‹ Recueil des oraisons funeb̀resChapitre 2 sur 23 · DE MONTAUSIER · texte numérisé non relu

DE MONTAUSIER

Prononcée dans l'église de l'abbaye d'Hière, le a janvier 1672.

!• Halierem foHem quis inveniet) Procttl et .de ultimiâ Jinibus pretium e/W»,

Qui trouvera une femme forte ? Son prix passe tout ce qui vient des pajs les plus éloignés. Proverb.

Mesdames,

Ila h plus saga de tous les Rois ♦ éclairé dea\ lumières de l'esprit 4e Oieu , iuspiré de laisser à la postérité le portrait d'une femme héroi* que., npus la représente revêtue de force, et 4e bonne grâce; occupée à de grandes choses, sans sortir de la modestie de son sexe ; Comblée ties biens même de la fortune , mats toujours prêté

*4 Oraison funèbre

4 les répandre dans le sein des pauvres; pénétrée de la crainte de Dieu , et convaincue de* U vanité des grandeurs humaines ; tirant sa gloire d'une solide vertu , et non de l'éclat trompeur d'une fragile beauté; mourant avec un visage tranquille et riant, digne d'être reçue dans te ciel , où elle se présente accompagnée de ses bonnes oeuvres ; et chargée des trésors d'honneur et de grâce qu'elle a amassés; digne enfin, après sa mort, des regrets et des louanges de son époux, après avoir mérité sa tendresse et sa confiance pendant sa vie* Mais avant de nous dépeindre cette femme forte et courageuse , il nous avertit qu'il est difficile de la rencontrer : il nous en donne une idée; mais il semble qu'il . n'en ait jamais trouvé d'exemple. Il la forms dans son imagination ; et doutant qu'elle se paisse) trouver dans la nature , il s'écrie : qui est-ce qui la trouvera t Muhcrem /orient quis inveniet ?

Mais cette haute vertu qu'il a cherchée a*e.C ai peu de succès, et dont il semble que soa siècle n'étoit pas capable 9 s'est rencontrée en la personne de l'illustre Julie-Lucine d'Angennes de Rambouillet , duchesse de Montausier. Dans fout le cours de sa vie et de ses actions, elle a exprimé ce parfait original par sa générosité naturelle, par le bon usage des biens et de la faveur , par la connoissance de son néant et dm la grandeur de Dieu, par un aveu sincère des foiblesses et des vanités humaines , par une mort douce et tranquille , par le regret universel ds fous ceux qui ravoient connue. Que Saiomon ait désespéré de la trouver , cette femme forte < et courageuse; nous pouvons nous vantarde l'avoir trouvée*

Mais , hélas t ces pieux devoirs que Ton rend à sa mémoire y ces prière» , ces expiations 9 es sacrifice , ces chants lugubres qui frappent not

dé madame de Montausier. a5

•reilles , et qui vont porter la tristesse jusqotf dans le fond des cœurs , ce triste appareil des sacrés Mystères , ces marques religieuses de douleur que la charité imprime sur nos visages , me font souvenir que vous l'avez perdue. Tout l'éclat de sa fortune est donc réduit à la célébration d'une pompe funèbre l~ De tout ce qu'elle étoit 9 il ne vous reste donc que cette funeste pensée , ou'elle n'est plus I Cette amitié même , et ce nom de sœur, que 2a chair et le sang vous rendoient si doux, sont retournés dans leur principe, et se sont perdus dans le sein de la charité. de Dieu» Il ne vous reste que le déplaisir de sa petite et la mémoire de se$ yertus ; et vous ne pouvez que trop redire désormais les paroles de mon texte; Qui trouvera maintenant une femme forte l

Quand je considère pourtant que les Chrétiens ne meurent point, qu'ils ne font que changer de vie ; que l'Apôtre nous avertit de ne pas pleurer ceux qui dorment dans le sommeil de paix, comme si nous n'avions point d'espérance 5 que la foi nous apprend que l'Eglise du ciel et celle de la terre ne font qu'un cqrpsj que nous appartenons tous au Seigneur, soit que nous mourions , soit que nous vivions ; parce qu'il s'est acquis par sa résurrection et par sa vie nouvelle, mie domination souveraine sur les morts et sur les vivans ; quand je considère , dis- je r que celle dont nous regrettons la mort, est vivante en Dieu, puis-je croire que nous l'ayons perdue l Non, non , c'est assez pleurer sa séparation , il est temps de penser à' son bonheur: la douleur doit céder à la foi , et la compassion naturelle doit faire pièce â la consolation chrétienne.

Je prétends vous remettre aujourd'hui devant tës jeux sa vie mortelle', afin de vous persuadée àe son immortalité bienheureuse. Je veux retracer dans votre mémoire les grâces que Die^[

a6 Oraison funèbre

lui a faites , afin que vous louiez la miséricorde qu'il vient de lui iaire. Autant de vertus qu'elle u pratiquées , sont autant de sujets de confiance en la bonté de Dieu , qui se plaît à récompenser ceux à qui il inspire de le servir. Partagez donc avec moi les trois états différens de sa vie. Examinez sa sagesse dans une condition privée , sa modération dans les plus grandes dignités de la Cour , et sa^ patience dans une longue et ennuyeuse maladie. Admirez cette femme forte, qui résiste aux foiblesses de son sexe dès son enfance , à l'orgueil dans sa plus grande élévation , à la douleur dans le temps de son abattement et de sa mort même. Voilà tout le sujet de ce discqnrs. Je n'ai besoin lii de paroles étudiées , ni de figures excessives, ni de louanges flatteuses. Je suis en la présence du Dieu de la vérité : je parle à des âmes pures et sincères , qui t ont horreur du soupçon même de la vanïtél et du mensonge : et je vous propose les vertus d'une vie dont je déplore en même temps la Misère et la fragilité.

Si j'avois à parler devant des personnes que l'ambition ou la fausse gloire attachent au monde, je m'accommoderois à leur foiblesse et à la coutume; et relevant la naissance de notre illustre 0uchesse , j'irois leur chercher dans l'histoire ancienne les sources de la noble famille d'Angennes , dont la gloire , la 'grandeur et l'ancien* neté sont assez connues. Je descend rois jusqu'aux derniers siècles ,. où l'on a vu tout-à-la-fois cinq frères de cette illustre maison, trois Chevaliers des ordres du Roi, un Cardinal et un Evêque, tous ambassadeurs en même temps , qui rem-» t plissaient de l'éclat do leurs vertus différentes , presque toutes les Cours de l'Europe. Je leur ' clirois que leur aïeule Julie Savelti étoit sortie d'une des plus anciennes familles d'Italie, qu'elle

de madame de Moritausiet. *ï

«roiptott -des Rois , des conquérans, des sou vexai irs Pontifes pour ses ancêtres , et trois de nos Rois pour ses alliés. Je les excilerois après insensiblement à imiter les vertus de celle dont ils auroient révéré la noblesse : et faisant semblant de flatter leur vanité, je leur insinuerois des exemples de modération et de sagesse.

Mais eserois-je 9 Mesdames 9 vous entretenir 'd'une gloire à laquelle vous avez renoncé ? Ne sais-je pas qu'avant abandonné le monde pour mener une vie plus Mainte et plus cachée dans la retraite-, vous ne prétendez plus qu'à Thonneur id'èlre de la lamiile de Jésus-Christ ? Il suffit de vous dire qu'il -y a une noblesse d'-esprit plus glorieuse que celle du sang , qui inspire des sentimens généreux et une louable émulation , et qui fait descendre, par une heureuse suite d'exemples, les. vertus des pères dans les enfans. La sage Julie d'Angeiines sembloit avoir recueilli cette succession spirituelle; et cette gloire, qui donne ordinairement de l'orgueil et de la fierté,' ne lui donna que des sèntimens modestes , et •des désirs ardens d'assister ceux qui pou y oient ^avoir besoin de 'son secours.

