‹ Recueil des oraisons funeb̀resChapitre 5 sur 23 · DE LAMOIGNON · texte numérisé non relu

DE LAMOIGNON

Prononcée à Paris, dans leglise de & Nicolas du Chardonnet, le 18 février

Dihgite jtfstitiam, qui jadicatis terram: sentite de Domina in bouitatc; et in simplicitate covdis qaamte illum. $ap. c/i. 1 , ?• u

Aimez la justice y juges de la terre; ayez des senti mens conformes à la bonté de Dieu; et cltercJiez-le dans la simplicité du cœur* -

J e ne viens pas ici , Messieurs , renouveler dans vos esprits le triste souvenir d'une mort que vous avez déjà pie urée. Laissons aux infidèles ces longùes-et sensibles douleurs que la religion ne modère pas. Comme leurs pertes sont irréparables, leur tristesse peut être sans bornes; et comme ils n'ont point d'espérance , ils n'ont pas aussi de consolation. Pour nous à qui Dieu par sa grâce

de monsieur de Lamôignon. i*f «

j t révélé ces vérités , nous avons lu dans ses écritures , qu'il y a un temps de pleurs , et une mesure de larmes (i); que le soleil qui ne doit jamais se coucher sur notre colère, ne doit pas se j coucher plus de sept fois sur notre afflictiou (*); et que la même charité qui nous fait regretter la mort des fidèles , nous fait espérer leur résurrection , et nous iuvite à nous réjouir de leur, bouheur (3).

Pourquoi r'ouvriroîs-je donc une plaie que le Jemps et la raison doivent avoir déjà fermée? N'attendes pas , Messieurs t que je déplore ici le néant et la misère des hommes : je ne viens que louer la grandeur et la miséricorde du Seigneur. Je veux vous apprendre à chercher Dieu-, dont la. durée est éternelle, et; non pas vous affliger pour des créatures qui finissent ; et dans l'éloge que j'entreprends de Messire Guillaume de Lamôignon, premier président du Parlement , ce n'est pas mon dessein d'exagérer la perte que vous avez fait* d'un homme juste, mais de vous porter à aimer, comme lui la justice : Diligite justitiam.

Dans ces jours de trouble et de deuil, où l'oit se sent comme frappé du spectacle sensible d'une mort récente et inopinée, on se renferme tout en soi-même, et l'on s'occupe de sa douleur. Si l'on fait quelques réflexions , c'est en général sur l ! iucon*tance et s,ur la vanité des choses humaines, sans descendre jusqu'à ses propres défauts (*u à ses infirmités particulières. On cherche à se consoler plutôt qu'à s'instruire ; et si l'on parle des bonnes œuvres de ceux qui sont morts, c'est pour justifier les larmes qu'on verse pour eux, plutôt que pour profiter de leurs exemples. Mais il est temps de nous élever par la foi au-dessus des foiblejses de la nature. C'est peu de reconnuître

(i) Iccl. 3. <*) Pi. 7». (9 Bccl sa,

i%i Graison funèbre

la nécessité de mourir, l'importance même de bien mourir, si l'on n'en tire des motifs et dçs conséquences pour bien vivre; et c'est en vaia qu'on croit honorer la mémoire des gens de bien qui sont décédés , «i l'on. ne va recueillir les restes de leur esprit sur ces tombeaux où l'on rend des honneurs funèbres aux tristes dépouilles de leur corps mortel.

C'est dans cette vue, Messieurs, que je dois fous représenter aujourd'hui un magistrat qui n'a rien ignoré, ni rien négligé dans -son ministère^ et qu'aucun intérêt ne détourna jamais du droit chemin de l'équité ; un homme doux et secourable, qui a su tempérer l'austérité des lois et de la justice par tous les adoucîssemens qu'inspirent la miséricorde et la charité; un chrétien qui a Gonsacré ses vertus morales et politiques par une piété simple et sincère. Je laisse à Dieu , qui seul est le maître du cœur des hommes., et qui tes touche, quand il veut, par l'efficace qu'il «donn* aux bons exemples, à graver dans vos coeurs ces seutimens de droiture, de bonté et de religion que jte vous propose. Pour" moi, je ne puis que vous redire de sa part *cès paroles '■ de mon texte : Aimez la justice: ayez des sentimens conformas à la bonté du Seigneur, et cherchez4e dans la Simplicité du cœur.

v Dieu , dont la providence destine les juges

Cmr gouverner son peuple , comme elle dcstme s Piètres pour Je sanctifier , et qui c onduit les vus et les autres par les sentiers de sa justice, ef par la voie de sa vérité; Dieu, Messieurs, disposa lui-même, par une heureuse naissance, M» de La moignon à porter ses lois , et à exercer ses jugemens dans le plus auguste sénat du monde. . Il /naquit d'une d*s plus nobles et des plus anciennes maisons du Nivernois , qui , après s'être distinguée dans les emplois militaires r avant J*

| dft monsieur de Lamoiçnon. \i^

; rignt même de saint Louis, «ulraut depuis sous Henri IL , dans les premières dignités de la robe , a soutenu dans le Parlement la gloiie qu'elle a voit acquise dans les armées ; et quoiqu'elle ait changé* de profession , elle n'a rien diminué de l'éclat et de a grandeur de .son origine: semblable à ces fleuves qui , trouvant de nouvelles pentes , et se creusant - avec le temps un nouveau canal , vont arroser d'autres campagnes , et ne perdent rien de l'abondance ni de la pureté de leurs eaux, encore qu'ils aient changé de lit et de rivage.

Maïs ne louons de sa naissance que ce qu'il en loua lui-même , et disons qu'il sortoit d'une fa* mille ou l'on ne semble naître que pour exercer la justice et la charité; où la vertu se communique avec le sang f s'entretient par les bons cou* seils , s'excite par les grands exemples ; où les pères ont plus de soin du. salut de leurs héritiers , que de l accroissement de leurs héritages; où les en fans aiment mieux succéder à la probité qu'à la fortune de leurs pères ; et où la crainte de Dieu, la miséricorde et la paix sont les règles de la discipline domestique.

