‹ Recueil des oraisons funeb̀resChapitre 22 sur 23 · CHANCELIER DE FRANCE · texte numérisé non relu

CHANCELIER DE FRANCE

ftaside sapientiara u acquire prodentiam ; arripe Olam 9 et exalUbit te: glonficabcrw ab et, c&bl eam fberi* amplexatoi.

Possédez la sagesse t et acquérez la prudence t si vous la clierchez avec ardeur , elle voue élèvera , et vous remplis* ie gloire, quand vous V aurez embrassée* PfOT. &

MESSEIGlfEORS, (*)

Jiw louant l'homme incomparable dont cette illustre assemblée célèbre les funérailles, et honore les vertus , je louerai la sagesse même : et la sagesse que je dois louer dans ce discours f n'est pas celle qui élève les hommes et qui agrandit les maisons 9 ni celle qui gouverne les empires , qui règle la paix et la guerre , et enfin qui dicte les lois et qui dispense les grâces. Car encore que ce grand ministre, choisi par la divine providence pour présider aux conseils du plus sage de* tous les

(+) A Meumgp&mU* JEvéquca , gai (fteieat prêtas

ie M. le Chancelier te TelUen i3j ïlois , ait été le digne instrument des desseins les «nieux concertés que l'Europe ait jamais vus; encore que la sagesse, après l'avoir gouverné (tes son enfance, l'ait porté aux plus grands honneurs et au comble des félicités humaines > sa fin nous si fait paroltre que ce n'étoit pas peur ces avantages qu'il en écoutoit les conseils. Ce que nous lai avons vu quitter sans peine, n'étoit pas l'objet de son amour. Il a connu ia sagesse que le monde ne eonnoit pas: cette sagesse qui vient d'en haut, < qui descend du père des lumières (i) , et qui fait marcher les hommes dans les sentiers de la justice. C'est «lie dont la prévoyance s'étend aux siècles futurs , et enferme dans ses desseins l'éternité toute entière. Touché de ses immortels et invisibles attraits, il l'a recherchée avec ardeur, selon le précepte du Sage. La sagesse vous élèvera , dit Salomon, et vous donnera de la gloire ^ quand. vous l aurez embrassée. Mais ee sera une gloire que le sens humain ne peut comprendre. Comme ce sage et puissant ^ministre aspiroit à cette gloire , il l'a préférée à celle dont il se vovoil environné sur la terre. C'est pourquoi sa modération l'a toujours mis au-dessus de sa fortune. Incapable d'être ébloui des grandeurs humaines , comme il paroît sans ostentation , il y est vu rails envie: et nous remarquons dans sa conduite ces trois caractères de la véritable sagesse : qu'élevé* sans empressement aux premiers honneurs , il y a vécu aussi modeste que grand; que dans ses împortans emplois, soit qu'il nous paroisse, comme chancelier, chargé de la principale administration de la justice , ou que nous le considérions dans les autres occupations d'un long ministère, supérieur à ses intérêts, il n'a regardé que le bjeft public; et qu'enfin dans une heureuse vieillesse,

(4) Jàci 3. ÏQ,

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|>rét A rendre avtc ta grande ame le sacré dépôt de l'autorité si bien confiée à ses soins, il a va disparaître toute ta grandeur avec sa vie i sans qu'il lui en ait coûté un seul soupir : tant il avait mis en liée haut «t innaccessibie è la mort aoa cœur et wt% espérances, de sorte qu'il nous par oit, selon la promesse du Sege , dans une gloire immortelle % pour s'être soumis aux lois de la venta* bie sagesse, et pour avoir fait céder à la -modestie l'éclat ambitieux dss grandeurs humaines, l'intérêt particulier a l'amour du bien public, et la vie* même au désir des biens éternels. C'est la gloire qu'a remportée très»haut et puissant Seigneur, Messire Michel le Tellier, Chevalier T Chancelier de France.

, Le grand Cardinal de Richelieu achevôit sea glorieux ministère, et finissoit tout ensemble une vie pleine de merveilles. Sous sa ferme et pré* voyante conduite^ la puissance d'Autriche cessoit d'être redoutée , *t la France , sertie enfin des guerres civiles , cômmençoit à donner- le branle aux affaires de l'Europe. On aycit une attention particulière à celles d'Italie ; et sans parler des autres raisons, Louis X11I, de glorieuse et triomphante mémoire , devoît sa protection à la duchesse de Savoie sa sœur et à seê enfane. Juleè Mazarin , dont le nom devoit être si grand dans notre Histoire , employé par la Cour de Rome en diverses négociations , s'étoit donné à la France $ et propre par son génie et par ses correspondances à Ménager les esprits de sa nation^ il avoit fait prendre un cours si heureux aux conseils du cardinal de Richelieu, que ce ministre s>> crut obligé de l'élever à la pourpre. Par là il sembla montrer son successeur a la France; et le cardinal Mazarin s'avançoit secrètement i la première* place. En ce temps » Michel le Tellier, encore maître des requêtes, et oit intendant lie justice en

de M. te Chancelier^ Tellier. iU«j Piémont. Mazarin, qws«) négociations attiroit souvent à Turin , fut ravi d'y trouver un homme d'une si grande capacité, et d'une conduite si. sûre dans les affaires : car les ordres de la Cour •bligeoient l'ambassadeur à concerter toutes cho-> ses avec l'intendant , à qui la divine providence faisoit faire ce léger apprentissage aes affaires d'Etat. U ne falloit qu'en ouvrir l'entrée à un génie si perçant, pour l'introduire bien avant dans les secrets de la politique. Mais son esprit modéré ne se perdoît pas dans ces vastes pensées % et renfermé à l'exemple de ses pères dans les modestes emplois de la robe , il ne jetoit pas seulement les .yeux sur les engagëmens éciatans , niais périlleux de la Cour- Ce n'est pas qu'il lie parut toujours supérieur à ses emplois. Dès sa première jeunesse tout cédait aux lumières de son esprit , aussi pénétrant et aussi net qu'il étoit grave et sérieux. Poussé par se$ amis , il avoi| passé du grand conseil , sage compagnie où sa réputation vit encore, à l'importante charge de Procureur du Roi. Cette grande ville se souviens de l'avoir vu-, quoique jeune, avec toutes les qualités d'un grand magistrat, opposé non-seulement aux brigues et aux partialités qui corrompent l'intégrité de la justice, et aux préventions qei en obscurcissent les lumières, mais encore aux voies irrégulières et extraordinaires où elle perd avec sa constance la véritable autorité de ses jugemens» On y vit enfin tout l'esprit et les maximes d'un juge qui, attaché à la règle, ne porte pas dans le tribunal ses propres pensées , ni des adoucis* semens , ou des rigueurs arbitraires , et qui veut que les lois gouvernent , et non pas les hommes. Telle est l'idée qu'il aVoit de la magistrature. Il apporta ce même esprit dans le conseil, où l'autorité du Prince, qu'on y exerce avec un pouvoir plus absolu ^ semble ouvrir un champ plus libre à

l€o Oraison funèbre

t 1* justice ; et toujours semblable à lui-même , il j suivît dès-lors la même règle. qu'il y a établie uepais, quand il en a été le cnef.

Et certainement , Messieurs , je puis dire avec Confiance, que l'amour <Je la justice étoit comme né avec ce grave magistrat, et qu'il croissoit avec lui dès son enfance. C'est aussi de cette heureuse naissance que sa modestie se fit un rempart trontre les louanges qu'on donnoit à son intégrité ; et l'ameur qu'il avoit pour la justice ne lui parut pas mériter le nom de vertu, parce qu'il le portoit 9 disoit-il 5 en quelque manière dans le sang. Mais Dieu qui l'avait prédestiné à être un exemple de justice dans un si beau règne, et dans la première charge d'un si grand royaume, lui avoit fait regarder le devoir de juge où il étoit appelé, comme le moyen particulier qu'il lui donnoit pour accomplir l'œuvre de son salut. C'étoit la sainte pensée qu'il avoit toujours dans le cœur; c'étoit la belle parole qu'il avoit toujours à la bouche; et par là il faisoit assez connoître combien il avoit pris le goût véritable de la piété chrétienne. Sain* Paul en a mis l'exercice , non pas dans ces pra» tiques particulières que chacun se fait à son gré , plus attaché à ces lois qu'à celles de Dieu, mais \ se sacrifier dans son état, et chacun dans Bes emplois de sa vocation: Vnusauisaue in qua wiocatione vocaius est (i)> Mais si , selon la doctrine de ce grand Apôtre, on trouve la sainteté dans les emplois les plus bas , et qu'un esclave s'élève à la perfection dans le service d'un maître mortel, pourvu qu'il y sache regarder l'ordre de Dieu : à quelle perfection l'ame chrétienne ne peutelle pas aspirer dans l'auguste et saint ministère de la justice, puisque, selon l'Ecriture, Ion y exerce le jugement, nom «fe* nWmet, mais du

