PRINCESSE PALATINE
Prononcée dans l'Eglise des Carmélites du faubourg St.- Jacques , le 9 août i665.
Apprekencti te ab extremis terne , «t à fonginquis ejus *•cari te : elegi te , tt non abjeci te : oe timeas , quia e§p tecum stim.
Je toi pris par la main pour te ramener Ses extrémités de la terre s je foi appelé des lieux le* plus éloignés : je foi choisi^ et je ne t'ai pas rejeté t ne crains point f parce que je suts avec toi. II. 4t. t). 10. CeSt Dieu même qui parle ainsi.
MoHSEIGHBUIt,
Je voiidrois que toutes les «mes éloignées de Dieu 9 que tous ceux qui se persuadent qu'on n* peut se vaincre soi-même 9 ni soutenir sa constance parmi les combats et les douleurs; tous ceux enfin qui désespèrent de leur conversion 011 de leur persévérance , fussent présens à cette assemblée. Ce discours leur ferott connottre qu'une amt fidèle a la grâce , malgré les obstacles les plus invincibles, s'élève à la perfection la plus émuumte>
j 20 Oraison funèbre
La Princesse à qui nou^ rendons les derniers dfcr voirs, on récitant, selon sa coutume , l'office ,d> vin , lisoit les paroles d'Isaie que j'ai rapportées,. (Qu'il est beau (Je méditer i'pcri lyre- Sainte ; et que Dieu y sait bien parler, non-seulement à toute- i'EgJise , mais encore à chaque fidèle , selpn ees besoins 1 Pendant qu'elle méditait ces paroles (c'est elje-mèmc qui le raconte dans une lettre , admirable) Dieu lui imprima dans le cœur que : c'étoit à elle qu'il les adresso.it. Elle crut entendre une voix dpuce e% paternelle, qui lui disoit : Jfi t'ai ramenais des extrémités de la terre , des Ueux les plus éloignés (1), des voies détournées, où tu te perdois > abanaonnée à ton propre sens, s4 loin de la qéleste patrie , et de la véritable voie qui est Jésus-Çhrîsjt. Pendant que tu dispis ea «on cœur rebelle, je ne puis me captiver, j'ai mis sur toi ma puissante main , et j'ai 41* * t" seras nia servante : je fqi choisie dès l'éternité, et je ri ai pas rejeté ton aroe superbe et dédaigneuse. Vous voyez par quelles paroles Dieu lui fait sentir L'état d'où il l'a tirée. Mais écoutez comme jj l'encourage parmi les dures épreuves oïl il met. sa patience: Ne crains point au milieu des maux dont tu te sens accablée, parce que je suis ton Dieu qui te fortifie: ne te' détourne pas de la voie où je t'engage, puisaue je suis avec toi} jamais je ne cesserai de te secourir, et le juste 4/ue j'envoie au monde , ce sauveur miséricordieux , ce pontife cpmpatissant , te tient par la main. Tenebit te fiextera JUSti mei. Voilà , Messieurs , le passage entier du Prophète Isaie, donj |e n'avois récité que les premières paroles. Puis*je mieux vous représenter les conseils de Dieu sur cette Princesse, que par les paroles dont 4 s'est servi pour lui expliquer les secrets 4e sas
M ***** fa fk M
y d'Anne de GonzagUé. iZi
admirables Conseils î Venez maintenant, pécheurs* <fuels que vous soyez, en quelques régions- écartées que la tempête de vos passions vous ait jetés , fussiez-vous dans ces terrés ténébreuses dont il est parlé dans l'écriture (î) i et dans l'ombre de la mortj s'il vous reste quelque pitié de votre ame malheureuse, venez voir d'où la main de Dieu ja retiré la princesse Anne ; venez voir eu la TO«nn de Dieu Ta élevée. Quarid en voit de pa* reils exemples dans une Princesse d'un si haut rang, dans une Princesse qui fut nièce d'une Impératrice, et unie par ce lien à tant d'Empereurs $ soeur d'une puissante Reine, épouse d'un fils d* Roi, mère de deux grandes Princesses, dont l'une est un ornement dans l'auguste maison de France, et l'autre s'est fait admirer dans là puissante maison de Brunswick; enfin dans une Princesse dont le mérite passe la naissance, encore que sortie d'un père et de tant d'aïeux souverains* elle ait réuni en elle avec le sang de Gonzague et de Clèves , celui des Paléologucs, celui de Lorraine, et celui de France par tant de côtés: quand Dieu joint à ces avantages une personne d'un si grand ëclet pour être l'objet de son éternelle miséricorde, il ne se propose rien moins que d'instruire tout l'univers. Vous donc qu'il assemble en ce saint lieu; et vous principalement, pécheurs, dont il attend la conversion avec une si longue patience, n'endurcissez pas vos cœurs: ne crovez pas qu'il vous soit permis d'apporter seulement à <:e discours des oreilles curieuses. Toutes les vaines excuses dont vous couvrez votre impénitence , vous vont être ôtées. Ou la princesse Palatine portera la lumière dans vos veux, ou elle fera tomber , comme un déluge de feu , la vengeance de Dieu sur vos t'êtes. Mon discours, dont
(r) ïsaïe 9, »,
isa, Oraïson funèbre
tous roos croyez peut-être les juges , vous^ug*^ au dernier jour : ce sera sur vous un nouveau -iardeau, comme partaient les Prophètes (i) ; Onus verbi Domini super Israël; et si vous n'en sortez plus chrétiens , vous en sortirez plus coupables. Commençons donc avec confiance l'œuvre de Dieu. Apprenons avant toutes choses, à n'être pas éblouis du bonheur qui ne remplit pas le cœur de l'homme , ni des belles qualités , qui ne rendent pas meilleur > ni des vertus dont l'enfer est rempli , qui nourrissent le péché et l'impénitence, et qui empêchent l'horreur salutaire que l'aine pécheresse auroit d'elle-même. Entrons encore plus profondément dans les voies de la divise Providence , et ne craignons pas de faire paroilre notre Princesse dans les états différons où elle a été. Que ceux-là craignent de découvrir les défauts des âmes saintes , qui ne savent pas combien est puissant le bras de Dieu , pour faire servir ces défauts , non-seulement à sa gloire , mail encore à la perfection de ses élus. Pour nous, mes frères , qui savons à quoi ont servi à Saint Pierre ses reniemens , à Saint Paul les persécution» qu'il a fait souffrir à l'Eglise , à Saint Augustin $es erreurs , à tous les Saints pénitens leurs péchés ; ne craignons pas de mettre la Princesse Palatine dans ce rang, ni de la suivre jusque dans l'incrédulité où elle étoit enfin tombée. C'est de là que nous la verrons sortir pleine de gloire et de vertu , et nous bénirons avec elle la main qui l'a relevée : heureux si la conduite que Dieu tient sur elle nous fait craindre la justice qui nous abandonne à nous-mêmes , et désirer la mi* séricorde qui nous en arrache. C'est ce que demande de vous très-haute et très-puissante Princesse Amie de Gonzague de Oèves, Princesse de
(i) Zach, mu %
d'Anne de Goniaguê. ia&
fttântoue et de Monferrat, et Comtesse Palatine du Rhin.
