DE LA TOUR-DAUVERGNE
VICOMTE DE TTJRENNE*
Maréchal général des Camps et Armées du Roi , Colonel général de la Cavalerie légère , Gouverneur du haut et bas Limousin.
prononcée à Paris , dans l église de Saint-Eustache) le 10 janvier 1676.
JFleyerunt eum omnis populus Israël planctu magno, et j lugebant dies multos , et dixeront : Quomodo cecidU j potens , qui salvum faciebat populum Israël l I. Mach. 9.
ZTout le peuple le pleura amèrement ; et après avoir pleuré \ durant plusieurs jours y ils s*écrierent: Comment est mort cet homme puissant , qui eauvoit lé peuple d'Israël!
Jb ne puis, Messieurs, vous don&r d'abord une plus haute idée jdu triste sujet dont je viens vous
de monsieur de Turenne. , 85
entretenir, qu'en recueillant ces ternies nobles et expressifs, dont l'Ecriture sainte se sert pour louer la vie , et pour déplorer la mort du sage et vaillant Machabée (i). Cet homme , qui portoit la gloire de sa nation jusqu'aux extrémités de la terre ; qui couvroit son camp du bouclier, et forçoit celui des ennemis avec l'épée; qui donnent à des Rois ligués contre' lui des déplaisirs mortels , et réjouissoit Jacob par ses vertus et par ses exploits, dont la mémoire doit être éternelle*.
Cet homme qui défendoit les villes de Juda , qui domptoit l'orgueil des eafans d'Ammon et d'Esaù , qui reveuoit chargé des dépouilles de Samarie , après avoir brûlé sur leurs propres autels, les dieux des nations étrangères» cet homme que Dieu avoit mis autour d'Israël , comme un mur d'airain , où se brisèrent tant de fois toutes les forces de l'Asie, et qui après avoir défait à% nombreuses armées, déconcerté les plus fiers et tes plus habiles généraux des Rois de Syrie, venoit tous les ans comme le moindre des Israélites* réparer avec ses mains triomphantes les ruines, du sanctuaire, et ne vouloit d'autre récompensa des services qu'il rëndoit à sa patrie , que l'hou^ neur de l'avoir servie.
Ce vaillant homme poussant enfin , avec un courage invincible, les ennemis qu'il avoit réduits à une fuite honteuse, reçut le coup mortel, et demeura comme enseveli dans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste accident , toutes les villes de Judée furent émues ; des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants: ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence, d'une voix entrecoupée de sanglots f que formoient dans leurs cœurs la tristesse, Ta
' £) L Mac* c. 3> 4, 5> eic»
64 Oraison funèbre
pieté , la crainte , ils s'écrièrent : Comment est mort cet homme puissant, qui sauvoit le peuple d'Israël ! A ces cris , Jérusalem redoubla se» pleurs; les voûtes du temple s'ébranlèrent; le Jourdain se troubla , et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : Comment est mort cet homme puissant , qui sauvoit le peuple ^Israël!
Chrétiens , qu'une triste cérémonie assemblé en ce lien, ne rappelez- vous pas en votre mémoire ce) que vous avez vu , ce que vous avez senti il y a cinq mois? ne vous reconnoissez-vous pas dans l'affliction que j'ai décrite î et ne mettez-vous pas dans votre esprit , à la place du héros dont parle l'Ecriture , celui dont je viens vous parler ? La vertu et le malheur de l'un et de l'autre sont semblables ; et il ne manque aujourd'hui à ce dernier qu'un éloge digne de lui. O si l'esprit divin, L'esprit de force et de vérité , avoit enrichi mon t discours de ces images vives et naturelles , qui représentent là vertu, et qui la persuadent tout ensemble, de combien de nobles idées remplirois-je vos esprits, et quelle impression feroit sur vos cœurs 1er récitr de tant d'actions édifiantes et glorieuses I Quelle matière fut jamais plus disposée à recevoir tous les orne me us d'une grave et solide éloquence, que la vie et la mort du très- haut et très~puissaht prince , Henri de la Tour-d'Auvergne , vicomte de Turenne, maréchal général des campât et armées du Roi, et colonel général de la cavalerie légère \ Où brillent avec plus d'éclat les effets glorieux de la vertu militaire, conduites d'armées, sièges de places , prises de villes, passages de rivières , attaques hardies, retraites honorables , campemens bien ordonnés , combats souténus , batailles gagnées , ennemis vaincus par la force ,v dissipés par l'adresse, lassés et consommés par une sage et noble patience i Où peut-on Uou^ej
de monsieur de Turenne. 85
tant et de si puissans exemples , que dans les avions d'un homme sage, modeste, libéral, désintéressé , dévoué au service du Prince et de la patrie , grand dans l'adversité de son courage , dans la prospérité de sa modestie , dans les difficultés par sa prudence , dans les périls par sa Valeur , dans la religion par sa piété î
Quel sujet peut inspirer des seutimens plus justes et plus touchans , qu'une mort soudaine et surprenante , qui a .suspendu le cours de nos victoires , et rompu les plus douces espérances de la paix î Puissances ennemies de la France, vous vivez , et l'esprit de la charité chrétienne m'in,* terdit de faire aucun souhait pour votre mort» Puissiez- vous* seulement reconnoitre la justice de nos armes , recevoir la paix que malgré vos pertes vous avez tant de fois refusée, et dans l'abondance de vos larmes éteindre les feux d'une guerre que vous avez malheureusement allumée. A Dieu ne plaise que je porte mes souhaits plus loin 1 les jugemeris de Dieu sont impénétrables. Mais vous vivez , et je plains en cette chaire un sage et vertueux capitaine, dont les intentions étoienf pitres , et dont la vertu sembloit mériter une vie , plus longue » et plus étendue..
Retenons nos plaintes, Messieurs , il est temps de commencer son éloge , et de vous faire voir comment cet homme puissant triomphe des ennemis de l'Etat par sa valeur, des passions de l'ame par sa sagesse , des erreurs et des vanités du siècle par sa piété. Si j'interromps cet ordre de mon dtscoufs , pardonnez un peu de confusion dans un sujet qui nous a causé tant de troubles. Je confondrai quelquefois peut-être le général d'armée, le sage, le chrétien. Je louerai tantôt les victoires , tantôt les vertus qui les ont obtenues. Si- je ne puis raconter tant d'actions, je fes découvrirai dans lau|> principes* j'adorerai j»
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Dieu des armées , j'invoquerai le Dieu de la paix» je bénirai le Dieu des miséricordes, et j'at- . tirerai partout votre attention, non pas par la . force de l'éloquence, mais par la vérité et par la grandeur des vertus dont je suis engagé de vous parler.,
N'attendez pas, Messieurs* que je suive la coutume des orateurs, et que je loue M. de Tu renne, comme on loue les hommes ordinaires. Si sa vie avoit moins d'éclat , je m'arrêlerois sur la gran- . deur et la noblesse de sa maison ; et si son portrait étoit moins beau, je produirois ici ceux de, ses ancêtres. Mais la gloire de ses actions efface celle de sa naissance ; et la moindre louange qu'on peut lui donner , c'est d'être sorti de l'ancienne et illustré maison de la Tour-d'Auvergne , qui a mêlé son sang à celui des Rois et des Empereurs» qui a donné des maîtres a l'Aquitaine , des Princesses à toutes les Cours de l'Europe , et des Reines même à la France.
Mais, que dis-je ? il ne faut pas l'en louer ici , il faut l'en plaindre. Quelque glorieuse que fftt la source dont il sortoit, l'hérésie des derniers temps l'avoit infectée. Il recevoit avec ce beau sang des principes d'erreur et de mensonge , et parmi ses exemples domestiques , il trou voit celui d'ignorer et de combattre la vérité. Ne faisons donc pas la matière de son éloge, de ce qui fut pour lui un sujet de pénitence j et voyon* .lès voies d'honneur et de gloire que la providence de Dieu lui ouvrit dans le monde , avant Sue sa miséricorde le retirât des voies de la pei> ition et de l'égarement de ses pères.