Privé dans ses jeunes ans de l'instruction et des secours d'un père» dont il n'avoit faif: qu'entrevoir les bons exemples , et dont il deYoît long-temps ressentir la perte , il demeura sous la conduite dune mère, que les pauvres avoient toujours re* gardée cttmme la leur. Aussi la tendresse qu'elle •ut pour l'un , ne dimiuua pas la pitié qu'elle a voit des autres : elle crut que ses aumônes ne «croient pas infructueuses $ qu'elle recueillerait dans sa famille ce qu'elle se m oit dans les hôpitaux j qu'avant soin des pauvres de J. C. , J. C. auroit soiu de ses enfans; et qu'elle ne pou voit leur apprendre rien de plus important que les maximes évangéliques , ni leur laisser un bien plus solidft que la succession de sa charité.

«$• Oraison funèbre

Ses espérances, ne furent pas trompées , Me*-. «leurs : Dieu présida lui-même à l'éducation de ce fils qu'elle lui avoit tant de fois offert. Il le prévint de ses bénédictions spirituelles , et lui fit éviter par sa grâce ces dangereuses passions , qui •ont comme les écueilsbù l'ardeur de l'âge, la licence du siècle, la corruption de la nature, le mauvais exemple, et souvent le mauvais conseil, poussent une jeunesse inconsidérée.

Aussi remarqua-t-on bientôt en lui tout ce qui fait les grands magistrats : un cœur docile pour recevoir les impressions de la vérité , noble pour t'élever au-dessus des passions et des intérêts, tendre pour assister les malheureux , ferme pour résister à l'iniquité , un esprit avide de tout savoir, et capable de tout apprendre, prompt à concevoir les matières les plus élevées ; heureux à les exprimer quand il les avoit une fois conçues; discernant non-seulement le bon d'avec 1» mauvais , mais encore le meilleur d'avec le bon; appliqué à examiner les difficultés et à les résoudre ; à chercher la vérité , et à la suivre après qu'il l'avoit découverte j à connoitre tout , et à tirer toujours quelque fruit de ses connoissancei. Cette sagesse avancée le fit dispenser des règles ordinaires de l'âge. On connut la maturité de son jugement , et l'on ne compta pas le nombre de ses années ; il s'assit à dix-huit ans avec les anciens d'Israël, et se mit à juger, comme eux» les différends qui naissent parmi le peuple.

Ne croyez pas, Messieurs, qu'il fût entré sans vocation dans le sanctuaire de la justice. Il sa voit que les premières lois qu'il faut étudier, sont celles de la Providence; que la judicature est une espèce de sacerdoce, où il n'est pas permis de s'engager sans l'ordre du Ciel , et que Jésus-Christ n'a pal moins été fait juge que Pontife par *on Père» Aussi avant d'entrer -dans les. charges, fl voulu!

de monsieur de Lamoignon. iât\

en connoître les devoirs. Le premier tribunal où U monta , Ait celui de sa conscience , pour sonder le fond des intentions ; Il n'écouta ni l'orgueil, ni • l'ambition , ni l'avarice. Il consulta Dieu , à qui appartient le conseil et l'équité ; et Dieu lui marqua la route qu'il voulut lui faire suivre. '

Ce fut alors , que se considérant dans une profession où les questions sont si différentes ,. et les droits si difficiles à démêler; où l'on décide des biens , de l'honneur et de la vie des hommes , et où les fautes ne .sont jamais petites , et sont presque toujours irréparables; il ne craignit rien tant que l'erreur dans ses jugem'ens. Il passa les joui* •Hes: nuits à l'étude; .et quels progrès n'y fait-on pas, quand on soutient de longues veilles par la santé et par la constance; quand, outre ses' propres lumières, on a le conseil et la communication des grands hommes; et quand on joint à l'assiduité du travail, la facilité du génie î U auroit cru manquer à la partie la plus essentielle de son état, si, comme il sentoit ses intentions droites , il ne les rend oit éclairées. Aussi di soit- il ordinalrenient, qu'il y aroit peu de différence entre un juge méchant et «n juge ignorant L'un du moins a devant ses yeux . les règles de son devoir et l'image de son injustice ; Vautre ne voit ni le bien ni le mal qu'il fait: l'un pèche avec connoissance, et il est plus inexcusable ; mais l'autre pèche sans remords, il est plus incorrigible. Mais ils sont également criminels à l'égard de ceux qu'ils condamnent ou par erreur ou par malice. Qu'on soit blessé par un. furieux, on par un aveugle, on ne sent^ pas moins sa blessure ; et pour ceux qui sont ruinés , il importe peu que ce soït ou par un homme qui les trompe , eu par un homme qui ••est trompé.

Ces réflexions , Messieurs , redoublèrent son ardeur. U acquit une parfaite counoissauce du

I»âft GraUûn funèhfç

droit humain et du droit divin, une intelligent* profonde des lois et de la coutume, un usage fa* milier des formalités et des procédures. Savans. et immenses recueils où il renferma la jurisprudence ancienne et nouvelle, vous pourriez être des témoins publics de ce que je dis : du moins serefc-yous entre les mains de ses descendant comme un dépôt sacré, et un monument précieux 4e son esprit et de son travail.

Ce se roi t ici le lieu de vous le faire voir dans ta justice du conseil ; où son mérite l'avoU appelé , favorisant la bonne cause, décidant la douteuse , développant la difficile , renonçant à tous les plaisirs, hormis à celui qu'il re ce voit en accomplissant ses devoirs. Je le donnerais pour; exemple à ceux qui, renversant L'ordre des choses, se font une occupation de leurs amusemens, et qui ne donnent à leurs, charges que les reste» d'une oisiveté languissante , comme s'ils n'étaient

I'uges que pour être. de temps en temps assis sur es fleurs de lv$ , où ils vont rêver à leurs diver* tissemens passés , dont ils ont l'imagination encore remplie , ou réparer, par un mortel assoupissement , les veilles qu'ils on* données à- leurs plaisirs.

Je ne veux que vous faire souvenir de la cause célèbre de ces étrangers , que l'espérance du gala ^voit attirés des bords du Levant , pour porter en Europe les richesses de l'Asie. Contre la liberté des mers et la fidélité du commerce, des armateurs français leur avoient entavé et leurs richeslies, et le vaisseau qui les portait. Ceux qui de* voient les secourir , atdoient eux-mêmes à les opprimer. On avoh oublié, pour eux, nonseu- Jement cette pitié commune qu'on a pour tous les fnalheureux , mais encore cette politesse singu» Jiêre que notre nation a coutume d'avoir pour Jes étrangers. Eloignés- de leur? ajnis par tant 4t

de monsieur de Lamoignon. fsS

terre «t par tant de mers , dans u il £ayt où l'o« ne pou voit les entendre, ou l'on ne vouloit pas même les écouter, ils eurent recours à My» de La» moignon, comme à un homme incorruptible, qui prendrait le parti des foibies contre les puissans, et qui débrouillerait ce cahos d'incidens et de pro«* céd tires dont on avoit enveloppé leur cause*

Il le lit , Messieurs : il alluma tout son zèle contre l'avarice ; il leva les voiles qui couvraient ce mystère d'iniquité; et rapporta durant trois» jours , au conseil du Roi, cette affaire avec tant d'ordre et de netteté, qu'il fit restituer à cetmalheureux ce qu'ils crejoient avoir perdu, et les obligea d'avouer , ce qu'ils avoient eu peine à. Croire , qu'on pouvoit trouver parmi nous de la. fidélité et de la justice.