a Jamais plante ne fut cultivée arec plus de soin, ni ne se vit plutôt couronnée de fleurs et de fruit» que la princesse Anne. Dès ses plus tendres années* «Ile perdit sa pieuse mère Catherine de Lor* raine. Charles, duc de NeverS , et depuis duc de Mantoue, son père, lui en trouva une digne d'elle j et ce fut la vénérable mère Françoise de la Chaire, d'heureuse et sainte mémoire, abbesse de Far* moutiers, que nous pouvons appeler la restauratrice de la règle de Saint-Benoit , et la lumière de la vie monastique. Dans la solitude de Saint* Fare 9 autant éloignée des voies du siècle , que sa bienheureuse situation la sépare de tout commerce du monde; daiw cette sainte montagne que Dieu «voit choisie depuis mille ans , où les épouses de Jésus-Christ faisoient revivro la beauté des an-, ciras jours ; où les joies de la terre étoient inconnues ; où les vestiges des hommes du monde, des curieux et des vagabonds ne paroissoient pas ; sous la conduite de ta sainte Abhesse, qui savoit donner le lait aux enfans , aussi-bien que le pain aux forts , les commencemens de la princesse Anne étoient heureux. Les mystères lui furent révélés: récriture lui devint familière: on lui avoit appris la langue latine , parce que c'étoit celle de l'Eglise; et l'office divin faisoit ses délices w Elle aimoit tout dans la vie religieuse , jusqu'à ses austérités et à ses humiliations ; et durant douze ans qu'elle fut dans ce monastère, on lui voyoit tant de modestie et tant de sagesse, qu'on ne savoit à quoi elleétoit le plus propre, ou à commander , ou à obéir. Mais la sage Abbesse, qui la crut capable de soutenir sa réforme, la des* tinoit au gouvernement j et déjà on la comptoit parmi les Princesses qui avoient conduit cette Célèbre abbaye , quand sa famille , trop empressée
1*4 Oraison funèbre
à exécuter ce pieux projet, le rompit. Nous sert*t»il permis de le dire? La princesse Marie , pleine alors de l'esprit du monde , croyoit , selon la coutume des grandes maisons , que ses jeunes sœurs dévoient être sacrifiées à ses grands desseins. Qui ne sait où son rare mérite et son éclatante beauté , avantage toujours trompeur , lui firent porter ses espérance»? Et d'ailleurs dans les plus puissantes maisons , les partages ne sontils pas regardés comme une espèce de dissipation, par où elles se détruisent d'elles-mêmes tant le néant y est attaché! La princesse Bénédicte, la plus jeune des trois sœurs, fut la première immolée à ces intérêts de famille. On la fit Abbesse, sans que dans un âge si tendre elle sût ce
Qu'elle faisoit : et la marque d'une si grave dignité ut comme un jouet entre ses mains. Un sort semblable étoit destiné à la princesse Anne» Elle eûtrpu renoncer à sa liberté, si on lui eût permis de la sentir , et il eût fallu la conduire, et non pas la précipiter dans le bien. C'est ce qui renversa tout à coup les dessein» de Farmoutiers. Âvenai parut avoir un air plus libre , et la princesse Bénédicte y présentait à sa sœur une retraite agréable. Quelle merveille de la grâce! Malgré une vocation si peu régulière, la jeune Abbesse devint un modèle de vertu. Ses douces conversations rétablirent dans le cœur de la princesse Anne , ce que d'importuns empressemens en a voient banni. Elle prêtoit de nouveau l'oreille à Dieu qui l'appeloit avec tant d'attraits à la vie religieuse ; et l'asile qu'elle avoit choisi pour défendre sa liberté , devint un piège innocent pour la captiver. On remarquoit dans les deux Princesses la même noblesse dans les sentimehs, le même agrément: et si vous me permettez de parler ainsi r les mêmes insinuations dans les entretiens : au dedans les mêmes désirs, au dehors les mêmes
d'Anne de Gonzague. ia5
grâces; et jamais sœurs ne furent. unies par de^ liens ni si doux» ni si puissans. Leur vie eût été heureuse dans leur éternelle union , et Ja princesse Anne n'aspiroit plus qu'au bonheur d'être une humble religieuse d'une soeur dont elle admiroit la vertu. En ce temps le duc de Mantoue , leur père, mourut: les affaires les appelièrent à la Cour, la princesse Bénédicte quj avoit son partage dans le ciel fut jugée propre à concilier les intérêts différons dans la famille. Mais, 6 coup funeste pour la princesse Anne 1 la pieuse Ahbesse mou* i*u t dans Ce beau travail , et dans la fleur de son âge,. Je n'ai pas besoin de vous dire combien le cœur tendre de la princesse Anne fut profondément blessé par cette mort. Mais ce ne fut pas là sa plus grande plaie. Maltresse de ses désirs , elle vit le monde , elle en fut vue : bientôt elle sentit qu'elle plaisoit; et vous savez le poison subtil qui entre dans un jeune coeur avec ces pensées. Ces beaux dessein* furent oubliés. Fendant que tant 4 e naissance , tant de biens, tant de grâces qui l'accompagnoient , lui atliroient les regards de toute l'£urope , le prince Edouard de Bavière ; fils de l'électeur Frédéric V, comte Par latin du Rhin, et roi de Bohême, jeune Prince qui s'étoit réfugié en France durant les malheurs de sa maison , la mérita. Elle préféra aux richesses les vertus de ce Prince , et cette noble alliance , ou de tous côtés on ne trou voit que des Rois. La princesse Anne l'invite à se faire instruire : il con* nut bientôt les erreurs où les derniers de ses pères, déserteurs de l'ancienne foi, l'avoient engagé. Heureux présage pour la maison Palatine I Sa conversion fut suivie de celle de la princesse Louise Sa sœur , dont les vertus font éclater par toute l'Eglise la gloire du saint monastère de IV1 au buisson ; et ces bienheureuses prémices ont attiré une telle bénédiction sur la maison Palatine , que nout
rsS Oraison funèbre
la vojons enfin catholique dans son chef, Le mariage de la princesse Anne fut un heureux commencement d'un si grand ouvrage. Mais, hélas ! tout ce qu'elle aimoit devoit être de peu de durée. Le Prince son époux lui fut ravi, et lui laissa trois Princesses , dont les deux qui restent pleurent encore la meilleure mère qui fut jamais, et ne trouvent de consolation que dans le souvenir de ses vertus. Ce n'est pas encore le tempe de vous en perler. La princesse Palatine est cane l'état le plus dangereux de sa vie.
Que le monde voit peu de ces veuves, dont parte Saint Paul (i) , qui vraiment veuves et dé* sciées , s'ensevelissent , pour ainsi dire , elles-mê- -mes dans le tombeau de leurs époux, y enter* rent tout amour humain avec ces cendres chéries, et délaissées sur la terre , mettent leur espérance en Dieu , et passent les nuits et les fours dans la prière f Voilà l'état d'une veuve chrétienne 9 selon les préceptes de Saint Paul: état oublié parmi nous , où la viduitè* est regardée , non plus comme un état de désolation , car ces mots ne sont plus connus, mais comme un état désirable , où, affranchi de tout joug, on n*a plus à contenter que soi-même , sans songer â cette terrible sentence de Saint Paul (a); La veuve qui passe sa vie dans les plaisirs ; remarquez qu'il ne dit pas la veuve qui passe sa vie dans les crimes, il dit": La veuve qui la passe dans tes plaisirs; elle est morte toute vive; parce qu'oubliant le deuil éternel et le caractère de désolation , qui fait le soutien comme la gloire de son état r elle s'abandonne aux joies du monde. Combien donc en devroit-on pleurer comme mortes de ces veu- ^ ves jeunes et riantes , que le monde trouve si " heureuses 1 Mais sur-tout , quand on a connu
t» I. Tin. & & &h Tua. s*
d'Jnne dé GotizâgUê* * ÏI7
Jésus-Christ , et qu'on* a eu part à des grâces ; quand la lumière divine s'est découverte (1), et qu'avec de» veux illuminés on se jette dans les voies du siècle: qu'arrive-t-il à une ame qui tombe d'un si haut état, qui renouvelle contre Jésus* Christ , et encore contre Jésus-Christ connu et goûté , tous les outrages des Juifs, et le crucifie encore une fois ; vous reconnoissez le langage de Saiut Paul. Achevez donc, grand Apôtre, et dites* * nous ce qu'il faut attendre d'une chute si déplorable» Il est impossible* dit -il, qu'une telle ame soit renouvelée par la pénitente. Impossible : quelle parole 1 Soit , Messieurs , qu'elle signifie que ta conversion de ces âmes autrefois si favorisées, surpasse toute la mesure des dons ordinaires, et demande, pour ainsi parler, le dernier effort de la puissance divine; soit que l'impossibilité dont parle saint Paul , veuille dire qu'en effet il n'y a plus de retour à ces premières douceurs qu'a goûtées une ame innocente i quand elle y a renoncé avec connoissance , de sorte qu'elle ne peut rert# trer dans la grâce que par des chemins difficiles et avec des peines extrêmes. Quoi qu'il en s6it , Chrétiens , l'un et l'autre s'est vérifié dans la Princesse Palatine* Pour la plonger entièrement dans) l'amour du monde, il falloit ce dernier malheur. Quoi \ la faveur de la Cour. La Cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par Un mélange étonnant , il n'y a rien de plus sérieux ni ensemble de plus «fajoué. Enfoncez; vous trou* irez par-tout des intérêts cachés, des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité, et dans une ardente ambition, des soins* et un sérieux aussi triste qu'il est vaip. Tout est couvert d'un air gai, et vous diriez qu'on »e s#nge qu'à s'y divertir. .
