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INTRODUCTION

Paulin Paris, décrivant dans ses Manuscrits françois de la Bibliothèque du Roi^ le manuscrit n» 'j2'j^^'^ (Fonds de Colbert, no 21 17), actuellement fr. 924, jugeait en quatre mots le Miroir aux dames : « Inédit et très curieux. » C'était en i848.

Ce petit poème est resté inédit jusqu'à aujourd'hui. Un savant allemand, M. Hermann Knust, a publié sur le Miroir cuix dames une étude intéressante, mais dont les conclusions sont complètement erronées, dans le Jahrbuchfâr romanische und englische Literatur. * M. Knust avait pris copie du manuscrit O-I-14 de l'Ëscurial. Il préparait du Miroir aux da^ meSf qu'il attribuait à Alain Chartier, une édition critique : la mort vint l'empêcher de réaliser ce projet.

Depuis lors, M. Bijvanck, qui connaît si bien la poésie du XV® siècle, a cité le Miroir aux dames dans une note de son

t Paris, 1848, t. vu, p. a5i.

« T. IX, p. 281.

remarquable Essai critique sur les Œuvres de François Villon.^

Enfin, M"« Alice-A. Hentsch a consacré à ce petit poème trois pages de son utile ouvrage De la littérature didactique du moyen âge s'adressant spécialement aux femmes.^

Telle est la bibliographie du Miroir aux dames.

Le Miroir aux dames qui fait Tobjet de ce présent travail n'a de commun que le titre avec le Spéculum dominarum du franciscain Durand de Champagne et le Miroir aux dames du ménestrel Watriquet de Couyin : le premier de ces traités, deux fois traduit en français, au XIV^ ^ et au XVI® siècle, ^ est un grave manuel de morale chrétienne à l'usage de

1 Leyde, i883, p. 3o^ note i.

> Cahors, igoS, p. 164.

s Par un anonyme^ franciscain, à la demande de Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel. Cette traduction eut un grand succès. Les anciens inventaires des « librairies » du XVe siècle mentionnent presque tous un Mirouer aux dames, qu'il faut identifier, non pas avec le poème publié ci-après, mais avec l'œuvre du confesseur de la reine Jeanne. M. Delisle en a cité plusieurs exemples {Histoire littéraire de la France, t. XXX, p. 3ig-32o). On peut ajouter à cette liste le Mirouer aux dames que possédait Jeanne de Laval, épouse du roi René (Lecoy de La Marche, Le roi René, t. II, p. 98 et 189), et le Mirouer aux dames mentionné dans le Catalogue d'un marchand libraire du XV^ siècle, tenant boutique à Tours, publié par le Dr A. Chereau. Paris, 1868, p. 4i-

^ Un prêtre nommé Ysambert de Saint-Léger, considérant les «r bonnes et savoureuses sentences » dont le Miroir aux dames était rempli, mais estimant que le style en était « aggreste et mal tyssu », refit une nouvelle traduction, avec des développements nouveaux, entre 1626 et i53i.

toutes les femmes, mais spécialement des reines et des princesses ; le second est un poème allégorique, qui renferme une description du château de Beauté et des treize degrés par lesquels on y accède, gardés par Nature, Sapience, Manière, Raison, Mesure, Pourvéance, Charité, Humilité, Pitié, Débonnaireté. Courtoisie, Largesse, Suffisance. *

Dans la seconde moitié du XV® siècle parurent deux 3/£roirs des dameSy qu'il ne* faut pas confondre avec le poème publié ci-après.

L'un est le Miroir des dames de Bouton, que nous a conservé le manuscrit n® loSSy de la Bibliothèque royale de Bruxelles. Lambert Douxfils l'a publié en 1748 dans le recueil, bien connu des historiens de la poésie du XV® siècle, La Danse aux aveugles et autres poésies du XV^ siècle^ extraites de la Bibliothèque des ducs de Bourgogne. * En 1882, M. E. Beauvois a republié ce poème, d'une façon plus complète, ' dans son intéressant volume intitulé : Un agent politique de Charles-Quint, le bourguignon Claude Bouton, seigneur de Corberon, notice sur sa vie et ses poésies, avec le texte de son Miroir desDambs, et des pièces justificatives^ ^ M. Beauvois attribue le Miroir des dames à Claude Bouton qui mourut le 3o juin i556 : il date ce poème de 1617 à i523. Il serait hors de propos d'examiner ici la thèse, certainement fausse, et les arguments de M. Beauvois, d'ailleurs présentés avec beaucoup de science et d'habileté. L'auteur du Miroir des dames n'est pas Claude Bouton, mais son père, Philippe Bouton, seigneur de Corberon, ^ qui fut écuyer

i Dits de Watriçuet de Coaoin, ëdît. Scheler, p. i-4i. < Lille, 1748» p- 187-205;

s Le Miroir a 54 strophes dans l'édition Douxfils et 62 dans l'édition Beauvois.

♦ Paris, 1882, p. 3-3o.

» Côte d'Or, Arr. Beaune, Con Scurrc.

et chambellan de Charles le Téméraire. ^ J'ai réuni sur ce personnage original un petit dossier, que je publierai quelque jour. Il est l'auteur, entre autres, d'une sorte de jeu-parti, conservé dans des manuscrits de Paris et de Londres, qui roule sur un sujet assez scabreux : chaque sixain, alternativement mis dans la bouche d'Antoine, bâtard de Bourgogne, et de Bouton, commence par ce mot : Gouge, Un manuscrit de Vienne renferme, outre un Rondeau Bou-" ton^ fort grossier, un Reffime pour longuement vivre, envoyé de Bourgongne par messire Phelippe Bouton^ chevalier^ seigneur de Corberon, a monseigneur le prince de Chimay. Enfin, nous possédons de Bouton une curieuse épitaphe dé soixante-six vers.

L.e Miroir des dames de Philippe Bouton commence par ces quatre vers :

Ce livre est le Mirouer des Dames, Fait pour leurs vertus remirer.

Celles qui s'i vouldront mirer En vauldront mieuix de corps et d'ames.

