‹ Recueil des travauxChapitre 2 sur 5 · SS · texte numérisé non relu

SS

Quant ung cordier cordant Veult corder une corde..., *

que Pierre Le Caron avait admises parmi les œuvres d'Alain Chartier et que Du Chesne a justement négligées. On peut en dire autant des Demandes et responses cTAmours^ dont quelques-unes sont fort obscènes, qui ne figurent pas dans l'édition de 1617.

Molinier pensait-il au Miroir aux darnes^ qui, je crois ravoir montré, date du milieu du XV^ siècle, et par conséquent ne peut être l'œuvre de Chartier? Visaît^il le lai qui commence par ces vers :

Un mortel lay vueil commencier £t a tous amans annoncier... ?

M. le marquis de Queux de Saint-Hilaire* et M. Léopold Delisle^ l'attribuent Tun et l'autre à Alain Chartier. Le malheur est que ce Lay mortel est de Guillaume de Machaut.^ Songeait-il à la Complainte faicte par maitre Alain Chartier de la mort de maistre Jaques Millet qui composa la DestruC" tion de Troye ? Cette complainte est de Simon Greban. ^ Voulait-il parler des Paraboles de maistre Alain Chartier, en vers^ ouvrage qu'on trouve catalogué dans le Catalogue des livres imprimés de la Bibliothèque du Roy?* M. Harrisse, dans ses Excerpta Colombiniana, ^ parlant d'un exemplaire

1 Voy. les Œuvres poétiques de Guillaume Alexis, 1. 1, p.21 ; Montaiglon, Recueil de poésies françaises , t. V, p. 176, note i.

» Œuvres complètes d'Eustache Deschamps, t. II, p. XXIV.

^ Catalogue des manuscrits des fonds Libri et Barrois. Paris, 1888, p. 256.

♦ Voy. par exemple le ms. BiW. nat. fr. 843, fol. 220-221 vo.

» Romania, t. XXII, 280.

«Paris, 1750, t. I, p. 479-

î Paris, 1887, p. LXXI.

de cet ouvrage, incomplet du premier cahier et du titre, a cru pouvoir rétablir le titre de la façon suivante d'après le colophon * : « Les Paraboles d'Alain Chartier imprimées par Denys Janot pour Sergent et Longis. » Le malheur encore est que ces Paraboles ne sont autres que le Doctrinale minus ou Liber Parabolarum d'Alain de Lille, traduit en français à la requête de Charles VIII et imprimé à Paris en 1492.'

Molinier a-t-il peut-être feuilleté la Protypographie de J. Barrois, et a-t-il relevé, dans un inventaire des « librairies» de Bourgogne, la mention de cet ouvrage d'Alain Chartier: « Ung autre livre de parchemin couvert de parchemin, intitulé au dehors : Aucuns Enseignemens que Jist maistre Alain le Chartier; comançant au second feuillet, La riche et très renomeCy et au dernier, dont brie/ment ? * » A-t-il pris ces Enseignements pour un ouvrage inédit d'Alain Chartier, inconnu d'André Du Chesne ? Il s'agit ici du Quadrilogue invectif. *

Le même inventaire renferme l'indication d'un « livre en parchemin couvert de cuir rouge, intitulé au dos : Ballades de maistre Alain j commençant : Une fois pieça chevauchoye^ et le dernier feuillet : Ainsi dist on^ mais on n'en fera riens.^» Ces ballades de maître Alain sont Les Cent ballades composées par Jean Le Sénéchal.

1 Le colophon est ainsi conçu : « Gy finist les paraboles maistre Alain. » ^

s Les relieurs, comme les rédacteurs de catalogues, attribuaient cet ou- ,

vrage à Alain Chartier. Les exemplaires de la Bibl. nat. Y 4390 Rés. ou Y velin 4390 Rés. portent au dos d'une reliure ancienne : « Paraboles d'Alain '

Chartier. » !

• J. Barrois, Protypographie ou Librairies des Jils du roi Jean, Paris |

i83o, p. iBy, no ioo3. |

^Les mots qui commençaient le deuxième feuillet se trouvent p. 4^4 de l'édition de 161 7: « Que dira l'en de Troye la riche et très renommée? * Je n'ai pas réussi à retrouver les mots qui commençaient le dernier feuillet.

s J. Barrois, Ouv. cit., p. 200, no 1871.

