‹ Recueil dramatique;Chapitre 2 sur 106 · LES AVANTAGES DE LA 80CIÉTÉ · texte numérisé non relu

LES AVANTAGES DE LA 80CIÉTÉ

M T . Da&YALv— Edouard, vous rappelez-vous quels sont les besoins généraux des hommes l ' '

EbouARD. — Oh! oui, monsieur; c'est la nourriture, , le vêtement, et l'habitation.

M r . D. Vous souvenez-vous aussi que je vous ai fait remarquer qu'il y a deux, manières différentes de satisfaire ces besoins ; avec beaucoup d'apprêts et de dépenses, comme font les riches;' simplement et avec peu d'embarras, comme font les gens de la campagne et les pauvres 1

Éd. — Je n'ai pas perdu un mot de ce que vous m'avez dit à ce sujet. ,

M r . D. — Ce que je ne vous ai pas dit encore, c'est qu'avec quelque simplicité qu'un paysan puisse se nourrir, se vêtir, et se loger, ces premiers besoins n'ont pas laissé* de lui coûter des peines infinies.

Éd. — Vous m'étonnez, monsieur. Voyons cela par ordre) je vous prie, D'abord, pour sa nourriture, il me semble .qu'un moroeau de pain et quelques légumes n'exigent pas de grands soins.

M r . D.-^Ne voudriez-vous pas encore y ajouter des fruits, du fromage, du beurre, et de temps en temps un verre de vin?

Ed. — Eh bien, soit* Voyons donc, je vous prie,. ce que ces mets si simples ont pu lui coûter.

M r . D.— Ne faut-il pas d'abord avoir deux ou trois fois labouré son champ avant d'y mettre du grain. Ne

finit-il pas avoir planté ses pommes de terre, semé se» raves et ses choux ? Ne faut-il pas avoir élevé, greffé, taillé ses arbres, et cultivé ses vignes ? Ne faut-il pas avoir fait paître et soigné ses vaches et ses brebis 1 >

Éd. — Voilà déjà bien du mal.

-M r . D. — Ce n'est encore là que la moitié de ses fatigues; car il faut ensuite cueillir ses fruits et sas léguines; moissonner son blé, le. moudre, et cuire la farine; vendanger ses raisins, les fouler, et mettre le vin en tonneaux ; travailler son lait pour en faire du beurre et du fromage. Voyez déjà combien de bras, outre les siens, ontété mis en mouvement pouf apprêter le repas le plus sobre t Vous n'avez qu'à y ajouter une tasse de café ou de thé, ou seulement un morceau de sucre, et voilà des vaisseaux qui ont couru les mers, des milliers de nègres qui ont été réduits à l'esclavage, et jusqu'à des armées entières qui se sont égorgées pont sa table.

Éd. — Oh ! passons vite à son habillement ; j'espère qu'il ne sera pas si meurtrier.

M r . D*— Son habillement est fort simple; mais quoique son-linge soit plus grossier que le nôtre, quoique ses habits soient moins fins, et ses souliers plus épais, il n'a fallu guère moins de peine pour tisser sa toile, fabriquer ses étoffes, et tanner son cuir. Il a fallu, pour lui, comme pour nous, cultiver le lin, élever des brebis et de gros bétail.

Éd. — J'en conviens, monsieur.

M r . D. — Quant à son habitation, il a fallu encore, pour lui comme pour nous, planter d'abord des forêt»;

pour y trouver, après bien des années, du bois propre à faire des poutres, des solives et des planches. Il a fatt* forger le fer, fondre le verre, et broyer les couleurs ; et ce n'est qu'après ces immenses travaux que le fermier a pu habiter sa chaumière, toute simple que vous k supposiez.

Éd.— Je n'avais jamais pensé à tout cela.

M* D. — Vous voyez combien il a fallu de choses pour que le paysan pût satisfaire ses premiers besoins, ses besoins généraux qui sont communs à tous les hommes : mais toutes ces choses lui ont-elles été données pour rien t

Éd.— Non, sans doute ; il a été obligé de les payer de son argent

W. D. — Et cet argent, comment f a-t41 gagné !

Éd. — Par son travail.

