Levêché de « Nîmes , Sire , est vaste , et difficile à « gouverner; et je ne me sens ni assez « de force, ni assez d'adresse pour cela; « Je sais qu'il est plus riche et plus bono^ « rable que le mien; mais votre Majeété

* ma déjà donné tant de bien , que je tien s

* souhaite pas davantage : et l'honneur 4 quelle m'a fait de me croire capable et

* digne d'être dans cette place là , me vaut

* mieux que la place même. J'y serois plu* % proche de mon pays et de ma famille} ; 4 mais Je ne dois point avoir de plus fort*

* affection que celle de servir Dieu et

* votre Majesté : él je crois que je ne lui*' « serai pas inutile dans ce pays-ei Je me « jette donc au% pieds de TOire Majesté v « pour la supplier de me laisser dans- ce ) % diocèse où elle ma envoyé , et eu je pui* « plu* tranquillement prier Dieu qu'il « continue de répandre abondamment se»

bénédictions «urr^Ue. Je ne l'ai jamâi»

4 importunée pour lui demander du bien* 4 je crains que je ne l'importune en lui 4 disant qu'elle m 'en. fait C'est une grande 4 preuve de votre bonté, Sire, que voue « me réduisiez à ne vous demander que « la ^iiainutioxx de vosbien£aiU «tde vo#

de feu M. Flêchier. 1 1

* grâces. J attendrai les ordres dé votre « v Majesté, quoi quelle m'ordonne, et je « les exécuterai avec toute la soumission « et la fidélité que lui doit } Sire, sou très- « humble, etc. *

Nîmes étoit alors un poste très-difficile >' par la multitude de calvinistes dont le diocèse étoit rempli. Le Roi avoit révoqué Tédit de Nantes, et plusieurs calvinistes avoient fait abjuration. Mais on n'ignoroit pas que de ces* nouveaux catholiques , les' uns encore attachés à leur ancienne religion , ne demeuraient que par politique' dans celle qu'ils avoient embrassée, et que 4 les autres négligeoient d'en remplir les devoirs. La prudence , le zèle, la charité de M. Flêchier lui fournirent, pour em-

Eêcher les maux qu'on en pouvoit appréhender, des moyens dont le succès ré«* pondit à son attente.

L'inclination qu'il avoit pour les belles-* . lettres, ne fut point étouffée par les soins ' de l'épiscopaL II se forma par ses soins à ' Mîmes une académie , dont il étoit lame et le président/ Son palais étoit un^ autre académie: il a'y appliquait à former de« ''* orateurs chrétiens, qui servissent à l'E- " glise, et fissent honneur à la nation.

U mourut le 1 6 février 1716, dans là ; •oixante-dix-huitième année de son âge. '

12 Eloge historique

Le P. de la Rue, dans la préface de fcf sermons, fait ainsi le caractère de M.

Fiéchier : « L amour de la politesse et de « la justesse du style l'avoit saisi dès ses « premières études. Il ne sortoit rien de « sa plume, dé sa bouche, même en eon- « versa tion , qui ne fût ou qui ne parût « travaillé. Ses lettres et ses moindres bik « lets avoient du nombre et de l'art. Les « beaux arts, et principalement la poésie, « ayant été sa première occupation , il « s etoit fait une habitude , et presque une « nécessité de compasser toutes ses pa«

* rôles, et de les lier ea cadence. Le Feu « qui éclate dans son style, et qui en re- « lève partout la grâce et la dignité, sem« « ble manquer de véhémence ; et sa pro* « nonciation traînante et peu animée, 41 favorisant par sa lenteur la fidélité de « sa mémoire , donnait à l'auditeur tout le

* loisir de suivre aisément la délicatesse «de ses pensées, et de sentir le plaisir « d'en être charmé. Comme ce fut d abord 4 par les éloges funèbres qu'il commença

* à se faire distinguer, la gravité des su* « jets , fort avantageuse à la pesanteur naturelle de sa voix et de son action, et