Mais je passe à des choses plus importantes.

Voyons-le clans la première charge du Parlement* et montrons, par la dignité, comme disoit un ancien , cruel a été l'homme qui l'a possédée» Les Rois, en des siècles plus innocens, furent autrefois eux-mêmes les juges du peuple. Rappelez en votre mémoire ces premiers âges de la Monar* chie. La fraude , l'ambition 9 l'intérêt , vices encore naissans et peu connus, a voient à peine comv mencé d'altérer la bonne foi et l'heureuse simplicité de nos pères. Ht vivoient la plupart content' de ce qu'ils avoient reçu de la fortune, ou de ce Qu'ils avoient acquis parleur travail. Comme ili possédoient leur propre bien sans inquiétude , ils regardoient celui des autres sans envie. Leurs espérances ne s*étendoient pas au-delà de leur condition , et les bornes de leurs héritages étoient les bornes de leurs désirs.

Comme les procès étoient rares , et qu'il ne falloit pour les juger que les principes communs d'une équité naturelle , les Souverains tenoient eux-mêmes leur parlement. Ils descendoient *§

isuj Oraison funèbre

trôna pour monter spr le tribunal; et se parlagéant entre le bien public et le repos des particuliers , après avoir calmé ces grandes tempêtes qui troublent les régions supérieures de l'Etat , ils venoient dissiper ces petits orages, qui s'élèvent quelquefois dans les inférieures.

Mais, depuis que la justice gémît sous un amas ëe lots et de formalités embarrassées , et qu'on s'est fait un art de se ruiner les uns les autres par la chicane, lies Rois n'ont pu suffire à cette fonction. Occupés à soutenir de longues et sanglantes guerrat, a rompre des ligues que forme contr'eux la jalousie qu'on a de leur puissance , à réunir une infinité d'intérêts , pour donner au monde une paix durable , ils sont contraints dé remettre , comme Moïse, cette justice tumultueuse à des hommes sages qui craignent Dieu , en qui se trouve la: vérité % et qui haïssent l'avarice.

,. L'importance^ Messieurs > c'est de leur choisir çn cher, et jamais choix ne fut plus louable que celui qu'on fit de M. de. Lamoignon. Quelles pensez-vous que furent les voies qui le conduisirent à cette fînf La faveur! {1 n'a voit eu d'autres relations à la Cour, que celles que lui donnèrent, ou. ses affaires» ou ses devoirs. Le hasard f On fut long- temps à délibère? ; et .dans une affaira . lussi délicate * on crut qu'il falloit tout donner 3M conseil, et ne rien laisser à la fortune. La. cabale f II" était du nombre de ceux qui n'avoient suivi que leur devoir; et ce parti, quoique le plus

rsie , n'avoiç pas, été le plus grand. L'habileté se servir des conjonctures t Ces temps difficiles ^toient passés, où l'on donnoït les charges, par nécessité plutôt que par choix % et où chacun jutant profiter dès troubles de l'Etat , yen doit chèrement „ ou les services qu'il pouvbit rendre, ou les moyens qu'il a voit de nuire. La repu ta* jfcon ^u'U s'étoit acquise da/is ie^ Parlement, et dan»

de monsieur de Lamùignonï rffc

h conseil, fut la seule sollicitation auprès des Puissances. Elles lui déclarèrent qu'il ne devoit son élévation qu'à son mérite, et qu'il n'auroit .pas été préféré , si l'on eût connu dans le royaume un sujet plus fidèle et plus capable de cet emploi;

Quelle fut alors son application 1 11 crut que. Dieu l'avoit mis dans le palais , comme Adam dans le paradis, pour y travailler; et répondit depuis à ceux qui le pri oient de se ménager, que Sa santé et sa vie étoient an public et non pas à lui. Vous dirai-je qu'il se fit une religion* d'é* coûter les raisons des parties, et de lire tous leurs mémoires , quelque longs et ennuyeux qu'ils pus» Sent être , sans se fier à ces extraits mal digérés* et souvent tracés à la hâte par des mains infidèles ou négligentes , qui confondent les droits, et défigurent une bonne cause/ Vous dirai-je que,' s'étant engagé à ne donner jamais les rapporteurs qu'on lui oemandoit, il fit- agréer à un grand Ministre et à une grande Reine, qu'il ne s'en dispensât pas. en leur faveur; ôtant ainsi aux particuliers l'espérance d'obtenir de lui, par, importunité ou par amitié, ce qu'il n'a voit accordé ni^ à là reconnoissance qu'il avoit pour son bienfaiteur V. ni au respect qu'il devoit à la plus grande Reine? du monde !

Passons de ses actions à ses principes , et disons qu'il se dépouilla de certains intérêts délicats, qui sont les sources de la foiblesse et de la corruption des hommes. Qu'il étoit éloigné de l'humeur de ces hommes vains et intéressés, qui n'aiment la vertu que pour la réputation qu'elle, donne , et qui n'auroient point de plaisir à bien faire, s'ils n'a voient l'art de faire valoir tout le. bieu qu'ils font! il s'étoit mis au-dessus de ce faux honneur. S'il falloit faire réussir une grande affaire , d'autres auroient choisi les moyens les plus éclatans ; il choisissoit les plus sûrs et loi

V»6 ^Oraison fknèhré

plus utiles. S'il de voit donner ses ayis, ïï regai* doit, non .pas ce qui seroitle plus approuvé, mais me qu'il croyoit le. plus équitable. Il ne se pi quoi t

£ as d'être 1 auteur dès bonnes résolutions qu'il avoift tit prendre; x'é toit assez pour lui qu'on les. eût prises.