Il ne présente aucune ressemblance avec le Miroir aux e/am^^ que feu M. Knust attribuait à Alain Chartier. C'est une énumération de toutes les « femmes de bien n dont Bouton avait trouvé la mention dans les « anciennes vraies histoires ». La série commence à Eve, et continue par les douze Sibilles, la femme et la mère d'Alexandre, la femme de César, « Andro-

1 M. Francisque Thibaut, dans son ouvr&ge Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Beiges ou de la littérature [et des arts aux PayS' Bas sous Marguerite d'Autriche, Paris, 1888, p. 119, attribue également le Miroir aux dames à Claude Bouton, seigneur de Corbereau (sic). Par contre, M. Qrœber, qui ne connaît pas Tédition de M. Beauvois, attribue le Miroir à Philippe Bouton. Voy. Grundriss der romanischen Philologie, i, II, l'e partie, p. 1129.

mata, femme d'Estor», Ediltudis, reine d'Angleterre, qui « a trois maris fut mariée» et qui «garda virginité», etc. Philippe Bouton, qui n'était pas un grand clerc, énumère ensuite les neuf Preuses <c prinses sur FAncien Testament », c'est-à-dire Panthésilée, Sémiramis, Thamaris, Delbora, Esther, Judith, Hélène, mère de Constantin, Gertudis, « royne de Sassoigne » , et Clotilde, épouse de Clovis.^ Il termine son énumération en faisant une allusion à la « belle et bonne »

Vivant et régnant clerement A présent vertueusement.

M. Beauvois identifie celte princesse à Marguerite d'Autriche. Il s'agit probablement ici de Marie de Bourgogne, fille de Charles-le-Téméraire. ^

Philippe Bouton loue, pour terminer, l'humilité, la générosité, la patience, la charité, la diligence, la sobriété, la chasteté et la dévotion du sexe féminin. On accusait les femmes paratt-il, d'avoir forgé les clous qui servirent à la crucifixion de Jésus-Christ : Bouton estime que « c'est apocrife et parler faux ». Il consacre encore quelques vers à la femme de Pilate, et il s'arrête, pour ne pas « tanner la compaignie ». Son poème comprend soixante et un septains en ababbcc, plus un huitain final que voici :

Si bien nous mirons pou rirons, Gongnoissans que nous pourrirons

1 M. Beauvois expHc[ue (p. 20, n. 5) qu'il y a, après la strophe consacrée à Delbora, une lacune dans le manuscrit : un feuillet aurait été enlevé, contenant « évidemment l'éloge des six preuses de l'Ancien Testament qui sont nécessaires pour compléter le nombre de neuf dont le poète parle plus loin ». Je ne crois pas qu'il y ait une lacune. Bouton, par ignorance ou par inadvertance, aura pris les neuf preuses qu'il énumère (3 païennes, 3 juives et 3 chrétiennes) pour neuf preuses « prinses sur l'Ancien Testament ».

> Le Miroir aux dames de Bouton daterait ainsi de i477 ^ i4^3.

Et ne savons ou nous jrons.

Puisque rayson veult que pou rie La char qui doit estre pourrie, Prions donc la Vierge Marie Que nulle ame ne soit marrie Et que en paradis chascun rie.

Le Miroir des dames et demoiselles et l'exemple de tout le sexe féminin^ publié au XV« siècle à la suite du Spécule des pécheurs de Jean Castel, ^ a été réédité très soigneuseroenty en 1904, par M. Werner Sôderhjelm, Il comprend vingt-sept quatrains en abab. On voit, dès la première strophe, quel est l'esprit de ce petit poème :

Mirez vous cy, dames et demoiselles, Mirez vous cy et regardés ma face.

Helas ! pensez, se vous estes bien belles, Comment la mort toute beauté efface.

Les dames et demoiselles sont invitées à contempler dans ce miroir macabre comment la mort transforme la « biaulté humaine », les cheveux, les yeux, le visage, le col, la poitrine, les mains et les pieds, les vêtements précieux, les riches fourrures, les richesses d'ici-bas, la gloire et la puissance. M. Sôderhjelm rapproche avec raison de ce poème la Danse macabre des femmes^ qui commence par ces vers :

Mirez vous icy, mirez femmes.

Pour prendre consolation...,

et qui est parfois intitulée Miroir des femmes.

Le Miroir aux dames ^ que Paulin Paris jugeait « très curieux», est d'une tout autre inspiration.

* Voy. Brunet, Afanue! du Libraire, t. I, col. 1622.

Le poète s'adresse à toutes les femmes sans exception, dames, demoiselles, bourgeoises et marchandes, jeunes, veuves, mariées et « pucelles». Il se donne, dès le début, pour un admirateur et^ un défenseur du sexe féminin, et il prétend même que tout le bien qu'il a eu dans ce monde lui est venu des dames. Il les aime, et il le proclame publiquement. Cela bien établi, il s'excuse d'avoir à dire aux femmes «aucunes choses desplaisantes ». Il le fait, contraint par amour, non par l'amour frivole qui sort des yeux et qui étreint le cœur d'un fol désir, mais par « l'amour raisonnable», qui recherche «le bien du corps et plus de l'âme ».

Le corps de la femme est, sans contredit, le chef-d'œuvre de Dieu et de nature, et la partie la pluâ excellente de ce corps, c'est la tète, que nature a faite ronde comme une sphère. De toutes les figures de ce monde, la forme ronde est la plus belle et la plus parfaite. La tète est merveilleusement organisée « par dedans » comme « par dehors ». L'âme y fait sa demeure, plus que dans les autres parties du corps. Or les dames mettent tous leurs soins à défaire ce que Dieu a voulu faire : elles font leurs tètes carrées, ou longues, ou cornues. D'où peut venir «jsi grande folie»? Quel plaisir y a-t-il à porter sur la tète « telle deablerie », qui déplaît à Dieu et qui ennuie tout le monde. Les femmes d'aujourd'hui portent sur la tète des toiles si grandes et si éparpillées qu'on dirait des voiles de vaisseaux. A l'église, impossible pour ceux qui sont assis derrière ces échafaudages d'apercevoir l'autel. Il n'y a pas longtemps, les femmes ne portaient que deux cornes sur la tète; on les blâmait et on

— ra

les appelait abestes». Aujourd'hui, elles ont huit cornes. Ne sonl-elles pires que « bestes mues »? Cette mode est contraire à la nature, qui n'a pas fait la tète des femmes avec des cornes, et à l'art, qui doit suivre « la mesure de nature ». Elle est, en outre, dangereuse pour les âmes.