<*) I. Cor, 7. 20.

de Af. le Chancelier le Tellier. xGi ^Seigneur même (i) : Ouvrez les yeux. Chrétiens , contemplez, ces augustes tribunaux où la justice rend ses oracles : vous y verrez , avec David t les Dieux de la terre , qui meurent , à la vérité , comme des hommes (2), mais qui cependant doivent juger comme des Dieux, sans crainte, sans passion, sans intérêt; Je Dieu des Dieux à leur tète, Comme le chante ce grand Roi d'un ton si sublime dans ce divin psaume : Dieu assiste , dit il, à Rassemblée des Dieux , et au milieu il juge les Dieux. O juges! quelle majesté de vos séances! Quel président de vos assemblées! Mais aussi quel censeur de vos jugemehs ! Sous ses jeux redoutables, notre sage magistrat écoutoit égatement le riche et le pauvre;* d'autant plus pur et d'autant plus ferme dans l'administration de la justice, que sans porteuses regards sur les hautes places dont tout le monde le jugeoit digne, il mettoit son élévation comme son étude , 'a se rendre parfait dans son état. Non, non, ne le croyez pas , -crue la justice habite jamais dans les &m*s où l'ambition domine. Toute ame inquiète et ambitieuse est incapable de règle. L'ambition a fait trouver ces dangereux expédions, où, semblable a un sépulcre blanchi, un juge artificieux ne garde que les apparences de la justice. Ne

rarlons pas des corruptions qu'on a honte d'avoir ee reprocher. Parlons de la lâcheté ou de la licence d'une justice arbitraire f qui sans règle et eans maxime , se tourne au gré de l'ami puissant. Parlons de la complaisance, qui ne veut jamais ni trouver le fil , ni arrêter le progrès d'une procédure malicieuse. Que dirai-je du dangereux artifice qui fait prononcer à la justice, comme au* trefois aux démons , des oracles ambigus et captieux t Que dirai-je des difficultés qu'on suscite

<0 II. Parai. 9. !5. (a> P«, II,

Hîa Craison funèbre

dans l'exécution» lorsqu'on n'a pu refuser la justice à un droit trop clair? f*a loi est déchirée, comme disoit le Prophète^ et le jugement n'arrive jamais à sa perfection : Non pervenit usque adfinem fudieium (t). Lorsque le juge veut s'agrandir, et qu'il change en une souplesse de cœur le rigide et inexorable ministère de la justice, il fait naufrage contre ces écueils. On ne voit dans ses jugemens qu'une justice imparfaite , sembla* ble, je ne crains pas de le dire, à la justice de Pilate: justice qui fait semblant d'être vigoureuse a cause qu'elle résiste aux tentations médiocres, et peut être aux clameurs d'un peuple irrité, mais qui tombe et disparoit tout à*coup, lorsqu'on allègue sans ordre* et même mal-à-propos , le nom de César. Que dis- je? le nom de César. Ces âmes

E restituées à ^'ambition ne se mettent pas à si aut prix : tout ce qui parle , tout ce qui approche , ou les gagne ou les intimide, et la justice se retire d'avec elles; Que si aile. s'est construit un sanctuaire éternel et incorruptible dans le cœur du sage Michel le Tellier, c'est que, libre des empressement de l'ambition, il se voit élevé aux plus grandes places , non par ses propres efforts, mais par la douce impulsion d'un vent favorable: eu plutôt, comme l'événement l'a justifié , par un choix particulier 4e U divine providence. Le cardinal de Richelieu étoit mort , peu regretté de son maître, qui craignoit de lui devoir trop. Le gouvernement passé fut odieux : ainsi de tous les ministres, le cardinal Mazarin, plus nécessaire et plus important , fut le seul dont le crédit se soutint; et le secrétaire d'Etat chargé des ordres de la guerre, ou rebuté d'un traitement qui ne répendoit pas à son attente, ou déçu par la douceur apparente du repos qu'uVcrut trouver dans • •

de M. le Chancelier le Telller. 16S U solitude-, ou flatté d'uni secrète espérance de •e voir plus avantageusement rappelé par 1* nécessité de ses services , ou agité de cet je ne $at* quelles inquiétudes dont les hommes ne savent pas se rendre raison à eux-mêmes , se résolut tout* à-coup de .quitter cette grande charge. Le temps étoit arrivé que notre sage ministre devoit être montré à son Prince et à sa patrie. Son mérite le fît chercher à Turin «ans qu'il y pensât. La cardinal Mazarin , plus heureux , comme vous verrez, de l'avoir trouvé qu'il ne le conçut alors, rappela au Roi sas agréables services ; et le rapide moment d'une conjoncture imprévue, loin de donner 4ieu aux sollicitations, n'en laissa pas même aux désirs, Louis XUI rendit au ciel son ame juste et pieuse; et H parut que notre ministre étoit réservé au Roi son fils. Tel étoit l'ordre de ia Providence, et je vois ici quelque chose de ce qu'on lit dans Isaïe, La sentence partit d'en haut, et il fut dit à Sobna , chargé d'un ministère priiw cipal : Je fêterai de ton poste , et je te déposerai de toi\ ministère : Expellam te de statione tua , et de ministerie tuo deponarn te* '• En ce temps j'appellerai mon serviteur Eliakim, et je le revêtirai de ta puissance* .Mais un plus grand honneur Jui est destiné : le temps viendra que par l'administration de la justice, il sera le père des habitmns de Jérusalem et de la maison de. Juda : Erit pater habitantibus Jérusalem* La clef de la maison de David , c'est-à-dire , de la maison régnante , sera attachée à ses épaules s il ouvrira , et personne ne pourra fermer : il fermera , et personne ne pourra ouvrir : il aura la souveraine dispensaiion de* la justice et des grâces.

Parmi ces glorieux emplois, notre ministre a fait voir à toute la France que sa modération , durant quarante ans, étoit le fruit d'une sage***

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consommée. Dans les fortunes médiocres , foflibition encore tremblante se lient si cachée, qtfà peine se connolt-elle elle-même. Lorsqu'on se voit tout d'un coup élevé aux places les plus importantes, et que je ne sais quoi nous dit dans le cœur, qu'on mérite d'autant plus de si grandi honneurs , qu'ils sont venus à nous comme d'eux-mêmes , on ne se possède plus ; et si vous me permettez de vous dire une pensée de Saint Chrysostome, c'est aux hommes vulgaires un trop grand effort, que celui de se refuser & cette éclatante beauté qui se donne à eux. Mais notre sage ministre ne s'j laissa pas emporter. Quel autre parut d'abord plus capable des grandes affaires \ Qui connoissoit mieux les hommes et les temps l Qui prévoyok de plus loin, et qui donnoit des moyens plus sûrs pour éviter les inconvéniens dont les grandes entreprises sont environnées ? Mais dans une si haut* capacité et dans une si belle réputation, qui jamais a remarqué on sur son visage un air dédaigneux, ou la moindre vanité dans ses paroles f Toujours libre dans sa conversation , toujours grave dans les affaires, et toujours aussi modéré que fort et insinuant dans $e$ discours, il prenoh sur les esprits un ascendant que la seule raison lui donnoit» On voyoit, et dans sa maison et dans sa conduite, avec des mœurs sans reproche, tout également éloigné des extrémités, tout enfin mesuré par la sagesse. S'il sut soutenir le poids des affaires , il sut aussi les quitter et reprendre son premier repos. Poussé par lu cabale, Chaville le vit tranquille durant plusieurs mois eu milieu de l'agitation de toute la France. La Cour le rappelle en vain : il persiste dans sa paisible retraite , tant que l'état des affaires le put souffrir , encore qu'il n'ignorât pas ce qu'on machinoit contre lui durant son absence; et il ne parut pas moins grand en demeurant sans action 9