Avant sa quatorzième année , il commença de porter les armes. Des sièges et des combats servirent d'exercice à son enfance , et ses premiers) divertissemens furent des victoires. Sous la discipline du prjacç d'Qcaftge » ira Qûck matejraej ,
de monsieur de Tu renne. •
il apprit l'art de la guerre eh qualité de simple soldat ; et ni l'orgueil ni la paresse ne l'éloignèsent d'aucun des emplois , où la peine et l'obéisrance sont attachées. On le vit en ce dernier rang de la milice 9 ne refuser aucune fatigue , et ne craindre aucun péril ; faire par honneur ce que les autres fàisoient par nécessité , et ne se distinguer d'eux que par un plus grand attachement au travail, et par une plus noble application à tous ses devoirs.
Ainsi commencent une vie dont les suites de- < voient être sî glorieuses ; semblable a ces fleuves qui s'étendent à mesure qu'ils s'éloignent de leur source , et qui portent enfin par-tout où ils cou» lent * la commodité? et l'abondance. Depuis ce temps , il a vécu • pour la gloire et le salut de l'Etat. Il a rendu tous les services qu'on peut attendre d'un esprit ferme et agissant, quand il se trouve dans un corps robuste et bien constitué. 11 a eu dans la jeunesse toute la prudence d'un âge avancé , et dans un âge avancé toute la vigueur de la jeunesse. Ses jours ont été pleins * selon les termes de l'Ecriture (i); et comme il ne perdit pas ses jeunes années dans la mollesse et dans la volupté , il n'a pas été contraint de passer, les dernières dans l'oisiveté et dans la foi blesse.
. . Quel peuple ennemi de la France n'a pas ressenti les effets de sa valeur, et quel endroit de nos frontières n'a pas servi de théâtre à sa gloU re î 11 passe les Alpes ; et dans les fameuses actions de Casai, de Turin, de la route de Quiers, il se signale par son courage et par sa prudence j et l'Italie le regarde comme un des principaux instrument de ces grands et prodigieux succès qu'on aura peine à croire un jour dans l'histoire.
88 Oraison funèbre
11 passe des Alpes aux Pyrénées # pour assister à la conquête de deux importantes places (i) qui mettent une «de nos plus belles provinces à couvert de tous les efforts de l'Espagne. Il va recueillir au-delà du Rhin les débris d'une armée défaite ; il prend des villes (2) et contribue au gain des batailles (5). Il s'élève ainsi par degrés, et par son seul mérite, au suprême commandement , et fait voir dans tout le cours de sa vie , ce que peut , pour la défense d'un royaume , un général d'armée , qui s'est rendu digne de commander en obéissant , et qui a joint à la valeur et au génie l'application et l'expérience.
Ce fut alors que son esprit et son cœur agirent dans toute leur étendue. Soit qu'il fallût préparer les affaires , ou les décider , chercher la victoire avec ardeur, ou l'attendre avec patience; soit qu'il fallût prévenir les desseins des ennemis par la hardiesse , ou dissiper les craintes et les jalousies des alliés par la prudence j soit qu'il fallût se modérer dans les prospérités, ou se soutenir dans les malheurs de la guerre : son ame fut toujours égale. 11 ne fit que changer de vertus, quand la fortune changeoit de face : heureux sans orgueil , malheureux avec dignité, et presque aussi admirable lorssju'avec jugement et avec fierté il sauvoit les restes des troupes battues à JMariandal, que lorsqu'il battoit lui-même les Impériaux et les Bavarois, et qu'avec des troupes triomphan- , tes, il forçoit toute l'Allemagne à demander la paix à la France (4).
On eût dit qu'un heureux traité alloit terminer toutes les guerres de l'Europe, lorsque Dieu %
(1) Perpignan et Coliour.
(a) Trêves, A sehaffembourg, etc.
(3) Combat de Frîbourg , la bataille de Norlinguft
(4) La paix de Munster*
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dont les jugemens, selon le Prophète (1), sont des abîmes , voulut affliger et punir la France par elle-même , et l'abandonna à tous les dérèglemens que causent dans un état les dissensions civiles et domestiques. Souvenez- vous , Messieurs, de ce temps de désordre et de trouble , où l'esprit ténébreux de discorde confond oit le devoir avec la passion, le droit avec l'intérêt, la bonne cause avec la mauvaise ; où les astres les plus brillans souffrirent presque tous quelque éclipse , et les plus fidèles sujets se virent entraînés malgré eux, par le torrent des partis , 'comme ces pilotes qui se trouvant surpris de l'orage en pleine mer , sont contraints de quitter la route qu'ils veulent tenir, et de s'abandonner pour un temps au gré des vents et de la tempête. Telle est la justice de Dieu : telle est l'infirmité naturelle des hommes. Mais le sage revient aisément à soi , et il y a dans la politique , comme dans la religion , une espèce de pénitence plus glorieuse que l'innocence même, qui répare avantageusement un peu de fragilité par des vertus extraordinaires, et par une ferveur continuelle.
Mais où m'arrêté-je , Messieurs ! Votre esprit vous représente déjà sans doute M. de Turenna à la tête des armées du Roi. Vous le voyez combattre et dissiper la rébellion : ramener ceux que le mensonge avoit séduits , rassurer ceux que la crainte avoit ébranlés , et crier comme un autre Moïse à toutes les portes d'Israël : Que ceux gui sont au Seigneur se joignent- à moi (2). Quelles furent alors sa fermeté et sa sagesse : tantôt sur les rives de la Loire , suivi d'un petit nombre d'officiers et de domestiques, il court à la défense d'un pont , et tient ferme contre une armée ; et
(a) ÉJxod. $2.
fyy Oraison funèbre
soit la hardiesse de l'entreprise , soit la seule présence de ce grand homme , soit la protection visible du ciel, qui rendoit les ennemis immobi* les , il ëtonna par sa- résolution ceux qu'il ne pou voit arrêter par la force , et releva par cette prudente et heureuse témérité , l'Etat penchant vers sa ruine* Tantôt se servant de tous les avantages des temps et des lieux (i), il arrête avec peu de troupes une armée qui venoit de vaincre, et mérite les louanges même d'un ennemi, qui dans les siècles idolâtres auroit passé pour le Dieu des batailles. Tantôt vers les bords de la Seine (2), il oblige fjar un traité un prince étranger, dont il avoit pénétré les secrètes intentions, de sortir de France , et d'abandonner les espérances qu'il avoit conçues de profiter de nos désordres.
Je pourrois ajouter ici des places prises # des combats gagnés sur les rebelles. Mais dérobons quelque chose à la gloire de notre héros, plutôt que de voir plus long-temps l'image funeste de nos misères passées. Parlons d'autres exploits, qui aient été aussi avantageux pour la France, que pour lui-même , et dont nos ennemis n'aient pas eu sujet de se réjouir.
Je me contente de vous dire qu'il appaisa par sa conduite l'orage dont le Royaume étoit agité. Si la licence fut réprimée ; si les haines publiques et particulières furent assoupies ; si les lois reprirent leur ancienne vigueur; si l'ordre et* le repos furent rétablis dans les villes et dans les provinces; si les membres furent heureusement réunis avec leur chef; c'est à lui » France, que tu le dois. Je me trompe, c'est à Dieu, qui tire, quand il veut, des trésors de sa providence, ces grandes âmes qu'il a choisies comme des iustrumens
(1) À Blaneu.
(a) A Villeneuve Saint-George.
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visibles do sa puissance, pour faire naître dit seîn des tempêtes , le calme et la tranquillité pu* blique ,. pour relever les états de leurs ruines , et réconcilier, quand sa justice est satisfaite , les peuples avec leurs souverains.