Que si elle sut régler les mouvemens de son coeur, elle ne régla pas inoins les mouvemens «Le son esprit. Qui ne sait qu'elle fut admirée dans un âge où les autres ne sont pas encore connues ; qu'elle eut de la sagesse en un temps où l'on n'a presque pas encore de la raison; qu'on' lui confia les secrets les plus ïmportans , dès qu'elle fût en âge de les entendre ; que sort naturel heureux lui tint lieu d -expérience dès ses plus. tendres années; et qu'eile, fut capable dé donner des conseils en un temps où les autres «ont à peine capables d'en recevoir ? Une si "heureuse naissance la rendît d'abord la passion <€e tout ce quli j avoit de Vertueux et d'élevcj

ad Oraison funèbre j

dans la Cour, On se fit honneur d'avoir part en son amitié. Elle eut le bonheur de plaire, à des Reine$. Des Princesses d'un mérite extraordinaire, des Dames que la faveur élevait presque au rang des Princesses t la désirèrent à l'envi pour favorite ; et telle fut son adresse , que sans user d'aucun art indigne de son grand courage, elle se cqn^erva^ toujours dans leur confidence, du consentement même de celles qui auraient pu la lui disputer : tant son esprit avoit de charmes , tant eUe étpit élevée, au-dessus même de l'envie !

Quand la nature ne lui aureit pas donné tous ces avantages , elle au roi t pu les, recevoir de l'éducation; et pour être illustre, il suffis oit d'avoir été élevée par madame la Marquise de Rambouillet. Ce nom, capable d'imprimer du respect dans tous les esprits où. il reste encore quelque politesse; ce nom qui renferme je ne sais quel ipélange de la grandeur romaine et de la civilité française j ce nom , dis-je , n'est-il pas un éloge ahrégé, et de celle qui l'a. porté, et de, celle$ cpii en s.onÇ descendues ? C'étoit d'elle que l'admirable Julie tenoit cette grandeur d'ame , ; cette bonté singulière, cette prudence consommée, cette pié^é sincère, cet esprit sublime, et cette parfaite connaissance des choses qui rendirent sa vie si éclatante.

Vous djrai-je qu'elle pénétroit dès son enfance, les défauts les plus cachés des ouvrages d'esprit»* et qu'elle en discernoit les traits les plus délicats, ? Que personne ne savoit mieux; estimer lest choses louables, ni mieux louer ce qu'elle estimoit ? Qu'on gardoit ses lettres comme le vrai, modèle des pensées raisonnable?, et de la pureté de notre langue? Souvçneç-vous de ces cabinets.

3ue l'on regarde encore avec tant de vénéra-» on jl QÙ l'esprit s^e purifioit; , on la, vertu &<>U

àê madame de Montausier. tfj)

rêVérée sous le nom de Pin comparable Àrtenice-, où se rendoient tant de personnes de qualité et de mérite, qui composoient une Cour choisie ^ nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte , savante sans orgueil , polie sans affectation» Ce fut là que tout enfant qu'elle étoit» elle se fit admirer de ceux qui étoient eux-mêmes l'ornement et l'admiration de leur siècle» . Il est assez ordinaire aux personnes à qui le» ciel a donné de l'esprit et de la vivacité, d'abuser des grâces qu'elles ont reçues. Elles se piquent , de briller dans les conversations, de réduire tout à leurs sens, et d'exercer un empire tyranniqu* sur les opinions. L'affectation , la hauteur , la, présomption corrompent leurs plus beaux sentimens ; et l'esprit qui les retiendroit dans les bornes de la modestie, s'il étoit solide, les porte, ou à des singularités bizarres , ou à une vanité ridicule , ou à des indiscrétions dangereuses. À-ton jamais remarqué la moindre apparence de ces défauts en celle dont nous faisons aujourd'hui l'éloge? Y eut-il jamais un esprit plus doux, plus facile , plus accommodant l Se fit-elle jamais craindre dans les compagnies l Etoit - elle éloignée de la Cour, on eût dit qu'elle étoit née pour les provinces. Sortoit-elle des provinces , on voyoit bien qu'elle étoit faite pour la Cour. Elle se se r voit toujours de «es lumières pour connoître la vérité des choses, et pour entretenir la charité j et croyôit #ue c'était n'avoir point d'esprit , que de ne pas l'employer ou à s'instruire de ses devoirs , ou à vivre en paix avec loi prochain.

. En effet, qu'est-ce que l'esprit dont les hommes paraissent si vains \ Si nous le considérons selon la nature, c'est un feu qu'une maladie et qu'un accident amortissent sensiblement; c'est un tempérament délicat qui se dérègle , une heureuse

3o Oraison funèbre

conformation d'organes qui s'usent ; tm assem*blage et un certain mouvement d'esprits qui s-êV puisent et qui se dissipent. C'est la partie la plus. TÎve et la plus subtile de l'ame qui s'appesantit", et qui semble vieillir avec le corps. C'est une finesse de raison qui s'évapore , et qui est d'autant plus faible et plus sujette à s'évanouir, qu'elle est plus délicate et plus épurée. Si nous le considérons selon Dieu , c'est une partie de nousmêmes plus curieuse que savante , qui s'égare* dans ses pensées. C'est une puissance orgueilleuse qui est souvent contraire à rhu milité et à la simplicité chrétienne , et qui , souvent laissant 1» vérké peur le mensonge , n'ignore que ce qiilt faudroit savoir > et ne sait que ce qu'il faudroit ignorer.

- -Cette généreuse fille se mit au-dessus des opinions vulgaires. Parmi les erreurs et les faux jugemens du monde, elle s'appliqua à découvrir ce point de vérité, qui fait regarder ht vanité des ; choses hujnaines ; et c'est d'elle que le sage semble Avoir dit y que ses lumières ne s'étein- . droient point dans la nuit : Non extinguetuv in nocte lucerna ejus. On estime les biens ; elle> a cru qu'il falloit les recevoir de la Providence + et les communiquer par la charité. On recherche les honneurs ; elle a jugé qu'il suffisent do s'en rendre digne. On s'attache à la vie ; elle l'a méprisée dès qu'elle a pu la conuoitre.

* Agréez , Mesdames , que je m'arrête à ces derrières paroles; que je me serve de toute votre> attention , et que je loue ici une de ces actions célèbres. , où la force d'esprit et la charité chrétienne ont également éclaté. Dieu qui imprime de temps en temps la terreur de ses^ jugemens dans les cœurs des hommes par des punitions publiques, affligea la capitale de ce royaume d'ui » maladie contagieuse : la corruption se répandit

de madame de Montatosief. 5t

d'abord sur le peuple ; elle passa dans les maisons des grands ; elle approcha du palais des Rois, elle n'épargna pas votre famille, et vous enleva un frère dans un âge encore tendre , presque sous les veux do voire charitable mère.

Hélas ! suis~je destiné à l'ouvrir toutes les plaie* de votre famille! El de combien de morts faut-il vous renouveler le souvenir à l'occasion d*une> seule ! Ce fut en cette rencontre que cette fille forte et courageuse , donna un exemple mémorable de sa fermeté. La frayeur de la mort ne lui fit point abandonner sa maison; elle voulut assister ce frère mourant, sans craindre ces souffles mortels qui portent le poisqp dans les cœurs.

Vous savez l'horreur qu'on a de recueillir ces soupirs contagieux , qui sortent du sein d'un mourant j pour faire mourir ceux qui vivent. La mal qui consume l'un , Ihenace les autres ï la danger est presque égal en celui qui souffre et en celui qui l'assiste; et l'on ne peut avoir en servant, ces sortes de malades , que la malheureuse consolation de les voir ïflourir , ou~*1a triste espérance de les suivre de quelques jours» La nature en cette occasion relâche beaucoup de ses droits et de ses obligations ordinaires. Les lois de la chair et du sang ne sont pas si fortes que l'horreur d'unie mort presque inévitable. La Religion même dispense de ces funestes devoirs ceux qui n'y sont pas engagés par un caractèra particulier. 11 est permis d'acheter des secours , et d'employer les âmes que l'avarice jette dans les dangers , ou qu'une charité surabondante a dévouées au bien public. Mais Julie s'élève audessus des sentimens d'une piété commune. Ello Semble être née pour faire des actions héroïques : elle sacrifie volontairement une vie douce , heureuse , illustre dès ses premières années ; et par une constance admirable , elle demeure fermer

5a Oraison funèbre

au milieu d'un péril qui fait trembler le plut

courageux.