âe M. le Chancelier te Tellier. l65

eju'il l'avoit paru en se soutenant au milieu dea mouvemens les plus hasardeux. Mais dans le plue grand calme de l'Etat, aussitôt qu'il lui fut permis de se reposer des occupations de sa charge) sur un fils qu'il n'eût jatnais donné au Roi, s'il ne l'eût senti capable de le bien servir; après qu'il eut reconnu que le nouveau secrétaire d'Etat aavoit avec une ferme et continuelle action suivre les desseins , et exécuter les ordres d'un maître) si entendu dans Part de la guerre: ni la hauteur des entreprises ne surpassoit sa capacité, ni les soins infinis de l'exécution n'étoient au-dessus de sa vigilance; tout étoit prêt au* lieux destinés, l'ennemi également menacé dans toutes ses places $ les troupes aussi vigoureuses que disciplinées n'atlendoient que les derniers ordres du çrand capitaine , et l'ardeur que ses veux inspirent; tout tombe sous ses coups, et if se voit l'arbitre du inonde ; alors le zélé ministre, dans une entière vigueur d'esprit et de corps, crut qu'il pou voit se permettre une vie plus douce. L'épreuve en est hasardeuse pour un homme d'Etat, et la retraite presque toujours a trompé ceux qu'elle flattoit de l'espérance du repos.. Celui-ci fut d'un caractère plus ferme. Les conseils où H assistoit lui "laissoient prescrue tout son temps, et après cette grande foule d'hommes et d'affaires oui l'environ* noient, il s'étoit lui-même réduit à une espèce d'oisiveté et de solitude ; mais il la sut soutenir. Les heures qu'il avoit libres furent remplies de bonnes lectures , et ce qui passe toutes les lectures, de sérieuses réflexions sur les erreurs de la Vie humaine, et sur les vains travaux des politiques, dont il avoit tant d'expérience. L'éternité se présentoit à ses yeux, comme le digne objet du cœur de l'homme. Parmi ces sages pensées t et renfermé dans un doux commerce avec se9 amis, aussi modestes que lui, car il sa voit hf

"i66 * Oraîton funèbre *

choisir de ce caractère, et il leur apprenoit à Je conserver dans les emplois les plus import ans et de la plus haute confiance, il goûtoit un véritable repos dans la maison de ses pères qu'il avbit accommodée peu à peu à sa fortune présente , sans lui faire perdre les traces de l'ancienne simplicité, jouissant en sujet fidèle des prospérités de l'Etat et de la gloire de son maître. La charge 4e Chancelier vaqua, et toute la France la destinoità um ministre si zélé pour la justice. Mais, comme dit le Sage, autant que le ciel s'élève et aue la terre s'incline au-dessous de lui , autant Je coeur des Rois est impénétrable (i). Enfin le moment du Prince, n'étoit pas encore arrivé; et le tranquille ministre qui connoissoit les dangereuses jalousies des Cour>, ej les sages tempéraroens des conseils- de* Bois , sut encore lever les jeux vers la xlivine Providence , dont les décrets éternel» règlent tous les mouvemens. Lorsqu'après de longues années il se vit élevé à cette grand» charge ; encore qu'elle reçût un npuvel éclat en sa personne ou elle étoit jointe à la confiance du Prince ; sans s'en laisser éblouir , le modeste Ministre disoit seulement que le Roi , pour couron*- , (&r plutôt la longueur que l'utilité de ses servi* ces, vouloijt donner un titre à son tombeau, et lin ornement à sa famille. Tout le reste de sa conduite répondit à de si beaux commenceniens. Notre siècle, qui n'avoit pojnt vu de Chancelier si

-Autorisé , vit en celui-ci autant de rnodération et de douceur * que de dignité et de force, .pendant qu'il ne cessoit de se regarder , comme devant bientôt rendre compte à Dieu d'une si grande

: administration. Ses fréquentes maladies le mirent couvent aux prises avec la mort: exercé par tant

*jje combats, il en sortait toujours plus fort et

de M. le Chancelier le Tellier. .xGj

Î>!us résigné à la volonté divine. La pensée de a mort ne rendit pas sa vieillesse moi n*> tranquille ni moins agréable! Dans la même vivacité, on lui vit faire seulement de plus graves réflexions sur la caducité de son âge, et sur le désordre extrême que causeront dans l'état une Si grande autorité dans des mains trop foihlës. Ce qu'il avoit vu arriver à tant de sages vieillards qui sembloient n'être plus rien que leur ombre propre V le rendoit continuellement attentif à lui- . même. Souvent il se disoit en son cœur , que la plus malheureux effet de cette foiblesse de l'âge, étoit de se cacher à ses propres yeux ; de sorte que tout-à-coup on se trouve plongé dans l'abîme , sans avoir pu remarquer le fatal moment d'un insensible déclin: il conjuroit ses eufans par toute la tendresse qu'il avoit pour eux , et par toute leur reconnoissance , qui faisoit sa consola* . tion dans ce court reste de vie, de l'avertir de bonne heure , quand ils verraient sa mémoire vaciller, ou son jugement s'affaiblir, afin que pâ*r un reste de force, il pût garantir le . public % et sa propre conscience, des maux dont le ménsU çoit l'infirmité de son âge. Et lors même qu'il sentoit son esprit entier, il prononçoit la même sentence, si ^1e corps abattu n'y fépojldoit pas: car c'étoît la résolution qu'il avoit prise dans sa dernière maladie; et plutôt que de voir languir lés affaires avec lui, si ses forces ne luireveuoient; il se condamnoit , en rendant les sceaux , à rentrer dans la vie privée, dont aussi jamais il n'avoit "perdu le goût; au hasard de s'ensevelir tout vivant, et de vivre peut-être assez pour se voir long-temps. traversé par la dignité qu'il auroit quittée: tant U étoit au-dessus de sa propre élévation , et die toutes lés grandeurs humaines.

Mais ce qui rend sa modération plus digne de nos louanges, c'est la force de son génie né pour

'ïKT fftaison funèbre

. l'action , et la vigueur qui , durant cinq ans , tuf lit dévouer sa tête aux fureurs civiles. Si aujourd'hui je me vois contraint de retracer l'image de ïios malheurs, je n'en ferai point d'excuse à mou auditoire , où de quelque cô/é que je me tourne, tout ce qui frappe mes jeux, me montre une fidélité irréprochable , ou peut-être une courte erreur réparée par des longs services. Dans ces fatales conjpnctures , il falloit à un ministre étranger, un homme d'un ferme génie, et d'une égale sûreté, qui, nourri dans les compagnies , connujt les ordres du royaume et l'esprit de la nation. Pendant que la- magnanime et intrépide Régente étoit obligée à montrer le Roi enfant aux provinces, pour dissiper les trouble? qu'on y excitoit 4e toutes parts , Paris et le cœur du rojaume dejnandoient on homme capable ide profiter des momens, sans attendre de nouveaux ordres , et sans troubler le concert de l'état. Mais le Ministre luimême, souvent éloigné de la Cour, au milieu de tant de conseil? , que l'obscurité ides affaires , l'ittf certitude $e$ évèriemens , et les différons intérêt! jaisolent hasarder , n'avoit-ô pas besoin d'un honu» me que la Régente pût croire? Enfin il falloit un

.. homme qui , pour ne pas irriter la haine publi-

Iue déclarée contre le Ministre , suit se conserver a la créance dans tous les partis, et ménageries gestes de l'autorité, Cet homme si nécessaire au jeûne Roi , à la Régenje , à l'Etat , au Ministre, aux cabales même , pour ne les précipiter pas aux dernières extrémités par le désespoir .... Vous me

Erévenep, Messieurs, c'est celui dont nous par- »ns. C'est donc ici qu'il parut comme un génje principal, ^Jors nous le vîmes s'oublier lui-même; fit comme un sage pilote , sans s'étonner ni des vagues, ni des orages', ni de son propre péril, aller droit comme au terme unique d'une si pé*> pieuse payi^ajion, à la çonservatfoa du cpjnfr

de M. le Chancelier le Tellier. 169 de l'Etat, et au rétablissement de l'autorité royale» Pendant que la Cour f éduisoït Bordeaux , et qu# Gaston, laissé à Paris pour le maintenir daus le devoir , étoit environné de mauvais conseils , La Tellier fut le Chusaï quLles^ confondit , et qui assura là victoire à l'oint du Seigneur (1). Fallut-

férée l Le Tellier en fit d'abord accepter les offres : «otre plénipotentiaire partit; et l'Archiduc, forcé d'avouer qu'il n'a voit pas de pouvoir , fit connoître lui-même au peuple ému , si toutefois un peuple ému conaoh quelque chose , qu'on fla faisoit qu'abuser de sa crédulité. Mais s'il y eut jamais une conjoncture où il fallut montrer de la prévoyance et un courage intrépide , ce fut lorsqu'il s'agit d'assurer la garde des trois illustres captifs. Quelle cause les fit arrêter, si ce fut ou des soupçons , ou des vérités , ou de vaines terreurs, ou de vrais périls, et dans un pas si glissant des précautions nécessaires : (jui le pourra dire à la postérité. I Quoi qu'il en soit, l'oncle du Roi est persuadé; on croit pouvoir s'assurer des autres Princes , et on en fait des coupables , en les traitant comme tels. Mais où garder des lions toujours prêts à rompre leurs chaînes, pendant que chacun s'efforce de les avoir en sa main , pour les retenir ou les lâcher au gré de son ambition ou de ses vengeances î Gaston , que la Coup avoit attiré dans ses sentimens , étoit-il inaccessible aux factieux ? Ne vois je pas au contraire autour de lui des âmes hautaines, qui , pour faire» servir les Princes à leurs intérêts cachés, ne cessoient de lui inspirer qu'il devoit s'en rendre le maître ? De quelle importance , de quel éclat» do

(1) IL Reg. 17. Proy. ao. 5.