Dieu n'a pas mis sur la tète d'Eve des cornes et des «bourreaulx», mais humilité. L'Église n'ordonne-t-elle pas, au jour de Carème-entrant, que de la cendre, en signe d*humi* lité, soit mise sur la tète, et non pas « sur le pis » ou sur les mains ? Le poète fait l'éloge d'humilité, qui fit choisir la Vierge Marie pour être mère de Dieu. Sans humilité, toute la beauté d'un ange ne serait que fange. Que les femmes portent sur la tète «l'enseigne» d'humilité, et non pas «l'enseigne des bestes » ! Qu'elles choisissent les panonceaux de Jésus et non ceux du diable I Le diable, en effet, chassé de paradis, a sur la tète huit ou dix cornes « pour sa propre enseigne », en mémoire de son orgueil et de son outrecuidance. Les dames portent donc sur la tète l'enseigne du diable, ce qui ne doit pas être très agréable à Dieu. Un roi terrestre serait-il content de voir, au cœur même de sa ville, son ennemi déployer une bannière détestée? D'ailleurs, si les femmes savaient pourquoi elles doivent avoir la tête couverte et voilée, elles seraient moins désireuses d'attirer tous les regards par leurs cornes : c'est tout d'abord pour bien établir qu'elles sont «en subjection d'hommes», et c'est, deuxièmement, pour rappeler la grande transgression d'Eve et pour montrer avec évidence que la « prévarication » entra dans le monde par la femme. Le voile des femmes est donc un signe de punition et de contrition. Et cependant les femmes, déçues par folie, élèvent jusqu'aux nues le signe de pénitence, de même que si une femme, mitrée pour meurtre ou maquerellage, se glorifiait de la mitre posée sur sa têtcl

Et l'impitoyable censeur se défend de faire aucune différence entre les couvre-chefs des nobles el les chaperons des bourgeoises. Il s'adresse à toutes les femmes, car toutes les femmes, les princesses comme les bourgeoises, ont sur la tète l'enseigne du diable. Celles qui portent des chaperons les font monter le plus haut possible sur des « bourreaulx» remplis de poils de cerf ou de cheval. Quant à savoir si ces chaperons ajustés en l'air protègent la tête contre le froid ou le chaud, elles n'en donnent « deux rosties ». Mais ce n'est pas tout. Dans leur folie, les femmes se mettent sur la tète des chaperons d'hommes I Elles les « encrochent » sur de hauts bourrelets et les attachent solidement, de peur qu'ils ne c lochent» et tombent. Puis elles pendent tout à l'entour cinq ou six « cornettes », de sorte qu'elles sont cornues de tous les côtés de la tête. Ne savent-elles donc pas que l'Écriture défend aux femmes de porter des habits d'hommes ? Le poète leur conseille instamment de mettre bas toutes ces cornes, de peur, pour une vaine plaisance, de se voir damnées à jamais.

Du couvre-chef et du chaperon, le poète passe aux vêtements. Il s'en prend aux « collets » qui descendent jusqu'à la ceinture, à l'ouverture par devant, à la «rebrachure», c'està-dire au retroussis, où il y a trois doigts de plumes. A quoi servent « toutes ces pennes > ? La beauté naturelle ne suffit^ elle donc pas? A quoi bon se parer «de bestes dont les corps sont morts » ? D'autant plus que ces pennes et ces « pourfilz » coûtent fort cher, et qu'ils n'ont pour le corps aucune utilité. Aussi le poète conseille-t-il aux femmes de supprimer ces « coUetz » et de couper ces «queues », qui endettent les familles et «encoulpent» les âmes. Il supplie les femmes d'imiter le castor. On chasse le castor pour en avoir « les genitoires », dont on fait un onguent. Quand le castor voit qu'il est sur le point d'être pris, il tranche lui-même avec ses dents ce pourquoi on le chasse: il coupe ses <c genitoires» et

les chasseurs cessent de le poursuivre. Lé poète trouve que le castor est une béte « saige et bien ad visée », et qu'il donne un exemple que les femmes feraient bien de suivre. Les femmes sont poursuivies par le diable à cause de leurs cornes et de leurs queues traînantes. Qu'elles n'hésitent pas à les jeter loin d'elles 1 Sacrifice difficile peut-être, mais nécessaire. Et qu'elles ne se laissent pas égarer par les faux raisonnements que ne manqueront pas de faire plusieurs d'entre elles. L'une dira peut-être qu'elle porte toutes ces vanités « pour complaire à son mary », et que c'est même son devoir. Esther, quand elle se rendait chez le roi, ne revêtait-elle pas ses plus beaux atours? Judith ne s'habillait- elle pas «très richement»? Puisque Esther et Judith, qui étaient « saintes », le faisaient, pourquoi les femmes d'aujourd'hui ne le feraient-elles pas? Une autre dira sans doute qu'elle n'a pas inventé cette sorte d'habillement, que tout le monde le porte aujourd'hui, que bien d'autres l'ont porté avant elle, et que, si elle s'habillait différemment, on la traiterait d'hypocrite et on se moquerait d'elle « parmy la ville ». C'est la mode, et il n'est pas en son pouvoir de la modifier. C'est d'ailleurs la « vesteure » ordonnée « pour femmes de noble lignée ».

Notre moraliste n'a pas de peine à répondre à « de telles folles ». A la première, il répond que certainement toute femme doit obéissance à son mari, mais non pas jusqu'à perdre son âme. Mais où est le mari assez dénué de sens pour encourager sa femme à vêtir de tels habillements ? Et si les femmes se déguisent de la sorte pour plaire à leurs maris, pourquoi font-elles de même pendant les longues absences de ces derniers? Esther, c'est vrai, portait de riches vêtements, mais, au fond de son cœur, elle haïssait « ces orguilleux habits de deables ». Quant à Judith, elle s'était vêtue de « paremens délicieux » dans le but de décevoir Holopherne.

Répondant à la seconde, le poète reconnaît que les couvrechefs sont, en efFet, réservés aux nobles. Mais il y a couvrechefs et couvre-chefs, de même qu'il y a honte et honte. Il y a une honte salutaire « qui enseigne la bonne vie ». Il y a, d'autre part, une honte détestable qui empêche de faire ce qui est raisonnable, par a crainte du parler des gens ». Esclaves du qu'en dira-t-on, les femmes refusent de laisser là leurs c diableries ». Elles préfèrent donc endurer en enfer les peines éternelles des damnés, pour éviter ici-bas « la langue venimeuse des moqueurs ». Que diraient-elles si des chevaliers, au service du roi, tremblaient de peur aux aboiements de (( chiennetz » et fuyaient éperdus ? Les moqueurs sont comme ces roquets, ils ne savent qu'aboyer, ils n'ont «puissance de mordre». Les femmes, qui sont sur cette terre pour servir Dieu, doivent-elles quitter « leur chemin propice», et fuir au premier aboi d'un petit chien? Qu'elles laissent « barbeter » les moqueurs ! Ne rien répondre, c'est le seul moyen de les faire taire.