Vous admirez s,ans doute cette fermeté , que Dieu a récompensée de tant de prospérités et «le tant de grâces : et vous croiriez , Mesdames. , que c'est le dernier effort de sa" constance , que

dangers qu'elle craignit plus que les siens mêmes ; il y eut une vie qui lui fut plus chère- que la sienne propre..

Vous pensez déjà aux combats , aux blessures , eux victoires de sonjttustre époux : vous repassez /dans votre mémolW' ces exemples de fidélité oulls ont donnés dans des temps de confusion et de révolte ; l'un forçant des villes par sa valeur , l'autre gagnant des cœurs par son adresse ; l'un rangeant des rebelles à leur devoir , par la terreur et par l'effort de ses armes ; l'autre excitant la fidélité dans l'esprit des peuples , par la vénération qu'on avoit pour elle $ l'un perçant lui seul des escadrons entiers , tans craindre ni la force , ni la multitude , ni le danger , ni la mort même; l'autre le voyant revenir après un glorieux corn? bal tout couvert de sang et de plaies , sans que t l'affliction domestique l'empêchât de travailler ellemême à la sûreté et au repos de la province.

Jamais cœur ne fut pressé d'une plus vive douleur que le sien ; jamais copur ne fut si constant. Sa tristesse n'empêchoit pas sa prévoyance. Ce qu'elle alloit ce semble perdre, ne lui faisoit pas oublier ce qu'elle devoit conserver. La ten- • dresse pour son époux s'accordoit en elle, avec les soins pour la république. Soulageant les blessures mortelles de l'un , et calmant les mouvemens dangereux de l'autre , elle s'acquittoit eu même temps de tous les devoirs d'une fiâèle

dé madame de Montai* fier* 5S

épouse, et d'une fidèle sujette. 11 n'en faut pas davantage pour vous faire voir qu'elle a résisté aux faiblesses de son sexe. Il reste à vous montrer qu'elle a résisté à l'orgueil dans son élévation.

Un ancien (i) disoit autrefois , que les hommes étoient nés pour l'action et pour la conduite du monde , et que les dieux leur a voient donné en

S art âge la valeur dans les combats, la prudence ans les conseils, la modération dans les prospt% rites , et la constance dans la mauvaise fortune. Que les Dames n'étoient nées que pour le repos et pour la retraite» que toute leur vertu consis* toit a être inconnues , sans f^tirer ni blâme , ni louange j et que celle-là étifiPsans doute la plus vertueuse , de qui l'on avoit le moins parlé* Ainsi il les retranchoit de la république f pour les renfermer dans l'obscurité de leur famille ; de toutes les vertus morales, il ne leur accordoit qu'une pudeur farouche; il leur ôtoit même cette bonne réputation qui semble être attachée à Thon* . iiêteté de leur sexe : et les réduisant à une oisiveté qu'il croyoit louable , il ne leur la h soit pour toute gloire que celle de n'en avoir point.

Il est aisé de reconnoitre l'injustice de ce sentiment. Car outre que la philosophie nous apprend^ que l'esprit et la sagesse sont de tout sexe , que les âmes d'une même espèce ont des mouvemens semblables, et qu'ayant des principes communs de raison et d'équité naturelle, elles sont capables des mêmes vertus j l'expérieuce nous apprend, encore que Dieu suscite de temps en temps des femmes fortes, qu'il élève au-dessus des faiblesses ordinaires de là nature; à qui il paroft qu'il donne un tempérament particulier , et qu'il rend dignes de soutenir les grands emplois, et de servir d'exemple et d'ornement à leur siècle.

54 Oraison funëhre

Telle fut l'incomparable Julie , qtio fonte f& . Fratice a. si Ion g- temps admirée ,. et x que toute la France regrette aujourd'hui. Elle eut toute» les qualités naturelles qui' composent un mérite «minent, et qui attirent L'estime et la vénération publique. Que ne puis- je vous- décrire cet air de grandeur , et cette majesté accompagnée de tant de grâces; cet esprit si solide et si délicat tout ensemble ; ce jugement si éclairé et si incapable d'être surpris 5 cette aine si noble et si généreuse $; €e cœur si sensible à l'honneur et à la véritable gloire! Que ne puis- je vous marquer ici cette inclination bienfaisaniife qui n'a jamais perdu une occasion de servir eWx qui ont eu besoin de soi* secours ; ces manières civiles r humaines, officieuses, qui lui ont gagné tant de cœurs; cette fa* fonde s'exprimer si juste et si naturelle ; ce tour d'esprit particulier qui rendait sa conversation si agréable , ces pensées toujours- fondées surîtes principes delà raison, et sur l'expérience du? grand monde , dont elle connoissoit si bien toutes* les humeurs , tous Tes intérêts et tous les usages l Que ne pg k- je vous dire enfin ce que vous saunez mieux que moi , si la douleur de Savoir perdue ne vous fa i soit oublier, pour un temps le* plaisir que vous avez eu de la posséder b

Quand vous ne sauriez ni le nom, ni l'histoire de la personne dont je vous parle, quand wus auriez oublié toute la gloire de votre maison, ne reeonnoîtriez-v.ous pas dans ce portrait Sue je viens de faire , tous les traits d'une Dame lustre * capable de former l'esprit et le coeur des enfans du plus grand Monarque du monde, âe teur inspirer des paroles et des pensées dignes de leur rang et de leur naissance , d*imprimer dans leurs âmes encore tendres , ces senti m en* élevés qui distinguent les âmes royales d'ave a ta? ames du commuai do leur apprendre L'aj&

de madame de Montausiet* 35

4e se faire aimer de leurs sujets ayant qu'ils sachent se faire craindre de leurs ennemis : de soutenir la gloire et les espérance* d'un grand royaume ; en un mot , d'être gouvernante d'un Dauphin de France. On pouvoit connoître, par ce qu'on voyoit en elle f ce qu'on devoit en espérer : et dans le temps de la naissance de ce jeune Prince , il étoit aisé de juger que Dieu dont la providence Veille sur les Rois et sur les royaumes*, l'avoit destinée à son éducation ; et que le Roi dont le discernement est si juste, la devoit choisir entra toutes les personnes de sa Gour pour un emploi si important. . y\i-

Il la choisit en effets Mesdames , pour lui confier ce royal enfant, qui fait aujourd'hui l'amour et les délicvs des peuples. L'ambition ni le hasard n'eurent point de part à ce choix.

Toute la France l'avoit prévenu par ses vœux: et par ses désirs , et le Souverain le fit avec connoissance et avec justice. En ce temps qu'il commençoit à se charger lui-même du poids des affaires; qu'il méditoit ces glorieux desseins qu'il a depuis exécutés , de réprimer l'injustice , de rétablir la discipline , de corriger les abus qui s'é~ toient glissés dans les lois mêmes f d'aiïermir la paix dans ses provinces , et d'entrer dans ses droits , ou en conquérant , au en Prince pacifique r en ceî temps , dis-je , que rempli de ces -grandesmaximes «réquité qu'il a depuis toujours pratiquées., il commençoit à récompenser par luimême le mérite de ses sujets, il crut qu'il ne> pou voit donner une plus grande idée de son discernement et de sa justice , qu'en donnant à la personne de son royaume la plus fidèle et la plus éclairée , le Soin le plus impartant de soit état. -" Oesft' elle donc' qui a eu la gloire de former les premiers sentimens et les. premières paroles de ce Jsuiïe Prince/ Pouy*jfril penser, pouvoir

56 ' Oraison funèbté

parler plus dignement ! Elle lui a montré à fovefr ■ses main* pures et innocentes vers Je ciel, à éour-r ner ses premiers regards vers son Créateur. Elle lui a inspiré ses premiers vœux et ses premières prières; elle a tiré de son cœur ses premiers soupirs» Combien de fois, en essuyant ses larmes, a-t-eile demandé à Dieu qu'il lui inspirât de la tendresse pour son peuple 1 Combien de fois, en le corrigeant, a-t-elle demandé pour lui un cœur, sage et docile aux inspirations du ciell Combien de fois a-t-elle prié Dieu, qui tient en ses mains les cœurs, des Rois , d'en faire un Prince selon le sienl Et combien de fois a-t-elie fait cette prière du Prophète: Seigneur 9 donnez au Roi votre juge' ment ^ et votre justice au fils du Roi I Je laisse ces instructions si utiles , et ces maximes si pu-