(ijHefc. *« si 5/6
i aff Oraison funèbre
Le génie de la Princesse Palatine se trouva également propre aux diverttssemens et aux affaires. La Cour ne vit jamais rien de plus engageant} et sans parler de sa pénétration, ni de la fertilité infinie de ses expédiens , tout cédoit au charme secret de s%s entretiens. Que vois-je durant ce temps? Quel Irouble, quel affreux^ spectacle se présente ici à mes yeux! La monarchie ébranlée jusqu'aux fondemens, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au- dedans et au - dehors , les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux: lès Princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand : ce Prince , que Ton regardent comme le héros de son siècle , rendu inutile à sa patrie dont il avoit été le soutien; et ensuite je ne sais comment, contre sa propre inclination , armé contre elle : un ministre persécuté et devenu nécessaire , non-seulement par l'importance de ses services , mais encore par sè$ malheurs , où l'autorité souveraine et oit enfegée : que dirai- je 1 Etoit-ce là de ces tempêtes, par où le ciel a besoin de se décharger quelque* ibis J Et le -calme profond de nos jours de voit-il être précédé par de tels orages ? Ou bien é toit- ce lés derniers efforts d'une liberté remuante , qui alloit céder la place à l'autorité légitime l Ou bien étoit-ce comme un travail de la France prête' à enfanter le règne miraculeux de Louis? Non, non, c'est Dieu, qui vouloit montrer qu'il donne la mort, et qu'il ressuscite (i) ; qu'il plonge jusqu'aux enfers , et qu'il en retire ; et qu'il secoua là terré, et la brise; et qu'il guérit en un mot toutes ses brisures (2). Ce fut là que 4a Princesse Palatine signala sa fidélité , et fit paroltre toutes les richesses de son esprk. Je ne dis rien qui ne soit connu. Toujours fidèle à l'Etat et à la grande
<i) L fteg. ii« 6. (»} Ps. 5j. 4r
d'Anne de Ùonzague. 12g
reine Anne d'Autriche , on sait qu'avec le secret de cette Princesse , elle eut encore celui de tous les part» : taut elle étoit pénétrante , tant elle s'attiroit de confiance, tant il lui éteit naturel de gagner les cœurs I Elle déclaroit aux chefs des partis jusqu'où elle pou voit s'engager, et on la crxvyoit incapable ni de tromper, ni d'être trompée- Mais son caractère particulier étoit de concilier les intérêts opposés , et en s'élevant au-dessus , de trouver le secret endro^:, comme le nœud par où on les peut réunir. Que lui servirent ses rares talens? Que lui servit d'avoir mérité la confiance intime de la Cour? D'en soutenir le ministre deux fois éloigné, contre sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs , contre la malignité de ses ennemis , et enfin contre ses amis, ou partagés , ou irrésolus , ou infidèles? Que ne lui promit-on pas dans ses besoins î Mais quel fruit lui en revint-il , sinon de connoitre par expérience le foible des grands politiques ; leurs volontés changeantes, ou leurs paroles trompeuses ; la diverse face des temps , les amusemens des promesses ; l'illusion des amitiés de la terre qui s'en vont avec les années et les intérêts; et la profonde obscurité du cœur de l'homme , qui ne sait jamais, ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut , et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à, lui-même qu'aux autres l O éternel Roi des siècles, qui possédez seul l'immortalité, voilà ce qu*on vous préfère , voilà ce qui éblouit les âmes qu'on appelle grandes I
•Dans ces déplorables erreurs , la Princesse Palatine avoit les vertus que le monde admire, et qui font qu'une ame séduite s'admire elle-même : inébranlable dans ses amitiés, et incapable de manquer aux devoirs humains*? La Reine sa sœur en fit l'épreuve dans un temps où Jeurs cœurs étaient désunis. (jn nouveau conquérant s'élève
lia Oraison funèbre
en Suède. On y voit un autre Gustave non inouï* fief, non mains hardi f noa moins belliqueux que Celui dont le nom fait encore trembler l'Allemagne. Charles Gustave parut à la Pologne surprise et trahie, comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre* en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi arec la vitesse d'un aigle l On sont ces amei guerrières, ces marteaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain I Ni les chevaux ne sont vîtes, ni les homme» ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur. En même temps la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque , par le Moscovite Infidèle , et plus encore- par le Tartare , qu'elle appelle à son secours dans le désespoir. Tout nage" dans le sang , et on ne tombe que sur des Corps morts. La Reine n'a plus de retraite; elle a quitté le royaume: après de courageux f niais de vaine efforts , le Roi est contraint de la suivre : réfugiés dans la Silésie f où ils manquent des choses les plus nécessaires , il ne leur reste qu'à considérer de quel côté alloit tomber ce grand arbre ébranlé par tant de mains , et frappé de tant de coups à sa racine , ou qui en enléveroit les ra-, meaux ép&rs (i). Dieu en a voit disposé autrement La Pologne étoit nécessaire 4 son Eglise, et lut devoit un vengeur, 11 la regardait en pitié (a). Sa^main puissante ramène en* arrière le Suédois indompté , tout frémissant qu'il étoit. Il se venge sur le Danoi , dont la soudaine invasion l'avoit. rappelé, et déjà il K'a réduit à l'extrémité. Mais l'Empire et la Hollande se remurent contre otr conquérant, qui menaçoit tout le Nord de la servi* tude. Pendant qui) rassemble de nouvelles forces f
(i) Dae. 9. tt. 1*.
j^ £wcà> «Vie. * htgt 19. atV
d'Anne de Gontagué. iSi
et médite de nouveaux Carnages, Dieu tonne dtr plus haut des deux : ie redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie , et la Pologne ésti délivrée. Mais le premier ra^on d'espérance vint de la Princesse Palatine: honteuse de n'envojer que cent mille livres au Roi et à la Reine de Pologne, elle les envoie du moins avec une in*, croyable promptitude. Qu'admira-ton davantage r ou de ce que ce secours vint si à propos t ou de ce qu'il vint d'une main dont on ne l'attendoit.
Cas, ou de ce que, sans chercher d'excuse dans » mauvais état où se trouvoient ses affaires , la* Princesse Palatine s'ota tout pour soulager une> sœur qui ne l'ai moi t pasT Les deux Princesse» ne furent plus qu'un même cœur : la Reinev parut vraiment Reine par une bonté et par une magnificence dont le bruit a retenti par . toute la terre r et la Princesse Palatine joi* gnit au respect qu'elle a voit pour une aînée de? ce rang et de ce mérite, une éternelle reconnoissançe.
Quel est, Messieurs , cet aveuglement dans uiif ame chrétienne , et qui \t pourroit comprendre r d'être incapable de manquer aux hommes, et de ne craindre pas de manquer à Dieu, comme si le culte de Dieu ne tenoit aucun rang parmi le» devoirs f Contez-nous donc maintenant, vous qui les savez , toutes les grandes qualités de la Princesse Palatine : faites-nous voir , , si vous le pouvez, toutes les grâces de cette douce éloquence? qui s'insiuuoit dans les cœurs par des tours si nouveaux et si naturels ; dites qu'elle étoit géué« reuse, libérale * reconnaissante, fidèle dans s%^ promesses , juste : vous ne faite», que raconter ce qui l'attachait à elle-même. Je ne vois dans tout ce récit que le prodigue de l'Evangile (j), qui
41) Lu* i& is. 5s* - , ..
i !fe Oraison funèbre
reut avoir son partage , -qui veut jouir de sof : même et des biens que son père lui a donnés * . qui s'en va le plus loin qu'il peut dé la maison' paternelle dans un pays écarté, où il dissipe tant de rares trésors; et en un mot, où il donne au. inonde tout ce que Dieu vouloit avoir. Pendant qu'elle conte n toit le monde, et se contentoit ellemême , la Princesse Palatine n'étoit pas heureuse) et le vide des choses humaines se faisoit sentir à son cœur. Elle n'étoit heureuse , ni pour avoir avec l'estime du monde qu'elle a voit tant désirée, celle du Roi même ; ni pour avoir l'amitié et la confiance de Philippe , et des deux Princesses qui ont fait successivement avec lui la seconde lumière de la Cour : de Philippe , dis* je , ce grand Prince 9 que ni sa naissance, ni sa valeur, ni la victoire elle-même , quoiqu'elle se donne à loi avec tous ses avantages, ne peuvent enfler, et de ces deux grandes Princesses , ttoat on ne
Îjeut nommer l'une sans douleur , ni çonnoitre 'autre sans l'admirer. Mais peut-être que le so* liée établissement de la famille de notre Princesse achèvera son bonheur* Non, elle n'étoit heureuse, ni pour avoir placé auprès d'elle la princesse Anne sa chère fille, et les délices de son cœur, ni pour l'avoir placée dans one maison où tout est grand. Que sert de s'expliquer davantage l On dit tout, quand on prononce Seulement le nom de JLouis de Bourbon, Prince de Condé, et de Henri* Jules de Bourbon , duc d'Enghien, Avec un pe* plus de vie, elle auroit vu les grands dons et le premier des mortels , touché de ce que le monde admire le plus après lui , se plaire à le reconnoftré par des dignes distinctions. C'est ce qu'elle devoit attendre du mariage de la princesse Anne. Celui <ie la princesse Bénédicte ne fut guère moins heureux ,' puisqu'elle épousa Jean Frédéric, duc de Brunsvfick ei d'Hanovre f Souverain puissant *
d'Anne de Gonzague* i55
4piî avoit^ joint le savoir avec la valeur , la religion catholique avec les vertus de sa maison, et pour comble de joie à notre Princesse , le service de l'empire avec les intérêts de la France. Tout étoit grand dans sa famille; et la princesse Marie sa fille , n'auroit eu à désirer sur la terre qu'une vie plu» longue; Que s'il faVloit avec tant d'éclat la tranquillité et la douceur , elle trouvoit dans un Prince aussi grand d'ailleurs que celui qui honore cette audience, avec les grandes qualités, celles qni pou votent contenter -sa délicatesse 5 dans h Duchesse sa fille , un naturel tel qu'il le falloit à un cœur comme le sien , un esprit qui se fait sentir sans vouloir briller , une vertu qui devoit bientôt forcer l'estime du monde, et comme une vive lumière, percer tout-^à-coup avec grand éclat, un beau , mai* sombre nuage. Cette alliance fortunée lui donnoit une perpétuelle et étroite liaison avec le Prince qui , de tout temps , avoit le plus ravi son estime: Prince qu'on admire autant dans la paix que dans la guerre , en qui -l'univers attentif ne voit plus rien à désirer, et s'étonne de trouver enfin toutes les vertus en un seul homme. Que faltoit-il davantage , et que manquoitil au bonheur de notre Princesse? Dieu qu'elle avoit connu , et tout avec lui.
