‹ Recueil dramatique;Chapitre 1 sur 106 · Recueil dramatique; · texte numérisé non relu

Recueil dramatique;

Edouard. — Monsieur Dorval, je lisais hier ua> Ime où il s'agissait* des besoins généraux et des besoins particuliers des hommes. Ce livre était sans doute écrit pour des gens que Ton supposait plus instruit», que moi, car on n'y expliquait pas cette distinction que je n'ai pu saisir de moi-même. Voulez-vous bien me- la faire sentir, je vous prie 1

M* Doeval.— Très-volontiers, mon amL Les besoins généraux sont ceux qui sont communs à tous les hommes. Ils portent sur des choses qui sont d'une nécessité indispensable à tout le monde. Les besoins particuliers, au contraire, portent seulement sur des choses qui sont nécessaires à certaines gens, et qui ne le

* AU words marked with an asterisk are lo be fourni eiplained in the alphabetical liât of Idioma, at the end of the volume. .

sont pas à d'autres.— Pour vous donner un exemple d'un besoin général, tous les hommes n'ont-ils pas un besoin égal de se nourrir î

Éd. — Oh oui, très-certainement, monsieur.

M r . D.— La nourriture est donc un besoin général, un besoin commun à tous les hommes. Mais quelles sont les choses dont un charpentier a besoin pour travailler l

Éd. — Il lui faut une scie, un rabot, du bois, <fcc

Mr D. — Et ces choses-là sont-elles nécessaires à un maçon 7

Éd. — Non, monsieur ; il faut au maçon de la chaux, du sable, une truelle, et des briques.

M r - D. — Eh bien, mon ami, la chaux, le sable, la truelle, et les briques forment les besoins particuliers du maçon, comme le bois, la scie, et le rabot forment les besoins particuliers du charpentier. Les cordonniers, les chapeliers, les horlogers, les charrons, &c., ont aussi particulièrement besoin d'une infinité d'outils et de matériaux indispensables pour les travaux dont chacun d'eux est occupé. Ces besoins particuliers sont trèsnombreux et très-variés, en raison du nombre infini des professions auxquelles les hommes s'adonnent, et de la variété des ouvrages que chacun d'eux fait dans son métier. Les besoins généraux, ces besoins communs à tous les hommes, sont les plus simples, et d'un nombre bien moins étendu. On peut même les réduire à trois seulement : la nourriture, le vêtement, et l'habitation.

Éd. — Voudriez-vous bien m'expliquer cela plus en détail, monsieur ?

M r . D. — Avec plaisir. Qu'un homme ne puisée vme long-temps sans nourriture, c'est ce que vous éprouve» vous-même tous les jours, quand la faim et la sojf vous prennent Vous tomberiez bientôt en défaillance, ai ▼dus n'aviez ni à manger ni à boire, n'est-il pas vrai 7

Éd. — Oui, certainement, monsieur ; et je ne tarderais guère à mourir, pour peu que cela durât deux ou trois jours. *

M r . D.— Et ai tous n'aviez point d'habits, pourriez- vous courir tout nu dans les rues ?

Éd. — Non, sans doute ; je serais bientôt arrêté, et conduit à l'hôpital des fous.

M r . D.— Et si vous n'aviez point de logement, et qu'il vous fallût coucher, la nuit, à la belle étoile* 1

Éd. — Comment pourrais-je supporter l'intempérie des saisons ?

M r . D.*-La nourriture, le vêtement, et l'habitation sont donc trois choses absolument nécessaires pour tous les hommes qui habitent ce pays. Elles le sont même pour tous ceux qui sont répandus sur toutes les parties de la terre. Partout l'homme a besoin de soutenir ses forces par la nourriture, de se défendre par les vêtemens de la rigueur des saisons, et de se ménager un abri pour goûter en paix le sommeil.

Éd. — Oui, je conçois que nous sommes tous égaux sur ces trois points.

M r . D. — Si vous réfléchissez maintenant sur ce que nous faisons pour nous procurer la nourriture, le vêtement et l'habitation, vous verrez que quoique ces premiers besoins soient les mêmes pour tous les hommes, la

manière dont chacun cherche à les satisfaire est trèsvariée.

Éd.— Aidez-moi, je vous prie, à trouver ces différences.

M r . D.— Vous vous souvenez d'avoir vu à la campagne 3e quoj les paysans se nourrissent, de quelles étoffes ils s'habillent, et comment leur* maisons sont bâties 1

Éd. — Oui, monsieur.