' res qu'elle lui a depuis insinuées; je laisse celles qu'elle eut pu lui insinuer, si Dieu lui eût pro-

• longé le cours de ses années. Je me contente de dire , qu'il n'y eut jataais d'attachement plus fort que celui qu'elle eut pour ce Prince. Qui pourjroit exprimer la joie qu'elle ressentoit lorsqu'elle voyok paroître ses bonnes inclinations , croître ses bonnes habitudes, et germer ces précieuses semences de gloire et de vertu qu'elle avoit jetées avec tant de soin dans son cœur l Mais qui pourroit exprimer la douleur qu'elle ressentit, lors* que la providence de Dieu la retira de cet emploi, où elle étoit autant liée par l'inclination et par la tendresse , que par la fidélité et par le devoir f

En effet, il n'y a rien de si aimable que l'enfance des Princes destinés à l'empiré , / lorsqu'ils donnent des marques d'un naturel heureux. On voit en eux des rajons de la majesté de Dieu , tempérés des ombres de la foiblesse des hommes. Ce sont des soleils dans leur orient, qui réjouissent les jeux, et <iui a* les éblouissent .pas ejtfore^

âe madame de Montausier* 5f

chacun cherche sur leur visage des présages de son bonheur à venir. On. croit trouver dans toutes leurs petites actions les foademens des espérances publiques. Us sont d'autant plus aimés, qu'ils, n'ont rien qui les fasse craindre; et ils régnent d'autant, plus fortement dans les cœurs , qu'ils ne. régnent pas encore dans leurs états. ' La majesté des Rois inspire plus de respect que de tendresse; C'est une espèce dfe religion civile et de culte politique, qui nous fait révérer ces traits que la main de Dieu a gravés sur le front de ceux à qui il daigne communiquer sa puissance. Ils ont beau descendre jusqu'à nous , nous n'oserions nous élever jusqu'à eux. Quoi* qu'ils soient les pères des peuples , ils en sont les maîtres et les souverains. Quelque ibiblesse qu'ils puissent avoir, l'homme se cache, pour ainsi dire , sous le Monarque ; et quelque bonté qu'aient les Rois, ils ont toujours l'éclat et la pompe de la royauté. Mais lorsqu'ils n'ont que ces agrémens que l'âge donne, qu'on ne voit dans leurs yeux et sur leur visage que des traits de douceur et d'innocence; qu'ils sont encore assez dociles pour entendre la vérité; et qu'au lieu d'une grâce, qu'un ancien (i) disoit que Dieu donne à chaque Souverain, pour tempérer l'austérité du commandement, il semble que toutes les grâces ensemble les accompagnent; alors il se fait des impressions d'aroeur et de tendresse dans les cœurs de ceux qui les voient, et beaucoup plus de ceux qui les gouvernent , et qui doivent être les instrumens de la félicité publique.

Y- ( eut*il

par là . . .

Elle ne put s'en censoler que par l'obéissance

$8 Oraison funèbre

«qu'elle rendoit au plus grand et.au plus sage cfo tous les Rois; et par L'honneur «qu'elle a voit de, passer au service de la plu* grande et de la plu* pieuse Reine du inonde.

Mais, hélas ! il falloit se préparer à des séparations bien plus sensibles. O mort! cruelle mort: que ne lui laissois-tu plus long-temps le . plaisir de voir le fruit de ses travaux! que n'a-t-eile vu accomplir la plus grande partie de $es espérance? I " que n'a*t«elle vu éclater ces grandes qualités dont elle avoit formé les principes ! Belle ame qui reposez maintenant dans le sein de la paix et du repos éternel, je sais que c'est presque la seule douceur qui vous a fait souhaiter de vivre. Mais s'il vous reste encore quelque sentiment pour le monde que vous avez quitté , pensez que ces vertus naissantes se fortifient , que votre ouvrage se perfectionne tous les jours , qu'une partie de vous-même achève ce que vous avez commencé , que votre illustre époux emploie à cette éducation si importante , cet esprit que vous avez tant estimé, cette ame qui est encore unie si étroitement à la vôtre , ce cœur où vous êtes en* core vivante; et que dans la douleur de vous avoir perdue, il a la consolation de retrouver en* core quelque chose de vous dans l'esprit et dans les actions de cet aimable enfant qu'il élève*

Pourquoi interrompre, Mesdames, par. ces.

idées funestes la relation glorieuse de ses honneurs et de ses charges? Ce se r oit ici le lieu de vous la présenter dans le plus grand éclat de sa vie , honorée de l'estime et de la confiance de sbs maîtres, comblée de toutes les grâces qui pourvoient tomber sur sa personne ou sur sa famille; suivie de -tous ceu* <fùi, reconnoîssoient le. mérite , ou <fui adoroient- la faveur- Mais je sais quelle n'a jamais mis sa confiance qu'en Dieu seul, et je me souviens que ja parle àdss -jéj>op*es

de madame de Montàusier, 5g>

de Jésus-Christ, qui mènent une vie humble et pénitente , et p»ur qui toute grandeur humain* n'est que vanité. Ne pensons donc à cette gloire, à cet éclat, à ces dignités, que pour connoitre le ban usage qu'elle en a fait.

Les honneurs sont institués pour récompenser le mérite, pour exercer la sagesse, et pour être des occasions de faire du bienj aussi ils n'appartiennent de droit qu'à des âmes modérées , justes, charitables, qui lès reçoivent sans empressement, qui les possèdent sans orgueil, qui les retiennent sans intérêt. Mais Fesprit du monde en a perverti le véritable usage. On les brigue sans les mériter; on en abuse, quand on les a obtenus; on n'en veut jouir que pour soi, quand on les possède. L'ambition les acquiert par des voies même criminelles j la vanité les regarde comme des préférences et des distinctions du reste des hommes , et f injustice fait qu'on- en retient tout le fruit qui devroit se communiquer aux autres* Notre illustre Duchesse a évité ces écueils. Elle n'a pas recherché les honneurs , quoiqu'elle les ait mérités. Elle ne s'est pas toujours servie de toute l'autorité qu'elle auroit pu prendre. Elle a employé tout son crédit pour assister tous ceux qui ont eu besoin de son secours.

Si la grandeur et la tranquillité de son amë avoient été moins connues , je vous dirois seulement qu'elle n'a employé aucun de ces artifices que les ambitieux appellent la science du monde, et le secret de parvenir ; et qu'elle ne s'est insinuée à la Cour , ni par de pressantes sollicitations , ni par de lâches flatteries. Mais je puis passer plus avant , et dire qu'elle a élevé son esprit au-dessus des fausses idées des - hommes $ qu'elle a regardé sané envie* ce qui éteit au-dessus de sa fortune V comme e4le a vu sans mépris f**t ee qui ^paroissoit au-dessous d'elle f qu'elfe

4o Oratspn funèbre

a recherché la vertu pour elle-même, et non peur son éclat et pour ses récom peines i et qu'enfin les honneurs l'ont trouvée , sans qu'elle ait eu 1* soin de les chercher.

Rappelez dans votre mémoire , Mesdames , les commencçmeas de ses emplois. Elle étoit accablée d'une dangereuse, maladie ; et comment eût-elle fait des vœux pour sa fortune , elle qui n'en faisoit presque pas pour sa guérison? Eût-elle eu des prétentions pour la gloire de la terre, lorsqu'elle approchoit si fort de celle du ciel l Lui pouvoit-on briguer des charges , lorsqu'on étoit assez occupé à lui conserver un reste de vie? Oa ne demandoit pas de ces grandes prospérités s c'étoit assez de ne la point perdre ; et dans le danger où elle étoit, on n'avoit à solliciter que le ciel pour elle. Dieu exauça les vœux de sa fa* mille , en même temps qu'il exauçoit ceux de la France. Il fit naître un Prince qui de voit être l'héritier de ce grand royaume, il empêcha de mourir celle que sa providence a voit destinée pour sa gouvernante.