Que les dames renoncent donc à « ces grans cornes de bestes », et qu'elles prennent habits d'humilité,

Soit en corps, en queue ou en teste.

Tel est, pour finir, le vœu du poète, qui a composé ce Miroir pour que les femmes puissent s'y mirer et sauver leurs âmes.

Il est, en général, hasardeux de prétendre dater exactement un texte du moyen âge d'après des descriptions de coiffures ou de vêtements. Quand est-ce qu'une mode commence ? Quand

est-ce qu'elle finit ? Nous manquons le plus souvent de données précises sur ces questions délicates. Le Miroir aux dames, malheureusement, ne renferme aucune allusion historique, aucune dédicace, qui permettent de le dater exactement. Force est donc, à défaut d'autres renscig^nements, d'examiner à quelle époque pouvaient bien fleurir le couvrechef, le chaperon et la robe qui excitaient l'indignation de notre auteur. M. Knust a cru pouvoir dater le Miroir aux dames de i43o : il rattache la composition de ce poème à la fameuse croisade contre les hennins que le prêcheur Thomas Couette entreprit en 1428. Monslrelet a raconté, dans une page souvent citée, quel fut l'extraordinaire mais éphémère succès de l'éloquent frère prêcheur qui, pendant un temps, m régna » dans tout le nord de la France :

« En cest an mil quatre cent vingt-huit, es pays de Flandres, Tournaisis, Artois, Gambresis, Ternois, Amienois, Ponthieu et es marches environnantes, régna un prescheur de Tordre des Carmes, natif de Bretagne, nommé frère Thomas Couette, auquel, par toutes les bonnes villes et autres lieux où il vouloit faire ses prédications, les nobles, bourgeois et autres notables personnages luy faisoient faire, aux plus beaux lieux d'assemblée, un grand eschaffault bien plancheié, tendu et orné des plus riches draps de tapisserie qu'on pouvoit trouver. Sur lequel eschaffault estoit préparé un autel ou il disoit sa messe, accompagné de plusieurs de ses disciples, dont la plus grande partie le sui voient de pied partout ou il alloit, et luy chevauchoit un petit mulet. Et la, sur cest eschaffault, après qu'il avoit dit sa messe, faisoit ses prédications, moult longues, en blasmant les vices et péchiez de ung chascun ; et spécialement blasmoit et diffamoit très fort les fenmies de noble lignée et autres de quelque estât qu'elles fussent, portant sur leurs testes haults atours, et autres habillemens de parage, ainsi qu'ont accoustumé de porter les nobles femmes aux marches et pays dessus dits. Desquelles nobles femmes nulle avec iceulx atours ne s'osoit trouver en sa présence ; car quand il en voyoit une, il esmouvoit après elle les petits en fans, et les faisoit crier : a Au hennin ! au hennin I » Et

tous, quand les dessus dites femmes s'esloignoîent, iceulx en fans en continuant leur cri couroient après et s'esforçoient de tirer a bas les dits hennins. Pour lesquels cris et vojes de fait s'esmurent en plusieurs lieux de grands rumeurs entre les dits criant au hennin et les serviteurs d'icelles dames et damoiselles. Neantmoins, le dit frère Thomas continua tant et fit continuer les cris et blasphèmes dessus dits, que les femmes portant haults atours n'alloient plus a ses prédications, sinon en simple estât et coiffes, ainsi que les portent femmes de labeur et de pauvre condition. Et mesme il arriva que la plus part estant retournées en leurs propres lieux, ayant vergogne des injurieuses paroles qu'elles avoient ouïes, jetèrent bas leurs atours et en prinrent autres, tels que les portoient les femmes de béguinage ; et leur dura ce petit estât aucun espace de temps. Mais a l'exemple du limaçon, lequel, quand on passe près de lui, retire ses cornes par dedans, et quand il n'ouït plus rien les reboute dehors, ainsi firent icelles ; et assez tost après que le dit prescheur se fut desparti du pays, elles oublièrent sa doctrine et reprinrent petit à petit leur vieil estât, tel ou plus grand mesme qu'elles n'avoient accoustumé de porter autrefois * ».

De Gand et de Bruges, où elle florissait, la mode des hennins conquit Paris en il^ng. Là aussi, un émule de Thomas Couette, frère Richard, tonna dans ses sermons contre celte coiffure extravagante, tellement que «les gens de Paris furent tout a fait tournez en dévotion ». En quelques heures plus de cent feux furent allumés dans les rues : « Les hommes ardoient tables et tabliers, dés, quartes, billes, billars, nurelis et toutes choses a quoy on se pouoit courcer a maugréer a jeu conyoiteux. » Quant aux femmes, elles a ardoient devant tous les attours de leurs testes, comme bourreaux, truffaux, pièces de cuir ou de balaine qu'ilz mettoient en leurs chapperons pour estre plus roides ou rebras devant ; les damoiselles laissèrent leurs

> Quicherat, Histoire da costame, p. 265; Monstrclct, Chronique, édit. Douct-D'Arcq, t. IV, p. 3o2.

cornes et leurs queues et grant foison de leurs pompes.^ » Il pourrait paraître, au premier abord, assez tentant de placer la composition du Miroir aux damesy comme Ta fait M. Knust, en i43o. Les frères prêcheurs condamnaient la mode diabolique des hennins : un poète, — Alain Chartier, selon M. Knust, — enflammé par leur forte éloquence, serait entré en lice, et, dans une sorte de sermon en vers, aurait combattu pour la même cause.

En y regardant de plus près, on voit que tout cela ne tient pas debout. La description que le poète du Miroir fait de la coiffure des dames de son temps ne correspond que très imparfaitement à ce que nous savons du hennin. D'après Quicherat, le hennin se composait « d'un bourrelet en pain fendu, dressé sur le front et soutenu par une calotte élevée ; d'autres atours, ajustés en sens inverse, accomplissaient leur descente sur la nuque ; d'autres encore montaient en se séparant de droite et de gauche, et figuraient à s'y méprendre la tiare du grand prêtre des Juifs dans l'antiquité.^» La coiffure contre laquelle part en guerre l'auteur du Miroir n'est pas le hennin, mais un dérivé du hennin : ce sont les hauts bonnets, sorte de coiffes très élevées, avec, tout autour, des « toiles fichées sur haulx pieulx», c'est-à-dire, en français d'aujourd'hui, des pièces de linon empesé maintenu par des fils d'archal, si grandes et si éparpillées, dit le poète, qu'on les prendrait pour les voiles d'un vaisseau.