* la beauté des choses qu'il disoit , en fi- € re^t insensiblement goûter la manière, « et travestirait même en talent, on dé- 1

de feu M. Fléchier i5

* faut qu'en d'autres sujets moins tristes c on aurait peine à supporter. C'est ce qui « parut dans ses sermons de morale : car « au lieu que ta véhémence et limpétuo- « site doivent y régner, le son de sa voix, « qui avoit quelque chose de lugubre , y « répandit son froid sur le feu de ses ex- « pressions;, et la liberté de son esprit lu- « mineuxy étoit, pour ainsi dire , àl'aUa-

* che de sa mémoire. »

Après ce caractère de M. Fléchier fait.

par une main étrangère, il est bon de mettre ici un portrait qu'il fait de lui-même* dans une lettre à un de ses amis.

Lettre où M. Fléchier se dépeint lui-même.

Vous voulez donc , Monsieur , que je vous trace le portrait d'un de vos amis et des miens, et que je vous fasse une copie d'un original que vous connoissez aussU bien que moi.... Sa figure, comme vous save*, n'a rien de touchant ni d'agréable; mais elle n'a rien aussi de choquant. Sa physionomie n'impose pas, et ne promet pas au premier coup d'œil tout ce qu'il vaut, mais on peut remarquer dans se* yeux et sur son visage je ne sais quoi, qui répond de son esprit et de sa probité*

Il parott d'abord trop sérieux et trop réservé; mais après il t égaie, iimiuibUN

t'4 Eloge historique

méat: et qui peut essuyer ce premier

froid, s'accommode assez de lui dans la

suite Sou esprit ne s ouvre pas tout d'un

coup , mais il se déploie petit à petit , et il gagne beaucoup à être connu.... Il ne s'empresse pas à acquérir l'estime et l'amitié ces Uns et des autres , il choisit ceux qu'il veut conduire et quil veut aimer: et pour peu qu'il trouve de bonne volonté, il «aide après cela de sa douceur naturelle, et de certains airs de discrétion, qui lui attirent la confiance, il n'a jamais brigué ' de suffrage : A a voulu être estimé par raison , non par cabale. Sa réputation n'a jamais été à charge h ses amis; et n'a rien coûté qu'à lui-mènîe. Quand il a été louable, il a laissé aux autres le soin de le louer. Il sait se servir de son esprit, mais H ne sait pas s'en prévaloir ; et quoiqu'il se sente, et qu'il 6'estime ce qu'il vaut , il laisse à chacun son jugement. ... il se renferme en^ lui-même, et se rend la justice

qu'on lui refusé

Il a un caractère d esprit net, aisé , capable de tout ce qu'il entreprend. Il a fait des vers fort heureusement : il a réussi dans la prose : les éavans ont été contens de son latin ; la cour a loué sa politesse»

lia écrit avec succès : il a parlé en public, Iirème avec applaudissement... SU couver*

de feu M. Fléchier. i5

nation n'est ni brillante ni ennuyeuse ; i s'abaisse, il Relève quand il le faut. Il parle peu, mais on s'aperçoit qu'il pense beaucoup. Certains airs fins et spirituel»

marquent sur sou visage ce qu'il approuve ou ce qu'il condamne; et son silence même est intelligible.... Quand il n'est pas avec des gens qui lui plaisent, il demeure au dedans de. lui-même. Quand il est avec ses amis, il aime à discourir, et à se répandre au dehors: il est pourtant toujours maître de son esprit. Lorsqu'il parle* on voit bien qu'il saurait se taire; et lorsqu'il se tait, on voit, bien qu'il, sauroit parler. Il écoute les autres paisiblement , et les paye souvent de la patience ou de l'attention qu'il fait paroître à les écouter. Il leur pardonne aisément d'avoir, peu desprit, pourvu qu'ils ne veuillent pas lui taire accroire qu'ils en ont beau* coup..... Ce qui fait qu'il est bien reçu dans les compagnies , c'est qu'il s'accommode à tout et ne se préfère à personne., Il ne se pique pas de faire valoir ce; qu'il s^it, il aime mieux leur donner le plaisir de