Ce n'est pas assez que d'entrer ainsi dans les honneurs, si Ton n'en use avec modération quand on Us possède. Ceux qui savent régler leurs désirs , ne règlent pas toujours leur autorité. L'or*. gueii qui est presque inséparable de la faveur f est un poison pénétrant et subtil , qui se glisse insensiblement dans l'ame des grands ; et ceux même qui n'étoient pas ambitieux dans une con-. dition médiocre, deviennent quelquefois iusolens, lorsqu'ils se trouvent dans une plus grande élévation. Mais l'admirable Julie ne se laissa point éblouir à l'éclat des dignités d« siècle. Plus eile fut élevée, et plus elle parut modeste. Elle connoissoit le fond de la vanité, et pleine de ces. réflexions judicieuses qui fortifient l'esprit contre les fausses opinion* du monde ; Qu'est-ce cm,

de madame âe Montausier. 4 1

nous faisons , disoit-elle un jour, et qu'est-ce que nous prétendons avec notre orgueil : toutes nos charges tomberont bientôt avec nous; la mort confondra les cendres de celles qui brillent à la Cour 9 et de celles qui sont obscures dans la retraite ; et toute la différence ne va qu % à quel» ques titres de plus ou de moins dans nos épi» taphes. Toute son étude étoit d.'employer utilement son crédit ; et L'on peut dire d'elle qu'ayant eu selon le monde des sujets, et souvent des occasions favorables de se ressentir des injustices qu'on lui avoit faites, elle a toujours sacrifié ses ressenti mens , et n'a jamais voulu nuire, non pas mémo à ceux qu'elle pouvoit croire ses ennemis , ou v pour mieux dire, ses envieux.

Gomment auroit-elle voulu nuire , elle dont le propre caractère étoit d'être bienfaisante , et qui, pour me servir des termes d'un célèbre Romain (i), ne paroissoit pas tant une Dame m or telle, qu'une divinité favorable à tous les malheureux. Elle savoit que ceux qui ont accès auprès des Rois , doivent , selon leur pouvoir., leur présenter les supplications et les larmes de leurs sujets, comme font ces anges de paix , qui portent vers le trône de Dieu les vœux des justes et les encens de leurs sacrifices. Elle sa voit que les grands sont d'autant plus les Jmages de Dieu , qu'ils ont plus de moyens de bien faire, et qu'ils ne semblent être nés que pour exercer la charité. Elle savoit enfin qu'on a besoin d'intercession et de faveur à la Cour , où les injures sont plus fréquentes que les bienfaits , où Ton méprise ceux que la fortune a abandonnés , où toute l!enyie attaque les puissans, et nulle pitié n'assiste les foibles, et où l'on croit faire grâce à des malheureux , quajul on a'acbève pas de les opprimer.

(1) Fmler. Max. f liv. 4, ê et *,

4i Oraison funèbre

Elle aimoit mieux employer son crédit pont les intérêts des autres, que de le ménager pour les siens propres. La crainte de faire des ingrats, eu le déplaisir d'en avoir trouvé, ne l'ont jamais empêchée de faire du bien. Falloit-il appuyer une, prétention raisonnable, faire connoître un mérité caché, obtenir une grâce douteuse , donner de bonnes impressions d'une fidélité rendue suspecte, faire valoir un service rendu , adoucir une faute pardonnable, donner un avis salutaire, procurer un petit établissement, elle étoit toujours prête à solliciter: semblable à ces fleuves qui, roulant leurs flots avec majesté, arrosent des terres »té* riles et sèches , et recueillant des eaux qui se : perdoient dans les campagnes , vont porter à la mer leur tribut, et celui des ruisseaux dont ils sont grossis. »

Sa manière de faire du bien étoit toujours pltfs i agréable que le bienfait. Elle écoutait, sans se] rebuter, les importuns même, et4es grâces accom-j pagnoient jusqu'à ses refus. Sa sagesse lui faisoit ; choisir les momens favorables-pou r demander; et ; je dis d'elle ce que le £ âge a dit de la femme ; forte, qu'il y a voit une loi de douceur qui conduit j soit sa langue , et un esprit de prudence et dé i discernement qui régloit toutes ses paroles : Os siium aperuit sapientiœ , et lex clementiœ in lin* gua efus (i). Aussi lorsque Dieu l'a retirée de ce monde, où il l'avoit rendue si utile, et où sa mè* moire est en bénédiction ; en un temps où chacun juge de son prochain avec liberté , où Ton fait le recueil des bonnes et des mauvaises qualités de ceux qui meurent , et où chacun retraçant dans son esprit les sujets qu'il a de s'en louer, ou de s'en plaindre, selon ses passions,' fait leur épitaphe à sa mode : que de regrets 1

(i) Prou. c. 3i, aô.

de madame de Montausïer. (i

sincères i que d'éloges non suspects l que de témoignages publics d'estime et de reconnaissance l ceux dont elle a présenté les vœux ou Us plaintes, offrent pour elle de tous cotés les sacriÇces e*e leurs larmes ou de leurs prières. Les famille» qu'elle a assistées, et qui lui dévoient le repos dont elles jouissent , lui souhaitent incessamment le repos éternel devant Dieu. Les villes le plus nombreuses assemblent leurs peuples pour rut rendre pompeusement des devoirs funèbres. Les provinces qu'elle a autrefois édifiées par sa piété, et par les aumônes qu'elle y a répandues , reternissent du bruit de ses louanges. Les Prêtres offrent pour elle le sacrifice de Jésus- Christ sur les autels ; et les pauvres qu'elle a secourus de* mandent à Dieu pour, elle la miséricorde.

| Auriez- vous pensé, Mesdames, vous qui avez i connu les dangers du monde dès votre enfance, | et qui en avez craint la corruption*., qu'on en \ pût faire un si bon «sage, et qu'on put tirer les ! moyens de son salut , de cet éclat et de cette 1 abondance, qui sont si souvent des occasions de malheur et de ruine pour les âmes î Ne cro^ea l pas pourtant que pour consoler , ou pour flatter f votre douleur, je veuille exagérer la vertu de> i celle que vous pleurez, et la justifier,' elle et le monde tout ensemble. À Dieu ne plaise que je cherche des matières d'éloge aux dépens de la vé- I rite, et que par une fausse complaisance je tâche ; d'accordé? l'esprit du siècle et l'esprit de Jésus- [ Christ , contre les règles de l'Evangile I

Je sais que sa vie a été réglée ; maïs peut-elle avoir été assez pure, assez dégagée, assez chré~ : tienne f Dieu Ta délivrée des grands dérègle mens qui sont presque inséparables de la faveur et de ; la fortune; mais a-t^eile évité ces foibjesses attai chdes à la nature , ces désirs séculiers dont i parle S. Paul , ces considérations humaines » ces

44 Oraison funèbre \

intentions demi - bonnes * demi -mauvaises , ces] molles condescendances, cette inutilité de vie., ces affections ttëdes pour son salut \ A-t-elle été exempte de ces défauts * qui sont inévitables dans le monde , où la cupidité domine sur les âmes ty j plus désintéressées, où les esprits les plus fermes,! sont entraînés par l'exemple et par la coutume^ où si l'on ne se perd, auv moins on s'égare son* j vent ; et si Ton ne refuse son cœur à Dieu , au moins on le partage entre lui et les créatures l

Ainsi quelques vertus que nous ayons remarquées , je craindrois encore pour elle. Mais outre, qu'elle a passé ces années dangereuses auprès, «'une Reine aussi illustre par sa pie'té, que par., son rang et par sa naissance, qui est plus souvent aux pieds des autels que sur le trône , et de qui ! Ton peut apprendre des vertus capables de sano j tifier la Cour même ; je considère qu'elle a ra- J xheté ses péchés par les aumônes qu'elle a répaa-^ dues secrètement dans le sein des pauvres , et ; qu'elle lés a expiés par . une longue pénitence f ,; qu'elle a soutenue avec beaucoup de force. C'est la troisième partie de ce discours. ' '

Si l'illustre Duchesse, dont nous avons vu les j prospérités, eût fini ses jours dans les plaisirs et *| dans la joie dn siècle ; si, toute éblouie de l'éclat , de sa fortune, elle fût entrée dans l'horreur et< dans les ténèbres du tombeau; si, sortant du pa->; -lais de? Rois , elle se fût trouvée devant le tribunal .de Dieu , je ne parlerois de sa mort qu'eu 1 tremblant , et je vous exciterois à la 'pleurer i .dussiez-voùs interrompre le cours de cet éloge i funèbre par vos soupirs et par vos larmes. ^