M r . D. — Eh bien, comparez leur soupe aux pois et aux choux avec les mets délicats qui couvrent nos tables ; leurs vestes de bure avec nos habits de drap fin ; leurs chaumières étroites à nos vastes hôtels, et vous verrez combien peu toutes ces choses se ressemblent; et cependant, leur objet est exactement le même. Être nourris, vêtus, et logés est tout ce que nous avons en vue, aussi bien que le paysan.

Éd. — Oui, sans doute; mais nous y réussissons beaucoup mieux.

M' D. — C'est-à-dire que nous y mettons beaucoup plus de façons*. Nous mangeons des choses beaucoup plus délicates, nous portons des habits plus riches, nous avons des appartemens meublés avec plus d'élégance ; mais si nous en sommes mieux pour cela, c'est un point qui n'est pas encore décidé.

Éd. — Comment donc, monsieur 1 Que voulez-vous dire?

M r . D.— Ce que nous avons de plus que le paysan, nous donne, il est vrai, quelque plaisir ; mais ce plaisir est mélangé de peine. Songez combien ces jouissances demandent d'attentions et d'apprêts. Nous pourrions aisément nous épargner tous ces embarras, en vivant

comme font les paysans. On peut se rassasier avec dM pommes de terre aussi bien et plus sainement qu'avec des pâtisseries ; un habit de bure ou de serge est aussi commode qu'un habit de soie ou de velours ; et il n'est pas rare de trouver le laboureur, dans sa chaumière, un peu plus joyeux que le prince dans son palais.

Éd.— Sans compter, monsieur, que nos plaisirs coûtent beaucoup plus que les siens.

M r . D. — Gomme nous avons plus d'argent que lui, cela revient au même. Mais il y a ici une chose à remarquer. Le paysan est accoutumé à se contenter de si peu de chose, que si, par quelque accident, il vient* à perdre sa petite fortune, son travail journalier lui suffit pour pourvoir à tous ses besoins. Mais nous, qui avons à peu l'habitude du travail de nos mains, il nous serait impossible, si nous perdions tout notre argent, d'en gagner jamais assez à la sueur de notre front pour rer commencer à vivre selon notre manière accoutumée, et en cela nous serions infiniment plus à plaindre que le paysan. Le travail extraordinaire auquel nous serions obligés, serait au-dessus de nos forces.; au lieu que le paysan n'aurait à faire que le travail auquel ses forces sont exercées.

É©.— Je crois que bien loin de gagner assez pour vivre dans notre aisance t*rdinaire, nous né gagnerions pas même de quoi vivre comme lui.

M? D. — Vous avez raison : il faudrait bien cependant nous condamner au même travail, si nous ne voulions pas mendier notre pain, ou périr de misère.

Éd. — Hélas ! il n'est que trop vrai.

M r . B. — Ce n'est pas tout encore. Outre les revers qui menacent continuellement notre fortune, il arrive souvent dans la vie que- l'on ne peut, même à prix d'argent, se procurer de& choses friandes pour ses repas, un habit élégant et un» demeure commode.. Par exemple, en voyage, votre voiture peut se briser, au milieu d'un mauvais chemin; vous pouvez être obligé de quitter vos habits trempés par la pluie, pour prendre ceux d'un paysan ; vous pouvez être obligé à manger un morceau de laad awc un morceau de pain bis, et à, coucher dons une grange délabrée, H est peu 4e voyageurs ou de militaires à qui cela ne soit arrivé plus d'une fois.- On ne sauraifcdenc mieux faire que de se préparer, àèa sa jeunesse, à toute sorte d'aventures. Avec cette habitude, on ne se trouve jamais embarrassé, et pourvu que l'on ait de quoi pourvoir- à ses premiers besoins, on ne s'inquiète guère sur la manière dont ils sont satisfaits.

Éd.— Oui, monsieur, vous avez raison. Je vais corn* mencer, dès ce jour, à me passer, des secours d'un autre pour me servir* et à me contenter de ce qui pourra suffire à mes plu» pressantes nécessités* Je me trouverai ainsi fortifié d'avance contre tout ce qui pourra m'arriver de fôcheux ; et si je me trouvais jamais dans une de ces circonstances dont vous venez* de me parler, je n'en serais pas plu* triste. Bien au contraire, je me souviendrais alors avec joie de l'entretien que noua venons d'avoir en ce moment.

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