‹ Recueil des traités, conventions et actes diplomatiques concernant la Pologne (volume 3)Chapitre 5 sur 95 · Kluber, t. VII, p. 48; Martiens, NS, t. I,p. 3C · texte numérisé non relu

Kluber, t. VII, p. 48; Martiens, NS, t. I,p. 3C

ANNÉE ini/i. 637

Boy.ilc , exprimées dans la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de ni'écrire, el j'ai porté à la connaissance de Sa Mnjestc très-chretienne la Note confidentielle que vous avez adressée le 10 de ce mois à Mgr le Chancelier d'fltal, prince de Hardcnherg, et q\ie vous m'avez officiellement communiquée.

]1 me suffit, pour répondre de la satisfaction que causeront au Roi les déterminations annoncées par cette Note, de les comparer aux ordres que Sa Majesté a donnés à ses ambassadeurs au congrès.

La France n'avait ;\ y porter aucune vue d'ambition ou d'intérêt personnel. Replacée dans ses antiques limites, elle ne songeait plus à les étendre, semblable k la mer, qui ne franchit ses rivages que quand elle a été soulevée par les tempèt'js.

Ses armées, chargées de gloire, n'aspirent plus à de nouvelles conquêtes. Délivrée de cette oppression , dont elle avait été moins l'instrument que la victime, heureuse d'avoir recouvré ses princes légitimes, et avec eux le repos qu'elle pouvait craindre d'avoir perdu pour toujours, elle n'avait point de réclamalions à faire , point de prétentions qu'elle voulût former.

Elle n'en a élevé,, elle n'en élèvera aucune. Mais il lui restait à désirer que l'œuvre de la restitution s'accomplît pour toute l'Europe comme pour elle, que partout et pour j.imais l'esprit de révolution cessât, que tout droit légitime fût ren<iu sacré, et que toute ambition ou entreprise injuste trouvât et sa condamnation et un perpétuel obstacle dans une reconnaissance explicite, et dans une garantie fonuelle de ces mêmes principes, dont la révolution n'a été qu'un long et funeste oubli. Ce désir de la France doit être celui de tout État européen (jui ne s'aveugle pas lui-même. Sans un tel ordre des choses, nul ne peut se croire un seul moment certain de son avenir.

Jamais but plus noble ne fut oiïert aux gouvernements de l'Europe. Jamais résultat ne fut si nécessaire, et jamais on ne put tant espérer de l'obtenir, qu'à l'éjioque où la chrétienté tout entière était pour la première fois appelée à former un congrès.

Peut-être l'aurait-on déjà complètement obtenu, si, comme le Roi l'avait espéré, le congrès d'abord réuni eût, en posant les principes, fixé le but et tracé la seule route qui pût y conduire. Sans doute alors on n'aurait pas vu des puissances se faire un prétexte pour détruire ce qui ne peut avoir que la conservation pour fin. Certes, quand le traité du 30 mai a voulu que le dernier résultat des opérations du congrès fût un équilibre réel et dural;le, il n'a pr.s entendu confondre, dans une seule et même masse, tous les territoires et tous les peuples, pour les diviser ensuite selon de certaines proportions.

Il a voulu que toute dynastie légitime fût ou conservée ou rétablie, que tout droit légitime fût respecté, et que les territoires vacants, c'est-à-dire sans souverains, fussent distribués conformément aux principes deVc'quilibre poHd'iue, où. ce qui est la môme chose, aux principes conservateurs des droits de chacun et du repos de tous. Ce serait d'ailleurs une erreur bien étrange, que de considérer comme (f/e'mcnf unique de l'équilibre, les quantités que les arithméticiens politiques dénombrent.

« Athènes, dit Montesquieu , eut dans son sein les mêmes forces, et pendant qu'elle domina avec tant de gloire et pendant qu'elle servit avec tant de honte. F.lle r.vait vingt mille citoyens lorsqu'elle défendit les Grecs contre les Perses, qu'elle disputa l'empire à Lacédémone et qu'elle attaqua la Sicile ; et elle ea avait vingt mille lor.<(|ue Démétrius de Phalère les dénombra, comme daus ua marché l'on compte les esclaves »

i Véquilibrc ne sera donc qu'un vain mot, si l'on fait abstraction non de celle

! force éphd-mère et trompeuse (jue les passions produisent, mais de la vériullc

force morale qui consiste dans la vertu. Or, dans les rapports de peuple à peuple, la vertu première, est la justice. .| • Pénétré de ces principes, le Roi a prescrit, comme règle invariable, à ses

'; ambassadeurs, de chercber avant tout ce qui est Juste, do ne s'en écarter dans

,' aucun cas, et par quelque considération que ce puisse ôtre , de ne souscrire, de

?l n'acquiescer à rien de ce qui y serait contraire, et, dans l'ordre des combinai-

1 sons légitimes , de s'attacher à celles qui peuvent le plus efficacement concourir

.1 à l'établissement et au maintien d'un véritable équilibre. .