Son courage , qui n'agissoit qu'avec peine dans les malheurs de sa patrie , sembla s'échauffer dans les guerres étrangères, et Ton vit redoubler sa valeur. N'entendez pas par ce mot, Messieurs, une hardiesse vaine, indiscrette, emportée, qui cherche le danger pour le danger même; qui s'expose sans fruit, ce qui n'a pour but que la réputation et les vains applaudissemens des hommes. Je parle d'une hardiesse sage et réglée, qui s'anime à la vue des ennemis, qui dans le péril même pourvoit à tout , et prend tous ses avantages ; mais qui se mesure avec ses forces , qui entreprend les choses difficiles , et ne tente pas les impossibles ; qui n'abandonne rien au hasard de ce qui peut être conduit par la vertu ; capable enfin de tout oser, quand le conseil est inutile, et prêt à mourir dans la victoire, ou à survivre à son malheur, en accomplissant ses devoirs.
J'avoue , Messieurs , que je succombe ici sous le poids de mon sujet. Ce grand nombre d'actions , dont je dois parler, m'embarrasse: je ne puis les décrire toutes, et je voudrois n'en omettre aucune. Que n'ai* je le secret de graver dans vos esprits un plan invisible et raccourci de la Flandre et de l'Allemagne ! Je marquerois sans confusion dans vos pensées tout ce que fit ce grand capitaine , et vous dirois en abrégé , selon les lieux: ici il forçoit des. retranchemens , et secourait une place assiégée (i) : là il surprenoît les ennemis ou les battait en pleine campagne : ces villes où vous voyez les lys arborés , ont été , ou
(i) Le secours d'Àrraa.
• $i Oraiseh funèbre
défendues par sa vigilance , ou conquises; pat* sd fermeté et par son courage (i) : ce Heu couvert d'un bois et d'une rivière, c'est le poste où il rassuroit ses troupes effrayées après une honorable retraite (2) : ici il sprtoit de ses lignes pour combattre , et d'un seul coup il prenoit une ville , et gagnoit une bataille (3) : là distribuant ce qui lui restoit de son propre argent , il acheyoit un siég e (4) 9 et il alloit en faire lever un au même temps (5).
Je recueillerons ensuite tant de succès et vous ferois souvenir de ces mauvaises nuits que le roi d'Espagne avoua qu'il avoit passées 9 et de cette paix (6) recherchée par des traités et des alliances, sans laquelle , Flandre , théâtre sanglant où se passent tant de scènes tragiques, triste et fatale contrée, trop étroite pour contenir tant d'armées qui te dévorent, tu anrois accru le nombre de nos provinces , et au lieu d'être la source malheureuse de nos guerres, tu serois aujourd'hui le fruit paisible de nos victoires.
Je pourroîs , Messieurs , vous montrer vers les. bords du Rhin (7) autant de trophées que sur les bords de l'Escaut et de la Sambre. Je pourrois vous décrire des combats gagnés, des rivières et des défilés passés à la vue des ennemis, des plaignes teintes de leur sang, des montagnes presque inaccessibles traversées pour les aller repousser loin de nos frontières. Mais l'éloquence de la chaire n'est pas propre an récit des combats et des
(1) Coudé , Landrecies , Ypres , Oudenarde , etc.
(a) Retraite de Valenciennes. x
(3) Bataille des Dunes , et prise de Bunker que.
(4) Saint-Venant pris»
(5) Ardres secouru.
(6) Paix des Pyrénées.
(7) A Enjk, Sentkem , Mulhausen, t,te.
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batailles : la langue d'un prêtre destiné à louer Jésus-Christ, le Sauveur des hommes, ne doit pas être employée à parler, d'un art qui tend à leur destruction , et je ne viens pas pour vous donner des idées de meurtre et de carnage devant cet autel où Ton n'offre plus le sang des taureaux en sacrifice an Dieu des armées , mais au Dieu de miséricorde et de paix une victime non sanglante.
Quoi donc! n'y a-t-il point de valeur et de générosité chrétienne î L'Ecriture (i) qui commande de sanctifier les guerres, ne. nous apprend-elle pas que la piété n'est pas incompatible avec les armes l Viens-je condamner une profession que la religion ne condamne pas , quand on en sait modérer la violence? Non, Messieurs : je sais que ce n'est pas en vain que les Princes portent i'épée (2^ ; que la force peut agir , quand elle se trouve jointe avec l'équité; que le Dieu des armées préside à cette redoutable justice que les souverains se font à eux-mêmes; que le droit des armes est nécessaire pour la conservation de la société, et que les guerres sont permises pour assurer la paix , pour protéger l'innocence , pour arrêter la malice qui se déborde, et pour retenir la cupidité dans les bornes de la justice.
Je sais aussi que la modération et la charité doivent régler les guerres parmi les chrétiens ; que les capitaines qui les conduisent sont les mipistres de la providence de Dieu , qui est toujours sage , et de la puissance des Hofs , qui ne doit jamais être injuste; qu'ils doivent avoir le cœur doux et charitable , lors même que leurs mains sont sanglantes, et adorer intérieurement le Créateur, lorsqu'ils se trouvent dans la triste nécessité de détruire ses créatures.
(1) Joël, c. 7.
, (aj Epût. ad Ram. e. 4J.
94 Oraison funèbre
C'est ici que j'atteste la foi publique, Messieurs, et que parlant de la douceur et de la modération de M. de Turenne , je .puis • avoir pour témoins de ce que je dis , tous ceux qui l'ont suivi dans les armées. S'est-il fait un plaisir de se servir du pouvoir qu'il a eu de nuire à ceux-mêmes qu'on regarde et qu'on traite comme ennemis l Où a-til laissé des marques terribles de sa colère , ou de ses vengeances particulières l Laquelle de ses victoires a-t-il estimée par le nombre des misérable» qu'il accabloit, ou des morts qu'il laissoit sur le champ de bataille î Quelle vie a-t-il exposée pour son intérêt , ou pour sa propre réputation l Quel soldat n' a-t-il pas ménagé comm$ un sujet du prince et une portion de la république l Quelle goutte de sang a-t-il répandue, qui n'ait servi à la cause commune ?
On l'a vu dans la fameuse bataille des Dunes arracher les armes des mains des soldats étrangers, qu'une férocité naturelle achamoit sur les vaincus. On l'a vu gémir de ces maux nécessaires
3ue la guerre traîne après soi , que le temps force e dissimuler, de souffrir et de faire. Il savoît qu'il y a un droit plus haut et plus sacré que celui que la fortune et l'orgueil imposent aux foibles et aux malheureux , et que ceux qui vivent sous la loi de Jésus-Christ doivent épargner , autant qu'ils peuvent, un sang consacré par le sien , et ménager des vies qu'il a rachetées par sa mort.
Il cherchoit à soumettre les ennemis, non pas à les perdre; Il eût voulu pouvoir attaquer sans nuire, se défendre sans offenser, et réduire au droit et à la justice ceux à qui il étoi.t obligé par devoir de faire violence.
Enfin il s'étoit fait une espèce de morale militaire qui lui étoit propre. Il n'a voit :pour toute passion gué l'affection . pour la gloire du Roi, l»
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désir de la paix, et le zèle du bien public. Il n'avoit pour ennemis que l'orgueil, l'injustice et l'usurpation. Il étoit accoutumé à combattre sans colère , à vaincre sans ambition , à triompher sans vanité , et à ne suivre pour règle de ses actions que la vertu et la sagesse. C'est ce que je dois vous montrer dans cette seconde partie.