Une fois elle 4 ni avoit rendu son cœur. Les douceurs célestes qu'elle avoit goûtées sous lès ailes de Saint-Fare , étoient revenues dans son esprit. Retirée à la campagne, séquestrée du monde, elle s'occupa trois ans entiers à régler sa conscience et se» affaires. Un million qu'elle retira du duché de Réthelois , % servit à multiplier ses bonnes œuvres 5 et la première fut d'acquitter ce qu'elle devoit, avec une scrupuleuse régularité, sans se permettre ces compositions si adroitement colorées, qui souvent ne sont qu'une injustice, couverte d'un nom spécieu*. Est-*e donc
*$4 Oraison fànètt&
ici cet heureux retour que je vous promets depuis si long-temps î Nonf t Messieurs, vous ne verre* encore à cette fois qu'un plus déplorable éloignement. Ni les conseils de la Providence , ni l'élat de la Princesse ne perraettoient qu'elle partageât, tant soit peu son cœur ; une ame comme la sienne ne souffre point de tels partages ; et il falloit on tout-à-fait rompre, ou se rengager tout-à-fait avec. le monde. Les affaires l'y rappelèrent; sa piété s'v dissipa encore une fois : elle éprouva que Jésus-Christ n'a pas dit en vain : Fiunt novissima hominis illius pejora prioribus (î) ; L'état de. V homme qui retombe devient pire que le premier. Tremblez, âmes réconciliées , qui renoncez si souvent à la grâce de la pénitence: tremblez» puisque chaque chute creuse sous vos pas de nouveaux abîmes : tremblez enfin * au terrible exem» pie de la Princesse Palatine. A ce coup 9 le Saint- Esprit irrité se retire : les ténèbres s'épaississent* la foi s'éteint.
Un saint Abbé , dont la doctrine et la vie sont un ornement de notre siècle , ravi d'une conver* sion aussi admirable et aussi parfaite que celle de notre Princesse, lui ordonna de l'écrire pour l'édification de l'Église. Elle commence ce récit en confessant son erreur. Vous* Seigneur , doni la . bonté infinie n'a rien donné aux nommes de plus efficace pour effacer leurs péchés, que la grâce de les recomioître, recevez l'humble confession de votre servante ; et en mémoire d'un tel sacrifice , s'il lui reste quelque chose à expier après une si longue pénitence , faites-lui sentir aujourd'hui vos miséricordes. Elle confesse donc , Chrétiens , qu'elle avoit tellement perdu les lumières de la foi , que lorsqu'on pari oh sérieusement de* mystères de la -religion 9 elle avoit peine à retenir
(1) Luc. 11« 2&.
d'Ame de Goniague* i39
ces ris dédaigneux qu'excitent les personnes si m* pies , lorsqu'on leur voit croire des choses impossibles : Et , poursuit-elle , c'eût été pour moi le plus .grand de tous les miracles, que de n+e faire croire fermement le Christianisme. Que n'èût-elle pas donné pour obtenir ce miracle î Mais l'heure marquée par la divine Providence n'étoit pas encore venue. C'étoit le temps où elle devoil être livrée à elle-même pour mieux sentir dans la suite la merveilleuse victoire de la grâce. Ainsi elle gémissoit dans son incrédulité qu'elle n'avoif pas la force de vaincre. Peu s'en fout qu'elle ne s'emporte jusqu'à la dérision qui est le dernier excès , et comme le triomphe de l'orgueil ; et qu'elle ne se trouve parmi ces moqueurs dont le jugement est si proche , selon la parole du Sa* ge CO* Parât a suai derisoribus judicia.
Déplorable aveuglement 1 Dieu a fait un ouvrage au milieu de nous , qui détaché de toute autre cause, et ne tenant qu'à lui seul, remplit tous les temps et tous les lieux, et porte par toute la terre y avec l'impression de sa main, le cai altère de son autorité: c'est Jésus-Christ et son Eglise» 11 a mis dans cette Eglise une autorité, seule capable d'abaisser l'orgueil , et de relever la simplicité ; et qui également propre aux savans et aux ignorans , imprime aux uns et aux autres un même respect. C'est contre cette, autorité que les libertins se révoltent avec un air de mépris. Mais qu'ont-ils vu ces rares génies , qu'ont-ils vu plus que les autres l Quelle ignorance est la letn i Et qu'il seroit aisé de les confondre, si foibles et présomptueux , ils ne craignoient d'être instruits ! Car pensent-ils avoir mieux vu les difficultés, à cause qu'ils y succombent, et que les autres qui les ont vues, les ont méprisées î Us n'ont riea,
(i) Prev. *& sg.
ï56r Oraison funèbre
Vu 9 ils n'entendent rien , its n'ont pas même dé quoi établir le néant , auquel ils espèrent après cette vie ; et ce misérable partage ne leur est pas assuré. Ils ne savent *'Hs trouveront un Eh eu propice, ou un Dieu Contraire. S'ils le font égal au vice et à la Vertu : quelle Mole \ Que s'il ne dédaigne pas de juger ce qu'il a créé, et encore ce qu'il a créé capable d'un .bon et d'un mauvais choix : qui leur dira, ou ce qui lu* plaît, ou ce qui l'offense , ou ce qui l'appaïse î Par où ontils deviné, que tout ce qu'on pense de ce premier Etre , soit indifférent , et que toutes les religions qu'on voit sur fa terre lui soient également bonnes l Parce qu'il v en a de fausses l S'ensuitiï qu'il n'y en ait pas une véritable, ou qu'on ne puisse plus connoître l'ami sincère , parce [u'on est environné de trompeurs î Est-ce peuttre que tous ceux qui errent sont de bonne foi 1 L'homme ne peut-il pas, selon sa coutume, s'en imposer à lui-même l Mais quel supplice ne méritent pas les obstacles qu'il aura mis par ses préventions à des lumières plus pures ? Où a-ton pris que la peine et la récompense ne soient quô pour les jugemens humains; et qu'il n'y ait pas en Dieu une justice, dont celle qui reltriren nous ne soit qu'une étincelle l Que s'il est une telle justice , souveraine, et par conséquent inévitable; divine , et par conséquent infinie : qui nous dira qu'elle n'agisse jamais selon sa nature, et qu'une justice infinie ne s'exerce pas à la fin par un supplice infini et éternel ï Où en sont donc les impies , et quelle assurance ont-ils contre la vengeance éternelle dont on les menace? Au défaut d'un meilleur refuge, iront-ils enfin se plonger dans l'abîme de l'athéisme , et mettront-ils leur repos dans une fureur , qui ne trouve presque point de place dans les esprits f Qui leur résoudra ces doutes , puisqu'ils veulent les appeler de ce nom î
d'Anne fe Gontague. tfy
Leur raison, qu'ils prenne ni pour gui.de, ne pr.eV sente à leur esprit que des conjectures et des embarras. Les absurdités ojj ils tombent en niant Ja religion, deviennent plus insoutenables que les vérités dpnt la hauteur les étonne ; et pour n* vouloir pas croire des mystères incompréhensibles, ils suivent, l'une après l'autre, d'incompréhensibles erreurs. Qu'est-ce donc après tout 9 Messieurs, qu'est-ce que leur malheureuse incrédulité , sinon une erreur sans fin , une témérité qui hasarde tout , un étourdissement volontaire , et en un mot un orgueil qui ne peut souffrir son remède , c'est-à-dire , qui ne peut souffrir une' autorité légitime! Ne croyez pas que l'homme ne soit emporté que par 1 intempérance des sens. L'iu£empérance de l'esprit n'est pas moins flat- - teusè. C.omme l'autre, elle se fait des plaisirs cachés , et s'irrite par la défense. Ce superbe croijt s'élever au-dessus de tout et au-dessus de luimême, ouatad il s Relève, ce lui semble , au-dessus de la religion au' il a si long- temps révérée : il se met au rang des gens désabusés; il insulte en son cœur aux foibles esprits qui ne font que suivre les autres sans rien trouver par eux-mêmes ; et .devenu le seul objet de ses complaisances , il se fait lui-même son Djeu,
C'est dans cet abîme profond que la Princesse Palatine allpit se perdre. Il est vrai qu'elle désiroijt avec ardeur de cpnnoître )a vérité. Mais où est la vérité ^ans la foi. qui lui parpissoit impossible , à moins que Dieu ne l'établit en elle par un miracle? Que lui servoit d'avoir conservé la cprinoissance de la «JivWté ? Les esprits même les plus déréglés n'en rejettent pas l'idée, pour n'avoir point à se reprocher un aveuglement trpp visible. Un Dieu qu'on fait à sa m °de ; aussi patient, aussi insensible que nos passions le demandent, n'incommode pas. La liberté qu'on se doime do
*5B Ormison funèbre
penser tout ce qu'on veut , fait qu'on croit respirer un air nouveau. On rimagine jouir de soi* même et de ses désirs , et dans le droit qu'on pense acquérir de ne se rien refuser , on croit tenir tous ïfis biens, et on les goûte par avance.