1 De toutes les questions qui doivent ôtre traitées au congrès, le roi aurait con-

;f " sidéré comme la première, la plus grande, la plus éminemment européenne,

;! comme hors de comparaison avec toute autre, celle de Pologne, s'il lui eût été

1 possible d'espérer autant qu'il le désirait, qu'un peuple si digne de l'intérêt de

^ i tous les autres par son ancienneté, sa valeur, les services qu'il rendit autrefois

' ',<i à l'Europe, et par son infortune, pût être rendu à son antique et complète

i indépendance.

Le partage, qui le raya du nombre des nations, fut le prélude, en partie li ^ cause peut-être, jusqu'à un certain point l'excuse des bouleversements aui-

I quels l'Europe a été en proie ; mais lorsque la force des circonstances , l'empor-

tant même sur les plus nobles et les plus généreuses dispositions des souverains auxquels les provinces autrefois polonaises sont soumises, eût réduit la question de Pologne à n'être qu'une simple affaire de partage et de limites, que les trois puissances intéressées discuteraient entre elles, et à laquelle leurs traités antérieurs avaient rendu la France étrangère , il ne restait à celle-ci , après avoir offert, ainsi qu'elle l'a fait, d'appuyer les prétentions les plus équitables, qu'à désirer que vous fussiez satisfaits, et à l'être elle-même si vous l'étiez. La question de Pologne n'a pu avoir alors, non-seulement pour la France, mai» pour l'Europe en elle-même, cette prééminence qu'elle aurait eue dans la supposition ci-dessus, et la question de la Saxe est devenue la plus importante et la première de toutes, parce qu'il n'y en a aucune autre aujourd'hui, où les deux principes de la légitimité et de l'équilibre soient compromis à la fois, et à un aussi haut degré qu'ils le sont par la disposition qu'on a prétendu faire de ce royaume.

Pour reconnaître cette disposition comme légitime, il faudrait tenir pour vrai que les rois peuvent être jugés ; qu'il peuvent l'être par celui qui veut et peut s'emparer de leurs possessions ; qu'ils peuvent être condamnés sans avoir été entendus, sans avoir pu se défendre ; que dans leur condamnation sont nécessairement enveloppés leurs familles et leurs peuples; que la confiscation, que les nations éclairées ont banni de leur code, doit ôtre consacrée au dixneuvième siècle par le droit général de l'Europe, la confiscation d'un royaume éi.-.nt sans doute moins odieuse que celle d'une simple chaumière : que les peuples n'ont aucuns droits distincts de ceux de leurs souverains, et peuvent être assimilés au bétail d'une métairie ; que la souveraineté se perd et s'acquiert par le seul fait de la conquête ; que les nations de l'Europe ne sont point unies entre elles par d'autres liens moraux, que ceux qui les unissent aux insulaires de l'Océan austral; qu'elles ne vivent entre elles que sous la loi de pure nature, et que ce qu'on nomme le droit public de l'Europe n'existe pas, ittendu que, quoique les sociétés civiles, par toute la terre, soient entièrement eu en partie gouvernées par des coutumes^ qui soat pour elles desloii,

les coutumes qui se sont établies entre les nations de l'Europe, et qu'elles ont universellement , constamment , et réciproquement observées depuis trois siècles, ne sont point une loi pour elles; en un mot que tout est légitime à celui qui est le plus fort. Mais l'Europe à qui ces doctrines ont causé tant de maux, à qui elles ont coûté tant de larmes et de sang, n'a que trop acheté le droit de les détester et de les maudire. Elles inspirent une égale horreur à Vienne, à Pétersbourg, à Londres, à Paris, à Madrid et à Lisbonne.

La disposition que l'on a prétendu faire du royaume de Saxe, pernicieuse comme exemple, le serait encore par son influence sur Wquilihrc général de l'Europe, équilibre qui consiste dans un rapport entre les forces d'agression et les forces de résistance réciproque des divers corps politiques; elle les blesserait de deux manières, l'une et l'autre très-graves.

1° En créant contre la Bohême une force d'agression très-grande, et ea menaçant ainsi la sûreté de l'Autriche entière, car la force particulière de résistance de la Bohème devrait être proportionnellement accrue , et ne pourrait Tôtre qu'aux dépens de la force générale de résistance de la monarchie autrichienne. Or, la sûreté de l'Autriche importe trop à l'Europe, pour ne pas exciter la sollicitude particulière du roi;