La valeur n'est qu'uue force aveugle et impétueuse, qui se trouble et se précipite, si elle n'est éclairée et conduite par la probité et par la prudence; et le capitaine n'est pas accompli, s'il ne renferme en soi l'homme de bien et l'homme sage. Quelle discipline peut établir dans un camp, celui qui ne sait régler ni son esprit, ni sa conduite l Et comment saura calmer ou émouvoir selon ses desseins dans une armée tant de passions différentes, celui qui ne sera pas maître des siennes l Aussi l'esprit de Dieu nous apprend dans l'Ecriture (i) que l'homme prudent l'emporte sur le courageux , que la sagesse vaut mieux que les armes des gens de guerre (2) , et que celui qui est patient et modéré, est quelquefois plus estimable que. celui qui prend des villes, et qui gagne des batailles (5).
Ici vous formez sans doute, Messieurs, dans yotre esprit , des idées plus nobles que celles que je puis vous donner. En parlant de M* de lurenne , je reconnois que je ne puis vous élever au-dessus de vous-mêmes ; et le seul avantage que j'ai, c'est que je ne dirai rien que vous ne croyez., et que sans être flatteur, je pqis dire de grandes choses. Y eut-il jamais homme plus sage et plus prévoyant , qui conduisit une guerre avec plus d ordre e% de jugement j qui eû,t plus de précaution
(1) Sap. , e. 6.
(2) Eccl. 19.
(i) Prov. , c. i6.
96 Oraison funèbre
et plus de ressources ; qui fût plus agissant et
Ï>lus retenu; qui disposât mieux toutes choses à eut fin, et qui laissât mûrir ses entreprises avec tant de patience? Il prenoit des mesures presque infaillibles ; et pénétrant non-seulement ce que les ennemis avoient fait, mais encore ce qu'ils avoient dessein défaire , il pouvoit être malheureux, mais il n'étoit jamais surpris. Il distinguoit le temps d'attaquer , et cjluï de défendre. Il ne hasardoit jamais rien que lorsqu'il avoit beaucoup à gagner,- et qu'il n'avoit presque rien à perdre. Lors même qu'il sembloit céder, il ne laissoit pas de se .faire craindre. Telle enfin étoit son habileté , que lorsqu'il vainqubit, on ne pouvoit en attribuer l'honneur qu'à sa prudence ; et lorsqu'il étoit vaincu , on ne pouvoit en imputer la faute qu'à la fortune.
Souvenez-vous , Messieurs , du commencement et des suites de la guerre qui n'étant d'abord qu'une étincelle, embrase aujourd'hui toute l'Europe. Tout se déclare contre la France. Oft soulève les étrangers, on débauche les alliés, on intimide les amis, on encourage les vaincus, on . arme les envieux. Sur des craintes imaginaires et des défiances artificieusement inspirées , les intérêts sont confondus, la foi violée et les traités méprisés. Il falloit, je l'avoue, pour résister à tant d'armées jointes ensemble centre nous, des troupes aussi vaillantes et des capitaines aussi expérimentés que les nôtres. Mais rien n'étoit si formidable, que de voir toute l'Allemagne, ce grand et vaste corps , composé de tant de peuples et de nations différentes, déployer tous ses étendards, et marcher vers nos frontières, pour nous accabler par la force , après nous avoir effrayés par la multitude.
Il falloit opposer à tant d'ennemis un Homme d'un courage ferme et assuré , d'une capacité
de monsieur de Turenne. 9f
étendue , d'une expérience consommée , qui soutint la réputation , et qui ménageât les forces du royaume; qui n'oubliât rien d'utile et de nécessaire, et ne fit rien de superflu; qui sût, selon les occasions , profiter de ses avantages , ou se relever de ses pertes ; qui fût tantôt le bouclier 9 et tantôt l'épée de son pays ; capable d'exécuter les ordres qu'il avoit reçus", et de prendre conseil de lui-même dans les rencontres.
Vous savez de qui je parle, Messieurs; vous lavez le détail de ce qu'il fit, sans que je le dise* Avec des troupes considérables, seulement par leur courage et par la confiance qu'elles avoient en leur général , il arrête et consume deux grandes armées , et force à conclure la paix , par des traités y ceux qui croyoient venir terminer I* guerre par notre entière et prompte défaite. Tan-* tôt il s'oppose à la jonction de tant de secourt* ramassés , et rompt le cours de tous ces torrens qui auroient inondé la France. Tantôt il les défait ou les dissipe par des combats réitérés. Tantôt il les repousse au-delà de leurs rivières ; et les arrête toujours par des coups hardis, quand il faut rétablir la réputation ; par la modération * quand il ne faut que la conserver.
Villes, que nos ennemis s'étoient déjà parta* gées, vous êtes encore dans l'enceinte de notre empire. Provinces qu'ils avoient déjà ravagée» dans le désir et dans la pensée , vous are* encore recueilli vos moissons. Vous durez encore j places que l'art et la nature ont fortifiées , et qu'ils avoient dessein de démolir, et vous n'avez tremblé que sous des projets frivoles d'un vainqueur en idée, qui comptoit le nombre de nos soldats, et qui ne songe oit pas à la sagesse de» leur capitaine.
^ Cette sagesso étoit la source de tant de prospérités éclatantes. Elle entretenoit ceiK union des
08 • Oraison funèbre f
soldats avec leur chef, qui rend une armée Hlvln-' <?ible. Elle répandoit dans les troupes un esprit de force, de courage et de confiance, qui leur faisoit tout souffrir, tout entreprendre dans l'exécution de ses desseins: elle rendoit enfin des hommes grossiers, capables de gJoire. Car, Messieurs, qu'est-ce qu'une armée l C'est un corps animé «l'une infinité de passions différentes , qu'un hom~ Tne habile fait mouvoir pour la défense de la pairie; c'est une troupe d'hommes armés qui suivent aveuglément les ordres d'un chef, dont ils ne $avent pas les intentions ; c'est une multitude, d'ames , pour la plupart viles et mercenaires , qui , *ans songer à leur propre réputation, travaillent à celle des rois et des conquérans; c'est un assemblage confus de libertins , qu'il faut assujettir à l'obéissance; de lâches, qu'il faut mener au combat; de téméraires, qu'il faut retenir ; d'impatiens , qu'il faut accoutumer à la confiance. Quelle prudence ne faut il pas pour conduire et réunir au seul intérêt public tant de vues et d« volontés différentes l Comment se faire craindre, sans se mettre en danger d'être haï , et bien sou» vent abandonné? Comment se faire aimer , sans
Serdre un peu de l'autorité, et relâcher de la iscipHrie nécessaire l ' * Quf trouva jamais mieux tous ces justes teiiittéramens , qo^ ce Prince que nous pleurons ! IX attacha par des «o?uds de respect et d'amitié, ceux qu'on né retieiUi^rrliiiii^irement que par la crainte des supplices y , -£fra»--jit rendre par sa modération uue obéissance aisée et volontaire. Il par* Je , chacun écoute ses oracles; il commande, chacun avec joie suit ses ordres; il marche , chacun crpit courir à la gloire. On diroit qu'il va combattre des Rois confédérés avec sa seule maison (*},
ée monsieur de Turenne. . •£
demme un autre Abraham; que ceux qui le suivent , sont ses soldats et ses domestiques ; et qu'il est général et père de famille tout ensemble. Aussi rien ne peut soutenir leurs efforts : ils ne trouvent point d'obstacles qu'ils ne surmontent ; point de difficultés qu'ils ne vainquent ; point de péril qui les épouvante; point de travail qui les rebute ; point d'entreprise qui les étonne ; point de conquête qui leur paroisse difficile. Que pouvoient-ils refuser à un capitaine qui renouent à ses commodités , pour les faire vivre dans l'abondance ; qui pour leur procurer du repos , perdoit le sien propre; qui soulageoit leurs fatigues , et ne s'en épargnoit aucune; qui prodiguoil soà sang, et ne ménage oit crue le leur?