.Combien de projets a-t-il faits ou réformés! Combien d'ouvertures a-t-il données I Combien de services a-t-il rendus, dont il a dérobé la con» noissance à ceux .qui en ont ressenti les effets 1 Ainsi, utile sans intérêt , vertueux sans vouloir te faire honneur de sa vertu , il s'acauilia de ses devoirs , pour la seule satisfaction de s'en être acquitté, et ne voulut dans toutes sçs actions d'autre règle que sa fidélité , d'autre but que l'utilité publique | d'autre récompense que la. gloire de bien faire.

C'est dans ce même esprit qu'il méprisa .souvent les bruits du vulgaire, et même se renfermant dans ses bonnes intentions, il lui abandonna les apparences. Il crut qu'un megistrat^devok penser, non . pas k ce qu'on disoit de lui , mais à ce qu'il sa de voit lui-même; et que pour servir le public , il falloit quelquefois avoir le courage de lui déplaire. C'est ainsi que , suivant le conseil d'un des plus grands hommes (i) de l'antiquité 9 il ne rbnsidéra ni la fausse gloire, ni le faux des honneurs , et que ni les louanges , ni les murmures ne purent jamais lé détourner de son devoir.

C'est par ce désintéressement qu'il se réserva cette liberté d'esprit si nécessaire dans la place . qu'il occupoit. Car , Messieurs, qu'eat-ce qu'un premier magistrat , sinon un homme sage , qui est établi pour être le censeur de la plupart des folies , des hommes, et qui , voyant autour de lui toutes les passions , n'en doit avoir aucune en lui-même l

i l ) Q* ^a&ù" Maxim* apud LU. L. a. DecA<^ $«

de monsieur de Lomoignoit. lay

JJun tache a l'émouvoir pur des images affectées de sa misère ; l'autre travaille à l'éblouir par des apparences de droit \ et par des raisons spécieti* ses. Celui-ci , par des soupçons artificieux , veut Ranimer contre l'innocence de sa partie» Celui-là emploie l'autorité , et quelquefois même l'amitié; corruption d'autant plus dangereuse , qu'elle est .plus douce. Chacun voudrait lui communiquer ses préventions, lui dicter l'arrêt qu'il se dresse lui-même dans son esprit selon son caprice , et de juge qu'il est dé sa cause , en faire le corn* plice de sa passion. Monsieur de La moignon se sauva de tous ces pièges : il jugea comme les lois jugent , par les seules règles de l'équité , et non j>as ,par aucune impression étrangère.

Que ne puis-je yous faire voir, du moins en élcogaement, des espérances rejetées, quand elles ont pu J'eng^ger à quelque basse complaisance f. des resssntimena étouffés,, lorsqu'il a eu le pouvoir- de se venger; )4es* reproches soutenus consr tamment , .quand il a eu, pour hii le témoignage de s» conscience ; l'amitié et le respect mis audessous de la justice, et sa propre réputation sacrifiée au bien public! Ici, Messieurs, mon silence le loue plus que mes paroles. 11 vous paroit sans doute. plus grand par les actions que je. ne dis pas , que par celles que, j'ai dites! La postérité les verra , quand le temps , qui dévore tout , aura rongé les voiles qui les couvrent, et qu'il ne restera plus d'intérêt que celui de la vérité. Cependant Dieu les voit, et il en est lui-même la récompense*

Mais avons-nous besoin, pour louer son intégrité, de découvrir ses actions secrètes î En cherchons-nous un témoignage plus éclatant que celui qu'en donna le Roi , quand il cqnsentit que les premières places du Parlement fussent occupées par sa. famille ? 11 voulut donner cette marqua extraordinaire de confiance à celui de qui jl avoit

V& Oraison funèbre ■'"

*èçu tant de 'preuves de lîdélïïèV H jugea quSs

• ceux qui appartenoicnt à ce '.grand homme, n'é*-

toiènt capables de conspirer que ^pour son service

•t pour 1* bien de ses sujets , ét;que recevant de

plus près les influences pures et lumineuses ék

chef, ils les communiqueroient après à leur

compagnie. 1 '

Ainsi , ne craignant pas pour eux ces conser

quenccs dangereuses q u'il ayôit sagement prévues

Jpour d'autres, il crût qu'il 'pouvofr violer une dé

$e> lois en faveur de ceux qui fèroîent observer

toutes les autres, et qire les unirdénsun même

corps , ce n'étoît pas donner lieu à la" corruption

«u renverser l'ordre, mais récompenser la vertu;

et fortifier le parti de la justice'. Les' servies que

sagesse et l'équité de- ce célèbre magis* trat V Je ne suis pas moins fondé ' à'' vous ïdire * imitez comme lui la bonté de Diefi. -

C'est une vérité, Messieurs, Jésus-Çhrist même nous l'enseigne dans son Evangile (i)\ que là bonté, à proprement parler, est le caractère de Dieu seul , soit parce qu'il n'appartient qu'à lut Aé se communiquer aux 'hommes par cette va-»

lié té de dons et de -* grâces qui sorît les- trésor! de ^i miséricorde, et les richesses de «a bonté; soit parce qu'étant infiniment puissant , confine il est infiniment bon, il veut tout le bien qu'il peut faire , et il fait tout le bien qu'il vent. Toute* fois il s'élève dans tous les temps certaines âmes bienfaisantes, qui , servant comme d'instrument à cette bonté souveraine , ne donnent d'autres Bornes à leur charité, que celles que Dieu a don» liées à leur pouvoir. ' '1 -.:».. :

' X 1 ) Jfemo bonus, nisi solus Dcut, Marc/ '10.

de monsieur de Lamodgnon* 129

. Tel étoit M. de Lamoignon. S'il m'étoit 'libc* d'alléguer ici ces expressions vives et nobles dont; il s'«*t servi pour exprimeras nécessités des; peuples, vous verriez combien ..il é toit sensible à toutes leurs peines. Je laisse ces audiences secrc-' tes , où la vérité prudente , mais courageuse, a soutenu dans les, occasions l'autorité des lois et da la justice. Il ne . m'appartient pas de révéler ce <jui s'est passé dans le sauctuaire. Je parle de ces remontrances , où mêlant le respect que doit ira aujet à «on Souverain, avec cette confiance qoa doit 'avoir un magistrat, qui porte la parole da la justice devant le Roi du monde le plus juste 9 il a parlé des, intérêts publics sejon les règles da . sa conscience, ,