M 1 : D. — Et quel est son travail !

Éd.— De labourer la terre.

M? D. — Et pour labourer ne lui fatft-il pas toutes sortes d'outils, comme des charrues, des herses, des bêches, des pelles, des faux t

Éd. — Sans aucun doute.

M*. D. — C'est en cela que consistent ses besoins particuliers, c'est-à-dire ce qui lui est nécessaire comme laboureur ; et, comme vous le comprendrez sans peine, il lui faut encore beaucoup de travail pour se procurer l'argent nécessaire à l'acquisition de toutes ces choses.

Éd. — Il est vrai; mais maintenant qu'il les a, le voilà pourvu de tout ce qu'il lui fout 2*

18 DIALOGUES ENTRB VJX

M* D. — J'en conviens ; mais, bêlas ! ce n'est pis pour long-temps.

Éd. — Comment donc, je tous prie 1

M? D* — Parce que toutes ces choses se brisent et se dégradent par l'usage. Or, vous concevez bien que pour les renouveler ou pour les entretenir seulement en bon état, il en coûte presque autant qu'il en avait coûté d'abord pour les acheter.

Én.-*-Je pourrais lui donner un moyen d'épargner son argent.

, M r . D. — Ce serait lui rendre un grand service. Quel est ce moyen, s'il vous plaît '

En. — Je lui conseillerais de fabriquer et de raccommoder ses outils lui-même, de faire ses vêtemens, de b&tfr et de réparer sa maison. .De cette manière, il n'aurait jamais besoin des secours que les autres lut fout payer.

M r ."S). — Vous vous trompez, mon cher ainr, car il ne pourrait faire toutes ces choses sans les avoir apprises. Il faudrait donc, qu'il les apprit de ceux qui les savent et qu'il les payât pour leurs leçons.

Éd. — Cela me paraît fort juste.

M r . D.-<-Mai8 après avoir appris tout cela, et après être même parvenu à le faire aussi bien que ses maîtres, ce qui est un peu difficile à imaginer, il serait encore bien embarrassé dans cette foule d'opérations. Plus il saurait de choses, moins il pourrait tirer parti* de son savoir.

JÉd<— Comment cela, s'il vous plaît 1

M r . D.— Mettez-vous un peu à la place de ce fermier.

Si vous étiez seul à labourer votre terre, à recueillir toc légume» et votre blé, à mener paître vos troupeaux, à - Aire cuire- votre pain, à coudre vos vétemens, à réparer votre maison, à forger vos outils, voue ne sauriez guère par où commencer, et vous ne trouveriez jamais assez de temps pour des occupations si nombreuses.

Éd.— -En effet, je ne saurais où donner de la tête*.

M r . J)é — D'ailleurs ne peut-il pas arriver, tandis que vous êtes au plus fort* de votre moisson ou de votre vendange, que vos habits se déchirent; que vos outils se brisent, ou qu'un ouragan emporte le toit de votre maison?

Éd.— Hélas! oui.

M? D. — Il faudra donc alors que vous suspendiez votre récolte, et que vous laissiez perdre votre blé ou votre vin, ou que vous alliez sans vétemens, ou que vous dormiez dans une maison ouverte de tous les . côtés à la, pluie, ou que vous travailliez avec Un outil brisé, ce qui n'avancerait certainement pas votre besogne.

Eb. — Vous avez raison, monsieur; je retire le conseil que je voulais donner au fermier. .D ne .vaut pas grand'chose*.

M'. D;— Vous me sauvez la peine de vous en donner mon avis. Vous voyez doue par4a,mon ami, que si vous vouliez agir sans le secours des autres, et voue procurer par vos seuls moyens tout ce qui vous serait nécessaire, vous seriez fort embarrassé, et que vous ne pourriez jamais en venir à bout* 1 .