dire eux-mêmes ce qu'ils savent

Il n'est pas fort vif au dehors , mais il a beaucoup de Vivacité au dedans ; et peu

de chose échappe à ses réflexions

<< li n'est pas naturellement ioqui#t , et

t6 -Éloge historique

lie s amuse pas à deviner le* secretf ^ct^ati* trui. Mais pour peu d'ouverture qu'on lui donne, il Va de conjecture en conjecture > et quand il veut , il n'y a guère de mystère qu'il ne découvre..-.* II. voit fout d'ua coup le ridicule des homme» , et jamais personne ne remarqua plus proropteroent

une sottise

/ Il est naturellement paresseux; m<iï# quand il veut, il trouve en lui des ressour* ces dont il a été souvent étonné lui-même* Quoiqu'il perde beaucoup de temps , il se rencontre qu'il en a toujours assez : et toiit lent qu'il paroît, il y a, peu de gens qu'il ne ratrappe , quelque dilïgens qu'ils puissent être.

Pour son style et pour ses ouvrages, il va de la netteté, de la douceur, et de l'élégance: la nature y approche de l'art, çt l'art y ressemble à la nature. On croit 4'abord qu'on ne peut ni penser , ni dire autrement: m^is après qu'on y a fait réflexion, on voit bien qu'il n'est pas facile, de penser ou de dire ainsi. Il a de la droiture dans le sens , de l'ordre dans le dis*, cours pu dans les choses, de l'arrangement dans les paroles , et une heureuse facilité , qui e$t le fruit d'une longue étude. On ne peut rien ajouter à ce qu'il écrit > sans y jpettra du superflu; et l'on ne peut réa

de feu M.Flêchier. ty

ftter, uns y retrancher quelque chose de nécessaire. Enfin votre ami vaudroit encore mieux , s'il pouvoit s'accoutumer au travail , et si sa mémoire tin peu ingrate , non pas infidèle , le servoit aussi-bien que •on esprit. Mais il n'y a rien de parfait au .monde, et chacun a ses endroits foibles.

Pour son cœur, où je crois que vouai tous intéressez davantage , il n est pas si aisé de le connoître. Il se modère quand il veut: il est secret et circonspect: il se cache souvent sous les voiles a une tranquillité et d'une indifférence apparentes :

Mais je l'ai vu dans son naturel, je l'observe depuis long- temps, et je suis dans sa confiance. Ainsi, Monsieur, je vous ferai part de mes connoissances.

Ce cœur, Monsieur r n'est pas indigne de vous Il a de la grandeur et de la générosité : aucun intérêt ne le touche , et il he voudroit avoir du bien que pour être en état d'en faire. Son pins sensibler plaisir , c'est de pouvoir obliger ses amis , ou de pouvoir reconnoître les obligations qu'il leur a. Il aimeroit pourtant mieux avoir des grâces h faire, que d'en recevoir.

Il a toujours cru que le mérite pouvoit se

Fasser de la fortune. Il s'est contenté de un, et ne s'est pas inquiété pour l'autre.

Rien n'est tant contre son humeur, (jue

i8 Éloge historique «

d être à charge à qui que ce soit Dans ses besoins il a a recours qu'à sa patience ; et quand il seroit plus éloquent qu'il n'est ^ il ne sait plus parler quand il s agit de demander. Tous les honneurs du monde lui parohroient trop achetés, s'ils lui avoient coûté quelque bassesse. Il n'aime pas à contredire, mais il aime encore moins à flatter. Quoiqu'il n'y ait guère d'homme qui sache mieux louer que lui, il n'a jamais voulu vendre , ni même donner malà- propos ses louanges. 11 sait, quand il le faut, jeter quelque grain d'encens odoriférant, qui récrée et qui net ourdit pas:

aussi n'en reçoit-il pas qui ne soit aussi fia que celui qu'il donne..... Il a de l'ambition, non pas de celle qui s'empresse et qui s'agite pour parvenir, mais de celle qui attend paisiblement la justice qu'on doit lui rendre y qui ne cherche pas les voies les plus courtes , mais les plus honorables.... Use console aisément de n'être pas heureux, poiirvu que le public l'en juge digne : et il travaille à se faire considérer par lui-même, plutôt que par l'état où on l'aura mis.....