Hélas I vous n'estes pas contentes D'estre doulcement atournees, Se vous ne portez unes tentes Dont voz testes soient voillees I

1 Journal d'un bourgeois de Paris, publ. par Alexandre Tuetey. Paris, 1881, p. 235.

• Histoire du costume en France, Paris, 1876, p. 284.

Et, pour estre mieulx desguîsees, Sur haulx pieulx vous fichez les toilles, Si grans et si esparpillees, Qu'il semble que ce soient voilles I

Le poète semble faire allusion aux hennins, ^ avec leur bourrelet en pain fendu dressé sur le front, lorsqu'il écrit ces vers :

J'ay veu, pieça, qu'on ne portoit Que deux cornes dessus les testes, Et encores on vous en blasmoit Et vous en appeloit on bestes.

Aujourd'hui, remarque-t-il, les femmes sont « cornues de huit cornes » : par ces huit cornes, il entend sans doute les toiles qui, de tous les côtés, entouraient les hauts bonnets, maintenues par une armature de baleines ou de fils de laiton.

Et maintenant, qui estes prestes D'estre de huit cornes cornues, Que peut on dire que vous estes. Se non pires que bestes mues ?

Les hauts bonnets, avec les « huit cornes » dont parle le poète, eurent leur grande vogue vers le milieu du XV« siècle. * Cette date convient parfaitement au Miroir aux dames.

Le poète condamne non seulement les couvre-chefs des dames de la noblesse, mais aussi les chaperons que les bourgeoises fixaient sur leurs têtes au moyen de hauts bourrelets et

« Voy. la note du vers 178.

» Viollet-Ie-Duc, Dictionnaire du mobilier, i, III, p. 286, parlant de la mode des hauts bonnets, écrit ceci : « On exagéra encore, vers i45o, sinon la hauteur des cornes, au moins celle des voiles. Ceux-ci, empesés, brodés, prirent des dimensions et envergures fabuleuses. »

qu'elles garnissaient de cinq ou six cornettes. Il reproche très vivement à ces bourgeoises de s'afFubler de chaperons d'hommes, au mépris du Deutéronome. Il est certain que Fauteur du Miroir^ qui ne badinait pas sur les prérogatives du sexe masculin, aurait condamné Jeanne d'Arc et ses vêtements « dissolus », <( prohibés par la loi divine » . Tout cela nous ramène au milieu du XV« siècle, où les chaperons d'hommes comprenaient une coifFe entourée d'un bourrelet avec patte et cornette.

Pas plus que les couvre-chefs et les chaperons, les robes des dames de son temps n'ont trouvé grâce aux yeux du poète du Miroir. La robe qu'il condamne, avec des « coUetz » jusqu'à la ceinture, très ouverte sur la poitrine, bordée dans le bas d'une « rebrachure de penne i» ou d'une bande de pelleterie, avec une très longue queue, correspond exactement à la robe à la mode vers i45o.^ Cette robe du temps de Charles Vil resta telle quelle, à peu près, sous Louis XL II y eut une seule différence : elle ne fut pas seulement très ouverte sur la poitrine, mais aussi dans le dos. Or notre moraliste ne parle que de «l'ouverture par devant ». Si la robe avait été «ouverte par derrière », il n'aurait pas manqué de s'en indigner. ^ N'aurait-il pas fulminé de même contre le «gorgias», sorte de gaze transparente, qui permettait de voir, comme dit le poète du Débat de la demoiselle et de la bourgeoise^ ^

Le tetin qui donne grant joye ?

Disons donc que l'examen de la coiffure et de la robe du Miroir aux dames nous permet de dater ce poème de i45o

« Voy. Viollct-le-Duc, Ouv. cit, t. III, p. 268-269; Quicherat, p. 267.

> Comme le fit le cordelier Pierre des Gros, cité par Quicherat (p. 3 10) : « Par détestable vanité, les femmes font faire leurs robes si basses à la poi* trine et si ouvertes sur les espaules, qu'on voit bien avant dansleulr dos... »

• Montaiglon, Recueil des poésies françaises, t. V, p. 26.

environ. C'est l'époque où Agnès Sorel, dont le roi Charles Vil était « durement assoté », « portoit queues un tiers plus longues qu'oncques princesse de le royaume, plus haut atour qu'à demi, robes plus cousteuses, et de tout ce qui a ribaudise et dissolution pouvoit traire en fait d'habillement, de cela fut-elle produiseresse et inventeresse. Descouvroit les épaules et le sein jusques aux tettins, donnoit à toute baudeur loi et cours, fust a homme,fust a femme ; n'estudioit qu'en vanité jour et nuit pour desvoyer gens, et pour faire et donner exemple aux preudes femmes de perdition d'hon* neur, de vergogne et de bonnes mœurs. ^ >

En i45o, Alain Chartier était mort depuis longtemps.

Le Miroir aux dames se trouve placé, dans le manuscrit de l'Escurial 0-I-î4, entre le Bréviaire des nobles et le Quadrilogue inveciif d'Alain Chartier. Dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale, fr. 924, le Miroir fait suite au Débat des deux fortunés d'Amours. Dans le manuscrit de l'Arsenal, n° 3523, que M. Knust n'a pas connu, le Miroir est précédé de la Desserte du desloyal et suivi de VHospitai d* Amours ; mais ce manuscrit, comme les deux autres, renferme plusieurs ouvrages d'Alain Chartier.

De la place qu'occupe le Miroir aux dames dans le manuscrit de l'Escurial, M. Knust a conclu que ce poème était d'Alain Chartier lui-même : il en parle comme d'une a œuvre

* Chronique de Georges Chastellain, édit. Kcrvyn de Lettenhove, t. IV, p. 366.

inconnue» de ce poète. M.Bijvanck également regarde le il//>otr comme un « poème inédit d'Alain Ghartier». M^^* A. Hentsch fait de même.

Oublions, pour un instant, que nous venons de dater le Miroir de i45o environ, et examinons la valeur de cette attribution.