ïya Oraison funèbrt

impatiences, jusqu'à se rendre suspect; et sens craindre ni ses envieux , ni les défiances d'un ministre également soupçonneux et ennuyé de son " état , il alloit d'un pas intrépide où la raison d'état le déterminoit* 11 fut suivre ce qu'il conseilloit. Quand l'éloignement de ce grand Ministre eut attiré celui de ses confidens, supérieur par cet endroit au Ministre même dont il admiroit d'ailleurs les profonds conseils, nous l'avons vu retiré dans sa maison, où il conserva sa tranquillité parmi les incertitudes des émotions populaires et d'une Cour agitée, et résigné à la Providence, il vit sans inquiétude frémir à l'entour les flots irrités, et parce qu'il souhaitoît le rétablissement du Ministre, tomme un soutien nécessaire de la réputation et de l'autorité de la Régence , et non pas , comme plusieurs autres, pour son intérêt, que le poste qu'il oecupoit lui donnoit assez de moyens de ménager d'ailleurs : aucun mauvais traitement ne le rebutoit. Un beau-frère, sacrifié malgré ses services, lui montroit ce qu'il pouvoit craindre, U savoit, crime irrémissible dans les Cours , qu'on écoutoit des propositions contre lui-même; et peutêtre que sa place eût été donnée , si on eût pu la remplir d'un homme aussi sûr. Mais il n'en lenoit pas moins la balance droite. Les uns donztoient au Ministre des espérances trompeuses, les antres lui inspiraient de vaines terreurs , et en s'empressant beaucoup, ils faisoient les zélés et les importans. Le Tellier lui montroit la vérité, quoique souvent importune; et industrieux a se cacher dans les actions éclatantes, il en renvoyoit la gloire au Ministre , sans craindre dans le même temps de se charger des refus que l'intérêt de l'Etat rendoit nécessaires. Et c'est de là qu'il est arrivé qu'en méprisant par raison la liaine de ceux dont il lui falloit combattre les prétentions , il en acquéroit l'estime , et souvent

de M. le Chandelier le Tellier. 175 mime l'amitié et la confiance. L'histoire en racontera de fameux exemples: je n'ai pas besoin de les rapporter; et content de remarquer des actions de vertu dont les sages auditeurs puissent Erofiter, ma voix, n'est pas destinée à satisfaire s politiques ni les curieux. Mais puis-je oublier celui que je vois par-tout dans le récit de nos malheurs \ Cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à l'Etat, d'un caractère si haut qu'on ne pouvoit ni l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi ; ferme génie , que nous avons vu en ébranlant l'univers s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée , ainsi qu'il eut le courage de le reconnoitre dans le lieu le plus émiuent de la chrétienté , et enfin comme peu capable de contenter ses désirs : tant il connut son erreur , et le vide des grandeurs humaines. Mais pendant qu'il vouloit acquérir ce qu'il devoit un jour mépriser, il remua tout par des secrets et puissans ressorts; et , après que tous les partis furent abattus , il sembla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards. La religion s'intéresse dans ses infortunes; la ville royale s'émeut ; et Rome mime menace. Quoi donc, n'est-ce pas assez que nous soyons attaqués au-dedans et au-dehors par toutes les puissances temporelles l Faut-il que la religion se mêle dans nos malheurs, et qu'elle semble nous opposer de près et de loin une autorité sacrée ? Mais par les soins du sage Michel le Tellier, Rome n'eut point à reprocher au cardinal Màzarin d'avoir terni l'éclat de la pourpre dont il étoit revêtu ; les affaires ecclésiastiques prirent une forme réglée : ainsi le calme fut rendu à l'Etat : on revoit dans sa première vigueur l'autorité affoiblie : Paris et tout le royaume , avec un fidèle et admirable empressement, reconnolt son Roi gardé par

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la Providence , et réservé à ses grands ouvrages? le zèle des compagnies que de tristes expériences avoient éclairées, est inébranlable : lés pertes do l'Etat sont réparées : le Cardinal fait la paix avec avantage : au plus haut point de sa gloire , sa foie est troublée par la triste apparition de la mort : intrépide, il domine jusques entre ses bra» et au milieu de son ombre : il semble qu'il ail entrepris de montrer à toute l'Europe, que sa faveur attaquée par tant d'endroits, est si hautement - rétablie , que tout devient faible cbritr'éllé, jusqu'à une. mort prochaine et lente. Il meurt avec cette triste consolation ; et nous voyons commencer ces belles années, dont on ne peut assez admirer le cours glorieux. Cependant la .grande et pieuse) Anne d'Autriche rendoit un perpétuel témoignage a l'inviolable fidélité de notre Ministre, où parmi tant de divers mouvemens elle n'a voit jamais remarqué un pas douteux. Le Roi , qui dès son enfance l'avoit vu toujours attentif au bien de l'Etat', et tendrement attaché à sa personne sacrée, prenoit confiance en ses conseils ; et le Ministre cbnservoit sa modération , soigneux sur-tout dé cacher l'important service qu'il rendoït continuellement à l'Etat , en faisant connoitre les hommes capables de remplir lès grandes places , et eu leur rendant à propos «Jés offices qu'ifs ne s a voient pas, Car que peut faire de plus ùtife un zélé Ministre, puisque le Prince, quelque grand qu'il soit, ne connoit sa. force qu'à demi; Vil ne ton noif les grands hommes que la Providence feifc naître en son temps pour le seconder l Ne parlons pas) êes vivans - dont les vertus , non plus que les louanges ne sont jamais s(h*e$ dans le véritable - état de cette vie. Maïs je veux Ici nommer par honneur le saçe, le docte et le pieux Lamoignon ,' que notre Ministre proposoît toujours comme digne de prononcer les oracles de la justice dans te

de Af . le * Chancelier te . Tellier; 1 7$ ' plus majestueux de ses tribunaux. La justice , leur corrtmune amie, les avoit unis, et maintenant ces deux âmes pieuses, touchées sur la terre du même désir de faire régner les lois, conte mprient ensemble à découvert les lois éternelles d'où. lès nôtres sont dérivées $ et si quelque légère trace de nos foi blés distinctions pàrolt encore dans une * s} simple et si claire vision, elles adorent Dieu! en qualité* de justice et de règle.

* Ecce in jùsiitin reghabit Rex ,' et Principes in judicio prœerùnt : Le Roi régnera selon la justice, et les juges présideront en jugement (1). La justice passe du Prince dans les magistrats» et du trône elle se répand sur les tribunaux. C'est* dans le règne d'Ezécnias , le modèle de nos jours. Un Prince zélé pour la justice, nomme un principal et universel magistrat , capable de contenter ses désirs. L'infatigable Ministre ouvre des jeux' attentifs sur tous les tribunaux: animé des ordres du Prince, il y établit la règle, la discipline, le' concert, T^>rit de justice. Il sait que si Ta prudence du souverain magistrat est obligée quelque* 1 fois, dans les cas extraordinaires, de suppléer* à la prévoyance des lois, c'est toujours en prenant leur esprit; et enfin qu'on ne doit sortir de là règle, qu'en suivant un fil qui tienne, pour ainsi dire , à la règle même. Consulté de toutes . parts, il donne dés réponses courtes, mais décisives , aussi pleines de sagesse que de dignité ; et lé langage des lois est dans son discours. Par toute l'étendue du royaume, cbacun peut faire ses plaintes , assuré de la protection du Prince , et la justice ne fut jamais ni si éclairée ni si secourable. VoUs voyez cemme ce sage magistrat modère tout le corps de la justice. Voulez-vous voir ce qu'il fait dans la sphère où il est attaché » et qu'il

(1) îsaïe ' Sa*,

176 Oraison funèbre

Soit mouvoir par lui-même \ Combien de foi» s'esiy on plaint que les affaires n*avoient ni règle ni fin , que la force des choses jugées n'étoit presque plus connue, que la compagnie , où l'en renver-' soit avec tant de facilité les jugemens de toute» les autres, ne respectait pas davantage les siens: enfin , que le nom du Prince étoit employé à rendre tout incertain , et que souvent l'iniquité aortoit du lieu d'où elle de voit être foudroyée F Seùs le sage Michel le Tellier , le conseil fit sa Véritable fonction j et l'autorité de ses arrêts f semblable à un juste contre-poids , tenoit par-tout lé royaume ta balance égale. Les juges, que leur» coups hardis et leurs artifices faisoient redouter, furent sans crédit : leur nom ne servit qu'à rendre la justice plu» attentive. Au conseil y comme au sceau r La multitude, la variété, fa difficulté des affaires n'étonnèrent jamais ce grand magistrat: il n'y avoit rien de plus difficile , ni aussi de plus hasardeux , que de le surprendre ; et de» le commencement de son ministère, <jftte irrévocable sentence sortît de sa bouche , çue le crime de le tromper seroit le moins pardonnable. De