• Mais il faudrait avoir sa prudence pour ne difca que t\e qu'il faut; sou éloquence pour le dire effi-^ ca cernent ; sa voix et son action , pour cOnServen tout le poids et toute la grâce qu'il avoi$ accau* iumé de donner a ses paroles. \

c Voyons-le dans l'exercice ordinaire de t'actiargai Eloignez de vos esprits cette idée qu'on à d'or* éiuaire de la justice, qu'elle doit être toujours* aveugle, toujours effrayante, toujours armée, 14 la rendit, sans l'amollir ,; douce et trattable: Il leva le bandeau qui fer moi t ses yèjàx: , e| lui- laissa jeter des regards de pitié sur les misérables : et sans lui retrancher aucun de, ses droits, il lui ôta toute sa rudesse, Je puis attester ici la foi pu* Clique. Ceux qui eurent besoin, de son secours , treavé?ent-41s jamais ehtr'eux et lui des barrières impénétrables? Fallut- il essuyer à sa porte da mauvaises heures, pour attendre un de ses momans commodes I Fùtil jemais inaccessible , je ne dis pas a ses amis, je dis aux indiscrets et tiix importuns! Refusa tUkil (juql^au (a liberté de lui -dire les choses nécessaires f N'accorda-t-il - Jpas a plusieurs la consolation de lui eu dira da

1$0 Oraison funèbre

superflues? Quelqu'un lui pariant d'une aftatrp, put-il, par quelque marque de chagrin ou d* impatience, s'apercevoir qu'il eu eût d'autres? Affligea- 1 il les malheureux 5 et leur fit-il acheter, par quelque dureté, la justice qu'il leur a rendue?. Je parle arec d'autant plus de confiance , que) j'ai pour témoins de ce que dis la plupart de ceux qui m'entendent.

. Il ne régla jamais sur la faveur ou sur la dis*

grèce des personnes , le bon et le mauvais a,ccuei|L

'qu'il leur pou voit faire. Il écoutôit avec patience m

«t répondoit avec douceur. N ajoutons pas* a-t il

dit souvent , au malheur qu'ils ont a avoir des

procès 4 celui tfétre mal reçus de leurs juges ;

nous sommes établis pour examiner leurs droits f

0$ non pas pour éprouver leur patience. Loin

d'ici ces juges séyères , qui » selon le langage du

Prophète (i), rendent les fruits de la justice amers.

comme de l'absinthe; qui perdent le mérite de

leur équité par leur austérité chagrine; .et qui

£ets de leur pouvoir ,. et même de leur vertu ,

redoutables indifféremment aux innocens.et aux

•coupables, font croire qu'ils ne rendent la justice

aux uns qu'à regret , et aux autres avec colère.

Celui que nous louons ayoit une conduite bien dtf»

'• férente. J^l ne rebuta jamais personne. Favorable

à ceux qui méritoient sa protection, civil à ceux

î qui il ne pou voit être favorable; il faisoit cou*

BK>Ure aux oons , qu'il eût voulu les satisfaire

sans leur donner la peine de solliciter; et aux

méchans qu'il eut voulu les corriger y sans avoir

le déplaisir de les punir*

. Go m bien de fois a-t-il essayé de bannir du palais ces lenteurs affectées, et ces détours presque Infinis, que l'avarice a inventés, afin de faire attirer des procès par k* lois même qu'on a. faites

(i) Anes, c cV

de monsieur de Lamoignon, i5t

pour le* foiir * et de profiter en même tempi des dépouilles de celui qui perd, et de celui qui gagne sa cause! Combien de fois a-t-il arrêté la licence 4* ceux qui , sur la foi et sur la tradition des ennemis et des envieux , débitent impunément en plaidant des' médisances , et qui pap des raillerie* piquantes tâchent de rendre au moins ridicules 9 ceux qu'ils ne peuvent rendre criminels 1 Combien de fois par des accom moderne ns raisonnables , a*tsi arrêté le cours de ces divisions qui passent des pères aux en/ans 9 et qui se perpétuent dans lea. familles !..

Peut-être doutez-vous, Messieurs , qu'étant éloi* gné des yeux du public, il. fût encore égal à. lui* mênre. Entrons dans sa vie privée. Que ne puis-ja vous le montrer parmi ce nombre de gens choi«

:iis , qui formaient chez lui une assemblée 9 qui e savoir, la politesse, {l'honnêteté renttoîent aussi agréable qu'utile] C'est- là que, ne se réservant 4e. son autorité, <jue «et ascendant que lui don* Boit sur le reste des hommes ta facilité de soft humeur, et la force de son esprit, il commn* jiiquoit ses lumières , et prontoh de celles dt i autres. C'est tt qu'il a souvent éclairci les matiez res les plus embrouillées, et que sur quelque genre d'érudition que tombât le discours , on eût dit qu'il en avait (ait son. occupation et son étude parti* entière. C'est là qu'après avoir écouté les autres * il reffrenoit quelquefois les sujets qu'on crojôit •voir épuisés, et que recueillant les épis qu'on avoit laissés après la moisson, il en faisoit une récolta plus apondante que la moisson même*.

Que ne ,puis-je vous le représenter tel qu'il étoit , forso^u'après un long et pénible travail , loin du brusf.de U ville et du tumulte des affaires, il ailoît s* déchargea du poids' de sa digni- ~ lé, et jouir d'an noble repoé dans sa retraite de Ifcajrîtt** Yfûtt ** wriaz Uw^t s'adonnant aux

iS* * Ùtûisàn funèbre

plaisir irinoceris de l'agriculture; élevant sott e& prit aux cHoses invisibles de Dieu par 'les mer-' Veilles visibles de la nature : tantôt méditant ces lloquens et gravés discours qui efl3eigttoietrt* et* qui înspiroient tous les ans la justice; et dan* lesquels formant l'idée d'un homme de bien , il te oécrivoit lui-même sans y penser :- tantôt accommodant les différends que la discorde-',' "la" ja«* lousie ou le mauvais conseil font ftaltre 'parmi les* habitans de la campagne '-. plus content en luU même, et peut-être, plus grand aux y eux* de Dieu, lorsque dans le fond d'une sombre allée ,- et su# tin tribunal de gazent 7 il" a voit assuré 1 le rejk>s d'une pauvre famille , que lorsqu'il déeidoit de* fortunes les plus éclatantes, sur le premier trône de la justice. '" •

. Vaus le : verriez recevant une foule d'amis , Comme si chacun eût été le seul , distinguant les Uns par la qualité , les autres pai* le mérite ; s'ao commodant à tous , et ne se prëféeémt à personnel Jamais il ne s'éleva sur son 'front serein aucun de ces nuages que forment le dégoût ou la àé+ fiance* Jamais H n'exigea ni de ei4#oûspection gênante, ni d'assiduité servile. On ^entendit, selon les temps , parler des grandes choses , comme Vil eût négligé les petites : parler des petites j comme s'il eût ignoré les grandes. On le Vit dans des conversations aisées et familières y engageant 'les uns à l'écouter avec plaisir , les autres à lui ré-

Sondre avec confiance, donnant à chacun le moyen e faire paraître Son esprit , sans jamais s'être prévalu de la supériorité du sien.