En cet état , Chrétiens , où la foi même est perdue, c'est-à-dire, où le fondement est renversé, que re s toit il à notre Princesse , que restoit- -il à une a me qui 9 par un juste jugement de Dieu, .étoit déchue de toutes les grâces , et ne tenoit à Jésus-Christ par aucun lien? Qu'y restoit-il, Chrétiens, si ce n'est ce que dit Saint Augustin T II restoit la souveraine misère , et la souveraine miséricorde: Restabat magna miseria et magna mi» sericordia (i). 11 restoit ce secret regard d'une Providence miséricordieuse qui la vouloit rappeler des extrémités de la terre; et voici quelle fut la première touche. Prêtez l'oreille, Messieurs, elle a quelque chose de miraculeux. Ce fut un sonçe admirable , de ceux que Dieu même fait yemr du ciel par le ministère des Anges , dont les images sont si nettes et si démêlées , où l'on voit je ne sais quoi de céleste; Elle crut, c'est elle-même qui le raconte au saint Abbé : Ecoutez, et prenez garde sur-tout de n'écouter pas avec mépris l'ordre des avertissemeps divins, et la conduite de la grâce. Elle crut , dis- je , que Vnarchant seule dans une forêt , elle jr avoit rencontré un aveuglé dans une petite loge. Elle s'approche pour lui demander s'il étoit aveugle de naissance , ou s'il l étoit devenu par quelque accident. Il répondit qu'il étoit aveugle - né. Vous ne savez donc pas , reprit-elle , ce que c'est que la lumière qui est si belle et si agréa* ble, et le soleil qui a tant d'éclat et de beauté, Je n*ai 9 dit-il, jamais joui de ce bel objet , et
(t) Fs. ôo.
d'Anne de Gonzague, 1S9
je ne mren puis former aucune idée. Je ne laisse pas de croire , qu'il est d'une beauté ravissante. L'aveugle parut alors changer de voix et de visage , et prenant un ton d'autorité : Mon exemple , dit-il , vous doit apprendre qu'il y a des choses très- excellentes et très-admirables qui échappent à notre vue , et qui n'en sont ni moins vraies , ni moins désirables, quoiqu'on ne les puisse ni comprendre , ni imaginer» C'est ea effet qu'il manque un sens aux incrédules comme à l'aveugle, et ce sens, c'est Dieu qui le donne, selon ce que dit Çaint Jean (1). // nous a donné fin sens pour connottre le vrai Dieu , et pour être /en son vrai Jils : Dédit no bis sen^um , ut eognoscamus verum &eum , et si mu s in vero filio ejus. Notre Princesse le comprit. En tnême temps, au milieu d'un songe mystérieux, elle fît l'application de la belle comparaison de l'a» yeugle aux vérités de la religion et de l'autre pie.' ce sont ses mots que je vous rapporte.
Dieu , qui n'a besoin ni de temps ni d'un long circuit de raison nemens pour se faire entendre , tout-à-coup lui ouvrit les veux. Alors, par une soudaine illumination, fille se sentit si éclairée y c'est elle-même qui continue à vous parler, et tellement transportée de la foie Savoir trouvé me qu'elle cherchoit depuis si long-temps , qu'elle ne put s'empêcher d'embrasser l'aveugle , dont le discours lui découvrqit une plus belle lumière que celle dont il étûit privé ; j?f, dit-elle* il se répandit dans mon cepur yne joie si douce , é$ une foi si sensible 9 qu'il rijr a point fc paroles capables de l'exprimer. Vous attende?, , Chrétiens, quel sera le réveil d'un sommeil .si dopç et si merveilleux. Ecoutez , et reconnoissez que f? songe est vraiment divin. Elle s'éveilla là-
<*) Jean» 5. a£
f4« Oraison funèbre
dessus , dit-elje, et se trouva dans le même éttt où elle s'étoit vue dans cet admirable songe, c'est-à-dire , tellement changée, qu'elle avoit peine à le croire. Le miracle qu'elle altendoit est arrivé: elle croit . elle qui jugeoit la foi impossible : Dieu la changea par une lumière soudaine , et par un songe qui tient de l'extase. Tout suit en elle de la mémo- force. Je me levai , poursuit-elle , avec précipitation : mes actions étaient .mêlées dune joie et d'une activité extraordinaire. Vous le voyez , cette nouvelle vivacité qui animoit ses actions, se ressent . encore dans ses paroles. Tout ce que je lisais sur la religion tne touchait jusqu'à répandre des larmes. Je me trouvois à la messe dans un état bien différent de celui où j'avois accoutumé d'être, Car c'était de tous les mystères celui qui me paroissqit le plus incroyable. Mais alors , dit-elle , il me sem» bloit sentir la présence réelle de Notre-Seigneuf, à peu prés comme l'on sent les choses visibles, et dont l'on ne peut douter. Ainsi elle passa touta-coup d'une profende obscurité à une lumière
a- coup
manifeste. Les nuages de son esprit sont dissi? pés : miracle aussi étonnant que celui où Jésus- Christ fit tomber en un instant des yeux de Saul converti , cette espèce d'écaillé dont ils étoienjt couverts. Qui donc ne s'écrier oit à un si soudain changement: Le doigt de Dieu esjt ici (i). La suite ne permet pas d'en douter 9 et l'opération de la grâce se reconnoit dans ses fruits (2). De-
fuis ce bienheureux moment , la foi de notre r^ncesse fut inébranlable : et même cette joie sensible qu'elle avoit à croire , lui fut continuée quelque temps..
Mais au milieu de ces célestes douceurs, la justice divine eut son tour. L'humble Princesse
(1) Àct. p. ( 2 ) Ezod. 8. 19»
et Anne de ôonz&gue* , xfit
me crut pas qu'il lui fut permis d'approcher .d'abord des saints Sacremens. Trois mois entiers furent employés à repasser avec larmes ses ans écoulés parmi tant d'illusions, et à préparer sa confession* Dans l'approche du jour désiré où elle espéroit de la faire 9 elle tomba dans une syncope qui ne lui laissa -ni couleur, ni pouls, ni respiration. Revenue d'une si longue et si étrange défaillance, elle se vit replongée dans un plus grand mal s et aax approches de la mort, elle ressentit toutes les horreurs de 4'enfer. Digne effet des Sacrement de l'Eglise, qui, donnés ou différés, font sentir a l'aine la miséricorde de Dieu, ou tout le poids de ses vengeances. Son confesseur qu'elle appelle,, la trouve sans force, incapable d'application , et prononçant à peine quelques mots entrecoupés : il fut contraint de remettre la confession eu iea> demain. Mais il faut qu'elle vous raconte ellemême quelle nuit elle passa dans cette attente. Qui sait si la Providence n'aura pas amené ici quelque ame égarée qui doive être touchée du récit f // est y dit-elle, impossible de s 1 imaginer les étranges peines de mon esprit, sans les avoir éprouvées. J'appréhendais à chaque moment ta retour de ma syncope; c'est-à-dire , ma mort et ma damnation* J'avouois bien que je n' et ois pas digne dune miséricorde que pavois si long» temps négligée : et je disois à Dieu dans mou cœur y que je n' avais aucun droit de me plaindre de sa justice; mais qu'enfin , chose insupporta* ble ! je ne le verrou jamais ; que je serois éternellement avec ses ennemis , éternellement Sans l'aimer , éternellement haie de lui. Je sentois tendrement ee déplaisir t et je le sentois même f comme je crois , ce sont ces propres paroles 9 entièrement détaché des autres peines de t enfer m JLe voilà , mes chères sœurs, vous le connoissez, le voilà ce pur amour que Dieu lui-même répajig
*4* Oraisbn funèbre.