Suelque belle apparence que l'iniquité se couvrît r en pénétroit les détours; et d'abord il savoit connoftre, même sous les fleurs, la marche tortueuse de ce serpent. Sans châtiment , sans rigueur, il couvroit l'injustice de confusion , en lui faisant seulement sentir qu'il la connoissort; et l'exemple de son inflexible régularité fut l'inévitable censure de tous les mauvais desseins. Ce fut donc par cet exemple admirable , plus encore que par ses discours et par êes ordres, qu'il établit' dan» le conseil une pureté et un zèle de le justice , qui attire la vénération des peuples, assure la fortune des particuliers, affermit l'ordre public, et fait la gloire de ce règne. Sa justice n'étoit pas moins prompte qu'elle étoit exacte. San» qu'il

de M. le Chancelier le Tellier. ijj

fallût le presser , les gémissemens des malheureux plaideurs qu'il croyoit entendre nuit et jour, étoient pour lui une perpétuelle et vive sollicitation. Ne dites pas à ce zélé Magistrat, qa'il travaille plus que son grand âge ne le peut souffrir .* vous irriterez le plus patient de tous les hommes. Est-on , disoit-il , dans les places pour se reposer et pour vivre l Ne doit-on pas sa vie à Dieu, au Prince et à l'Etat? Sacrés autels,, vous m'êtes témoins que ce n'est pas aujourd'hui par ces artificieuses fictions de l'éloquence, que je lui mets en la bouche ces fertes . paroles ! Sache la postérité , si le nom d'un si grand ministre fait aller mon discours jusqu'à elle , que j'ai moi-même souvent entendu ces saintes réponses. Après de grandes maladies causées par de grands travaux , on voyoit revivre cet ardent désir de reprendre ses exercices ordinaires, au hasard de retomber dans les mêmes maux j et tout sensible qu'il étoit aux tendresses de sa famille , il l'accoutumoit a ces courageux sentimens. C'est, comme nous l'avons dit, qu'il faisoit consister avec son salut le service particulier qu'il devoit à Dieu , dans une sainte administration de la justice, lien faisoit son culte perpétuel, son. sacrifice du matin et du soir , selon cette parole du Sage : La justice vaut mieux devant Dieu , que de lui ojjûrir des victimes (i). Car quelle plus sainte hostie , quel encens plus doux , quelle prière plus agréable , que de faire entrer devant soi la cause de la veuve, que d'essuyer les larmes du pauvre oppresse, et de faire taire l'iniquité par toute la terre \ Combien le pieux Ministre étoit touché de ces vérités , ses paisibles audiences le fais oient paroi tre. Dans* les audiences vulgaires, l'un toujours précipité vous trouble l'esprit , l'autre avec

Ji> Proy» ai. 5.

ti*8 Ùrahon funèbre

un visage inquiet et des regards incertains , vous ferme le cœur: celui-là se présente à vous par coutume ou par bienséance, et il laisse voguer ses pensées sans que vos discours arrêtent son esprit distrait? Celui-ci ? plus cruel encore, a les' oreilles bouchées par ses préventions, et incapable de donner entrée aux raisons des autres, il n'écoute que ce qu'il à dans son cœur. A la facile audience de ce sage magistrat, et par la tranquillité de son favorable visage , une ame agitée se cal m oit. C'est là qu'on trou voit ces douces réponses qui appaisent la colère , et ces paroles qu*on préfère aux dons : Verbum meliàs quàm datum (i). Il connoissoit les deux visages de la justice : l'un facile* dans le premier abord; Vautre sévère et impitoya* h\e quand il faut conclure. Là elle veut plaire aux hommes, et également contenter les deux partis: ici elle ne craint ni d'offenser le puissant, ni d'affliger le pauvre et le foible. Ce charitable magistrat ctoit ravi d'avoir à commencer par ta douceur } et dans toute l'administration de la justice, il nous' paroissoit un homme que sa nature avoit fait bienfaisant, et que la raison rendoit inflexible. C'est 1 par où il avoit gagné les cœurs. Tout le royaume faisoit des vœux pour la prolongation de ses jours: on se reposoit sur sa prévoyance : ses longues expériences étoient pour l'Etat un trésor inépuisable de sages conseils , et sa justice , sa prudence , la facilité qu'il apportait aux affairés, lui méritaient la vénération et l'amour de tous les peuples. O Seigneur! vous avez fait, comme dit le Sage , Vœil ijui regarde et t oreille qui entend (2)! Vous donc' qui donnez aux jugés ces regards bénins , ces oreilles attentives, et ce cœur toujours' ouvert à la vérité , écoutez-nous pour celui qui écotftolt tout le monde." Et vous, doctes interprètes

(0 Prov. 1S1 Eccl. ig. 1$, (a) Pjot. ao.

de M. le Chancelier te Tellier. iyg

des loi?, fidèles dépositaires de leurs secrets, et implacables vengeurs de leur sainteté méprisée, suivez ce grand exemple de nos jours. Tout l'univers a les yeux sur vous : affranchis des intérêts et des passions , sans yeux comme sans mains , vous marchez sur la terre , semblables aux esprit» célestes: ou plutôt images de Dieu vous en imitez, l'indépendance ; comme lui vous n'avez besoin ni des hommes ni de leurs présens (1); comme lui vous faites justice à la veuve et au pupille; l'étranger n'implore pas en vain votre secours; et assurés que vous exercez la puissance du juge do l'univers, vous n'épargner personne dans vos jugemens. Puisse-t-il avec ses lumières et avec son esprit de force vous donner cette patience, cette attention et cette docilité toujours accessible à la raison , que Salomon lui demandoît pour juger son peuple.

Mais ce que cette chaire , ce que ces autels , ce) que l'évangile que j'annonce (2) , et l'exemple du grand Ministre dont je célèbre les vertus, m'oblige) à recommander plus que toutes choses, ce sont les droits sacrés de l'Eglise. L'Eglise ramasse ensemble tous les titres par où Ton peut espérer le secours de là justice. La justice doit une assistance particulière aux faibles, aux orphelins, aux épouses délaissée» et aux étrangers. Qu'elle est forte celte Eglise , et que redoutable est le glaive que le fils de Dieu lui a mi j, dans la main l Mais c'est un glaive spirituel 9 dont les superbes et les incrédules ne ressentent point le double tranchant (3). Elle est fille du Tout-Puissant ; mais son père qui la soutient au dedans, l'abandonne souvent aux persécuteurs; ' et à l'exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier dans son agonie: Mon Dieu, mon Dieu t

(1) DeuK lô. if, i& > ' (3) Apoc. 1. I6V Beb. iau (a) UL Reg. 3. 9.

1 8o *"" Oraison funèhrè

pourquoi m* ayez-vous délaissée (i)f Son époux est le plus puissant comme Le plus beau et le plus parfait de tous les enfans des hommes ; mais elle n'a entendu sa voix agréable ; elle n'a joui de sa douce et désirable présence qu'un moment (2); tout d'un coup il a pris la fuite avec une course rapide ; et plus vite qu'un faon de biche , il s'est élevé au-dessus des plus hautes montagnes (5). Semblable à une épouse désolée, l'Eglise ne fait que gémir , et le chant de la tourterelle délaissée est dans sa bouche. Enfin elle est étrangère, et comme errante sur la terre , où elle vient- recueillir les enfans de Dieu sous ses ailes (4); et le inonde qui s'efforce de les lui ravir , ne cesse de traverser son pèlerinage, ftjère affligée, elle a souvent' à se plaindre de ses enfans qui l'oppriment : on ne cesse d'entreprendre sur ses droits sacrés : sa puissance céleste est affoibiie , pour ne pas dire tout-à'-fait éteinte. On se venge sur elle de quelques-uns de ses ministres , trop hardis usurpateurs des droits temporels : à son tour la puissance temporelle a semblé vouloir tenir l'Eglise captive, et se récompenser de ses pertes sur Jésus-Christ même: les tribunaux séculiers ne retentissent que des affaires ecclésiastiques : on ne songe pas au don particulier qu'a reçu l'ordre apostolique pour les décider j don céleste que nous ne recevons qu'une fois par l'imposition des mains ; mais, que Saint Paul (5) nous ordonne de ranimer , die renouveler et de rallumer sans cesse en nous-nfémes comme un feu divin , afin que la vertu en soit immortelle. Ce don nous est-il seulement accordé pour annoncer la sainte parole, ou pour sanctifier les âmes par les sacremens? N'est-ce'pas aussi

(1) Matth. 17. 46. (4) Ibid.