Le savant auteur des Sources de l'histoire de France a-t-il simplement consulté le Dépouillement alphabétique des inuen^ taires du fonds français et des nouvelles acquisitions fran-çaisesj ^ mis à la disposition des travailleurs dans la salle des manuscrits de la Bibliothèque nationale, ou le Répertoire onomastique des manuscrits formant la deuxième section de la Bibliothèque royale de Belgique ?' Sous le nom de Chartier (Alain), il aura trouvé, d'une part, la Complainte des Normands, ^ le Débat du cœur et de l'œily ♦ la Destruction de Troyes la Grande, ^ les Lamentations sur la mort de Charles VII ^ ^ d'autre part, le Débat sans conclusion^ ^ ses Fables réunies à celles d'Esope,^ un poème intitulé le Jeune écuyer:^ tous ouvragées, est-il besoin de le dire, qui n'ont rien à faire avec Alain Chartier.

Sont-ce là les « ouvrages authentiques» de Chartier qu'André Du Chesne n'a pas connus? A part une collection de ballades et de rondeaux, je ne connais aucun poème inédit qu'on puisse, avec quelque certitude, restituer à Alain Chartier.

Ce n'est pas le lieu de passer en revue les cent et quelques manuscrits qui renferment les œuvres de Chartier : un volume y suffirait à peine. Qu'on me permette simplement de faire une constatation. Dans le manuscrit de l'Escurial, \t Miroir aux dames est encadré du Bréviaire des nobles et du Quadrilogue invectif M . Knust voyait dans ce fait un argument très fort pour attribuer la paternité du Miroir à Char-

1 T. III, s. V. Chartier (Alaîn).

«Bruxelles, iSSy, p. i5.

sBibl. nat. fr. 2861, fol. 280-232.

♦ Poème de Michaut Taillevent.

s Bibl. nat. fr. 2861, fol. 224-227.

> Complainte de Simon Greban.

' Voy. Romania, t. XXXIV, p. 670-574.

> Bruxelles, ms. iiigS. C'est risopet-Avionnet. 9 Poème d'Oton de Grandson.

lier. Appliqué aux œuvres d'Alain Cbartier, dont on ne possède pas de recueil complet qui fasse autorité, Targument n'a pas de valeur. Il est facile, en effet, de citer plusieurs cas semblables. Dans le manuscrit de la Bibl. nat. fr. 1642, V Hôpital d'amour d'Achille Caulier, se trouve placé entre la Com^^ plainte d'Alain Chartier contre la mort et la Belle dame sans merci. Dans le ms. fr. igi3g, le même Hôpital est placé entre le Débat des deux fortunés d'amour et la ballade d'Alain Chartier :

Aucunes gens m'ont huy araisonné Ref, : Que les loyaulx sont les plus douloureux.

Dans le manuscrit de La Haye, T. 828, VHôpitnl est placé entre le Débat de Réveille-matin et le Livre des quatre dames. Dans le manuscrit de la Bibl. nat. fr. ii3r, la Complainte de Saint'Valentin d'Oton de Grandson figure entre le Débat des deux fortunés d'amour elle Bréviaire des nobles. Le manuscrit fr. 22^9 renferme, entre le Bréviaire des nobles et le Lai de paix, le Sentier et la Voie de paradis^ petits poèmes attribués^ faussement d'ailleurs, à Olivier Maillard. Dans le manuscrit fr. 252g3, on lit le Roman du chevalereux comte d'Artois entre la Complainte contre la mort et le Lai de paix. Dans le manuscrit Vat. 4794, entre le Débat de Réveille-matin et le Bréviaire des nobles, on trouve trois poèmes d'Oton de Grandson, de Michaut Taillevent et d'Achille Gautier, Dans le manuscrit de La Haye, T. 828, le Parlement d'amour de Baudet Herenc figure entre la Belle dame sans merci et la Complainte contre la mort.