dans les coeurs , arec toutes ses délicatesse! «t
* dans toute sa vérité. La voilà cette crainte qui
* change les cœurs ; non point la crainte de l'esclave qui craint l'arrivée d'un maître fâcheux ; mais la crainte d'une chaste épouse » qui craint de perdre ce qu'elle aime. Ces sentimens tendres, mêlés de larmes et de iraveur , aîgrissoient sou jnal jusqu'à la dernière extrémité. Nul n'en pénétrait la cause , et on attribuoit ces agitations & la fièvre dont elle étoit tourmentée. Dans cet
^tat pitoyable , pendant qu'elle, se regardoit corn? ine une * personne réprouvée et presque sans es*frérance de salut , Dieu qui fait entendre ses vérités, en telle manière, et sous telle figure qu'il lui plaît , continua de l'instruire commp il a fait £ Joseph et Salomon , et durant l'assoupissement que l'accablement lui causa, il lui mit dans l'ear prit cette parabole si semblable à celle de l'Evan* gile (i). Elle voit paraître ce que Jésus-Christ jn'a pas dédaigné de nous donner comme limage de sa tendresse ; une poule devenue mère , jem» pressée autour des petits qu'elle conduisoit. Un d'eux «'étant écarté , notre malade le voit englouti par un chien avide. Elle accourt, elle lui arrache cet innocent animal. En même temps on lui crie d'un autre côté qu'il falloit le rendre au ravis* seur , dont on étendrait l'ardeur en lui enlevant sa proie. Non , dit-elle, je ne le rendrai jamais* En ce moment elle s'éveilla , et l'application de la figure qui lui avoit été montrée , se fit en un Instant dajis son esprit, comme si on lui eût dit,: Si vous , qui êtes mauvaise , ne pouvez, vous résoudre à rendre ce petit animal que vous avez sauvé , pourquoi, croyez- vous que Dieu , infiniment bon^ vous redonnera au démon % après ypous avoir tiré de sa puissance / Espérez ef
d'Anne de Gônzague* rlft
prenez courage (i). A ces mots elle demeura dans un calme et dans une joie qu'elle ne pou voit exprimer, comme si un Ange lui eût appris , ce sont encore ses paroles , que Dieu ne l'abandon* netoit pas (2). Ainsi tomba tout-à-coup la fureur des vents et des flots à la voix de Jésus-Christ , qui les menaçoit (3) , et il ne fit pas un moindre miracle dans l'ame de notre sainte pénitente, lorsque parmi les frayeurs d'une conscience alarmée, et les douleurs de t enfer (4) , il lui fit sentj £ tout-à-coup par une vive confiance, avec. la t rémission de êes péchés, cette paix qui surpqsse toute intelligence (5). Alors une joie céleste saisit tous ses sens , et les os humiliés tressaillirent (6). Souvenez-vous, ô sacré pontife, quand vous tiendrez en vos mains la sainte victime qui été les Séchés du monde, souvenez-vons de ce miracle e la grâce. Et vous , saints Prêtres, venez ; et vous, saintes filles, et vous, Chrétiens; venez aussi , 6' pécheurs ! tous ensemble , commençons d'une même voix le cantique de la délivrance, et ne cessons de répéter avec David (7) : Que Dieu, est bon / que sa miséricorde est éternelle l
11 n* faut point inanauer à de telle» grâces, ni les recevoir avec mollesse. La Princesse Pala* tine change en un moment toute entière: nulle 'par are que la simplicité, nul ornement que la modestie. Elle se montre eu monde à cette fois, mais ce fut pour lui déclarer qu'elle avoit renoncé à ses vanités. Cat aussi, quelle erreur à une chrétienne, et encore à une chrétienne pénitente, dîorner ce qui n'est digne aue de son mépris t De peindre et de parer Huole du monde t DU
(1) Mtttk. j. 11. (5) Philip. 4. j,^
(a) Marc. 4. 39» (6) Ps. 5o. «v
(3) Lac. 8. a4. (7) P«> jgp.
(ê Ps. »;. t.
*44 Oraison funèbre
retenir comme par force, et avec mille artifices' autant, indignes qu'inutiles , ces grâces qui s'envoient avec le temps ? Sans s'effrayer de ce qu'on diroit, sans craindre, comme autrefois, ce vain jfantôme des âmes infirmes , dont les grands sont épouvantés plus que tous les autres; la Princesse Palatine parut à la Cour si différente d'elle-même, et dès-lors elle renonça à tous les divertissement , jusqu'aux plus innocens, se soumettant aux sévèresJois de fa pénitence chrétienne, et ne songeant qu'à restreindre et à punir une liberté qui n'avoit pu demeurer dans sàs bornes. Douze ans de persévérance* au milieu des épreuves les plus dimci? ]es , l'ont élevée à un éminent degré de sainteté. La règle qu'elle se fit dès le premier jour fat immuable, toute sa maison y entra : chez elle on yie faisoit que passer d'an exercice de piété à un autre» Jamais l'heure de l'oraison ne fut changée ni interrompue, pas même par Les maladies. Elje aavoit que dans ce commerce sacré tout consiste & s'humilier sous la main 4e Pieu, et moins à (donner qu'à recevoir. Ou plutôt , selon le précepte de Jésus-Christ, son oraison Tut perpétuelle pour être égale au besoin (i), La lecture de l'Evangile et des livres saints en fournissoit la matière : si le travail sembloit l'interrompre, ce n'£» toit que pour la continuer d'une autre sorte. Par le travail on charmoit l'ennui, on ménageoit le temps, on guérissoil la langueur de la paresse, et les pernicieuses rêveries de l'oisiveté. L'esprjt se reiâchoit pendant que les mains industrieuseinent occupées , s'exerçoient dans des ouvrages dont •la piété a voit donné le dessein: c'étoient ou des habits pour les pauvres, ou des ornemens pour Jes autels. Les psaumes a voient succédé aux canfiques des joies du siècle. Tajpt qu'il a'étoit ppitft
Jfl fcuc. *8. *?. *
à' Anne de ôonzague. \fë
nécessaire de parler, la sage Princesse gardoit le silence : la vanité et les médisances qu* soutiennent tout le commerce du monde , lui faisoient craindre tous les entretiens: et rien ne lui paroUsoit ni agréable, ni sûr que la solitude. Quand elle pari oit de Dieu » le goût intérieur d'où soi* toient toutes ses paroles , se communiquait ji ceux qni conversoient arec elle, et les nobles expressions qu'on remarquoit dans se$ discours ou dans ses écrits , venoient de la hante idée qu'elle avoit conçue des chose* divines. Sa fqi ne fut pas * moins simple que vive : dans les fameuses ques* tions qui ont troublé en tant de manières le repp» de nos jours, elle déclaroit hautement qu'elle n'a* voit autre part à y prendre, que celle d'obéir à l'Eglise. Si elle eût eu la fortune des ducs de Nevers ses pères, elle en auroit surpassé la pieuse magnificence , quoique cent temples fameux en portent la gloire jusqu'au ciel et. que les Eglises des Saints publient leurs aumônes (i). Le Duc soù père avoit fondé dans ses terres de quoi marieh tous les ans soixante filles: riche oblation, présent agréable. La Princesse sa fille en mariait aussi tous les ans ce qu'elle pou voit, ne croyant pas "assez honorer les libéralités de ses ancêtres, si elle ne les imitait. On ne peut retenir ses larmes quand on lut voit épancher son cœur sur de vieilles femmes qu'elle nourrissoit. Des yeux si délicats firent leurs délices de ces visages ridés, de ces membres courbés sous les ans. Ecoutez ce qu'elle en écrit au fidèle ministre de ses charités; et dans lin même discours , apprenez à goûter la simplicité et la charité chrétienne. Je suis ravie, ditelle , que V affaire de nus bonnes vieilles soit sJL avancée. Achevons vite au nom de Notre-Seigneur , âtons vitement une bonne femme de
(0 Eecl. 5i. 11.