(s) Ps. 44- (5) I. Tim. a, 6.

(S) Caat 8. aij.

de M. le Chancelier le Tettier. t?i pour poltcer les Eglises , pour y établir la discipline 9 pour appliquer les canons inspirés de Dieu a nos saints prédécesseurs , et accomplir tous les devoirs du ministère ecclésiastique? Autrefois et les canons et les lois , et les Evêques et les Empereurs concouroient ensemble a empêcher les ministres des autels de paroître pour les affaires f même temporelles, devant les juges de la terre: on vouloit avoir des intercesseurs puis du commerce des hommes , et on craignoit de les rengager dans le siècle , d'où ils a voient été séparés pour être Je partage du Seigneur. Maintenant c'est pour les affaires ecclésiastiques qu'on les y voit entraînés: tant le siècle a prévalu, tant l'Eglise est foible et impuissante I II est vrai que l'on commence à l'écouler: l'auguste conseil et le premier parlement donne du secours à son autorité blessée : les sources du droit sont révélées : les saintes, maximes revivent. Un Roi zélé pour l'Eglise, et toujours prèt-a lui rendre davantage qu'on ne l'accuse de lui ôter, opère ce changement heureux: son sage et intelligent Chancelier seconde ses désirs : sous la conduite de ce Ministre, nous avons comme un nouveau code favorable à l'épiscopat ; et nous vanterons désormais , à l'exemple de nos pères , les lois unies aux canons. Quand ce sage Magistrat renvoie les affaires ecclésiastiques aux tribunaux séculiers , ses doctes arrêts leur marquent la voie qu'ils doivent tenir, et le remède qu'il pourra donner à leurs entreprises. Ainsi la sainte clôture, protectrice de l'humilité et de l'innocence, est établie : ainsi la puissance séculière ne donne plus ce qu'elle n'a pas ; et la sainte subordination des puissances ecclésiastiques , images des célestes hiérarchies et lien de notre unité , est conservée : ainsi la cléricature jouit par tout le royaume de son privilège : ainsi sur le sacrifice des vœux et sur ce grand sacrement de l'indissoluble union de

ïfo Oraison funèbre

Jésut- Christ avec son Église (1) , les opinions sont ■ plus saines dans le barreau éclairé, et parmi les magistrats intelligens , que dans les livres de quelques auteurs qui se disent ecclésiastiques et théologiens. Un grand prélat a part à ces grands ouvrages , habile autant qu'agréable intercesseur auprès d'un père porté par lui-même à favoriser l'Eglise, il sait ce qu'il faut attendre de la piété éclairée d'un grand ministre ; et il représenté lés. droits de Dieu sans blesser ceux de César. Après ces cummcncemens, ne pourrons r nous pas enfin: espérer que les jaloux de là France n'auront pas éternellement à lui reprocher les libertés de 1*E* glise toujours employées contre elle*mème ? Ame pieuse du sage Michel le Tellier , après avoir ' avancé ce grand ouvrage , recevez devant ces au-' tels ce témoignage sincère de votre foi et de notre rêconrioissance , de la bouche d'un Evèque, trop* tôt obligé à changer en sacrifice pour votre repos , ceux qu'il offroit pour une vie si précieuse. Et vous $ saints Evèques, interprètes du ciel, juges de la terre y apôtres, docteurs et serviteurs des Eglises , vous qui sanctifiez cette assemblée par votre * présence , et vous qui , dispersés par tout l'uni* vers , entendez le bruit d'un ministère si favorable à l'Eglise, offrez à jamais de saints sacrifices pour cette ame pieuse. Ainsi puisse la discipline ecclésiastique être entièrement rétablie j ainsi puis» se être rendue la majesté à vos tribunaux, l'autorité à vos jugemens , la gravité et le poids à vos ' censures. Puissiez-vous , souvent assemblés an nom de Jésus-Christ, l'avoir au milieu de vous , et revoir la beauté des anciens jours. Qu'il me soi! permis du moins de faire des vœux devant ces autels, de soupirer après les antiquités devant une compagnie si éclairée , et d'annoncer la sagesse

(1) Ephe-s. 5. 3*. ...

de M. le Chancelier le Tellier. 1 1# k ' entre les parfaits! Mais, Seigneur, que ce tie soit pas seulement des vœux inutiles (i)! Que ne pou- ' rôns-nous obtenir de votre bonté, si, comme nos prédécesseurs, nous faisons nos chastes délices de s votre écriture, htftre principal exercice de la pré- 1 dîcation de vôtre parole , et notre félicité de la sanctification de votre peuple; si attachés à nos ' troupeaux par un saint amour , nous craignons d'en être arrachés; si nous sommes soigneux de ' former des prêtres que Louis puisse choisir pour remplir nos chaires; si nous lui donnons le moyéh de décharger sa conscience de cette partie la plus ' périlleuse de ses devoirs , et que, par une règle inviolable, ceux-là demeurent exclus de l'épisco? pat, qui ne veulent pas y arriver par des travaux apostoliques î Car aussi , comment pourrons-nofes 9 > sans ce secours, incorporer tout-à-fait a l'Eglise ' de Jésus-Christ tant de peuples nouvellement con- ? ver tjs, et porter avec confiance un si grand accroissement de notre fardeau ? Ah 1 si nous ne sommes infatigables à instruire , à reprendre, à consoler, à donner le lait aux infirmes et le pain aux forts ; enfin à cultiver ces nouvelles plantes, eî à expliquer à ce nouveau peuple la sainte parole, dont* " hélas! on s'est tant servi pour le séduire, Je fort armé, chassé de sa demeure, reviendra plus furieux que jamais , avec sept esprits plus malins que lui , et notre état deviendra pire que le précédent (2). Ne laissons pas cependant de publier ce miracle de nos jours : faisons-en passer le récit aux siècles futurs* Prenez vos plumes sacrées, voup qui composez les annales de l'Eglise (3) : agiles instruirions d'un prompt écrivain et dune main diligente , hâtez-vous de mettre Louis avec les Constantin et les Théodose. Ceux qui vous ont

(1) I. Cor. 3. 6. (3) Ps. 44

(a) Luc. 11. ai. 24* £>># 26V '

i&4 Oraison funèbre

précédé dans ce beau, travail, racontent qu'arani qu'il y eût des Empereurs dont les lois! eussent été les assemblées aux hérétiques , les sectes de* meur oient unies , et s' ent retendent long- temps, filais , poursuit Sozomène (i), depuis que Ùieu suscita des Princes chrétiens , et qifûs eurent défendu ces conventicules , îd loi ne permettoii pas aux hérétiques de s'assembler en public ; et le clergé qui veiltoit sur eux , les empéchoit de le faite en particulier. De cette sorte , la plus grande partie se réunis soit , et les opiniâtres . mour oient sans laisser de postérité , parce qu'ils ne pou voient ni communiquer entfeux , ni ensei* gner librement leurs dogmes. Ainsi tomboit l'hérésie avec son venin , et la discorde rentroit dans les enfers d*ou elle étoit sortie. Voilà, Messieurs, ce que nos pères ont admiré dans les premiers siècles de l'Eglise. Mais nos pères n'avoient pas tu , comme nous , une hérésie invétérée tomber tout-à-coup; les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir; leurs faux pasteurs les abandonner, sans même en attendre Tordre f et heureux d'avoir à leur alléguer leur bannissement pour excuse ; tout est calme dans un si grand mouvement; l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau , la marque la plus assurée , comme le plus bel usage de l'autorité , et le mérite du Prince, plus reconuu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles , épanchons nos cœurs sur la piété de Louis. Poussons jusqu'au ciel nos acclamations , et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose , à ce nouveau Marcien, à ' ce nouveau Charlemagne , ce que les six cent trente pères dirent autrefois dans le concile de Calcédoine; Vous avez affermi la foi ^ vous ayez exter-

(i) 8oz. lib. a. ch, a3.

de M» l* Chancelier le Tellier* i9$

miné les hérétiques: c'est le digne ouvrage éà votre règne ; c'en esi-de^j>ropre caractère. Par vous thérésie n'est plus : ^Bleu seul a pu faire cette merveille. Roi du ciel, conservez le Roi de la terre : c'est le vœu des Eglises ; c'est le vœu des Evéqucs.