2° En créant au sein du corps germanique, et pour un de ses membres, une force d'agression hors de proportion avec la force de résistance de tous les autres ; ce qui , mettant ceux-ci dans un péril imminent et les forçant à chercher de l'appui au dehors, rendrait nulle la force de résistance que dans le système général d'équilibre européen le corps entier doit offrir, et qu'il ne peut avoir que par l'union intime de ses membres. La France peut dire avec vérité , comme l'Autriche, qu'elle ne nourrit contre la Prusse aucun sentiment de jalousie ou d'animosité, et que c'est précisément parce qu'elle lui porte un véritable intérêt qu'elle ne peut souhaiter de la voir obtenir des avantages apparents, qui, acquis par l'injustice et dangereux pour l'Europe, lui deviendraient à ellemême tôt ou tard funestes. Que la Prusse acquière tout ce qu'elle peut légitimement obtenir; non-seulement la France ne s'y opposera pas, mais elle sera la première à y applaudir. Qu'il ne soit plus question de ce que le roi de Prusse cédera de la Saxe au roi de Saxe, ce qui est un renversement de toute idée de justice et de raison ; mais si l'on demande ce que le roi de Saxe céiiera de la Saxe au roi de Prusse, et si, pour rendre plus complètement à la Prufse une existence égale à celle qu'elle avait en 1805, des cessions de la part du roi de Saxe sont nécessaires ; le roi de France sera le premier à engager ce prince à faire celles que peuvent permettre l'intérêt de l'Autriche et l'intérêt de l'Allemagne, lesquels forment en ce point l'intérêt général de l'Europe. Votre Altesse me semble en avoir indiqué la juste mesure dans les tableaux qui étaient joints à sa Note. ,

Sa Majesté très-chrétienne, invariablement décidée à ne pas sanctionner, même par son silence , l'exécution des projets formés contre le roi et le royaume de Saxe, mais aimant à croire que ces projets sont les fruits de quelque erreur ou illusion qu'un examen plus attentif fera disparaître ; pleine de coniîance dans la droiture personnelle et les sentiments de Sa Majesté le roi de Prusse, qui a aussi connu le malheur ; sachant tout ce que l'influence de Sa Majesté l'empereur de Russie peut faire, et tout ce qu'on est en droit d'attendre de toutes les nobles qualités qui le distinguent ; persuadé enfin qu'il ne faut jamais désespérer d'une cause juste, n'a point désespéré de celle de la Saxe. Elle en désespère moins encore en apprenant que Sa Uajeslé l'empereur d'Autriche ,

par une détermination digne de lui, en a pris hautement la défense, et déciaré qu'il ne l'abandonnerait jamais.

Prince de Tallcyrand.

Note diplomatique du pUnipolentiaire russe comte de Nesselrode, aux plénipotentiaires autrichien, prussien et anglais: Metternichjlav' ^ denberg et Castlereagh, consommant le sixième partage de la Pologne entre la Russie, la Prusse et l'Autriche.

Vienne, le 31 décembre 1814 '.

Considérant que les grands et salutaires résultats de la lutte qui a changé les destinées de l'Europe et donné un nouvel essor aux espérances légitimes des nations, sont dus uniquement à l'heureuse harmonie des sentiments et des principes, à l'intimité parfaite et à la confiance sans bornes dont les monarques alliés ont été réciproquement animés, sans que les vicissitudes inséparables d'une guerre aussi périlleuse aient jamais pu altérer leur union , Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies croit devoir en api/eler à l'expérience du passé et aux sentiments que ses auf;ustes alliés partagent constamment avec lui, pour motiver ses intentions relativement à la tâche importante qui leur est imposée en commun, qui seule doitcouronner les sacrifices de la quadruple alliance, ei devenir le prix de ses efforts.

Sa Majesté Impériale est pénétrée de la conviction que l'Europe ne pourri recueillir le fruit de ses sacrifices, de ceux en particulier qui furent faits par Leurs Majestés l'Empereur d'Autriche et le Roi de Prusse, secondés avec tant d'énergie par la Grande-Bretagne, que lorsque l'édifice de la pacification générale reposera sur les mêmes hases qui ont assuré le succès de leurs armes, savoir sur l'identilé de leurs vues et maximes politiques, ainsi que sur l'association franche et loyale de leurs intérêts les plus chers. Pénétrés égalcmenl des principes immuables de la religion chrétienne commune à tous, c'est sur cette base unique de l'ordre politique comme de l'ordre social, que les souverains , fraternisant entre eux , épuferont leurs maximes d'Ëtatet garantiront les rapports entre les peuples que la Providence leur a confiés.

En conséquence. Sa Majesté Impériale a cru ne pouvoir donner à ses allic.i de preuve plus convaincante de l'invariabilité de ses sentiments, ainsi que de son désir de seconder leurs vrais intérêts, qu"'en communiquant sans réserve quelques idées fondamentales , qu'Elle croit propres à fixer les rapports entre leurs États, à resserrer les liens qui les unissent et à consommer l'œuvre de la paix. Sa Majesté Impériale et Royale a contribué au triomphe de la cause commune, ainsi que la parité des motifs qui ont dirigé sa conduite. Il considère cette heureuse conformité de vues et de sentiments comme le plus sûr garant du suffrage que son auguste allié accordera à des dispositions qui n'ont qu'un seul but, celui d'asseoir la tranquillité de l'Europe suria base de cette même union qui a opéré sa délivrance, de concilier les intérêts de leurs États respectifs, et de consolider le repos et le bonheur des peuples placés sous leurs sceptres, en accordant une consistance salutaire à leurs cultes, à leur^ opioiooi et à leur nationalité.

Le comte de Nesselrode.

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