Remarquons, tout d'abord, qu'il n'existe pas de manuscrit renfermant les œuvres complètes d'Alain Ghartier. Get écrivain, dont la renommée littéraire fut si grande au XV* siècle, n'a pas pris la peine, comme Ghristine de Pisan ou d'autres poètes de l'époque, de réunir ses œuvres en de beaux manuscrits, pour les offrir au roi son mattre, ou à quelque grand seigneur amateur de belles lettres. Les nombreux manuscrits que nous avons de ses poésies sont, peut-on dire, tous défectueux. Envahis par de petits poèmes anonymes imités de la Belle dame sans merciy aucun ne nous donne, par exemple, la collection complète des ballades et des rondeaux qu'Alain Ghartier dit avoir composés. Gomment expliquer cette indifférence du poète à l'égard de ses œuvres? Faut-il l'attribuer à la disgrâce dont il fut victime et dont il parle, avec amertume, dans son traité inachevé de VEspé^ rance ou Consolation des trois vertus ? Il est certain qu'Alain Ghartier, qui avait passé à la cour « sans exaulcement et sans profit » le temps de sa belle jeunesse, s'est vu mettre de côté, vieux serviteur, pour de nouveaux venus. Avec les faveurs du roi, remarque-t-il, « s'en sont allées l'amitié et la reconnaissance de tous ceux qui, dans ma bonne fortune, seréclamoient de moi ». « La cour a mescogneu tes services, et les ingrats ont oublié tes bienfaits o, se fait-il dire par un des personnages de son traité, dame Indignation, qui ajoute, en guise de consolation : « Souvienne toy que vie curial est de la nature des folles et dissolues femmes, qui plus chérissent les derniers venuz, et giettent les bras ou coul plus ardamment

a ceulx qui les piKent et difFament, que a ceulx qui trop les ayment et servent. » Tombé en disgrâce, Alain Char lier s'est relire en province, à Avignon ou près d'Avignon, pour y mourir vers i43o, à l'écart, oublié de tous. C'est ce qui explique qu'aucun poète n'ait, suivant l'usage, déploré sa mort, dont on ignore la date exacte. C'est ce qui explique aussi que les manuscrits de ses œuvres, compilés maladroitement dans la seconde moitié du XV« siècle, soient remplis de poèmes qui n'ont rien à faire avec Chartier. A peine mort, sa renommée littéraire était allée grandissant. Au commencement du XVI* siècle encore, il passait pour le grand orateur, le grand poète. Quoi d'étonnant que des copistes de manuscrits lui aient attribué, puisqu'on ne prèle volontiers qu'aux riches, quantité de petits poèmes d'auteurs inconnus ou seulement peu connus. Le premier éditeur des œuvres de Chartier, Pierre Le Caron, ne se gêna pas pour grossir le bagage poétique relativement restreint de ce poète, et il fit main basse, à droite et à gauche, sur des poésies de Guillaume de Machaut, d'Oton de Grandson, du sénéchal d'Eu, de Michaut Taillevent, de Baudet Herenc, d'Achille Caulier, de Villon, et sur beaucoup d'autres pièces anonymes de la fin du XVe siècle. Clément Marot, qui s'y connaissait, comparait sa propre destinée à celle de Chartier : dans une lettre adressée à Etienne Dolet, Marot protestait contre les mauvais vers que certains éditeurs faisaient circuler sous son nom : « Or ne suis je seul a qui ce bon tour a esté fait. Si Alain Chartier vivoit, croy hardiment, amy, que voulentiers me tiendroit compagnie a faire plaincte de ceulx de leur art qui a ses œuvres excellentes adjousterent la Contre dame sans mercy^ FHospital d'amours, la Complaincte de saint Valentin et la Pastourelle de Granson^ œuvres certes indignes de son nom, et aultant sorties de luy comme de moy la Complaincte de la basoche f l'Alphabet du temps présent y VEpitaphe du

comte de SaleSj et plusieurs aultres lourderies qu'on a meslees en mes livres. » La dernière édition des œuvres d'Alain Chartier, qu'André Du Cbesne publia en 1617, recueillit tout ce fatras. De sorte qu'aujourd'hui, dans les anthologies littéraires comme dans des ouvrages d'une science g^ave et sévère, on voit citer, comme étant de Chartier, des « lourderies » dont il est parfaitement innocent. Sur les 809 pages de l'édition de Du Chesne, 4^5 seulement renferment des œuvres qui sont indiscutablement de Chartier. 384 sont à retrancher. Il ne paraîtra peut-être pas inutile de faire ici ce petit travail d'élagage.

P. 1-252. L'Histoire de Charles Vil qui remplit les 261 premières pages de l'édition des Œuvres de maistre Atain Chartier est, comme on sait, de Gilles le Bouvier, dit Berry, roi d'armes, né à Bourges en i386. Les manuscrits de cette chronique sont ou bien sans nom d'auteur, ou bien sous le nom de Berry. On trouve, il est vrai, le nom d'Alain Chartier dans le manuscrit du Vatican, Reg. 762, mais, comme le remarque M. Ernest Langlois, « la rubrique qui donne ce nom est d'une écriture plus moderne que celle du manuscrit, et probablement prise sur une des éditions imprimées ». * L'édition de Paris de i528, intitulée Les cronicques du feu roy Charles septiesme de ce nontj rédigées par escript par feu maistre Alain Chartier, et celle de Nevers de 1694, intitulée Histoire mémorable des grands troubles de France sous Charles VU par Alain Chartier^ ont induit en erreur André Du Chesne. Ce dernier ne tarda pas à s'apercevoir de sa méprise, et Denis Godefroy réédita la Chronique de Charles VU sous le vrai nom de l'auteur, Gilles le Bouvier. Tout

* Notices des manascrits français et provençaux de Rome antérieurs au XVI^ siècle. Paris, 1889, p. 48.

cela est connu depuis longtemps. ^ Cela n'empêche pas que certaines dates de la vie du héraut Berrj restent faussement attribuées à Alain Chartier, ' et que ce dernier passe et passera sans doute longtemps encore pour un historien.^

P. 253-260. Suivent deux petits traités que Pierre Le Caron a utilisés comme remplissage et qui n'ont rien à faire avec Chartier, la Généalogie des roys de France depuis sainct Loys jusques à Charles VU (p. aSS-aSg) et la Description de Gaule (p. a5g-26o). Ces traités se trouvent dans les deux manuscrits suivants des œuvres d'Alain Chartier: Bibl. nafr. 833, fol. 89, et Turin, L. II. 12, fol. 82 v®. Mais ces deux manuscrits ont été copiés sur une ancienne édition des Faictz et dictz. On retrouve la Généalogie avec la Descriptio Gailiae geographicaj et la Figure de la dicte généalogie^ qui manque à l'édition d'André Du Chesne, dans un manuscrit de Munich, Gall. n® i, fol. i23. Sauf erreur, à en juger par les rubriques, ce manuscrit est lui aussi copié sur une ancienne édition. *

P. 261-684. Ces pages renferment les œuvres incontestées et incontestables d'Alain Chartier. Je rappelle, pour mémoire,

1 Voy. A. Molînîer, Les sources de l'histoire de France, t. IV, p. 242, no 4 134.

« Voy. Romania, t. XXX, p. 38.