II reste à voir si Texamen du Miroir aux dames lui-même, si Tesprit qui Fanime et le but qui l'a inspiré pourraient autoriser Tattributioa de ce poème à Chartier. Le « doux poète » Alain Chartier, comme on l'appelait au XV^ siècle, avait sur les dames et sur la poésie les mêmes idées que Guillaume de Machaut. Au début de sa carrière, le jeune Machaut avait choisi comme patrons Amour, Doux Penser, Plaisance et Espérance ; il avait pris l'engagement, qu'il a tenu, d'écrire des poésies « jolies et sans amer », plaisantes et amoureuses, toutes à l'honneur et à la louange des dames. Chartier, lui aussi, respectueux admirateur du sexe féminin, s'est gardé d'écrire «chose vilaine ou desplaisante», et il a mis à louer et à magnifier les dames tout son entendement, ou, comme il dit luirmême :

Cueur, corps, sens, langue, plume et bouche. ^

L'auteur du Miroir n'était pas un poète «courtois»; il condamnait sévèrement l'amour frivole ; c'était un censeur impitoyable, au parler rude et franc, que la grâce et l'élégance féminines n'avaient pas touché. Il semble que l'on ait affaire à l'un de ces frères prêcheurs qui, comme Menot ou Maillard, tonnaient contre les femmes et les amoureux dans des sermons où le diable et l'enfer occupaient une grande place. Son but n'était pas d'écrire un «nouveau dit plaisant», mais de sauver les femmes de la damnation éternelle; leur âme Tinté-

1 Edît. Du Chesne, p. 829.

ressait plus que leur « beau corps » et leur « douce face ». Il n'était pas ébloui, comme Chartier, par

Ces doulx visaiges angeliques Qui semblent estre fais es cieulx. i

Il ne faisait certainement pas partie de la Cour amoureuse, et il lui importait peu d'écrire un poème « au deshonneur, reproche, amenrissement ou blâme de dame ou dames, damoiselle ou damoiselles, ensemble quelconques femmes, religieuses ou autres, trespassees ou vivans. >» Tout cela ne ressemble guère à Alain Chartier, qui, tout jeune encore, était choisi par les dames comme arbitre de questions galantes, ^ et qui, au dire du roi René, composa les plus beaux poèmes amoureux de son temps. * Ce n'est pas lui qui, à la cour de Charles VII, se serait permis de faire une sortie pareille à celle du Miroir contre la coiffure et la robe des dames. Il était, au contraire, bien décidé à tout admirer et à tout approuver. Pour lui, les dames, en dépit de leurs cornes et leurs queues, étaient « aise de cueur et déduit d'ueil », en un mot le « patron » de tout bien mondain :

Par elles et pour elles sommes, C'est la source de nostre jojre, C'est l'adresse des nobles hommes^ C'est d'onneur la droicte montjoje, C'est ce qui les bons cueurs resjoye, C'est le chief de mondains plaisirs, C'est ce qui d'espoir nous pourvoye, C'est le combat de noz désirs. >

1 Edit. Du Chesne, p. 827.

« Voy. Rômania, t. XXXI, p. 602.

• Voy. Romam'a, t. XXX, p. 42.

« Œuvres du Roi René, édit. Quatrebarbes, t. III^ p. 1Z2,

• Edit. Du Chesne, p. 629.

Serviteur des dames, il avait pris pour devise : ce Au povre prisonnier. » Quand on est amoureux à ce degré-là, on ne traite pas les femmes de « bestes mues », on ne leur dit pas qu'elles portent l'enseigne du diable sur la tête, on ne leur donne pas en exemple le castor qui, pour échapper à la mort, se coupe les « genitoires », on ne les menace pas de toutes les horreurs de Tenfer.

Archidiacre de Paris et secrélaire du roi, Alain Chartier passa la plus grande partie de sa vie à Paris. Il n'aimait vivre que là.

Car, sans y estre, bon jour n'ay,

dit-il dans le Livre des quatre dames. '

On peut déduire de la strophe 93 que l'auteur du Miroir vivait en province. Si, remarque-t-il, les dames ne portaient leurs atours extravagants que pour plaire à leurs maris,

Doncques, elles les laisseroient, Leurs maris estans a Paris Ou ailleurs, dehors du paîs. ^

A voir sa sollicitude pour l'âme des dames qu'il voudrait arracher des griffes du diable, et sa connaissance des textes bibliques, on peut, en outre, supposer que ce provincial était quelque honnête ecclésiastique.