Par quelle invisible chaîne entrainoit-il ainsi les volontés ! Par cette bonté avec laquelle il encou rage oit les uns, il excusoit les autres, cl donnait à tous les moyens de s'avancer, de vaincra leur malheur , ou de réparer leurs fautes ; par - C» désintéressement qui Le port oit à préférer ce qui pouvoit être plus utile à l'Etat à ce qui pouvoit être plus glorieux pour lui-même; par cette* justice, qui dans la distribution des emplois , ne lui permet toit pas de suivre son inclination au. préjudice du mérite; par cette noblesse de cœur et d& sentimens, qui L'élevoit au-dessus de sa propre grandeur , et par. tant d'autres qualités qui lui attiroient l'estime et le. respect de tout ta inonde. Que j'entrerois volontiers dans les motifs et dans les circonstances de ses actions ! Que j'aimerois à vous montrer uue conduite si régulière et si uniforme, un mérite si éd., tant , et si exempt de faste et d'ostentation ; de grandes vertus produites par des principes encore plus grands; une droiture universelle qui le poitoit à s'appliquer à tous ses devoirs, et à les réduira, tous à leurs fins justes et . naturelles , et «ttt
lOp Oraison funèbre
heureuse habitude d'être vertueux, non pas pour l'honneur , mais pour la justice qu'il y a de l'être ! ' Slais il ne m'appartient pas de pénétrer jusqu'au fond de ce coeur magnanime ; et il étoit réservé à une bouche plus éloquente (i) que la mienne , d'en exprimer tous les mouvemens et toutes les inclinations intérieures. *
Pour récompenser tant de vertus par quelque honneur extraordinaire, il falloit trouvei* un grand Roi /qui crAt ignorer quelque chose , et qui fût capable de L'avouer. Loin d'ici ses flatteuses maxitnes, que les Rois naissent habites, et que les autres le deviennent; que leurs âmes privilégiées portent des mains de Dieu qui les crée , toutes sages et intelligentes ; qu'il n'y a point pour eux d'essai ni d'apprentissage; qu'ils sont vertueux fans travail, e( prudens sans expérience. Nous vivoui sous un Prince , cjui , tout grand et tout éclairé qu'il est, a bien voulu s'instruire pour 4X>mmander ; qui,. dans la route de la gloire , 3 su choisir un guide fidèle, et qui a cru qu'il eHoit de sa sagesse de se servir de celle d'autrui, Quel honneur pqur un sujet d'accompagner son Jjoi , de lui servir de conseil , et , si j'ose Le dire, d'exemple dans une importante conquête ! Honneur d'autant plus grand, que la faveur n'y put avoir part, qu'il ne fut fondé que sur un mérite universellement connu; et qui fut suivi de la prise des villes, les plus considérables de la Flandre (a).
Après cette glorieuse marque d'estime et de confiance , quels projets d'établissement et de for* tune n'auroit pas fait un homme avare et ambitieux I Qu'il eût amassé de biens et d'honneurs, et qu'il e<U vendu chèrement tant de travaux et de services | Mais cet homme sqge et désintéressé,
(l) M. Mascarop , é>£que do Tulle.
fy) Charlerqi, Qouai, Tournai, Ath, Lille, etc.
de monsieur de Tutennâ* îoî
montent des témoignages de sa conscience, et rien;» de sa modération, trouve dans le plaisir qu'il a de bien faire, la récompense d'avoir bien fait. Quoiqu'il puisse tout obtenir , il ne demande et ne prend rien ; il né désire * à l'exemple de Salç~ mon (i), qu'un état frugal et honnête entré la pauvreté et les richesses j et quelques offres qu'on lui fasse, il n'étend ses désirs qu'à proportion de» ses besoins * et se resserre dans les bornes étroites du ^seul nécessaire. Il n'y eût qu'une ambition qui fut capable de le toucher , ce fut de mériter l'estime^ et la bienveillance de son maître. Cette ambiticm fut satisfaite j et notre siècle a vu an su* jet aimer son Roi pour ses grandes qualités , nort pour sa dignité ni pour sa fortune ; et un Roi ai*, mer son sujet, plus pour le mérite qu'il connôis* soit en lui , que pour les services qu'il en recevoir* Cet honneur, Messieurs, ne diminua point sa modestie, A ce mot, je ne sais quel remords rri'ar-* rête* Je crains de publier ici des louanges qu'il a si souvent rejetées , et d'offenser après sa mort une vertu qu'il a tant aimée pendant sa vie. Maie accomplissons la Justice , et louons-le sans crainte, en un temps où nous ne pouvons être suspects de flatterie , ni lui susceptible de vanité. Qui fit jamais de si grandes choses l qui les dit avec plus de retenue? Remportait- il quelque avantage? à l'entendre ce n'était pas qu'il fut habile , mais l'en* ne mi s'étoit trompé. Rendoitil compte d'une bataille ? il n'oublioit rien , sinon N que c'était lui qui l'avoit gagnée. Racontoit-il quelques-unes de ces^ actions qui l'avoient rendu si célèbre î on eût dît qu'il n'en avoit été que le spectateur , et l'on doutait si c'était lui qui se' trompoit ou la renommée. Rcvenoit-il de ces glorieuses campagnes qui rendront son nom immortel? il fuyoit Ufc'
* (i) Prov. j e. 39.
tlOl Oraison funèbre
acclamations populaires , il rougissoit de ses vit-* 4oires , il véaoit recevoir des éloges comme on vient faite des apologies, et n'osoit presque aborder le Roi, parce qu'il étoit obligé par respect de souffrir patiemment les louanges dont sa Majesté ne manquoit jamais de l'honorer.
C'est alors que dans le doux repos d'une condition privée , ce Prince se dépouillant de toute la gloire qu'il avoit acquise pendant la guerre , et se renfermant dans une société peu nombreuse de quelques amis choisis , s'exerçoit sans bruit aux vertus civiles r sincère dans ses discours, «impie dans ses actions, fidèle dans ses amitiés, exact dans ses devoirs , réglé dans ses désirs , ^grand même dans les moindres choses. 11 se cache , aaais sa réputation le découvre : il marche sans «uite et sans équipage , mais chacun dans son esprit le met sur un char de triomphe; On compté en le voyant , les ennemis qu'il a vaincus , non pas les serviteurs qui le suivent; tout seul qu'il est , on se figure autour de lui ses vertus et ses victoires qui l'accompagnent : il y a je ne saie quoi de noble dans cette honnête simplicité ; et ïnoios il est superbe $ plus il devint vénérable.
Il auroit manqué quelque chose à sa gloire, si trouvant par-tout tant d'admirateurs , il n'eût fait quelques envieux. Telle est l'injustice des hommes , la gloire la plus pure et la mieux acquise les blesse ; tout ce qui s'élève au-dessus d'eux, leur devient odieux et insupportable; et la fortune la plus approuvée et la plus modeste ji'a pu se sauver de cette lâche et maligne passion. C'est la destinée dos grands hommes d'en être attaqués; et c'est le privilège de monsieur de Tu renne d'avoir pu la vaincre. L'envie fut étouffée, où par le mépris qu'il en fit , ou par «les - accroissemens perpétuels d'honneur et de gloire : le mérite i'avoit fait naître-, le meule 1*
àe monsieur de .Turenne. tc3
TKt mourir. Ceux qui lui étaient moins favorable», -ont reconnu combien il étoit nécessaire à l'EtajK ceux qui ne pou voient souffrir son élévation se crurent enfin obligés d'y consentir : et n'osant s'affliger de la prospérité d'un homme qui né leur a voit jamais donné la misérable consolation de se réjouir de quelqu'une de ses fautes # ils joignirent leur voix à la voix publique , et cru-* rent qu'être son ennemi , c'étoit l'être de toute) la France. I
Mais à quoi auroient abouti tant de qualités héroïques , si Dieu n'eut fait éclater sur lui la puissance de sa grâce, et si celui dont la providence e'étoit si noblement servie, eût été l'objet éternel de sa justice? Dieu seul pou voit dissiper ses ténèbres , et il tenoit eu sa puissance l'heureux: moment qu'il avoit marqué pour l'éclairer de tes vérités.