Quand le sage Chancelier reçut Tordre de dresser ce pieux édit qui donne le dernier coup jk l'hérésie , il avpit déjà ressenti J'atteinte de la maladie dont il est mort» Mais un Ministre si zélé ppur la justice ne devoit pas mourir avec le regret de ne l'avoir pas rendue à tous ceux dont les affaires éjtoient préparées. Malgré celte fatale feU blesse qu'il commencent de sentir, il écouta , il jugea et it goûta le repos d'un homme heure user ment dégagé, à qui ni l'Egljse, ni le monde, ni jon Prince, ni sa patrie, ni les particuliers , inj Je public h'ayoient çlus rien à demander. Seule*, nient Dieu lui réservqit l'accomplissement du grand ouvrage de la religion ; et il dit en scellant la révocation du fameux é<Jit de Nantes 7 qu'après ce triomphe eîe la foi , et un si beau mouvement de la piété du Roi , il ne se soncioit plus de finir ses jours. C'est la dernière parole qu'il ait prononce dans la fonction de sa charge; parole cttg ne d* couronner un si glorieux ministère. En effet , la mort se déclaré : on ne tente plus de remède contre $e$ funestes attaquas : dix jours entiers il la considère ayee un visage assuré , tranquille, toujours assis , jcornme son mal le demandoit ; on jcroit assister jusqu'à la fin ou à la paisible aur dience d'un ministre , ou à la douce conversation d'un ami commode, Souvent il s'entretient seul avec la mort: la mémoire 9 le raisonnement, la parole ferme, et aussi vivant par l'esprit qu'il jétoit mourant par te corps, il semble lui demander d'Où vient qu'on la nomme cruelle. Elle lui fut nuit et jour toujours présente, car il ne

'486 Oraison funèbre

.connoissoit pins le sommeil, et la froide main 4e ta mort pouvoit seule lui clorre les jeux. Jamais il ne fut si attentif: Je suis ,4isoit-il, en faction; car il me semble que je lui-vois prononcer encore cette courageuse parole : // n'est pas temps de se reposer : à chaque attaque , il se tient prêt, et il attend le moment de sa délivrance. Ne croyez pas ,que cette coustance ait pu naître tout-à-coup entra les bras de la mort ; c'est le fruit des médita* tions que vous avez vues, et de la préparation de toute sa vie. .La mort révèle les secrets des . cœurs. Vous, riches, vous qui vivez dans les joies du monde, si vous saviez avec quelle facilité vous vous laissez prendre aux richesses que vous croyez posséder ; si vous saviez par combien d'imoerceptibles liens elles s'attachent, et pour ainsi dire, elles s'incorporent à votre cœur , et cqmbien soat forts et pernicieux ces liens que vous ne sentez pas , vous entendriez la vérité de cette parole du Sauveur : Malheur à vous , riches ! et vous pousseriez, comme dit Saint Jacques, des cris lamentables , et des hurlemens à la vue de vos misères (i). Mais vous ne sentez pas un attachement si déréglé. Le désir se fait mieux sentir , parce . qu'il a de l'agitation et du mouvement. Mais oàns la possession , on trouve comme dans un lit un repos funeste , et on s'endort dans l'amour des biens de la terre sans s'apercevoir de ce malheureux engagement. C'est, mes frères, où tombe celui qui met sa confiance dans (es richesses; jf tlis même dans les richesses bien acquises. Mail l'excès de l'attachement que nous ne sentons pas dans la possession , se fait, dit Saint Augustin (2), sentir dans la perte. C'est la qu'on entend' ce cri d'un Roi malheureux, d'un. Agag outré contre laj mort, qui lui vient ravir tout-à-coup ,- avec lai

{*) Luc. 6. Jae. 5. (a) Aug. de Cifr. s. c. 11. 1.

de M. le Chancelier If Tellier. #.187 •Vie, 3a grandeur et ses plaisirs : S iccinè séparât amara mors J Est-ce ainsi que la mort améfe vient rompre tout- à- coup de si doux liens (1) 1 . ,Le cœur saigne: dans la douleur de la plaie, on sent combien ces richesses y tenoient ; et le péché que Ton commettait par un attachement si excessif, se découvre tout entier : Quantum amando deliquerint , perdendo senserunt. Par une raison contraire, un homme dont la fortune protégée du ciel ne connoît pas les disgrâces; qui élevé , sans envie aux plus grands honneurs , heureux ] dans sa personne et dans sa famille , pendant qu'il voit disparokre une vie si fortunée, bénit la mort, K et aspire aux biens éternels, ne fait-il pas voir qu'if n'avoit pas mis "son cœur dans le trésorque les voleurs peuvent, enlever (2); et qne, comme un autre Abraham, il ne connoît de re~ po3 que dans là cité permanente (S). Un fils consacré à Dieu s'acqukte courageusement de son devoir comme de toutes les autres parties de son . ministère , et il va porter la triste parole à un père ai tendre et si chéri ; il trouve ce qu'il espéroit, . un chrétien préparé à tout, qui attendoit ce dernier office de sa piété. L'Extrême- onction annoncée par la même bouche à ce philosophe chrétien, excite autant sa piété ,. qu'a voit fait le saint viatique : son ame s'épanche dans les célestes cantiques; et vous diriez qu'il soit devenu un autre David par l'application qu'il se fait à lui-même de ses divins psaumes. Jamais juste n'attendit la grâce de Dieu avec une plus ferme confiance : jaàiais pécheur ne demanda un pardon plus humble , ni ne s'en crut plus indigne. Qui me donnera Je burin que Job désiroit pour graver sur l'airain et sur le marbre cette parole sortie de sa bouche

(1) I. Reg. i5. $2. #) Heb. 6*. $0.

(a) Maljh. 6. 19. 510. il.

t88 Oraison funèbre

en 3e* derniers jours: que depuis quarante* dent ans qu'il iervoit le Roi , il avoit la consolation de ne lui avoir jamais donné de conseil que selon aa conscience, et. dans un si long ministère de n'avoir jamais souffert une injustice qu'il pût empêcher? La justice demeure constante, et pour ainsi dire, toujours vierge et incorruptible parmi des occasions si délicates: quelle merveille de la grâce 1 Après ce témoignage de sa conscience, qu'avoit-il besoin de . nos éloges l Vous étonnez-vous de sa tranquillité ? Quelle maladie, ou quelle mort peut troubler celui qui porte au fond de son

. cœur un si grand calme f Que vois-je duraut ce temps ? Des enfans percés de douleur : car ils veulent bien que je rende ce témoignage à leur piété, et c'est la seule louange qu'ils peuvent écouter sans peine. Que vois-je encore l Une femme forte pleine d'aumônes et de bonnes œuvres, précédée malgré ses désirs par celui que tant de fois elle avoit cru devancer. Tantôt elle va offrir devant les autels cette plus chère et plus précieuse partie d'elle-même ; tantôt elle entre auprès do malade, non par foiblesse , mais, dit-elle, pour apprendre à mourir , et profiter de cet exemple. L'heureux vieillard jouit jusqu'à la fin des ten- ' dresses de sa famille, où il ne voit rien de foible: mais pendant qu'il en goûte la reconnoissance ,

: comme nn autre Abraham il la sacrifie , et en l'invitant à s'éloigner: Je veux, dit-il, m* arracher jus* qu'aux moindres vestiges de ? humanité. Reconnaissez- vous un chrétien qui achève son sacrifice, qui fait le dernier effort , afin de rompre tous les liens de la chair et du sang , et ne tient plus à la terre ? Ainsi , parmi les souffrances et dans les approches de la mort , s'épure comme dans un feu l'ame chrétienne. Ainsi elle se dépouille de ce qu'il y a de terrestre et de trop sensihle, même dans las affections les plus innocentes. Telles sont

de M. le Chancelier le Tellier* iBq

les grâces qu'on trouve à la~mort. Mais qu'on ne s'y trompe pas , c'est quand on Ta souvent méditée; quand on s'y est long-temps préparé par , de bonnes œuvres : autrement la . mort porte en elle-même ou l'insensibilité,, ou un secret désespoir, ou dans ses justes frayeurs l'image d'une pénitence trompeuse , et enfin un trouble fatal à la piété. Mais voici dans la perfection de la cha-. rite, la consommation de l'œuvre de Dieu. Un peu après,, parmi ses langueurs , et percé de douleurs aiguë?, le courageux vieillard se lève, et les bras en- haut, après avoir demandé la persévérance: Je ne désire point , dit- il, la fin. de mes peines , mais fe désire de voir Dieu* Que vois-je ici , Chrétiens ? La foi véritable , qui d'un côté ne se lasse pas de souffrir, vrai caractère, d'un chrétien ; et de l'autre, né cherche plus qu'à se développer de ses ténèbres , et en dissipant le nuage, se changer en pure lumière et en claire Vision. O moment heureux où nous sortirons des t ombres et des énigmes pour voir la vérité manifeste ! Courons-y , mes frères, avec ardeur: hâtons-nous de purifier notre cœur , afin de voir Dieu , selon la promesse de l'Evangile (t). Là est le terme du voyage; là se finissent les gémissemens ; là s'achève le travail de la foi, quand elle va, pour ainsi dire, enfanter la vue. Heureux moment encore une fois! Qui ne te désire pas, n'est pas chrétien. Après que ce pieux désir est formé par le Saint-Esprit dans le cœur de ce vieillard plein de foi, que reste- t-il, Chrétiens, sinon qu'il aille jouir de l'objet qu'il aimet^Ënfin, prêt à rendre l'ame : Je rends grâces à Dieu, dit-il, de voir défaillir mon corps devant mon esprit* Touché d'un si grand bienfait, et ravi de pouvoir pousser ses reconnoissances jusqu'au dernier