1 £dit. Du Chesne, p. 682.

* Miroir, v. 789-741.

Le Miroir aux dames est conservé dans trois manuscrits :

I. EsGURiAL, O-I-14. Ce volume, du XV^' siècle, comprenant 58 foi. à a colonnes, a été décrit par M. Knust. Il renferme les quatre ouvrages suivants : fol. 1-22 \^, la Réduction et recouvrement de la duchié de Normendie; fol. 22 v<>-26 \^ le Bréviaire aux nobles; fol. 27-84 v^, le Mirouer aux dames ; fol. 35-58 v^, le Quadrilogue. Je désigne ce manuscrit parla lettre A. La copie que M. Knust avait prise du ms. de TEscurial se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque de l'Université de Leipzig, Hs. 687. Une ancienne élève de M. le prof. Suchier, M™« Kalbfleisch-Benas, — l'excellente éditrice du Triomphe des dames d'Olivier de la Marche, — à laquelle je présente ici tous mes remerciements, a bien voulu, il y a plusieurs années, relever pour moi les variantes de ce manuscrit.

II. Paris, Arsenal, Z^ikZ.(B). Voy. la description de ce volume dans le Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de tArsenalf par Henry Martin. Paris, 1887, t. III, p, 4i5-

m. Paris, Bibl. nat. fr. 924. (C). Voy. P. Paris, Manuscrits françoisj t. VII, p. 25 1 -255; Catalogue des manuscrits françoiss Ancien fonds. Paris, 1868, 1. 1, p. 157; Romania^ t. XXV, p. 3 12, article intitulé : « Un prétendu manuscrit autographe d'Alain Chartier. »

De ces trois manuscrits, qui datent de la seconde moitié du XV® siècle, A nous a conservé le meilleur texte du Miroir

aax dames : sa langue est plus ancienne que celle de BC, l'ordre des strophes est préférable. B et C présentent le plus souvent les mêmes leçons ; la strophe 66 manque dans l'un et l'autre; d'autre part, la strophe 71, qui manque dans A, se retrouve dans BC. Enfin, ces deux manuscrits distribuent les huitains 75 à 88 de la même façon fautive, erreur qui remonte probablement au relieur du manuscrit copié par BC. Par contre, dans quelques leçons, B se rapproche de A et s'éloigne de C. Dans ce dernier manuscrit, le Miroir aux da^ mes a été quelque peu rajeuni et, par places, remanié.

Le Mirouer aux 'Dames.

^ Mes dames et mes damoiselles,

Jeunes, bourgoises et marchandes,

Veufves, mariées et pucelles,

Portans atour et houppelandes,

Chapperons des pays Hollandes, ^

De France, Escosse et AUemaigne, ^

Je vous présente mes ofFrandes,

Afin que de moy vous souviengne.

3 Dès celle heure que je fu né,

Je me repute estre tenu *^

A vous, car je fu gouverné

Par vous et de vous suis venu.

Ne depuis ne m'est sourvenu

Aucun bien que par vous ne soit, *

Pour ce m'en est il souvenu, *^

Car ombly son maistre déçoit.

* Sur les différentes espèces de chaperons^ voy. VioUet-Ie-Duc, Dictionnaire du mobilier français, t. III, p. i36-i37, et Victor Gay, Glossaire archéologique du Moyen âge et de la Renaissance. Paris, 1887, p. 33o-334. s Ces vers rappellent un passage de V Excusât ion d'Alain Chartier, édit. Du Chesne, p. 529 : .

Je suis aux dames ligement, Car ce peu qu'oncques j'euz de bien, D'onneur et de bon sentement.

Vient d'elles, et d'elles le tien.

Tout mon temps je vous ay amees

Et faiz encores loyalment,

Et pour mes maistresses clamées

Vous ay tousdis publiquement.

Et encores tresfeaument

Je vous vueil, sans cesser, servir,

Pour vostre prouffit seullement,

Et vostre grâce desservir.

Si vous prie que ne soiez,

S'il vous plaist, de moy mal contentes,

Se vous oyez ou vous voyez

Aucunes choses desplaisantes

A vous, car toutes mes ententes

Tendent seulement a vous faire ^

A Dieu et au monde plaisantes,

Ne je n'en quiers autre sallaire.