« Voy. A. Lecoy de la Marche, Le Roi René. Paris, 1875,1. I, p. 26. Godefroy dans Dictionnaire de l'ancienne langue française. Le Dr Hugo Eder, Syntaktische Studien zu Alain Chartiers ProsafWnrihurg, 1889, étudie principalement, à côté de Y Espérance et du Qnadrilogue, V Histoire de Charles VIL L'abbé Chevalier, dans la deuxième édition de sa Bio- Bibliographie , qualifie encore Alain Chartier du titre d'historien.

^ Le manuscrit qui portait le no 8338 de la Bibliothèque de sir Thomas Phillips, à Cheltenham, renferme une « Généalogie des Roys de France depuis saint Louis jusques à Louis XI, et les raisons comment lesAnglois n'ont nul droit a la couronne de France ne es duchiés de Guyenne, Normandie et autres terres. »

que M. Heuckenkamp a tenté d'enlever à Chartîer la paternité du Curialj qui serait l'œuvre d'un humaniste italien, Ambrosius de Miliis.^ Mais cette thèse, qui un moment a rencontré une grande faveur,' n'est plus aujourd'hui ni soutenue ni soutenable.^

P. 684-694. Complainte d'Amours et responce. Poème faussement attribué à Alain Chartier, puis à Jean Marot, et qui est probablement d'Oton de Grandson. Voy. Romania, t. XXXIII, p. 200-206.

P. 695-710. Le Parlement d'amour. Poème de Baudet Herenc, l'auteur d'un Doctrinal de seconde rhétorique. Voy. ftomania, t. XXX, p. 317-320.

P. 710-717. Le Régime de Fortune en sept balades. Ces sept ballades sont de Michaut Taillevent, comme nous l'apprennent les manuscrits de la Bibl. nat. fr. 1696, fol. 43 v<*, et de l'Arsenal, n° 352i, fol. 216. Voy. Romania^ t. XVIII, p. 444. Le même poème, sans nom d'auteur, se trouve dans le manuscrit Rothschild (anc. ms. Hamilton), n^ 2787, fol. 77.

Dans l'antholog^ie intitulée Le livre des ballades, publiée chez l'éditeur Alph. Lemerre par Ch. Asselineau, en 1876, on trouve trois ballades sous le nom d'Alain Chartier. Voici le premier vers et le refrain de la première :

folz des folz et les folz mortelz hommes Re/, : Car vous n'aviez riens quant vous fustes nez.

< Le Cun'ai, par Alain Chartier, texte français du XV^ siècle avec Voriginal latin^ publiés d'après les manuscrits. Halle, 1899.

« Voy. G. Paris dans Romania, t.XXVIlI, p. 483; G. Grôber, Grundriss der romanischen Philologie, t. II, première partie, p. iio4; A. Moliaier, Sources de Vhistoire de France, t. IV, p. 269.

« Voy. Romania, t. XXX, p. 45-48, t. XXXIII, p. 398, note 2.

La seconde ballade commence ainsi :

Sur lac de dueil, sur rivière ennuieuse Rtf, : En demonstrant qu'elle n'est pas estable.

Ce sont les sixième et quatrième ballades du Régime de Fortune de Michaut Taillevent.

Au Musée de Bayeux, on peut voir une miniature, avec de belles enluminures, richement encadrée, sous verre. C'est la reproduction, en caractères gothiques, d'une « ballade d'Alain Chartier^ poète de Bajeux », extraite des Faictz et dictz publiés à Paris par P. Le Noir en i523. Cette ballade, copiée en 1866, a été offerte par l'artiste calligraphe « à M*" Despallières, maire de la Ville de Bayeux, pour remettre à la Bibliothèque de cette ville ».

C'est la ballade a folz des folz... » de Michaut Taillevent.

P. 717-721. La Balade de Fougières. Ce petit poème, qui est improprement intitulé ballade, date de i449« I' ^^ peut donc être de Chartier, mort vers i43o. Cependant on a longtemps affirmé qu'Alain Chartier vivait encore en il\l\^y ou mourut cette année-là. C'est cette date qui a été par erreur introduite, précisément à cause de la Ballade de Fougères^ dans l'épitaphe d'Alain Chartier retrouvée par Saint-Quentin de Remerville sur un mur de l'église Saint-Antoine d'Avignon, et publiée par l'abbé Expilly dans le Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France. *

P. 721-722. Autre balade :

Hommes failliz, despourveuz de raison Re/. : Par offenser et prendre autruy demaine.

Cette ballade donne en acrostiche le nom de Villon. Elle a été restituée à son véritable auteur par M. Bijvancky dans son Spécimen d'un essai critique sur les œuvres de François Villon, ' Mais M. Bijvanck s'abuse étranglement au sujet de la présence de cette ballade dans le manuscrit de la Bibl. nat. fr. 833, qu'il regarde comme «un des grands recueils manuscrits des œuvres d'Alain Chartier a. « La place qu'elle y occupe, dit-ily sa présence au dernier feuillet, nous donne peut-être la clef du mystère, comment une ballade de Villon s'est fourvoyée parmi les poésies du docte secrétaire de Charles VII ; elle nous paraît avoir été écrite à l'origine par le poète luimême sur un feuillet de garde ou sur une des feuilles abondantes d'un de ces livres copiés à la hâte et négligemment, qui servaient de base aux scribes pour leurs travaux de commande. Le scribe aura transcrit tout ce qui lui venait sous la main, et voilà Villon enté sur Chartier. » L'explication est beaucoup plus simple, puisque le manuscrit 833 est une copie d'une ancienne édition des œuvres d'Alain Chartier.

P. 722-754. L'Hospital d'Amours. L'auteur de ce poème, qui eut un si grand succès au XV» siècle, est Achille Caulier, qui donne son nom en acrostiche dans les premières lettres des six premiers huitains : Acillès. Yoy. Romania»U XXXIV, p. 559-565.

P. 755-758. Complainte, qui commence par ce vers: Mort, or voy je ta cruaulté.

Le manuscrit de la Bibl. nat, fr. 1727, fol. i3o, attribue cette Complainte au Sénéchal d'Eu. \oy. Romania, t. XXIII, p. 206, et Les Cent ballades, publ. par G. Raynaud, p. LU et 232.

1 Leyde, 1882, p. 216-217, 231-222.

p. 759-766. Autre complainte de nouvelle accointances Ce poème a été imprimé à part, au commencement du XVI^ siècle, sous le titre de Complainte de saint Valentin Granson compilée par maistre Alain Chartier. Il est d'Oton de Grandson. Voy. Romaniuy t. XIX, p. 4o3.