. Ces actions, Messieurs , vous semblent peut-être communes. Mais qui ne sait que la véritable, verts s'étend et se resserre quand iMe faut , et qutii >jr a de la grandeur à s'acquitte* constamment des moindres devoirs? Dans les affaires d'éclat,. oè l'on est soutenu par ie désip dtf Utgloire* .par

de monsieur dé Lamàignon. itSS

K» espérances % de la fdrttme , par le bruh des «celainacions et des louange* , «ouvert on^e çon* trahit et l'on se déguise. Mais' dans une vie par-» ttculière et retirée y où l'a me , sans intérêt et sans

* précaution s'abandonne à ses mouvemens naturels , on sa découvre tout entier. Ce fut dan* cette conduite ordinaire que M. de Lamoignon fit paraître C3 qu'il étoit. Jamais ii ne se démentit, S mais* il ne se relâcha. Dans les choses les moins ^portantes; 41 ne laissa .pas de suivre }es grandes; règles. Quoiqu'il agît différemment, l'esprit qui le fit agir fut toujours le même , et l'on reconnut aisément que la sagesse- lui étoit devenue comme naturelle , et que sa bonté constante et toujours égale, ne Venoit pas d'un effort de réflexion, mai» du fond de l'inclination qu'il y a voit, et de l'habitude qull s*ea étoit faite.

* Je me 1 hâte, Messieurs , tfo passer aux plus nobles effet» en cette bonté ; je yenx dire au soin qn^ii eut des pauvres de Jésus-Christ. Près des tours de cette r 1 Ville royale s'élève un vaste et ïuperbe édifice (1) , que l'autorité des magistrats et les aumônes des citoyens entretiennent depuis trente ans, et 'que Oie a, par des moyeu* que la prudence humaine ne prévoit par*, et que sa providence a marqués , soutiendra dans la suite des temps, malgré le4 rélâchemens dû siècle, et- le refroidissement de la 1 piété. C'est lîr {rue » la faîhi

. est rassasiée, que la nudité est revêtue , que l'infirmifé est' guérie,' que l'jaflrction est consolée ,

Îue l'ignorance est instruite, et que chaque espèce e misère de l'ame ou du corps, trouve une es> i pèce de miséricorde qui la- soulage. ^

L'amour qu'on a naturellement pour' l'ordre % l'honneur qu'on" se fait d'avoir part aux grandes oeuvres; dé piété j* certaine ferveur qu'on a d'ordi*

i*) L'H6piUl-f éaértL -rw : ;., „: ;>

gty Oraison funèbre

naire powr les nouveaux établissement v et sur-touf la grâce de Jésus- Christ qui ranime de temps en

.temps les âmes tiéo>* i tout contribua d'etard à fonder cette sainte maison., Mais elle fut bteptôfc ébranlée. Ceux qui a roi eut entrepris de la soutenir , tombèrent eux-mêmes par des accident imprévus. On vit tarir tout d'un coup les pria-, çîpales sources de la charité. M. le premier Pré? aident, par le droit de sa charge , et plus encore par sa propre inclination ,■ entreprit de maintenu* an ouvrage que son illustre prédécesseur (i ) avoiç Commencé avec tant de succès. >

< Quel soin ne prit-il pas de chercher de* fonds , «n un temps où la misère étant augmentée , et la charité refroidie , les pauvres avoient plus besoin) de secours, et les riches avoient moins de volonté et moins de moyens de les secourir! Quelle

, application. n'eu t-il pas pour établir la discipline parmi cette, troupe de mendions renfermés , qui

, regardent souvent leur asile .comme, une prison* et qui : croient . n'avoir rien, à ménager t parce qu'Us sentent bien qu'ils n'ont rien à perdre! Quel ordre ne donna- t-il pas pour les accoutumer au travail et a la piété, afin qu'ils devinssent plus agréables à Dieu , et moins à charge à la charité des fidèles! .

v Ce. fut en, ce temps qu'on .le vit paroitre à la Cour f et y demander avec empressement des au* dieeces.; Qui .n'eût dit que f sous .prétexte de rendre compte de son emploi, H cher choit -l'heureu* moment de faire .valoir ses services, et de hâter les grâces qu'il pou voit espérer du Prince l Qui n'eût pensé que c^étoit un hommage qu'il alloit j-endre à la fortune , et qu'après avoir obtenu les dignités, il recherchoit les biens qui manquoiejit ancoi* & sa famille l Vo*a yous trottpkfc^pr^dens

(i) M, 4e Belaièvc^ j .

de monsieur de Lamo&gnon. *$ft,

du siècle ; il demandoit pour les pauvres, en va, Heu où. l'on se fait on, point d'habileté de ne> demander que pour soi , et où l'on ig.iore aisé-* ment les misères d'autrui , parce qu'on n'en res*» sent aucune. Il ne se piqua jamais tant d'être* persuasif, que dans ces sollicitations charitables $ et il ne fut pas si sensiblement touché des grâces qu'on fit à sa maison , que des secours .qu'il obtint pour les hôpitaux.

Il ne s'arrêta pas à la protection , Messieurs * il passa, jusqu'aux assistances effectives , et il joignoit à sou crédit M propres aumônes. Car, sans compter ces rosées fréquentes qu'il répandit sur les terres de sa dépendance», ni ces secours abondans qu'il contribua dans les calamités pu* bliques, il consacra ce qu'il retiroit tous les an* du travail actuel du : palais , à la subsistance de»

Îauvresv II n'étoit pas content de leur avoir dis tri* ué du pain, s'il: ne l'avoit gagné lui-même» Il ne leur offroit pas les restes de sa vanité ou de ea fortune, mats les fruits de $es propres mains* Il leur distribuoit, par la miséricorde, ee qu'il «voit acquis, par la justice. Cette portion de so» bien lui étoit sacrée; il y met toit son cœur, corn-* me à son trésor. Tous le savez, pieuse confia dente (i) de se* aumônes secrètes, qui lai rendez aujourd'hui les offices publics d'une sainte amitié ; vous le savez» avec quelle joie il dispensait le» revenus de sa charité , pour racheter, ses péchés'^ et pour honorer Die» de sa substance*.