Amours me contraint a vous dire

Ce qui s'ensuyt^ ne je ne puis

Son vouloir bonnement desdire, ^

Car son vray serviteur je suis,

Vers luy sur tous autres j'afuis.

Ne desdire ne le sçaroie

Pour doubte d'en estre repris,

N'aussy faire ne le vouldroie.

Et affin que vous entendez

De quel amour je suis contrains.

Ce n'est pas celle que vendez

O les yeulx a ceulx qui estrains

Sont d'un fol désir et destrains *^

Par désordonnée plaisance,

N'a celle ne vueil estre astrains.

N'obéissant a sa puissance.

"^ Mais je suis contraint d'une amour

Raisonnable, dont je vous ame, ^

Et désire, sans nul demour,

Le bien du corps et plus de Tame,

Car depuis que nature en famé

A fait euvre si précieuse,

On la doit deffendre de blasme ^

Et d'autre euvre mal g^racîeuse.

® Si me vueil doncques acquitter

Envers vous, et ne vous desplaise

Se j'ay voulu en vers ditter

Ce dont trop je suis a mal aise, ^

Car plus n'ay loy que je m'en taise.

Force m'est de le descliquer,

Si vous supplie qu'il vous plaise

L'escouter et bien praticquer.

® Dieu et Nature vous ont faictes, ®

Selon humaine créature.

Si belles et si bien pourtraictes Et de si noble pourtraicture Qu'en vo sing^uliaire painture

Ont voulu qu'homme se delicte ^^

Et preigne sa plaisance et cure, Voire dessoubz la loy escripte.

^^ Pensez quelz biens vous a donné

Nature, la tresnoble ouvrière.

Et comment elle a ordonné ^

Vo corps et devant et derrière.

La teste, qui est la première Et la plus excellent partie.

Regardez en quele manière Elle l'a de ses dons partie. ^

** De beaulx blons cheveux l'a parée, *

Qui est ung bien sing^ulier don, Et les yeulx pour estre esclaree, Le nez, la bouche et le menton, Et les oreilles pour le son ^

Y a mis, et tout par mesure Et pour la plus noble façon L'a faicte ronde par droicture.

** Ne ce n'est mie sans mistere

Qu'elle l'a ainsi compassée ^

Ronde en figure comme espère,

Non pas en figure quarree,

Car par rondeur nous est moustree,

En exposant sa fiction,

Fourme justement figurée ^

Signiffiant perfection.

*® De toutes figures du monde

Il n'en est point de si parfaicte

Comme espère ou figure ronde.

C'est de toutes la plus complecte. *^

Et pour ce a vostre teste faicte

Nature a icelle semblance,

Âffin qu'elle mieulx vous retraicte

Sa perfection et puissance.

1 Au moyen âge, une femme, pour être belle, devait avoir des cheveux blonds. Voy.J. Houdoy, La beauté des femmes dans la littérature et dans Vart du XI I^ an XV h siècle. Paris, 1876, et Rod. Renier, // tipo estetico délia donna nel medio evo. Ancona, i885. — Dans le Champion des dames de Martin Le Franc, « l'Adversaire» reproche aux femmes de se «blondir» les cheveux :

Il n'est rien que femme n'eschive.

Ne vois tu comme de leschive

Ses cheveux noirs comme corneille

Biondist, et sa couleur nayfve

En oste, et nous semble merveille ?

*♦ Car de tous les membres du corps *^

La teste est le mieulx accompty.

Ou par dedans ou par dehors ; Il n'en est point de si remply De vertus ainsi qu'est celuy,

Car les sens ont plus de puissance ^^^

En celui membre qu'en nully, Et aussi plus grant apparance.

** Par dedans est la cong-noissance,

La mémoire, Tentendement,

Le sens, sçavoîr, et la science **^

Pour discerner parfaictement Du vray le faulx, le jugement De Tomme et la discrection.

C'est le membre certainement Ou plus a de perfection. ^^

^® Et par dehors sont les oreilles,

La bouche, le nez et les yeulx, Le menton, les joes vermeilles.

On ne sçaroit pourtraire mieulx !

Et encores y a fah Dieux *^

La face en telle différence Qu'on ne treuve jeune ne vieulx Qui n'ait différente semblance.