jjfi Oraison funèbre
Jetable où elle est , et In mettons dans un de cet petits lits. Quelle nouvelle vivacité succède à celle que le monde inspire! Elle poursuivit: Dieu me tfonnera peut-être de la santé , pour aller servir . cette paralytique : au moins je le ferai par mes soins , si les forces me manquent; et joignant mes maux aux siens , je les offrirai plus hardi* ment à Dieu. Mandez-moi ce qu'il faut pour la nourriture et les ustensiles de ces pauvres fem» mes î peu-à-peu nous les mettions à leur aise* Je me plais a répéter toutes ces paroles , malgré les oreilles délicates : elles effacent les discours les plus magnifiques, et je voudrais ne parler plus que ce langage; Dans les nécessités extraordinaires, sa charité faisoit de nouveaux efforts. Le rude hiver des années dernière* \ acheva de la dépouiller de ce qui lut réstoit de superflu : tout devint pauvre dans sa maison et sur sa personne : elle vojoit dispafottre avec une joie sensible les restes des pompés du monde; et l'aumône lui apprerioif a se retrancher tous les jours quelque chose du nouveau/ C'est en effet la vraie grâce de l'aumône, cfn soulageant les besoins des pauvres, de diminuer en nous d'autres besoins ; c'est-è-dire , ces besoins honteux qu'y fait la délicatesse, comme si la nature ti'étoit pas assez accablée de nécessités. * Qu'attendez- vous. Chrétiens, à vous convertir, 4ft pourquoi désespérez-vous de votre sahit l Vous voyez la perfection où s'élève Pâme pénitente, quand elle est fidèle a la grâce* Ne craignez ni la maladie , ni les dégoûts , ni les tentations , ni ies paires les plus cruelles. Une personne si sen* sible et si délicate, qui ne pou voit seulement entendre nommer les maux , a souffert douze ans entiers , et presque sans intervalle , ou les plus vives Couleurs, ou des langueurs qui épuisoient le corps et l'esprit; et cependant durant tout ce temos, et dans Us tournions inouis de sa dernflèVÔ
d'Anne de Gonzague. I$y
ttialadie, où ses maux s'augmentèrent jusqu'aux derniers excès , elle n'a eu à se repentir que d?a-* voir «île seule fois souhaité une mort plus douce. Encore réprima- telle ce foible désir, en disant aussitôt après avec Jésus-Christ , la* prière du sa-, cré mystère du- jardin ; c'est ainsi qu'elle appeloîjt la prière de l'agonie de notre Sauveur: Omon. père! que votre volonté soit faite ^ et non pat la mienne ~{i). Ses maladies lui ôtèrent la consola^ tkm qu'elle a voit tant désirée d'accomplir ses premiers desseins, et de pouvoir achever ses jours sous la discipline et dans l'habit de Saint-Rare. Son coeur donné ou plutôt Tendu à ce monastère, oè elle avait goûté les premières grâces, a témoigné son désir ; et n^k volonté a été aux yeux dfe Dieu , un sacrifice parfait» C'eût été un soutien sensible à une ame comme la sienne d'accomplir de grands ouvrages pour le servke.de Dieu:
mais elle est menée par une a titre voie, par celle qui crucifie davantage , qui sans rien laisser en-* treprendre à un esprit courageux, le tient accablé et anéanti sous la rude loi de souffrir^ Encore s'il eût plu à Dieu de lui conserver ce goût sensible de la piété , qu'il avoit renouvelé dans son cœur au commencement de sa pénitence : mais non * tout lui est été; sans cesse elle est travaillée de . peines insupportables : 6 Seigneur , disoit le saint homme Job (2), vous me tourmentez d'une, manière merveilleuse ! C'est que sans parler ici de ses autres peines , M portoit au fond de son* cœur une vive et continuelle appréhension de déplaire à Dieu. Il voyoit d'un côté sa sainte justice, devant laquelle les Anges ont peine à soutenir leur innocence (3). Il le voyoit avec ses yeux éternellement ouverts, observer toutes lesdémar»
<i) Luc. a*. 4». 0X J°b. l 7* *•
(a) Job* 10. j& *
jjfi • Oraison funèbre
cbes, compter tous les pas dUin pécheur, e\ corder ses péchés comme sous le sceau , pour les Jiri représenter au dernier jour : Signasti quasi pi sacuîo delicta mea. D'un autre côté il ressentoit ce qu'il y a de corrompu dans le cœur de l'homme: Je craignais , dit-tt (i), toutes mes œwtres. Que vois- je ? le péché! ie< péché par-tout! Et il s'écrioit jour et auit (2) : Seigneur ! pourquoi n'âtez-vous pas mes péchés l Et que ne tranchez-vous une fois ces malheureux jours, où l'on. » fait que vous offenser, afin qu'il ne soit pas dît, que je sois contraire à la parole du Saint (3)i Tel étoit le fond de se$ peines , et ce qui paroit de si violent dans ses discours, n'est que la délicatesse d'une conscience qui se redoute elle-même, on l'excès d'un amour qui craint de déplaire. La Princesse Palatine souffrit quelque chose de semblable. Quel supplice à une conscience timorée ! Elle croyoit voir par-tout dans w actions un amour-propre 4éguisé en vertu. Plus elle étoit clairvoyante, plus elle étoit tourmentée.. Ainsi Pieu l'huimlioit par ce qui a coutume de nourrir l'orgueil , et lui faisoit un remède de la cause de soit mal. Qui pourroit dire peur quelles terreurs elle arrivoit aux délices de la sainte table l Mais elle ne perdoit pas la, confiance. Enfin^ dit-eije, c'est ce
Su'elle écrit au saint prêtre que Dieu lui avoit onné pour la soutenir dans s^s peines. Enfin je suis parvenue au divin banquet. Je m'étois levée dès le matin pour être devant le jour aux portes du Seigneur ; mais lui seul sait les combats qu'il a fallu rendre. La matinée se passoit dans un cruel exercice. Mais à la fin , poursuit-elle, malgré mes faiblesses , je me suis comme traînée moi-même aux pieds de Notre-Seigneur ; et j'ai eonnu qu'il falloit , puisque tout s'est fait en moi
(0 Mb. $. fa) /***. 7* ai. 0) Ibdd. 6. i*
N d'Anne de Gorizague. ity
par la force de la divine bonté , que je reçusse encore avec une espèce de force ce dernier et souverain bien. Dieu lui découvrait dans ses peines lîordre secret de sa justice sur ceux qui ont manqué de fidélité aux grâces de la patience. // ri appartient pas , disoit-elle , aux esclaves fugitifs 9 qu'il faut aller reprendre par force, et les ra* mener comme malgré eux , de s* asseoir au festin avec les en/ans et les amis , et c'est assez qu'il leur soit permis de venir recueillir à ter/e les miettes qui tombent de la table de leurs Seigneurs. Ne vous étonnez pas , Chrétiens , si je ne fais plus , foible orateur, que répéter les paroles de la Princesse Palatine : c'est que j'y ressens la m arme cachée et le goût des écritures divines 9 que ses peines et ses sentimens lut foisoient en* tendre. Malheur à moi , si dans cette chaire j'aime mieux me chercher moi-même que vetre salât 9 et si je ne préfère à mes inventions , quand elles pourraient vous plaire, les expériences de cette Princesse, qui peuvent vous convertir! Je n'ai regret qu'à ce que je laisse , et je ne puis vous taire ce qu'elle a écrit touchant les tentations d'incrédulité. // est bien croyable , disoit-elle t qu'um Pieu r qui aime infiniment , en donne des preuves proportionnées à l'infinité de son amour 9 et £ l'infinité de sa puissance : et ce qui est propre A la toute-puissance d'un Dieu , passe de bien loin la capacité de notre foible raison. C'est , *joute-t-ell* , de que je m<e. dis à .moymémç+ quand les démons tâchent d'étonner' mit foi; et depuis qu'il a plu à Dieu de me mettre dans le cœur , remarquez, ces belles paroles, que son amour est la cause de tout ce que nous croyons, cette réponse me persuade plus que tous les livres. C'est en effet l'abrégé de tous, les saints livres , et de toute la doctrine chrétienne. Sortez, parole éternelle^ fils unique .de Dieu vivant f sortez 4u
r&> Oraison funèbre
fcienheûwtx sein de votre père , et venez anncra» cër aux hommes le secret que vous y voyez. Il l'a, fait, et durant trots ans il n'a cessé de nous dire le secret' des conseils' de Dieu. Maïs tout ce?
Ïû'il en a dit ett renfermé dans ce seul mot de son vangile : Ùieu a tant aimé le monde , qu'il lui a donné son fils unique (i). Ne demandez plus ce qui a uni en Jésus-Christ, le ciel et la terre f et la croix avec les grandeurs: Dieu a tant airhé té mohde 1 Est-il incroyable que Dieu .aime , et que la bonté se communique f Que ne fait pas entreprendre aux âmes courageuses l'a mou r de fa gloire, aux âmes les plus vulgaires l'amour de» richesses ; à tous enfin, tout ce qui porte le nom d'amour \ Rien ne coûte, ni périls, m travaux , ni peines : et voilà les prodiges dont l'homme est capable. Que si l'homme qui n'est que faiblesse tente l'impossible; Dieu ,' pour contenter son femour, n*exécutera*t-il rien d'extraordinaire ? Drsons donc pour toute raison dans tous les myslèv res: Dieu' a tant aimé le monde t C'est la doctrine du .maître, et le disciple bien- aimé l'avoit bien comprise. t)e son temps un Cérinthé , û& Hérésiarque , ne vouloit pas croire qu'on Dieu eût fu se faire homme, et se faire la victime des pécheurs. Que lui répondit cet Apôtre vierge , proi' >hète du nouveau Testament , cet aigle , ce triée» bgien par excellence, ce saint vieillard qui n'a* ^roit de force que pour prêcher la charité, eV pour flire :' Aimèx-vous les uns les autres e* Notré-Seê* gneur; que répondit-il à cet hérésiarque f Quel symbole , quelle nouvelle confession de foi oppe» sa-t-ïl à son hérésie naissante l Ecoutez et admirez. ivous croyons^ dit- il, et nous confessons T amour que Dieu a pour noue : Et nos credimus chari* tati quam habet Beus in nùbîs (a). C'est là toute
if) IL Cor» èé Ui M* Ja) I. Jean. 5. *;.
la foi des Chrétiens : c'est la cause et l'abrégé de tout le sy mboie\ C'est la que la Princesse Palatine a trouva la résolution de ses anciens doutes. Dieu a aimé: c'est tout dire* S'il a fait, disoit* elle , de si grandes choses pour déclarer son amour dans l'incarnation, que n'aura-t-il pas fait pour le consommer dans l'Eucharistie , pour se donner \ non plus en général à la nature humaine* mais fc chaque fidèle en particulier ? Croyons donc, aveé Saint Jean, en l'amour d'un Dieu: la foi noue paraîtra douce, en la prenant par un endroit' si tendre. Mais n'y croyons pas à demi , à la ma*» ni ère des hérétiques , dont l'un en retranche une chose, et l'autre une autre (r); l'an le mystère de l'incarnation c l'autre celui de L'Eucharistie , chacun ce qui lui déplaît: foibles esprits , ou plu* tôt cœurs étroits et entrailles resserrées , que fa foi et la charité' n'ont pas assez dilatés pour coin*
? rendre toute l'étendue de l'amour d'un Dieu» dur nous, croyons sans réserve, et prenons le remède entier , quoiqu'il en coûte à notre raison* Pourquoi veut- on que les prodiges coûtent tant à Dieu? Il n'y a plus qu'un seul prodîçe que j'annonce aujourd'hui au monde. O ciel, ô terre, étonnez-vous à ce prodige nouveau 1 C'est que parmi tant dé témoignages de l'amour divin , il y ait tant d'incrédules et tant d'insensibles* N'en augmentez pas le nombre qui va croissant tous les jours. N'alléguez plus votre malheureuse uu crédulité, et ne faites pas Sine excuse de votre crime» Dieu a des remèdes pour vous guérir, et H ne reste qu'à les obtenir par des vœux continuels* 11 a su prendre la sainte Princesse dout nous par» lous ' très Hen
su prenare ia sanue rr incesse qoqi nous parpar le moyen qu'il lui a plu: il en a d'au* pour vous jusqu'à l'infini j^et vous n'avez à craindre, que de désespérer de ses bontés*
; (i) IL Cor. 6. il ta.