Il arriva ce moment heureux 9 ce point où se rapportait toute sa véritable gloire. Il entrevit de» pièges et des précipices que sa prévention loi avoit jusqu'alors entièrement cachés. Il commença à marcher .avec précaution et avec crainte dans ces routes égarées où il se trou voit engagé. Cer»tains rayons de grâce et de lumière lui firent apercevoir qu'en vain remplirôit-il les plus beaux endroits de l'histoire, si son nom n'étoit écrit dana le livre de vie ; qu'en vain gagneroit il le monde» entier , s'il perdoit son ame ; qu'il n'y avoit qu'une foi en Jésus Christ, et une vérité simple et indivisible, qui ne se montre qu'à ceux qui la cher* client avec un cœur humble' et une volonté désintéressée. Il n'étoit pas encore éclairé, mais il commençoit d'être docile. Combien de fois consulta-t-il des amis savans et fidèles ? Combien de fois , soupirant après ces lumières vives et efficaces , qui seules triomphent des erreurs de l'esprit humain, dit-il à Jésus-Christ, comme cet aveugle;
ji 04 Oraison funèbre
de l'Evangile (i) : Seigneur , faites que je voie? Combien de fois essaya-t-il d'une main impuissante d'arracher le bandeau fatal qui fermoit set yeux à la vérité \ Combien de fois remonta-t*il jusqu'à ces sources anciennes et pures, que Jésus- Christ a laissées à l'Eglise , pour y puiser avec .joie les eaux d'une doctrine salutaire \
Habitude , prétextes , engagement , honte de changer , plaisir d'être regardé comme le chef et le protecteur d'rSraël, vaines et spécieuses raisons de la chair et du sang, vous ne pûtes le retenir. Dieu rompt tous ses liens , et le mettant dans la liberté de ses enfans , le fit passer de la religion des ténèbres, au royaume de son fils bien- aimé, à qui il appartenoit par son élection éternelle : ici un nouvel ordre de choses se présente à moi. Je vois de plus grandes actions , de plus nobles motifs,- une protection de Dieu plus visible. Je parle désormais d'une sagesse que la véritable piété accompagne, et d'un courage que l'esprit . de Dieu fortifie. Renouvelez donc votre attention en cette dernière partie de mon discours , et supplée?, dans vos pensées à ce qui manquera à mes expressions et à mes paroles*
Si M. de Turenne n'a voit su crue combattre et vaincre ; s'il ne s'étoit élevé au-dessus des vertus humaines ; si sa valeur et sa prudence n'a voient été animées d'un esprit de foi et de charité , je le mettrois au rang des Scipions et des Fabius, je laisserons à la vanité le soin d'honorer la vanité , ■et je ne viendrois pas dans un lieu saint faire ï 'éloge d'un homme profane. S'il a voit fini ses' fours dans l'aveuglement et dans l'erreur, je louerois en vain des vertus que Dieu n'auroit pas ^couronnées: je répandrois des larmes inutiles sur son tombeau 5 et si je parlois de sa gloire, ce ne
(1) Marc. 10.
de monsieur de Turenne. iqS
seroit que pour déplorer son malheur. Mais grâce* à Jésus-Christ, je parle d'un chrétien éclairé des lumières de la foi , agissant par les principes d'une religion pure , et consacrant par une siucère piété tout ce qui peut flatter l'ambition ou l'orgueil des hommes. Ainsi les louanges qus je lui donne retournent à Dieu qui en est la source; et comme c'est la vérité qui l'a sanctifié* c'est aussi la vérité qui le loue.
. Que sa conversion fut entière , Messieurs, et qu'il fut différent de ceux qui, sortant de l'héré» sie par des vues intéressées, changent de senv timent sans changer de moeurs; n'entrent dans le sein de l'Eglise que pour la blesser de plus près par une vie scandaleuse , et ne cessent d'étr* ennemis déclarés qu'en devenant enfans rebelles! Quoique son cœur se fût sauvé des dérègtemens que eau se ut d'ordinaire les passions, il prit en cors plus de soin de le régler. 11 crut que rinnocencs de sa vie devoit répondre à la pureté de sa croyance. 11 connut la vérité , il l'aima , il la suivit. Avec quel humble respect assistoit-il aux sacrés nry stères! Avec quelle docilité écoutoit-il les instructions salutaires des prédicateurs évangéliqoes 1 Avec quelle soumission adoroit-il les œuvres de Dieu , que l'esprit humain ne peut comprendre ! Vrai adorateur en esprit et en vérité, cherchant le Seigneur, selon le conseil du Sage (i)^ dans la simplicité du cœur; ennemi irréconciliable de l'impiété; éloigné de toute superstition f et incapable d'hypocrisie.
A peine a-t-il embrassé la sainte doctrine, qu'il en devient le défenseur : aussitôt qu'il est revêtu des arme£.de lumière, il combat les œuvres ds ténèbres ; il regarde en tremblant l'abîme d'oét il est sorti, et il tend la main à ceux qu'il y s
(*) Sap.i.
loS Oràisôn funèbre
laissés. On dirait qu'il est chaigé de ramener dans le sein de l'Eglise tous ceux que le schisme en a séparés: il les invite par ses conseils, il les attire par ses bienfaits , il les pi esse par ses raisons, il les corivainc par ses expériences; il leur fait voir les écueils où la raison humaine fait tant de naufrages; et leur montre derrière lui, selon les termes de saint Augustin, le pont de la miséricorde de Dieu , par où il vient de passer luimême. Tantôt il allume le zèle des docteurs, et les exhorte d'opposer au faste du mensonge, la force de la vérité. Tantôt il leur découvre ces voies douces et insinuantes, qui gagnent le <œur pour gagner l'esprit. Tantôt il fournit, selon son pouvoir , les fonds nécessaires pour assister ceux qui abandonnent tout pour suivre Jésus-Christ qui les appetlè. Vous le savez, Evêques confidens de son zèle : tout occupé qu'il est dans le cours de •es dernières actions de guerre , il concerte avec vous des entreprises de religion, et n'oublie rien de ce qui peut contribuer ou à instruire ceux qu'une longue prévention aveugle , ou à gagner ceux que la cupidité et l'intérêt retiennent encore dans leurs erreurs $ digne fils de cette Eglise , dont la charité s'étend à tout , à l'imitation de jDelle de Dieu , et qui procuie à ses en (an s , outre l'héritage éternel-, le soulagement même de leurs nécessités temporelles.
. Telle étoit la disposition de son a me, Messieurs , lorsque la providence de Dieu permit que lo Roi justement irrité allât porter la guerre au milieu (les étfets d'une république injuste et ingrate , et fît sentir la force de ses armes à ceux qui mé-
Ïrisoient ses bienfaits, et qui vouloient s'opposer ia gloire. Ce fut ai»* que notre héros reprit les atmes, et qu'à la suite de «on maître, et à la tête de ses Armées , il exposa son sang dans une vguari* Bon-seulement heureuse, mai* sainte f oi
de monsieur de Turenne. 107
la victoiro avoit peine à suivre la rapidité du vainqueur, et où Dieu triomphent avec le prince» Quelle étoit sa joie, lorsqu'upiès avoir forcé des villes (1), il voyou son illustre neveu, plus éclatant par ses vertus que par sa pouipre , ouvrir et réconcilier des Eglises ! sous les ordres d'un Roi aussi pieux que puissant, l'un l'ai soit prospérer les armes, l'autre étendoit la religion ; l'un a bat toit des remparts, l'autre redrfssoit des autels; l'un rava^eoit les terre» des Philistins, l'autre portoit l'arche autour des pavillons d'Israël : puis .unissant ensemble leurs vœux , comme leurs cœurs étoient unis , le neveu avoit part aux services qus l'oncle rendoit à l'Etat, et l'oncle avoit part à ceux 'que le neveu .rendoit à l'Eglise.