Je sais bien que l'Église , qui connoit le prix efc l'efficacité du sang de Jésus-Christ ne désespère jamais du salut de ceux qui meurent dans la foi» 1 et dans l'usage de ses Sacremçns; que Dieu exerce, { quand \l veut, ses jugemens de miséricorde sur.

de madame de Montcaisier, 4?>

ses élus; qu'il a des grâces vives et pénétrantes, qui . consument en peu de temps toute l'impureté que le commerce des hommes et l'air contagieux du monde laissent dans les cœurs; et qu'il y a de précieux momeus de charité, qui valent des fanées de pénitence. Mais je sais aussi qu'il faut avoir souftert avec J. G. pour régner avec J. C. : qu'il faut se réconcilier avec Dieu par la prière,

Car les larmes , par la retraite, quand on a suivi ,i monde son ennemi» Je sais que la pénitence de ceux qui se laissent surprendre à la mort doit $tre suspecte ; que leur tristesse est souvent un regret de- mourir, plutôt qu'une douleur d'avoir mal vécu; que leur abattement vient de la foiblesse 4e la nature, plutôt que du zèle de la charité ; qt que leurs soupirs sont plutôt des e fret s d'une crainte humaine, que des fruits d'une solide pénitence.

[ Je rends grâces à notre Seigneur Jésus-Christ ,

|de nous avoir délivrés de ces craintes. Je pari*

javec coafiauce d'une mort chrétienne, préparé©

[par des infirmités, sensibles et humiliantes ; par

un retranchement des jplaisirs et des consolations

humaines, par une langueur affligeante , par une

soumission entière à la volonté de Dieu , et par

fine longue patience.

Les sairçts canons ordonnoient autrefois aux

nitens d'être plusieurs années dans un état d'ex-*

iation, avant d'être admis à la participation des

acres Mystères* Ils se sacrifioient eux-mêmes ,

our avoir paît au sacrifice de Jésus-Christ ; il|>

imauroieqt prosternés aux portes des temples

crés,, avant d'oser approcher du sanctuaire: trop

teureux d'entrer dans la joie du Seigneur par les

rmes et par les souffrances, et de tâcher d*a-

aiser sa justice, avant de jouir de ses faveurs.

!ç que la discipline dô l'Eglise a voit établi , la

iroyidénce de Dieu l'a exécuté sur votre vertueuse

. -Oraison funèbre

sœur, Mesdames. 11 a rompu les liens qui Tatta^ choient au monde, pour l'attirer dans la céleste Jérusalem. 11 l'a purifiée par l'exercice de s* patience, afin qu'elle fût digne d'entrer dans sa .gloire. Il l'a humiliée devant les hommes , pour l'^-j lever jusqu'à lui, et par trois ans de/ pénitence^ il l'a disposée à jouir d'une éternelle félicité. * \

Vous représenterai-je ici ses infirmités naissant les, %es toi ces qui diminuent tous les jours , j*1 ne sais quel poids qui l'accable insensiblement v une foiblesse imprévue qui l'arrête au milieu des ses grands emplois ? Vous dirai-je qu'elle recueillit mille fois ce qui lui restoit de force pour s'acquit^ ter de ses devoirs ordinaires ; que son coeur w se ressentit jamais de l'abattement de son corps $ que son zèle la soutint dans les défaillances de la nature; qu'elle sacrifia sa santé, toute foible ef: toute usée qu'elle étoit, à l'honneur d'être auprès d'une grande Reine, et que de tous les maux; qu'elle souffrit, elle ne se plaignit jamais que de l'impuissance où elle étoit de la servir. Laissons; ces circonstances, qui tiennent encore un peu du: monde, et passons de ces vertus civiles aux vertus chrétiennes qu'elle a pratiquées* '

Sa retraite fut le commencement de sa pénitence ; et la violence qu'elle se fit en s'éloignant' •de la Cour, où l'habitude, les* honneurs , les grâces , l'inclination même respectueuse qu'elle a voit pour le Prince, la tenoient si étroitement liée ; cette violence , dis-je , fut le premier sacrifice qu'elle offroit à Dieu. Qu'il est difficile de se réduire à la solitude, lorsqu'on a vécu long-temps <lans la Cour des Rois ! Les yeux accoutumés à voir la figure de ce monde qui passe, par les endroits les plus éclatans, sont toujours prêts à se fermer, lorsqu'ils ne trouvent rien qui flatta leur curiosité ou leur convoitise. X'esprit renipli d'idées magnifiques , qui se plaît à se perdre dans

de madame â<e Montausier. 'fy.

tes vastes pensées , s'ennuie dès qu'il se trouve renferme^ en lui-même, et resserré en un petit nombre d'objets languissans qui ne le frappent que faiblement. L'ame, accoutumée à être émue par de grandes passions qui l'agitent vivement , n'est plus touchée de ces impressions foi blés et légères qu'elle reçoit dans la retraite. De là vient l'attachement qu'on a à cette vie , quoique difficile et tumultueuse. Ceux qui s'en plaignent tous les jours ie plus éloquemment, ne laissent pas enfin de s'y plaire* La patience* y est soutenue par le désir , et le désir par l'espérance. C'est cet enchantement dont parle le Sage (i). Il s'y fait un engagement presque involontaire. On y reconnolt sa servitude , et l'on n'y craint rien tant que la liberté: quelque peine qu'on ait à y être, il est insupportable d'en être éloigné. Il n'appartient qu'à vous , mon Dieu , de briser les chaînes de ces esclaves , de rompre le charme qui les éblouit, et de remplir de vos vérités adorables, des esprits et des cœurs que le monde , que vous avez vaincu, occupe de ses vanités.

Voilà la grâce qu'il a faite à cette illustre morte que nous pleurons. 11 l'a conduite dans la solitude , pour parler à son cœur dans le secret et dans le silence. Elle est sortie de l'Egypte , et par des déserts secs et stériles, elle a passé dans cette terré heureuse, où coule le lait et le miel. Elle a regardé ses dernières années , comme des restes d'une vie qu'elle a voit partagée , et qu'elle ne vouloit plus consacrer qu'à Dieu seul. Cette Imagination autrefois si vive , ne lui représentait plus le monde qu'en éloignement. Cette .mémoire qui avoit été si prompte et si présente, vint toute vide des espèces et des images du siècle : Dieu voulant par un triste, mais heureux abattement*

00 Fascina*» nugacitanj. $<*p. c> 4'

48 Oraison funèbre

qu'elle ne pensât plus qu'à lui , qu'elle ne se souvînt que de lui, qu'elle ne fût sensible que pour lui*

Après cette séparation , accablée sous le poids de ses infirmités , elle s'appliqua à les souffrir chrétiennement ; et cette grandeur d'ame , c|ui •voit éclaté dans toutes les actions de sa vie, parut encore dans sa patience. Quelqu'un dira peut-être qu'elle n'a pas ressenti de ces douleurs aiguës , qui font qu'on regarde la mort comme* une consolation , et la vie comme un supplice ; que sa croix a été plus incommode que pesante; et que cette langueur, qui la consumoit insensiblement, étoit plutôt une privation de plaisirs, 3u'une peine. Il est vrai qu'elle n*a pas souffert e ces cruelles pointes de douleur qui percent le torps , qui déchirent l'ame , et qui épuisent en un moment toute la constance d'un malade. Dans la défiance où elle étoit de ses propres forces , elle avoit souvent demandé à Dieu qu'il l'en délivrât : il sembloit qu'il l'eût exaucée. Mais >i sa miséricorde a adouci la rigueur de sa pénitence, sa justice en a augmenté la durée ; et il n'a pas fallu moins de force à soutenir cette longue épreuve , que s{ elle avoit été plus courte et plus rigoureuse.