i5a Oraison Junihrê
Vous osez nommer vos ennuis , après les peines terribles où vojjs l'avez veel Cependant, si quel* que loi s elle dési/oit en être un peu soulagée, elle se le reprochoit à elle-même : Je commence , disoîtelle, à m' apercevoir que je cherche le paradis terrestre à la suite de Jésus- Christ, au lieu de chercher la montagne des Olives et le Calvaire par où il est entré dans sa gloire. Vpilà ce qu'il fui servit de méditer l'Evangile nuit et jour, et ée^&e nourrir de la parole de vie. C'est encore ce qui lui fit dire cette admirable parole : Qu'elle aimoit mieux vivre et mourir sans consolation . que d'en chercher, hors de Dieu. Elle a porté ses sentime.is jusqu'à l'agonie j et prête à rendre l'ame , on entendit qu'elle dis oit d'une voix mourante : Je m'en vais voir comment Dieu me traitera <* mais j rspêre en ses miséricordes. Cette v {Nirole de i o. fiance emporta son ame sainte au séjour des justes.
. Arrêtons ici, Chrétiens: et vous, Seigneur 9 imposez silence à cet indigne ministre, qui ne fait qu'affaiblir votre parole. Parlez dans les cœurs, Prédicateur invisible, et faites que chacun se parle soi-même. Parlez, mes frères, parlez: je ne suis ici que pour aider vos réflexions. Elle viendra cette heure dernière: elle approche, nous y touchons, la voilà, venue. Il faut dire, avec Anne èé Gouzague : Il n'y a plus ni Princesse, ni Pala« fine; ces grands noms dont on s'étourdit, ne subsistent çlus. H faut dire avec elle: Je m'en vais , je suis emporté par une force inévitable $ tout fuit, tout diminue, tout disparefcà mes yeux. Il ne reste plue à l'homme que le. néant et le. péché. Le reste qu'on croyoit tenir, échappe ; semblable à de l'eau gelée, dont le vil crystal se • fond entre les mains crui le serrent, et ne fait tque les salir. Mais voici ce qui glacera le coeur* ce qui echèver» d'éteindre la voi* , ce tyti répandra
d'Anne de Gonzague* i55
la frayeur dans toute» les vain** ; Je m'en vais, -voir comment Dieu me traitera; dans* un moment, je serai entre ses mains, dont Saint Paul écrit en tremblant: Ne vous y trompez fias, on ne se moque pas de Dieu (1); tt encore : Oest iine chose horrible de tomber entre des mains du jpteu vivant (2) ; eutre ces mains , où tout est ac^ tïon , où tout esL vie; rien ne s'affaiblit , uî «e se relâche % ni ne se ralentit jamais. Je m'en vais voir, si ces mains toutes puissantes me seront favorables ou rigoureuses ; si je serai éternelle* ment, ou parmi leurs dons , ou sous leurs coupa. Voilà ce qu'il faudra dire nécessairement avec notre Princesse* Mais pourrons- nous ajouter avec une conscience aussi tranquille : J'espère en sa misé» ricorde (3). Car , qu'aurpns-nous /ait pour la fié- . çhir ? Quand aurons-nous écouté la voix de celui qui crie dans le désert ; Préparez les voies du Seigneur (4) l Comment l par la pénitence? Mais serons- nous fort contens d'une pénitence comroen* cée à l'agonie, qui n'aura jamais été éprouvée f dont jamais on n'aura vu aucujs fruit; d'une pérnV te lice imparfaite; d'une pénitence nulle, douteuse si vous le voulez, sans forces, sans réflexion, sans loisir pour en réparer les défauts? N'en est-ce pas assex pour être pénétré de crainte jusque dansl* moële des os l Pour celle dont nous parlons, ahl mes frères , toutes les vertus qu'elle à pratiquées se ramassent dans cette dernière parole , dans ce dernier acte de sa vie? la foi, le courage, l'abandon à Dieu , la crainte de ses jugemens , et cet amour plein de confiance , v qui seul efface tous les péchés. Je ne m'étonne donc pas , si le saint pasleur qui l'assista dans sa dernière maladie, et qui recueillit ses derniers soupirs, pénétré de tant de
(1) Qaî. 6- 7. (S) Lue. 3.
(s) ftûViOt&u JUÙJbid, K
1 54 v Oraison funèbre •
vertus , les porta jusqucs dans la chaire, et M put e'enfpècher de les célébrer dan* l'assemblée aies fidèles* Siècle vainement subtil , où l'on peut pécher arec raison , où la foi blesse veut s'auto-* riser par des 'maximes , où tant d'amas insensées cherchent leur repos dans le naufrage de la foi # et ne font d'effort contre elles-mêmes que pour vaincre, au lieu de leurs passions , les remords de leur conscience : ] a Princesse Palatine t'est dont née comme un signe et un ptodige; in signant et in portentum (i). Tu la verraa au dernier jour f comme je t'en ai menacé, confondre ton impénftence et tes vaines excuses: tu la verras se joindre à cei saintes Elles , et à toute la troupe des Saints ; et 'qui pourra soutenir leurs redoutables clameurs \ Mais que sera-ce quand Jésus- Christ paroitra lui-même à ces malheureux , quand ils verront celui qu'ils auront percé , comme dit le Prophète (2) , dont ils auront rouvert toutes les plaies , et qu'il leur dira i Pourquoi me déchirez» vous par vos blasphèmes, nation impie t Me <?d/tfugitif gens tota. Ou si vous ne le faisiez. pas? par vos paroles , pourquoi le faisiez- vous par vos œtf» vresf Pourquoi avez-vous marché dans mes -voies d'un pas incertain , comme si mon autorité étolt douteuse î Race-infidèle, me connaissez- vous à cette fois, suis» je votre juge, suis- je votre Dieu ? Ap* prenea>le par votre supplice. Là commencera ce pleur éternel; là ce grincement de dents , qui n'aura jamais de fin (5). Pendant que lescftgueil* leux seront confondus , vous fidèles , quiïrembte* à sa parole (4) , en quelque endroit que vous so yejfi de cet auditoire , peu connus des hommes et connus de Dieu, vous commencerez à lever la tète» Si , touchés* des saints exemples que je vous
(t) Isaïe 8. *$. -. (5) M»ttH. $. ùb
(a) Z**. %%. jo, Mala* & 0. M P* 6* & » .
et Anne de Gonjtagb6 i5&
E repose , vous laissez attendrir vos cœurs (i)j si Heu a béni te travail par lequel je tâche de voeré enfanter en Jésu*£hrisi, et que trop indigne ministre de ses conseils ^ je n'y aie pas été moirqénte un obstacle, vous bénirez la volonté divine f qui vous aura conduite la pompe funèbre de cette
Î rieuse Princesse , où vous aurez peut-être trouvé é commencement de la véritable vie» Et votfs, Prince, qui l'avez tant honorée pendant qu'elle étoit au monde? qui, favorable interprète de «es moindres désirs,' continuez votre protection et vos soins à tout ce qui lui fut cher, et qui lui don* nez les dernières -marques de piété avec tant d# magnificence» et tant de zèle: vous, Princesse, qui gémissez en lui rendant ce triste devoir, et qui avez espéré de* la voir revivre dans ce dis* cours : que vous dirai-je pour vous consoler î
Siomment. pourrai- je , Madame, arrêter ce torrent a larmes, que le temps n'a pas épuisé, que tant de justes sujets de joie n'ont pas tari l Reconnoissez ici le monde; reconnoissez ses maux toujours plus réels que ses biens , et ses douleurs par conséquent plus vives et plus pénétrantes que) ses joies. Vous avez perdu ces heureux moment où vous jouissiez des tendresses d'une mère, qui n'eut jamais son égal ; vous avez perdu cette) Source inépuisable de sages conseils : vous avez toerdu ces consolations qui par un charme secret iàisoient oublier les maux dont la vie humaine n'est jamais exempte. Mais il vous reste ce qu'il
J' à de plus .précieux: l'espérance de la rejoindre ans le jour de l'éternité j et*en attendant sur la terre, le souvenir de ses instructions, l'image dt ses vertus , et Us exemples de sa vie.
(t) Lue. si. *8.
r5ô % Oraison funèbre
ORAISON FUNÈBRE
DE MESSIRB
Michel le tellier*