(Suivons ce Prince dans ses dernières campagnes , et regardons tant d'entreprises difficiles , tant de succès glorieux, comme des preuves de son courage et des récompenses de sa piété. Commencer ses journées par la prière, réprimer l'impiété et les blasphèmes , protéger les personnes et l?s choses saintes contre l'insolence et l'avaries des soldats', invoquer dans tous les dangers le Dieu des armées ; c'est le devoir et le soin ordinaire de tous les capitaines. Pour lui, il passe plus avant. Lors même qu'il commande aux troupeà, il se regarde comme un simple soldat de Jésus-Christ. 11 sanctifie les guerres par la pureté de ses intentions , par le désir d'une heureuse paix , par les lois d'une discipline chrétienne. .'Il considère les soldais comme ses 'frères, et jse croit obligé d'exercer la charité dans Une profession cruelle , où è i'on perd souvent l'humanité même. Animé par 'de si grands motifs, il se surpasse lui-même , et fait voir que le courage devient plus ferme quand il est soutenu par des ptiacvpgs de religion; qu'il
$*) Arohent, Nimègue , Us fortr AriforiOr, de 6fatia* «fc.
t o8 Oraison funèbre
y a unev pieuse magnanimité qui attire les Bdof succès, malgré les périls et les obstacles; et qu'un guerrier est invincible, quand il combat avec foi, et qujand il prête les mains pures au Dieu deè batailles qui les oonduit.
Comme, ii tient de Dieu toutasa gloire, aussi ' la lui rapporte-t-il toute entière , et ne conçoit ' d'autre confiance que celle qur~ est fondée sur le nom du Seigneur. Que ne puis-je vous représenter ici une de ces importantes occasions (i), où il attaque avec peu de troupes toutes les forces de l'Allemagne! Il marche trois jours, passe trois rivières , joint les ennemis , les combat et les charge. Le nombre d'un côté, la valeur de l'autre, la fortune est long- temps douteuse ; enfin le courage arrête la multitude; l'ennemi s'ébranle et commence à plier. Il s'élève une voix qui crie: victoire. Alors ce général suspend toute l'émotion que donne l'ardeur du combat, et d'un ton sévère : Arrêtez , dit-il , notre sort n'est pas en nos mains ; et nous serons nous-mêmes vaincus , si le Seigneur ne nous favorise.* A ces mots, il lève les veux au ciel d'où lui vient son secours; et continuant à donner ses ordres , ii attend avec soumission, entre l'espérance et la crainte, que les ordres du ciel s'exécutent.
Qu'il est difficile, Messieurs, d'être victorieux , et d'être humble tout ensemble 1 Les prospérités militaires laissent dans l'ame je ne sais quel plaisir touchant , qui la remplit et l'occupe toute entière. On s'attribue une supériorité de puissance et de force; on se couronne de ses propres mains; on se dresse un triomphe secret à soi-même : on regarde comme son propre bien ces lauriers qu'on cueille avec peine* et qu'on, arrose souvent de son sang ; et lors mtme <ju'on rend à Dieu de
(s) Combat d'firifiiejp»
- de monsieur de Turenné. iof
* solennelles actions de grâces , et qu'on pend aux voûtes sacrées de ses temples des drapeaux déchirés et sanglans qu'on a piis sur les ennemis ; qu'il est dangereux que la vanité n'étouffe une partie de la reconnoissance; qu'on ne mêle aux vœux qu'on rend au Seigneur des applaudîssemeiis qu'on croit se devoir à soi-même; et qu'on ne retienne au moins quelques grains de cet encens qu'on va brûler sur ses autels!
C'étoit en ces occasions que M. de Turenne, se dépouillant de lui-même , renvovoit toute la gloire à celui à qui seul elle appartient légitimement. S'il marche r il reconnoit que c'est Dieu qui le conduit et qui le guide : s'il défend des places , il sait qu'on les défend en vain si Dieu ne les
farde : s'il se retranche , il lui semble que c'est >ieu qui lui fait un rempart pour le mettre à couvert de toute inculte : s'il combat , il sait d'où il tire toute sa force : et s'il triomphe , il croit voir dans le ciel une main invisible qui le couronne. Rapportant ainsi toutes les grâces qu'il reçoit à leur origine , il en attire de nouvelles. Il ne compte plus les ennemis qui l'environnent; et sans s'étonner de leur nombre et de leur puissance, il dit avec le Prophète (1): Ceux-là s* fient au nombre de leurs combattons et dé" leurs chariots : pour nous , nous nous reposons sur là protection du Tout-Puissant, Dans cette fidèle et juste confiance, il redouble son ardeur, forme de grands desseins , exécute de grandes choses , et commence une campagne qui sembloit devoir être si fatale à l'Empire.
Il passe le Rhin , et trompe la vigilance d'un» général habile et prévoyant. Il observe les moova» mens des ennemis. Il relève le courage des alliés. Il ménage la - foi suspecta et chancelante des
M ft. fy
tno Oraison funèbre
voisins. Il ôte aux uns la volonté, aux autres les moyeu s de nuire, et profitant de toutes ces conjonctures importantes qui préparent les grands et glorieux cvèuemens , il ue laisse rien à la for* tu ne de ce que le conseil et la prudence humaine lui peuvent Qter. Déjà frémissoit dans son camp l'ennemi confus et déconcerté. Déjà preuoit l'es» «or pour se sauver dans les motUagnes cet aigle, dont le vol hardi avoit d'abord efiiavé nos provinces. Ces foudres de bronze que l'enfer a inventés pour la destruction des hommes, tonnoient de tous côtés pour favoriser et pour précipiter cette retraite; et la France en suspens attendoit le succès d'une entreprise, qui, selon toutes les règles de la guerre, éloit infaillible.
* Hélas 1 neus savions tout ce que nous pouvions espérer, et nous ne pensions pas à ce que nous devions craindre. La providence divine nous cachoit un malheur plus grand que la perte d'une bataille. Il en devoit coûter une vie que chacun de nous eût voulu racheter de la sienne propre.; et tout ce que nous pouvions gagner ne valoit )>as ce que nous allions perdre. O Dieu terrible, mais juste en vos conseils sur les en fans des homtnes , vous disposez et des vainqueurs et des vie» to-ies (t) ! Pour accomplir vos /volontés, et faire craindre vos 'jugemens, votre puissance renverse ceux que votre puissance avoit élevés. Vous inv tnolezâ votre souveraine grandeur de grandes viç- 4rmes, et vous frappez, quand il vous plaît , ces têtes illustres que vous avez tant de fois couronnées. N'attendez pas , Messieurs , que j'ouvre ici une •cèiie 7 tragique ; que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées , que je dé> «ouvre ce corps pâle et sanglant,' auprès duquel fum* ^iteore ht foudre qui l'a frappé; que je
de monsieur de Tufenne. nv
tessé crier son sang comme ce\m d'Abel, et que j'expose à vos yeux les tristes images de la reli» gion et de la patrie éplorées. Dans les pertes médiocres, on surpi end ainsi la piété des auditeurs, et par des mouvemens étudiés, ou lire au moins de leurs yeux quelques larmes vaines et forcées. Mais on déciît sans art une mort qu'on pleure sans feinte. Chacun trouve en soi la source de sa douleur , et l'ouvre lui-même sa plaie ; et le cœur, pour être touché, n'a pas' besoin que l'imagination soit émue. *
Peu s'en faut que je n'interrompe ici mon dis* cours. Je me trouble, Messieurs: Tu renne meurt * tout se confond, la fortune chancelle , la' victoire se lasse, la paix s'éloigne,, les bonnes intentions des alliés se ralentissent, le courage des troupes est abattu par la douleur, et ranimé par la Yen» geance ; tout le camp demeure immobile. • Les blessés pensent à la perte qu'ils ont faite , et non aux blessures qu'ils ont reçues. Les pères moarans envoient leurs fils pleurer sur leur général Tnort. L'armée en deuil est occupée à lui rendre les devoirs, funèbres , et la renommée, qui se ' plaît à répandre dans l'univers les accidens extraor» tl i« aire s, va remplir toute l'Europe du récit glorieux de la vie de ce Prince, et du triste regret de sa mort.