*^ L'ame, combien qu'elle demeure

Du corps en chascune partie, ^^o

Toutesfois elle plus labeure Et a sa vertu despartie En la teste, qui signifie Que perfection y habonde.

Et pour ce, sans cause n'a mie ^^

Esté faicte la teste ronde. ^

*® Helas ! je voy que vous, mes dames,

En pourchassant tout le contraire Du salut du corps et des âmes, Mettez si grant paine a desfaire.

Ce que vous a voulu Dieu faire, ^^

En sig^ne que soyez parfaictes, Et vouliez sembler et retraire Autres que Dieu ne vous a faictes.

*® Vous faictes voz testes carrées, ^^

Les unes longues et cornues.

Les autres les ont bigarrées, Eslevees jusques aux nues. ^ Vous me semblez les bestes mues, Ne je n'y congnois, a grant paine, *50

Sinon que vous estes vestues En ung petit de fourme humaine.

^ Je ne puis bonnement comprendre

Dont vous vient si grande folie, Ne quel plaisir vous pouez prendre ^^s

A porter telle deablerie

1 La tête ronde, séjour de l'àme, est une idée empruntée au Timée de Platon : « A l'imitation de la forme ronde de l'univers, les dieux placèrent les deux cercles divins de Tàme dans ce corps sphérique que nous appelons maintenant la tète, et qui est en nous notre partie la plus divine et la maîtresse de toutes les autres ». Œuvres de Platon, traduites par Victor Cousin. Paris, iSSg, t. XII, p. i43.

• Voy. dans Quicherat, Histoire du costume en France, p. 285, une gravure tirée de Champollion-Figeac, Les Tournois du roi René, représentant la coiffure et la robe des grandes dames à la mode de i45o. Voy. également VioUet-le-Duc, Ouv, cit., t. IV, p. 292.

Sur voz testes, car elle ennuie Et desplait a Dieu et au inonde, Et ne fait qu'engendrer envie Et mal parler, que Dieu confonde. ^

3^ Helas 1 vous n'estes pas contentes

D'estre doulcement atournees.

Se vous ne portez unes tentes Dont voz testes soient voillees ; Et, pour estre inieulx desguisees, *û5

Sur haulx pieulx vous fichez les toilles, Si grans et si esparpillees.

Qu'il semble que ce soient voilles.^

1 Od pourrait dresser une liste assez longue de poètes et de moralistes qui, durant le moyen âge, ont blâmé la coiffure des femmes en termes sévères et injurieux. Eustache Deschamps, par exemple, comme l'auteur du Miroir, trouvait que les « cornes » des dames de son temps déplaisaient « a tous communément » (Ëdit. Queux de Saint-Hilaire, t. VI, p. 200) : Oncques ne fut si lourd afublement Ne si cornu ; visaiges fait de chas, Et si desplaist a tous communément Tel chief fourré d'estrange channevas ; Cornes portez comme font les lymas...

Olivier de la Marche seul fait exception : il comble d'éloges le chaperon de son temps, qui « tient le chief en santé » et la cervelle « en prospérité » (édit. Kalbfleisch, p. 82) :

Je vis atours de diverse manière Porter aux dames pour les mieulx atourner :

L atour devant et celui en deriere, Les haulx bonnez, quevrechiez a baniere, Les haultes cornes pour dames triumpher.

Maintenant voy simples atours porter.

Qui bien me plaist, ce sont les chapperons.... > On lit les vers suivants dans la Remembrance de la Mort (Montaiglon, Recueil de poésies françoises, t. II, p. 206) : Nobles dames et demoiseUes, Qui sont si grandement parées Que leurs testes semblent grans voiles.

Tant sont leurs cornes eslevees...

^ Quant vous estes dedans l'église

Et prenez la place première, *^°

Les autres, qui sont au service

Après vous assises derrière,

Ne peuent en nulle manière

Vëoir l'autel ne lever Dieu,

S'elles ne se lievent arrière *75

Debout, et ce n'est pas beau gieu.

^ J'ay veu, pieça, qu'on ne portoit

Que deux cornes dessus les testes, ^

Et encores on vous en blasmoit

Et vous en appeloit on bestes, ^^

Et maintenant, qui estes prestes

D'estre de huit cornes cornues.