(0 I. Cor. *3. 19. ai* Matth. s. 5. $,

rgo Oraison funèhre

soupir* il commença l'hymne des divines miséricorde* : Misericordias Domini m œlernum can?

tabà(\}} je chanterai , dit-il , éternellement les miséricordes du Seigneur, il expire en disant ces mots-, et il continue avec les Anges le sacré eaufigue. Reconnoissez maintenant que sa perpétuelle modération venoit d'un coeur détaché de 1 amour du monde $ et réjouissez-vous en Notre- Seigneur, 4e ce que riche il a mérité les grâces et La récompense de la pauvreté. Quaud je considère attentivement dans l'Evangile la parabole ou plu* tôt l'histoire du mauvais riche, et que je vois de /quelle sorte Jésus-Christ y parle des fortunés de la terre , H me semble d'abord' qu'il ne leur laisse aucune espérance au «siècle futur. Lazare, pauvre /et couvert d'ulcères , est porté par les Anges au aein <t Abraham ; pendant- que le ri die , toujours heureux dans cette vie, est enseveli dans fès enfers. Voilà un traitement bien différent que Dieu fait à l'un et à l'autre. Mais comment estce que le fils de Dieu nous en explique la cause f Le riche p dit-il , a reçu ses biens , et le pauvre ses maux dans cette vie : et de là quelle conséquence ? Ecoutez , riches , et tremj>lez : Et maintenant , poursuit-il , l'un reçoit sa consolation, ef. I autre son juste supplice. Terrible distinction , jfunesle partage pour les grands du monde ! El toutefois ouvrez, les veux: c'est le riche Abraham /qui reçoit le pauvre Lazare dans son sein, et il vous montre, ô riches du siècle! à quelle gloire vous pouvez aspirer, si pauvres en esprit , e* détachés de vos biens , vous vous tenez aussi prêts à les quitter , qu'un voyageur empressé à "déloger 4e la tente où il passe une courte nuit (2). Cette •à ce, je le confesse^ est rare dans le nouveau 'estament, .ou les aiflicUons et la pauvreté des ]

fi) Lue» 16. if%> ■ fr) Matth. t. 9.

de Af. le Chancelier le Veiller. * igt «nfans de Dieu, doivent sans cesse représenter à toute l'Église un Jésus-Christ sur la croix; et' cependant , Chrétiens 9 Dieu nous donne quelquefois de pareils exemples 9 afin que nous entendions* qu'on peut mépriser les charmes de la grandeur, même présente , et que les pauvres apprennent à ne désirer pas avec tant d'ardeur ce qu'on peut quitter avec joie. Ce ministre si fortuné et si détaché tout ensemble, leur doit inspirer ce senti* ment. La mort a découvert le secret de ses affaires; et 1* public, rigide censeur des hommes do cette fortune et de ce rang, n'y a rien vu qut) de modéré. On a vu ses biens accrus naturellement par un si long ministère et par une prévoyante économie , et on ne fait qu'ajouter à laf louange de ce grand magistrat et de ce sage ministre, celle de ce sage et vigilant père de famille, qui n'a pas été jugée indigne des saints Patriarches. Il a doue, à leur exemple, quitté sans peina te qu'il a voit acquis sans empressement: ses vrais, biens ne lui sont pas ôtés , et sa justice demeurai aux siècles des siècles. C'est d'elle que sont découlées tant de grâces et tant de vertus que sa dernière maladie a fait éclater. Ses aumônes , si .bien cachées dans le sein des pauvres, ont prié pour lui (i); sa main droite les ca choit à sa main gau* che , et à la réserve de quelque ami qui en a été le ministre ou le témoin nécessaire, ses plus, intimes confidens les ont ignorées ; mais le père t/ui les m vues dans le secret , lui en a rendu la récompense (i). Peuples , ne pleurez plus ; et vous qui , éblouis de l'éclat du monde t admirez h» tranquille cours d'une si longue «t si belle rie , portez plus haut vos pensées. Quoi donc , quatrevingt-trois ans passés au milieu des prospérités quand il n'en faudroit retrancher ni l'enfance ou

(i) Eccl. 39. 1$. <î) Matth. 6. h 4

ÎQ2 Oraison funèbre,

* l'homme ne se counoit pas, ni les maladies où fon M ne vit point, ni tout le temps dont on a toujours - tant de sujet de se repentir * paroîtront-ils quelque chose à la vue de l'éternité où nous avançons à si grand? pas? Après cent Jrente ans de vie, v Jacob, amené au Roi d'Egypte, lui raconte la courte durée de jon laborieux pèlerinage, qui n'égale pas les jours de son père Isaac, ni de son jiïetil Abraham (i). Mais les ans d'Abraham et d'Isaac, qui ont fajt paroi Ire sj courts ceux de Jacob , s'évanouissent auprès de la viedeSem, que celle d'Adam et de Noé efface. Que si le temps comparé au temps, la mesure à la mesure, et le ternie au terme , se réduit à rien , qiîe serace si l'on compare le temps ià l'éternité , où il n'y p ni mesure, ni terme? Comptons donc comme très-court, Chrétiens, ou plujtôjt comptons comme ' un pur néant tout ce qui finit ; puisqu'enfin quand : 0n auroit multiplié tes années au-delà de tous les «ombres connus , visiblement ce ne seroit rien ,' quand nous serons arrivés au terme fatal. Mais peut-être que prêt à mourir , on comptera .pour quelque chose cejtjte yie de réputation , on cette imagination de revivre dans sa fainille qu'on croira laisser solideraenjt établie. Qui ne voit , mes frères, coinbien vaines, mais combien' courtes et combien fragiles sont encore ces secondes vies que notre faiblesse nous fait inventer pour couvrir en quelque sorte l'horreur delà inort. Dormez votre sommeil, riches de la terre, et demeure^ dans Votre poussière. J±h\ si quelques générations, que dis-je f si quelques années après votre mort , vous reveniez, hommes oubliés, au milieu du monde, vous vous hâteriez de rentrer dans vos tombeaux, pour &e voir pas votre norn terni, votre mémoire £hblié, et votre prévoyance trompée 4aas vo$

de M. îè Chancelier lé Tellier. ig$

Îwîis , dans vos créatures , et plus encore dans vos entiers et dans vos enfans? Est-ce là le fruit du , travail dont vous vous êtes consunfés sous le so+ Jeil, vous amassant un trésor de haine 1H décolère éternelle au juste jugement de Dieu/ Sur-tout» mortels , désabusez-vous de la pensée dont vous vous flattez, qu'après une longue vie, la mdrt Vous sera plus douce et plus facile. Ce ne sont pas les années , c'est une longue préparation qui vous donnera de l'assurance^ Autrement un philosophe vous dira en vain que vous devez être , rassasiés d'années et de jours , et que vous avez : assez vu de saisons se renouveler, et le monde'; rouler autour de vous ; ou plutôt, que vous vous ' êtes assez vu rouler vous-mêmes , et passer avec le monde. La dernière heure n'en sera pas moins insupportable, et l'habitude de vivre ne feraaVtn accroître le désir. Ce sont de saintes méditations, ce sont de bonnes œuvres , ce sont ces véritables richesses que vous enverrez devant vous au siècle* * futur, qui vous inspireront de la forcent c'est parce moyen que vous affermirez votre courage. Le vertueux Michel le Tellier vous en a donné l'exemple: la sagesse, la fidélité, la justice , la modestie, la prévoyance, la piété; toute la troupe sacrée des vertus, qui veilloient, pour ainsi dire, autour de lui , en ont banni les frayeurs , et ont fait du jour de sa mort , le plus beau , le plus triomphant , le plus heureux jour de sa vie.

1$| Qraison funèbre

; ORAISON FUNÈBRE

DE

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