Que de soupirs alors, que de plaintes, que de louanges retentissent dans les villes, dans la cam* pagne ! l'un voyant croître ses moissons, bénit la mémoire de celui à qui il doit l'espérance de sa récolte. L'autre qui jouit encore en repos -de l'héritage qu'il a reçu de ses pères, souhaite une éternelle paix à celui qui l'a sauvé des désordres et des cruautés de la guerre. Ici l'on offre le sacrifice adorable de Jésus-Christ pour l'urne de eeltil qui a sacrifié sa vie et son 'sang pour le bien public, Là ou lui dresse une p9mpe>funèlHr«y«À
i 1 1 Oraison funèbre
l'on s'atlendoit de lui dresser . uit triomphe. Chacun choisit l'endroit qui lui paroit le plus éclatant dans une si belle vie. Tous entreprennent son éloge; et chacun s'interrompent lui-même par ses soupirs et par ses larmes , admire le passé , regrette le présent , et tremble pour l'avenir. Ainsi tout le royaume pleure la mort de son défenseur; et la perte d'un homme seul est une calamité publique.
Pourquoi, mon Dieu, si j'ose répandre mon àme en votre présence et parler à vous , moi qui ne suis que poussière et que cendre :• pourquoi le perdons-nous dans la nécessité la plus pressante, au milieu de ses grands exploits, au plus haut point de sa valeur, dans la maturité de sa sagesse! Est-ce qu'après tant d'actions dignes de l'immortalité, il n'avoit plus rien de mer tel à faire ? Ce temps étoit-il arrivé , où il devoit recueillir le iruit de tant de vertus chrétiennes , et recevoir de vous la couronne de justice , que vous gardez à ceux qui ont fourni une glorieuse carrière ? Peutêtre avions-nous mis «n lui trop- de confiance ; et vous nous défendez dans vos Ecritures (i) de nous faire un bras de chair, et de nous, confier aux enfans des hommes. Peut- être est-ce une punition de notre orgueil , de notre ambition , de nos injustices. Comme il s'élève du fond des vallées * des vapeurs grossières , dont se forme la foudre qui tombe sur les montagnes , il sort du cœur des peuples des iniquités dont vous déchar- . gez les châtimens sur la tête de ceux qui les gou« vernent, ou qui les défendent. Je ne viens pas, Seigneur , sonder les abîmes de vos jugemens , ni découvrir ces ressorts secrets et invisibles qui font agir votre miséricorde ou votre justice : je ne yeux et ne dois que les adorer. Mais vous êtes
(i) fierai. L» s, e, 5a, „
de monsieur de Turenne. 11S
juste : vous nous affligez ; et dans un siècle aussi corrompu que le nôtre, nous ne devons chercher ailleurs que dans le dérèglement de nos mœurs toutes les causes de nos misères.
Tirons donc, Messieurs, tirons de notre douleur des motifs de pénitence , et ne cherchons qu'en la piété de ce grand homme de vraies et solides consolations. Citoyens, étrangers, ennemis, peuples, rois , empereurs le plaignent et le révèrent : mais que peuvent-ils contribuer à son véritable bonheur l Son Roi même , et quel Roi 1 l'honore de ses regrets et de ses larnr.es : grande et précieuse marque de tendresse et d'estime pour un sujet, mais inutiles pour un chrétien. 11 vivra » je l'avoue , dans l'esprit et dans la mémoire des hommes: mais l'Ecriture m'apprend que ce que l'homme pense , et l'homme lui-même , n'est que vanité (i). Un magnifique tombeau renfermera ses tristes dépouilles: mais il sortira de ce snperbe monument , non pour être loué de ses exploits héroïques, mais pour être jugé selon ses bonnes ou mauvaises œuvres. Ses cendres seront mêlées avec celles de tant de Rois qui gouvernèrent ce royaume, qu'il a si généreusement défendu : mais après tout , que leur reste- 1- il à ces ' Rois , non plus qu'à lui, des applaudissemens du monde, de la foule de leur Cour, de l'éclat et de la pompe de leur fortune , qu'un silence éternel , une solitude affreuse, et une terrible attente dès jugemens de Dieu sous ses marbres précieux qui les couvrent l Que le monde honore donc, comme il voudra, les grandeurs humaines: Dieu seul est la récompense des vertus chrétiennes.
O mort trop soudaine, mais pourtant parla miséricorde du Seigneur, depuis long-temps pré* vue: combien de paroles édifiantes, combien de
(1) Pa/93. Ps. 38.
if 4 Oraison funèbre
saints exemples nous as-tu ravis I Nous eussions vu , quel spectacle ! au milieu des victoires et des triomphes , mourir humblement un chrétien. Avec quelle attention eut-il employé ses derniers rnomens à pleurer intérieurement ses erreurs passées > à s'anéantir devant la majesté de Dieu , et à implorer le secours de son bras , non plus contre <des ennemis visibles , mais contre ceux de son salut? Sa foi vive et sa charité fervente nous auroient sans doute touchés , et il nous reste roi t tin modèle d'une confiance sans présomption , d'une crainte sans foi blesse, d'une pénitence sans artifice , d'une constance sans affectation , et d'une mort précieuse devant Dieu et devant les hommes.
^ Ces conjectures ne sont-elles pas justes, Messieurs l Que dis-je, conjectures! C'étoient des des* seins formés. Il avoit résolu de vivre aussi saintement , que je présume qu'il fût mort. Prêt à 5'eter toutes ses couronnes au pied du trône de ésus-Christ, comme ces vafnqueurs de l'Apocalypse (i); prêt à ramasser toute sa gloire, pour S'en dépouiller par une retraite volontaire, il n'étoit déjà plus du monde, quoique la providence l'y retint encore. Dans le tumulte des armées , il s'entretenoit des douces et secrètes espérances de sa solitude. D'une main il foudroyoit les Amaigrîtes, et il îevoit déjà l'autre pour attirer sur lui les bénédictions célestes. Ce Josué , dans le combat , faisoit déjà la fonction de Moïse sur la montagne; et sous les armes d'un guerrier, portoit le cœur et la volonté d'un pénitent.
Seigneur , qui éclairez les plus sombres replis de nos consciences, et qui voyez dans nos plus secrètes intentions ce qui n'est pas encore, comme ce qui est , recevez dans le sein de votre gloire cette ama, qui bientôt n'eût été occupée que des
(i) Apoc. cl 5.
de monsieur de Tûrenne. li&
pensées de votre éternité. Recevez ces désirs que tous lui aviez vous même inspirés. Le temps lei a manqué , et non pas le courage de les accomplir. Si vous demandez des œuvres avec ses désirs, voilà des charités qu'il a faites ou destinées pour le soulagement et pour le salut de ses frères; voilà des âmes égarées, qu'il a ramenées à vous par ses assistances, par ses conseils, et par son .exemple; voilà ce sang de votre peuple, qu'il a tant de fois épargné, voilà ce sang qu'il a si généreusement répandu pour nous.; et pour dire encore plus, voilà le sang que Jésus-Christ a versé pour lui.
Ministres du Seigneur , achevez le saiqt sacrifice. Chrétiens , redoublez vos vœux et vos prier res r afin que Dieu , pour récompense de s* s travaux, l'admette dans le séjour du repos éternel, et donne dans le ciel une paix sans nu à éelui qui nous en a trois fois procuré une sur la terre, passagère à la vérité , mais toujours douce, et toujours désirable»
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ORAISON FUNÈBRE