Que diront ici ceux qui , parce qu'ils n'ont M* . volé le bien d'autrui , croient être en droit d'aim* 1er du, leur; comme si l'aumône n'étoit pas .une obligation indispensable pour tous les Chrétiens* comme si l'on pou voit abandonner les pauvres de Jésus-Christ, parce que d'autres les ont opprimée*

(i) Madame de Mifsmiepu

ifljfr.: . Orai$#h, funèbre

et tomme si l'on ne devoit rwn à f)ieu, pares ^'^^'ft'ib pris aux hommes ? Que diront ceux qui veulent donner , par dévotion 9 ce qu'ils ont ravi par violence; (fui &e- promettent les récompenses des justes, parce qu'ils font quelques largesses de c«s biens , qui sont le prix de leurs injustices , et qui se font un honneur , auprès des pauvres, ^es larcins mème-qu'ils leur ont faits! Qu'ils suivent l'exemple d'un homme juste, qui a ouvert sou cœur et 'ses entrailles a ses frères; qui leur a fait- a ne offrande pure du i>ien le plus légitimement acquis , et qui , après avoir imité ia bonté da Seigneur, l'a cherché par la piété.

1 Ce n'est pas sans raison , Messieurs, que l'esprit de Dieu qui donné à chaque état* les instructions qui lui sont propres, ordonne aux juges de la terre, de chercher le Seigneur ; t parce qu'étant d'un coté liés à a ne infinité de devoirs * et de. Vautre étant regardés comme les «arbitres du sort des 'hommes •-, S est difficile que leur esprit n# s'arrête ou à cette multiplicité d'affaires qui tes occepe ; ou à là 'complaisante de cette autorité erui lei distingue. Il faut donc qu'il* sortent Comme d'eux-mêmes, pour alkr. à. Dieu par une piété eirnple et sincère (i). •:

Je 'dis par une piété simple et sincère : car 4 Messieurs, il s'est élevé dans l'Eglise une espèce de : chrétiens qui, se faisant, aux » dépens xnème de la ^évotion , une. réputation d'être dévots , couvrent leurs passions sous une apparence de piété , et sous un air extérieur de réforme , pour arriver plus facilement à leurs fins , et -pour surprendre l'approbation du monde, en lui faisant . accroire qu'ils ont déjà celle de Dieu. Ce sont «es hommes, qui deviennent humbles pour pouvoir -

i : ^'"ii* - .•»*»' - m' ' \ «» ; ; '' .'

<i) lu sim pl ici toê * cwdi* 4$ ùmceriUUc D#># àX &*• [

de monsieur de Lamoïgnon. &f

dominer', utHes, •'afin de se rendre nécessaires , et qrui Jugeant de tout, se mêlant de tout, et remuant mille ressorts, dont la 'religion es* toujours le plus apparent , s'ils ne se font estimer par leur verte, du moins se font craindre pur leur cabale.

Je parle ici d'un véritable chrétien, qui n'eut pour guide que ,1a foi; qui ne s'attacha qu'aux maximes de l'Evangile; qui ne fut ni d'Apollon; ni de Géphas , ni de Paul , mais de Jésus- Christ 5 qui réprima les impies, et n'eut point de part avec les hypocrites,; et qui Suivant , non' pas son intérêt, mars son devoir, et ramenant toutes choses à leur principe, cotiser va sa religion pure, et trouva Dieu , parce qu'il ne le chercha que pour lui-même.

Entrerai-je^ Messieurs, 4ans les exercises secrets, de sa piété? Dirai-je qu'il déroboit le temps de son sommeil pour le donner à la prière f qu'il commença toutes ses journées' par un sacrifice qu'il fit à Dieu de lui-même ï que lisant tous les jours- à genoux quelques articles de la loi de Dieu , il puisoit dans les pures sources de la vérité , les > règles de la véritable sagesse ? qu'il ne laissa passer aucune semaine, sans rallumer sa ferveur par l'usage dès Sacremens ? qu'il se rendoit compte à lui-même de tous les jugemens qu'il' avoit rendus , et repassoit de temps 'en temps toutes les< années (Te sa. vie dans l'amertume dé son ame , pour s'exciter à la pénitence l Dirai- je qu'il se fenferiria soigneusement en lui-même , et ne montra de ses bonnes œuvres , qu'autant qu'il' en falloir pour édifier les peuples ? qu'il n'en interrompit jamais le cours dans ses plus grands embarras d'affaires ; et que la coutume et la longue habitude qu'il en avoit, né diminua rien de sa serveur, ni de 5a tendresse?

Mais il a donné plus d'étendue à sa piété , et'

t58 Oraison funèbre „

j'ai de plot grandes choses fc.dire que celles,qui sont bornées à son salut particulier. Quel amopr n'eut-il pas pour Jésus-Christ ! Quel tèle n'eut-U pas pour la Religion! D'où venoit ce soin qu'il prit de ramener les anciens ordres dans lia première pureté de leur institut, et de renouveler dans les enfans l'esprit *de leurs pères, en réparant les brèches que le temps avoit faites à leur discipline \ P'où venoit cette protection qu'il don- ©oit à tous ces ouvriers éyangélîques , qui tont planter la croix Sur les rivages étrangers , et semer la foi de Jésus-Christ dans les lies du Nouveau-Monde \ D'où venoit cette ioïe intérieure Îu'il ressentait, lorsqu'il yoyoit dans le Clergé » es hommes dignes de leVr ministère , s'unir et conspirer ensemble , pour dissiper par leurs ins* tructions et par l'exetaple dé leur vie, les maximes d'erreur que le monde inspire à ceux qui le Suivent? Que) fut le principe qui le fit agir en ces occasions, sinon le zèle qu'il eut pour l'Eglise { Permettez , Messieurs , que je reprenne tel meê esprits, et que je recueille ce qui me reste de force, pour vous représenter ce qu'il a fait pour la discipline. Qui ne sait que l'Eglise éteit dans une espèce de servitude î La juridiction séculière ne laissoit presque plus rien à faire à la spirituelle. Sous prétexte d'empêcher une trop austère domination, ou de maintenir des privilèges que la nécessité des temps a fait accorder, on renversoit l'ordre , et souvent on autorisoit la rébellion. Ceux qui secouoient le joug de l'obéissance, et c|ui ne défendoient leur liberté que pour entretenir leur libertinage, ne laissoient pas d'être écoutés et de trouver des protecteurs. Les E vécues n'avoient phis de droits qui fussent incontestables. Vouloient-ils punir un pécheur obstiné? une justice étrangère leur ôtoit des mains €*s armes que Jésus-Christ même leur a données.

ie Monsieur de Lam$ignom &$

Cntreprenoieat-ils de réprimer la licence? leur xéle passent pour «ne entreprise contre les lois. Ils gémissoient e.n secret , et ils portoient en vain de temps en temps leurs plaintes jusqu'au pied du trône.