En effet, dans les maux violens, la nature se recueille toute entière , le cœur se munit de toute sa constance : on sent beaucoup moins à force de trop sentir; et si l'on soulfre beaucoup, on a toujours la consolation d'espérer qu'on ne souffrira pas long-temps. Mais les maladies de langueur sont d'autant plus rudes , que l'on n'en prévoit pas la fin. 11 faut supporter, et les maux, et les remèdes aussi fâcheux que les maux mêmes. La nature est tous les jours plus accablée; le* forces diminuent à tous momens , et la patience s'afix>ibUt aussi-bien que celui qui souffre» C'çst

de madame de Montausier. 4$

ici que nous pouvons appliquer à notre femme forte , ce que Salomon a dit de la sienne , ac~ cinxit fortitudine lumbos suos (i) : qu'elle a rainasse toutes ses forces pour combattre cette langueur ennemie , qui lui ôtoit incessamment quelque partie d'elle-même , et qui lui portoit tous les jours quelque trait mortel dans le sein.

Une patience de trois ans a-t-elle jamais été plus égale? La douleur a-t-elle jamais tiré de sa bouche ou de son cœur, je ne dis pas une plainte amère , une parole de murmure , mais un seul mouvement d impatience , une parole d'inquiétude ? A-t-elle trouvé sa pénitence trop longue ou trop rigoureuse? A-t-elle cru que sa croix étoit trop dure ou trop affligeante! Ames saintes, devant qui je parle , accoutumées à porter le joug du Seigneur dés vos plus tendres années ; élevées aux pieds des autels, à l'ombre de la croix de Jésus-Christ, consommées dans l'exercice d'une pénitence austère 9 souffrez-vous avec plus dis constance et de foi les peines que Dieu vous envoie? J'atteste vos cœurs et vos consciences , conservez-vous plus religieusement qu'elle, la paix intérieure dans vos solitudes ? Non , non , lorsque la providence de Dieu l'a séparée du monde , elle a quitté les honneurs avec autant de générosité» que vous en avez eu à les fuir. Sortant du, Louvre , elle a pratiqué des vertus que l'on n'apprend y ce semble , que dans les cloîtres ; et après s'être acquittée de tous ses devoirs à la Cour, elle a souffert , comme vous souffrez dans vos cellules 9 sans murmurer et sans se plaindre.

Que dis-je, Mesdames, sans se plaindre? Oublie-je ce que j'ai vu , ce que j*ai ouï ? Ces soupirs sortis du fond de son cœur, cette tristesse peinte. sur son visage , ces paroles mêlées de douleur et

(i) Pw. $u

5# Oraison funèbre

de crainte f Ne craignez rien qui fasse tort à sa jnémoire et à sa vertu. Cette émotion dont je yous parle n'étoit pas une foiblesse d'esprit; c'était un zèle de pénitence. Ce n'étoit pas une marotte» d'attachement à la vie ; c'étoit le regret d'ayUrj eu sujet de s'y attacher. Elle craignoit d'avoir été -trop heureuse, et de se souffrir pas assez; et rappelant dans l'amertume de sçn ame xes années qu'elle avoit passées dans les honneurs et dans la gloire : Je ne me plains pas de mourir , disoit* «elle ; je me plains d'avoir vécu trop heureuse* -ment. Les peines que le Ciel m'envoie , ne sont pas proportionnées aux prospérités que j'en ai reçues ; et, je souffre de ce que je ne souffre pas asseç. Et nous rechercherons après cela, pécheurs et mortels que nous sommes , une joie qui passe , el qui ne laisse que du regret , et nous prendrons pour objet de notre ambition ce? honneurs , qui doivent être un jour des sujets de tris» %M9 et de crainte ! Et nous appellerons bonheur de notre vie, ce qu'il faut quitter, ce qu'il faut Jiaïr, ce qu'il faut expier, à notre mort!

Pardonnez , Mesdames , cet emportement» Ce que je dis pour confondre les personnes du siè» çle , doit servir à vous consoler, et à vous faire i «comprendre que vous êtes heureuses d'avoir renoncé vous-mêmes aux grandeurs et aux prospé* j*ités jnondaines : heureuses encore de ce que votre illustre sœur, après en avoir eu tout l'éclat, en a reconnu toute la misère. Oui, elle a recojinu qu'il y avoit en elle je ne sais quelle malignité qui les rendoit souvent criminelles, el toujours au inoins dangereuses. Elle a cru qu'il falloit employer une partie de sa vie à pleurer celle où le monde avoit eu trop de part. Elle n'a plus ^ pensé qu'à accomplir son temps de pénitence,.; ' et n'a pas même voulu souhaiter d'être moins

de madame de Montausier. 5*

Souffrir la maladie avec patience , être dans l'indifférence de la maladie ou de la santé , ne relter pas ses prospérités passées , ne désirer "même d'être délivrée des langueurs présencette suspension de désirs entre la vie et la mort, et cette volonté soumise à celle de Dieu» ne sont-ce pas des caractères d'une ame chrétienne ? Tristes, mais fidèles témoins de ses derniers senti me os, combien de fois vous a-t-elle dit : Je ne fais point de vœux pour ma santé: j'en fais qui sont plus dignes de Dieu , qui sont plus iiîiportans pour moi : je lui demande qu'il me sauvé f et non pas qu'il me guérisse. Qu'elle étoit éloi-

Snée de la noblesse ordinaire de ceux qui tombent ans des infirmités ! Ils se flattent incessamment de l'espérance de leur guérison : accablés de douleur et d'ennui , ils emploient toute la foret qui leur reste, à faire des vœux pour leur santé» S'ils ne peuvent lever les mains ni les yeux au ciel , ils y adressent leurs soupirs. Une partie d'eux-mêmes est déjà morte , que l'autre désire vivre. Lors même qu'ils souhaitont l'immortalité , ils veudroient arrêter la mort qui les y conduit; et s'approchant du ciel où ils aspirent, ils regardent encore, presque sans y penser, la terre qu'ils quittent : tant le désir de vivre est naturel à tout les hommes ! tant on espère ce qu'on désire 1

Notre généreuse malade s'est regardée comme* une victime destinée au sacrifice; elle a vu venir le coup sans demander grâce. Elle n'a pas souhaité de vivre, quoiqu'elle eût vécu, avec tant d'éclat . et tant de douceur : elle n'a pas souhaité de mourir, quoique sa vie languissante lui fût à charge. Abattue par ses maux, et noa par ses eba- Îrins, elle n'avoit que le désir d'accomplir la voraté du Seigneur , dût - il prolonger ses jours pour prolonger ses peines, dût-il augmenter set étuleurs pour consopimer ja pénitence^

$2 Oraison funèbre

La providence de Dieu a permis , Mesdames , que vous l'ayez vu en cet état* Ceux qui admiroient sa fermeté , perdirent la leur ; ceux qui la plaignoient , paroissoient presque les seul* à plaindre. La piété fut plus cruelle que la douleur ; et ceux qui voyoient le mal, étoient plus tristes el plus changés que celle même qui le souffroit. Je recueillerais ici volontiers tous les sentimens tendres et généreux de son illustre époux. Je vous renouvellerons, le souvenir de cette affliction si chrétienne,, de ces prières si touchantes , de ces exhortation* si vives et si pieuses , de cette trîsrtesse si sage et si forte tout ensemble , et de cette charité sensible , qui , selon les termes de l'épouse des, Cantiques , fait sur nous les mêmes impressions que la mort (i). Mais, fautril vous attendrir par la douleur de ceux qui vivent, vous qui êtes ^éjà si touchées 4a la perte, que vous ave? faite?

joignons encore un. peu, si nous pouvons > ees idées funestes de mort : cessons de penser % notre héroïne, pour admirer la tendresse et ia piété de son illustre fille. Nous l'avons vue deux ans entiers dans toutes les fonctions de la charité, Tantôt elle employoit so$ pieuses mains au soulagemeut de la malade , tantôt elle les levoït au ciel pour demander à Dieu sa santé. Attachée stupres de son lit , pu elle sacrifioit toute sa joie a

Srostemée aux pieds des autels, où elle oflfroit à lieu toutes ses peines , elle se partageoit entre/ ses soin? et ces prières, , en, un âge où les devoirs domestiques passent pour contrainte , et où \i' semble que l'on ne doive vivre que pour soi» en un siècle où la discipline des moeurs est relâchée , où les liens du sang et de la nature ne secw reiit presque plus les coeurs , et où il ne reste); #e l'ancienne piété , qu'autant qu'il en faut pour

fy) Partis est m mars <#fec#*« €%eV, «• t.

de madame de Montausier. SI

la bienséance. Que Dieu et la nature lui rendent ce qu'elle a fait pour l*un et pour l'autre, et lut donnent des enfans qui soutiennent la gloire dé leur naissance, et pour dire encore plus, qui lut ressemblent , et qui aient pour elle ces senti* mens tendres et respectueux qu'elle a conserves pour son incomparable mère jusqu'à sa mort.