Que peut on dire que vous estes.

Se non pires que bestes mues?^

^ Or me regardez ces paintures ^^

Et tous ces ymaiges pourtraiz, Qui sont si doulces pourtrailures Faictes a si déliez traiz.

1 L'auteur du Miroir fait-il allusion aux atours en largeur, de la forme d'une paire de cornes abattues dont parle Jouvenel des Ursins : « [En 1417]» les dames menoient grans et excessifs estais, et cornes merveilleusement haultes et larges. Et avoient de chascun costé, au lieu de bourlées^ deux grandes oreilles si larges que, quand elles vouloient passer Thuis d'une chambre^ il falloit que elles se tournassent de costé et baissassent » ? Ces coiffures prirent de telles dimensions, raconte Quicherat, Ouv. cit., p. 289, que la reine Isabeau de Bavière jugea nécessaire de faire agrandir les portes des appartements au château de Vincennes. Ou bien l'auteur du Miroir entend-il parler du hennin? Voy. ViolletF-le-Duc, t. III. p. a3o-23i, IV, p. 38, fig. 17. Quicherat, p. 278 et 284*

s Lecoy de La Marche, JLa chaire française au moyen âge. Paris, 1886, p. 439, fait une analyse d'un sermon de Pierre de Limoges : « Les dames de Paris aiment à se couvrir le chef d'édifices en forme de cornes, même pour circuler dans les rues. La nature leur a refusé cet ornement ; elles ont soin d'y suppléer, pour se rendre semblables aux bétes ».

Voyez vous point qu'on leur ait faiz

Ces cornes et ces grans bourreaulx ? ^^

Nennily ils seroient deffaiz

Et n'en seroient pas si beaulx I

^ Ung bon paintre, quant il veult faire

Ung ymaige et y met sa cure.

Il met paine de le pourtraire, Selon sa fourme et sa figure, Au plus près qu'il peult de nature, Aultrement son euvre deffait :

Car l'art doit suivir la mesure De nature et ce qu'elle fait. *^

M Nature ne vous a point faictes

Ainsi que vous estes cornues, N'elle ne vous a du chief traictes Ces cornes ainsi estandues.

D'où sont elles doncques venues, **

Sinon par arrogantes fiâmes, Dont toutes estes détenues En tresgrant dangier de voz âmes ?

^ Quant Dieu, le souverain ouvrier.

Lors qu'il fourma nature humaine ^^

Et qu'il volt Eve ymaginer,

Si parfaicte et si souveraine

Et de si tresgrant beauté plaine,

S'il eust veu qu'il feust neccessaire

Qu'elle eust cornes, chose certaine **^

Est qu'il les luy eust voulu faire.

^ Mais il volut faire homme et femme

Pour le servir et estre siens.

Et pour avoir le corps et l'ame, Sans ce que jamais y eust riens ^^

L'annemy, et par ces moyens Il volut que ses pennonceaulx Feussent sur leurs testes seans, Ou lieu de cornes et bourreaulx.

» Le droit panonceau et l'enseigne ^'^

Qu'il volut sur voz testes pendre, C'est humilité, qui enseigne Et ne volt a autre fin tendre Fors seuUement vous faire entendre A elle ou toute grâce habonde, ^^

Et du plus grant jusques au mendre Avoir la loenge du monde.

9û Et en telle signiffiance

Ont ordonné Dieu et l'Eglise

Qu'au jour que karesme commance *^

Soit dessus vostre teste mise

Cendre, qui dénote et devise

Qu'en celluy lieu, principalment,

Humilité doit estre assise

El doit apparoir clerement. **^

31 On ne vous met point ceste cendre

Sur le pis ne dessus les mains, Ne ne le fait on point descendre Sur le ventre ne sur les rains ; Car l'Eglise et les hommes sains Ont voulu que le chief enseigne Pour remonstrer que, plus ne mains, La doit estre de Dieu l'enseigne.

Ub

Ceste enseigne est la plus propice

Pour vous et la plus convenable ^^

Qui soit, car elle est sans nul vice

Et est a chascun agréable.

Par elle femme est amiable,

Doulce, plaisant et gracieuse,

Et en trestous ses fais louables : ^^

C'est pour vous la plus précieuse.

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