Mais sous un chef si religieux , on a changé de jurisprudence. Le droit naturel n'&st plus étouffé par les exemptions. La brebis qui s'égare, est ren* yoyèe à son Pasteur. On confirme dans le palais* ce qu'on ordonne dans le sanctuaire. Les pécheurs ne trouvent plus de refuge que dans leur propre pénitence ; et les lois du Prince n'étant plus ai*» mées que pour taire observer celles de Dieu , chaque Prélat peut faire le bien , et corriger lq mal sans opposition. Sacrés ministres de Jésus» Christ, dont ce grand homme a si souvent soutenu les droits, vous le louâtes dan* vos assemblées ; vous lui rendîtes par vos députés, des té* moignages publics de reconnoissance. La capacité , la sagesse et la piété de son illustre successeur yous promettent les mêmes secours ; et vos vœux feront accomplis, quand cet auguste Parlement, qui doit être la régie et le modèle de tous les autres, leur aura communiqué son esprit et ses maximes.

Quelque gloire que M* de Lamoignpn ait acquise en faisant observer la discipline, je n'en parlerois qu'en tremblant, s'il ne l'avoit lui-même observée : je louerois son autorité , et je me défierois de son désintéressement. Mais comme se* juge mens ont été justes , sa conduite de même a toujours été irréprochable. Ne refusa-til pas une grande abbaye qu'on lui offrit pour un de ses fils, parce qu'il n'étoit pas encore capable., de se déterminer par son propre choix s et que la jouissance d'un grand revenu lui pouvoit être dans la suite un engagement à demeurer sans vocation Mans l'état ecclésiastique I Où «ont les

*4* Oraison funèhre

pères scrupuleux, qui négligent des moyens si sûrs et si faciles d'établir la fortune de leurs en fans, qui n'attirent sur eux du patrimoine de Jésus-Christ , quand ils ne peuvent leur donner dû- leur; et qui ne rachètent par des dispensés la foiblesse de leur, volonté, et l'incapacité de leur âge? Heureux qui n'alla pas après les richesses ! Plus heureux qui les refusa, quand elles allèrent à lui 1

Il n'eut pas moins de soin d'examiner la voca* tion de ses deux vertueuses filles ,. qui portent le joug du Seigneur dans tin des plus saints ordres (i) de l'Eglise. Oe quelle adresse n'usa-t-il pas pour découvrir si le désir qu'elles avoient de se consacrer à Dieu, étoit Une résolution constante, ou une ferveur passagère ! Combien de fois leur représenta-t-il les conséquences dangereuses d'une retraite précipitée ! Avec quelle tendresse demanda-t-il à Dieu qu'il les déterminât par sa divine volonté, et qu'il les conduisît par sa sagesse! Après leur avoir montré les vanités du monde qu'elles avoient résolu de quitter, il leur fît voir les croix où elles dévoient être attachées , et n'oublia rien de ce qui poavoit Tassurer de la solidité d'un dessein qu'il lut étoit important de connoître, et qu'il ne lui étoit pas permis de traverser.

Des vertus si pures et si .chrétiennes furent comme autant de dispositions à une sainte et heureuse mort. 11 ne fallut pas l'y préparer par de lentes in-f firmités, ni la lui faire ressentir par de Cruelle* douleurs. L'ayant considérée depuis long-temps, non* seulement comme nécessaire à tous les hommes , mais encore comme avantageuse aux chrétiens , il en fut frappé , mais il n'en fut pas surpris. Son esprit heureusement rempli de funestes prèssenti mens de sa fin prochaine, se fortifia contre les Craintes de l'avenir par de longues et sérieuses

{*) La Visitation,,

de monsieur de Lamoignon. i4«

réflexions qu'il y fit. 11 regarda, sans s'étonner # l'appareil de son sacrifice {i). Il vit te moade prè* à s'évanouir pour lui, mais il ne Tavoit jamais cru solide. 11 vit l'éternité Rapprocher ^ et U redoubla ses forces pour achever ce qui restoit à fournir de sa carrière. Il vit les jugemens de Dieu, il les craignit, mais il les attendit avec confiance. Cet amour si vif et si tendre qu'il avoit eu pout sa famille, se confondit insensiblement dans la charité qu'il avoit po^r Dieu. Ainsi, dépouillé de toutes les affections du monde, U ne pensa ; qu'à sort salut: et ramenant toutes les créatures dans le sein de leur Créateur, il s'y rendit lui-même pour s'aller joindre à son principe, et pour y recevoir la récompense de ses vertus. < N'attendez pas, Messieurs, que je fasse ici un dernier effort pour vous émouvoir à la pitié et à la .douleur. J'offenserois cette ame sainte., qui, après avoir lavé dans le sang de Jésus-Christ ces taches que le péché laisse en nous après notre mort, jouit sans doute d'un bonheur éternel dans les tabernacles du Dieu vivant. Vous le savez, mon Dieu , et je ne fais que le présumer ; mais tant de grâces que vous lui fites, et tant de vœux qu'on vous a'faits^ Jésus-Christ tant de fois invoqué , tant de fois même immolé pour lui sur l'autel, sans entrer trop avant dans .vos jugemens, me donnent cette confiance.

Puisse- t-il avoir reçu de vos mains cette couronne de justice que tous donnez à ceux qui vous aiment ! Puissent ces flambeaux que la piété chrétienne a rallumés, être les marques de sa gloire % plutôt que les ornemens de ses funérailles \ Puisse ce sacrifice d'expiation qu'on offre pour lui, être aujourd'hui un sacrifice d'action de grâces! JJt vous, Messieurs, puissiez- vous, faire revivre après sa mort les vertus qu'il a pratiquées , afia d'arriver k la claire qu'il s'es,t acquise l

p$ft Oraison funèbre

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