Mais , hélas ! je prononce sans y penser cette funeste parole ; et quelque digression que je cher* che , je reviens, malgré, moi , à ce cruel sujet de mon discours. Retenons nos larmes^: ce seroit faire tort à la mémoire de cette femme forte , que de montrer de la foi blés se. Parlons de sa mort, s'il se peut, aussi constamment qu'elle est morte»

Qui est celui qui ne frémisse au seul mot de la mort ? Qui ne soit saisi d'horreur et de crainte à la vue de la mort d'autrui , et à la simple pensée de la sienne propre ? Soit par une prévention d'esprit , qui nous fait regarder la fin de notre vie , comme le plus grand de tous nos malheurs ; soif par une providence de Dieu , oui ▼eut que l'homme ressente l'amertume des maladies et de 4a mort , depuis qu'il a perdu , par son péché , le plaisir d'être sain et d'être immortel; soit enfin par un juste , mais terrible jugement de Dieu qui laisse quelquefois dans îes frayeurs de la mort , ceux qui ont passé leur vie dans les plaisirs et dans la mollesse , et qui abandonne, à leur crainte et à leur douleur, ceux qui se sent abandonnés à leurs désirs et à leurs passions déréglées. Alors on s'effraie à la vue d'un confesseur , comme s'il ne venoit que pour prononcer des arrêts de mort. On éloigne les derniers sacremens, comme si c'étaient des mystères de mauvaise augure. On rejette les vœux et les prières que l'Eglise a institués pour les mourans , comme si c'étoient des vœux meurtriers et dès prières Jjemicide*. La croix de Jésus-Christ, qui doit êtgfe

Ï4* * Oraison funèbre

un sujet de confiance , devient à ces esprits lâches un objet de terreur, et pour toute disposition à la mort, ifs n'ont que l'appréhension ou la peine de mourir. Quels funestes égards I quels mena-

Ijemens criminels n'a-t-on pas pour eux ! Bien oin de leur faire voir leur perte infaillible , à peine les avertit- on de leur danger; et lors même qu'ils sont mourans 9 on n'ose presque leur dire éîu'ils sont mortels. Cruelle pitié, qui les perd, <Je peur de les effrayer ! crainte funeste , qui les rend insensibles à leur salut!

La mort de notre illustre Duchesse n'a pas été de ces morts imprévues ou dissimulées. Elle Ta prévue plusieurs fois dans son plus terrible appapareil, sans être -émue; elle l'a sentie sur ellemême , sans s'étonner. Cette langueur, ces abattemens , ces diminutions, que Tertullîen appelle des portions de la mort, ne la lui faisoientits pas éprouver par avance ? Ces rechutes, ces agonies' fréquentes ne lui servoient-elles pas comme d'apprentissage à bien mourir ? La main de Dieu, qui donne la vie et la mort, qui conduit sur le bord du tombeau et qui en retire , sembloit l'immoler et la faire revivre plusieurs fois, pour la disposera son dernier sacrifice. La désolation de ses domestiques, les entretiens et les avis pieux et sincères de son directeur, le corps et le sang de Jésus-Christ, reçu plusieurs fois comme viatique, la sainte onction des mourans , appliquée deux fois en moins d'une an- . née, n'étoient-ce pas des avertissemens qu'il falloit Se préparer à la mort t Ces derniers remèdes , que TEgfise emploie pour le salut des fidèles , ne faisoient-ils pas voir l'extrémité de sa maladie! . Le courage qu'elle témoignoit en souffrant, faisoit qu'on lui parlait hardiment de ses souffrances* Ceux-là marnes qui prenaient le plus ^e part à sa vie, osoient lui annoncer sa mort. Cependant vîtesvous changer son visage? Ses yeux furent-ils jamais

de madame de Montautièf. $$

moins sereins \ Perdit-elle quelque chose dé su tranquillité ordinaire X Sa roix fut-elle moins ferme) jusqu'à la fin ? Il est vrai qu'elle n'en eut que pouf Dieu dans ses derniers jours. L'interroge oit- on sur ses maux ? Lui faisoit-on des questions plus nécessaires pour son soulagement que pour son salât t elle étoit muette, elle étoit insensible. Lui partait* on des dispositions à la mort? elle recueilloit dans son sein tout ce qui lui reetoit de force et de sen* timent, pour rendre raison des mouvemens de sou ame ; et ne prenant plus aucune part au monde , elle ne partait qu'à ceux à qui elle devoit répondra de sa résignation et de sa foi*

Je n'aurais plus qu'à reprendre les paroles dé mon texte , et à finir par où j'ai commencé. Car, que me reste-t-il à vous dire, Mesdames ? Vous représenterais- je des exemples ? Votre profession vous engage assez à une vie pénitente. Vous mar-

3uerois-je la fragilité des grandeurs et des plaisirs u siècle ? Je vous ai déjà dit que vous y avez renoncé. Vous exhorterois-je à modérer votre douleur? Vous n'êtes pas de ces âmes païennes, qui , n'ayant point d'espérance solide , n'ont point aussi de Véritable consolation. Je chercherais peut-être) dans les raisonnemens des philosophes et dans la persuasion de la sagesse humaine , ce qu'il faut trouver dans les pures sources de la vérité. H faut que Jésus-Christ vous parle lui-même, comme H partait autrefois à deux sœurs, illustres par leur piété, par leur retraite, par les fonctions de la charité qu'elles avoient exercée , et par une affliction pareille à la vôtre. Il vous dira : cette sœur que vous pleurez n'est pas morte (i). Tous ceux qui croient et qui vivent en moi, ne mourront jamais. Vous l'avez, ce semble , perdue ; au moins vous l'avez pleurée. Cependant elle est vivante en ttioif

(l) Joan.y cap, u.

$6 Orahen funèbre

qui suis la résurrection et la vie. Ne le croyez- veos pas ainsi ? Si je pénètre dans vos sentimens , si ^entends bien la voix de votre cœur , il me semble que chacune de vous, animée d'une foi vive et d'une espérance sincère , pense ce que pensoient ces filles affligées et soumises , et qu'elle répond ce qu'une d'elles répondit : je le crois , Seigneur , je le crois. Pour vous , chrétiens, qui tenez encore au monde par vos passions,, par vos désirs , par vos espérances, rentrez en vous-mêmes; reconnaissez les illusions et les tromperies du monde : que cette mort qui vous a touchés , vous serve de disposition à la vôtre. Plût à Dieu que cette illustre morte pût encore vous exhorter elle-même ! Elle vous diroit : ne pleurez pas sur moi*! Dieu m'a retirée par sa, grâce des misères d'une vie mortelle : pleurez sur vous qui vivez encore dans un siècle où l'on voit , . où l'on souffre et où l'on fait tous les jours beaucoup de mal : apprenez en moi la fragilité des grandeurs humaines. Qu'on vous couronne de fleurs* qu'on vous compose des guirlandes ; ces fleurs ne seront bonnes qu'à sécher sur votre tombeau : que votre nom soit écrit dans tous les ouvrages que la vanité de l'esprit veut rendre immortels; que je vous plains, s'il n'est pas écrit dans le livre de vie! Que les Rois de la terre vous honorent , il vous importe seulement que Dieu vous reçoive dans ses tabernacles éternels. Que toutes les langues dei hommes vous louent : malheur à vous, si vous né louez Dieu dans le ciel avec ses Anges ! Ne perdez pas ces momens de vie, qui peuvent vous valoir une éternité bienheureuse. Trois ans de langueur ^ trois ans de pénitence ne sont pas donnés à tout le inonde. Profitons de ces instructions ; bénissons Dieu avec elle, et tâchons de nous rendre dignes des grft*. ces qu'il lui a faites , de la gloire qu'il lui a douné*

de madame dAiguilfon* §y

ORAISON FUNEBRE

Page 1