Il, n'envie la gloire de personne ,, mais il aime à jouir de la sienne. Quoiqu'il n'ignore pas les talens qu'il a, il estime ceux que les autres ont: ainsi il a lé

de feu M. Fléchier. îg

plaisir que donne l'honneur sans faire souffrir aux autres les incommodités que donne l'orgueil.

Il est sensible aux approbations sincères et désintéressées. Un homme qui le loue sans le connaître ; un auditeur qui s'écrie; un passant qui lé montre, et qui dit : c'est lui ; ce. sont là les éloges qui le. touchent davantage. Quand on l'élève , il se tient dans une honnête modération, et sa pu* deur est embarrassée :, mais si l'on veut l'abaisser, il prend une fierté qui le met au* dessus de tous. Il est facile, populaire»

officieux à ceux qui sont au-aessous de lui, commode à ses égaux. Pour les grands qui se prévalent de ce qu'ils sont, il les respecte de loin, et les abandonne à leur propre grandeur.

Il se possède dans les occasions, et ses passions ne peuvent rien sur sa raison , si elle n'y consent, ou si elle n'est surprise...» Il est de bonne foi, et il croit aisément que tout le monde est de même. Mais si l'on vient à lui manquer , on ne regagne plus sa confiance : ainsi , il ne trompe jamais personne , et n'est jamais trompé qu'une fois. S'il a donné quelque sujet de plainte à quelqu'un, il n'oublie rien pour le satisfaire ; mais si l'on se plaint de lui sans raison , il a une innocence fière , qui nt

ûo Éloge historique

descend pas aux éclaircisseme&s et au* justifications: et rien ne lui coûte tant que de faire son apologie..^. Quand on l'offense, il a le ressentiment \if , mais il ne dure pas long- temps. L'envie lui dé* plaît , mais elle ne l'afflige pas. Il souffre avec peine une injustice , mais il la par* donne. ■ ;

L'infidélité d'un ami est le pécné irrémissible pour lui. Lorsqu'on en use mal à son égard, il y a peu d'excuses qui le sa* tisfassent ; et il a d'autant plus de peine à se réconcilier avec ceux qui l'ont fâché, qu'il prend plus de précaution pour ne fâcher personne. Il n'a pas de grands atta~ chemens au monde; comme il n'a pas beaucoup à gagner , ni beaucoup à perdre»

il n'a ni de grands chagrins, ni de grandes joies.

Les devoirs extérieurs et les bienséances de la vie lui sont à charge. Les visites qu'on se rend , les lettres qu'on s'écrit , et le commerce de société inévitable entre gens indifférens, sont des contraintes de sa part > et des importunités de la part des autres. Il ne compte avoir vécu que le temps qu'il a passé, avec ses amis ou avec lui-même : et ses meilleures heures sont celles de ses entretiens familiers , ou de ses libres rêveries.

de feu M. Fléchier. tt

lie nombre 4e ses amis est comme celui des élus , fort petit : il ne les choisit pas légèrement, mais il les ménage et il les conserve soigneusement , quand une fois il les a choisis; et s'il en a peu, du moins a-t-il cet avantage qu'il p en perd point..... Il est avec eux gai sans emportement , libre sans indiscrétion , familier sans mci*»

yilité , complaisant sans foijrîesse » et sage sans austérité,

Il est délicat et difficile sur ce que l'on se doit quand on s aime : il veut qu'on s entende à demi-mot; qu'on se prévienne, eâ qu'on devine ce qui peut plaire ; mais il n'exige rien d'autrui , qu'il ne s'impose k lui-même; et s'il se plaint pour peu dç sujet qu'il en ait , il souffre aussi qu'on se plaigne pour peu de sujet qu'il en donne, C'est ainsi qu'il est fait pour ses amis , et c'est ainsi qu'il souhaite que sn amis soient faits pour lui, *

Fin de £ Eloge de Af. Fichier,

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