P. 166-110. La Pastourelle de Gransson, Ce poème d'Oton de Grandson, a été publié, vers i5io, sous le titre de Complaincte du Bergier^ et responce de la Pastorelle de Gransson, composée par tresexcellent rhetoricien maistre Alain Chartier. Voy. Bomania, t. XIX, p. 4o3. [E. Picot], Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. le baron James de Bothschild. Paris, i884, t. I, p. 2l^g.

P. 770-773. Complainte :

Helas, se je me complains

On retrouve cette complainte dans les manuscrits de la Bibl. nat. fr. ii3i, fol. 191-192, et fr. aA44o, fol. 225-226, au milieu de poèmes d'Oton de Grandson.

P. 773-778. Autre complainte :

Amis, t'amour me contraint

Cette complainte se trouve dans les manuscrits de la BibK nat. fr. 2201, fol. 105-109, et 2444o, fol. 226-228 v% à la suite des poésies d'Oton de Grandson. J'ai cru pouvoir l'attribuer à ce poète, dans Bomania, t. XIX^ p. 444- G'est un lai de Guillaume de Machaut, qui fig^ure, par exemple, dans le manuscrit de la Bibl. nat. fr. 843, fol. 222 vo-224.

P. 779-781. Complainte faite et présentée a Paris l'an mil quatre cents cinquante deux, La date de ce poème, dont les premiers vers des strophes forment l'acrostiche Ambroise de Loré, suffit à montrer qu'il n'est pas d'Alain Chartier.

P. 782-792. Dialogue d'un amoureux et de sa dame. Sur ce poème du XIV* siècle, voy. Romania^ t. XXXIII, p. 206-208.

P. 793-803. Le Regret d'un amoureux sur la mort de sa dame ne se retrouve dans aucun des nombreux manuscrits des œuvres d'Alain Chartier (sauf Bibl. nat. fr. 833 et Turin , L. II. 12).

P. 803-809. Ces pages renferment des ballades et des rondeaux, dont les deux derniers seuls, tirés par André Du Chesne du manuscrit Dupuy, aujourd'hui Bibl. nat. fr. 1727, fol. i44 vo et 145, sont peut-être de Chartier.* Les autres ballades et rondeaux ne se retrouvent dans aucun manuscrit des œuvres d'Alain Chartier.

La ballade (p. 8o4) :

Une doulce plaisant nominative Re/, : Pour assembler la passive en l'actif,

composée par quelque pion en veine de grivoiserie, se rencontre dans le manuscrit de la Bibl. nat. fr. 2264, fol. 61 v^, et dans le manuscrit de la Bibl. de Berne n^ 473, fol. 90 v^. Elle y est accompagnée de deux autres ballades du même acabit, que P. Le Caron n'a pas connues ou qu'il n'a pas jugé bon de publier :

Dame de beaulté positive Re/. : Pour avoir force genitive.

et la Response ,

La forme desiderative Re/, : Sans point estre derivative.

* Voy. Romania, t. XXIII, p. 207.

On en retrouve la première strophe dans le manuscrit de la Bibl. nat. fr. 6727, fol. i. Elle était, en outre, copiée dans le manuscrit du cardinal de Rohan, fol. 16, dont il ne nous reste plus qu'une notice, en tète d'un exemplaire du Jardin de Plaisance^ à la Bibl. nat. à Paris. * L'auteur de cette notice apprécie en ces termes cette ballade : « Cette ballade ne vaut rien. Pudet me. »

Le refrain (p. 8o5) :

Puis que de vous approcher je ne puis,

se lit de même dans une ballade de Jean Meschinot.^ La ballade (p. 8o5) :

Fy de ce may qu'on clame si courtois Ref, : Si fay je aussi d'amours, aussi de dame,

se retrouve dans le Vergier d'honneur^ édit. Trepperel, fol. EEiiij. Elle a été publiée par Asselineau, comme spécimen de ballade d'Alain Chartier dans le Livre des ballades. Le rondeau (p. 808) :

La mercy Dieu je vis tousjours

a été republié par M. Bijvanck, qui ne le trouve « pas tout à fait indig'ne de Villon ». ^

On voit, par cette énumération, combien de poèmes divers ont été faussement attribués à Chartier, et combien prématurée était la dissertation de M. Matthias Hannapel, parue

* Voy. Romania, t. XXI, p. 428.

* Publiée par Guichard, Poésies de Charles d* Orléans ^ p. 122, et par G. Raynaud, Rondeaux et autres poésies du ATe siècle^ p. 107.

* Spécimen f p. 217.

en 1881 sous le litre de Poetik Alain Char tiers, * Sans se préoccuper le moins du monde de savoir si les ouvrages qu'on trouve imprimés dans l'édition d'André Du'Chesne étaient ou non de Ghartier, M. Hannapel en a étudié tous les poèmes, rondeaux, ballades et complaintes, c'est-à-dire trentedeux pièces, dont une dizaine seulement sont de l'auteur de la Belle dame sans merci.

Les éditions, qui renferment tant de poésies diverses, donnent-elles au moins toutes les œuvres d'Alain Cbartier? Pierre Le Caron ne connaissait pas le Débat des deux for^ tunés d'amour.^ Existe-t-il d'autres poèmes qu'on doive aujourd'hui restituer à Charlier? Le regretté Aug. Molinier, qui a consacré à Alain Cbartier un article de son ouvrage si précieux Les sources de F histoire de France^^ apprécie en ces termes l'édition d'André Du Cbesne : « L'illustre éditeur... n'a pas connu beaucoup d'ouvrages authentiques de son auteur. » C'est là une assertion catégorique, dans un ouvrage qui fait autorité, où rien n'a été avancé sans preuves, où toutes les phrases, tous les mots ont été scrupuleusement pesés. Aug. Molinier, il est vrai, n'étant pas un historien de la littérature, a peut-être été mal renseigné sur Cbartier. 11 est regrettable en tous cas qu'il n'ait pas énuméré quelques-uns de ces c( ouvrages authentiques ». Molinier n'a certainement pas voulu parler de deux pièces de vers insignifiantes :

Trop sont a griefz meschief livrez Cueurs qui d'amours sont enyvrez... .

1 Altenburg, 1881.

> Ce débat a été joint aux œuvres d'Alain Cbartier par Galliot du Pré, ea i5a6.

• T. IV, p. 259, no 4169.

♦ Sur ces vers, voy. Bijvancky Ouv. cit,^ p. 218.

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