Éd. — Oui, monsieur ; j'en conviens pleinement.

W. D.— Voyons maintenant comment tous devriez vous y prendre* dans une pareille circonstance.

Frappé de tous les embarras que vous éprouvez en voulant'vous passer des secours d'autrui, vous en venez tôt ou tard à faire cette réflexion: "Nous sommes ici beaucoup d'hommes rassemblés; nous n'avons qu'à nous aider mutuellement, et la peine en sera plus légère pour tout le monde." Vous couvez aussitôt rassembler vos voisins, et leur dites f a Mes amis, je ne m'entends pas mal, comme vous le savez, à cultiver, la terre. Je ferai venir du grain pour, vous tous, à condition qu§ l'un de vous me cuise- du pain, qu'un «utre me fessa mes vétemens, que celui-ci forge mes outils, que celui-là réjpare ma maison quand elle menace ruine. Ce que chacun de vous fera pour moi, il pourra le faire aussi pour les autres. Ainsi chacun n'aura besoin d'apprendre qu'un seul métier, il n'aura qu'une sorte d'ouvrage à faire, et il pourra s'en occuper constamment, sans être détourné par d'autres travaux étrangers à son industrie. Voyez; consultez-vous?'

Éd. — OhT je crois deviner leur réponse.

M r . D. — -En «effet, une proposition aussi raisonnable ne peut manquer de réunir tous les, suffrages. Tous •'écrient ensemble: Oui, oui, il faut nous aider les uns (es autres, et nous partager les différera travaux, comme notre voisin te laboureur vient de nous le proposer Chaque chose en ira beaucoup mieux, et se fera plus commodément par tout le monde.

Éd.— Ah ! je serais bien aise de leur voir prendre ce parti.

M* D. — Vous ne tarderiez pas long-temps à en ressentir les avantages. Si votre habit vient à se déchirer* tandis que vous êtes occupé à faire votre moisson, vous n'avez qu'à passer* chez le tailleur, et celui-ci vous le raccommode, ou vous en fait un tout neuÇ tandis que vous continuez de recueillir votre blé. De même encore, s'il survient un orage qui endommage votre maison, vous faites venir le charpentier, qui répare cet accident, sans que vous ayez besoin de suspendre le travail pressant de votre récolte. De leur coté, le le tailleur et le charpentier ne sont pas obligés de quitter leur ouvrage pour aller culÛver la terre, et faire venir le blé dont ils ont besoin pour nourrir leurs familles, parce qu'as savent que vous vous chargez de ce soin, tandis qu'ils sont occupés de votre toit et de vos habits.

Éd.— Voilà qui s'arrange à merveille pour chacun de nous en particulier.

M r . D. — Ajoutez à cela que tous vos ouvrages sont beaucoup mieux faits, parce 'que n'ayant besoin d'apprendre, chacun, qu'un seul métier, et vous y adonnant entièrement, vous en prendriez une connaissance plus étendue, et l'exerceriez avec plus de facilité; au lieu que l'on ne fait jamais ni si parfaitement ni si vite une chose dont on ne s'occupe que par intervalles, et qui est confondue avec d'autres travaux. Vous voyez par-là que tout le monde gagne à cet arrangement, puisque l'un fait plus d'ouvrage, et que les autres le reçoivent mieux conditionné.

Ed. — Il n'y a pas le moindre mot à dire contre cette disposition.

M? D»-*-Vous comprenez bien maintenant, mon ami, que lorsque les hommes se sont ainsi "partagé leurs travaux, celui qui ne sait faire venir que du grain, et celui qui né sait faire que des habits, ont nécessairement besoin que l'un consume les fruits du travail de l'autre.

Éd.— Oh! saiis doute, monsieur; car si te tailleur ne mangeait pas le grain du fermier, et que celui-ci ne fit pas faire d'habits au tailleur, le métier ne serait bon pour aucun des deux.

M* D. — Votre remarque est extrêmement juste.

Éd>— Heureusement ils ont un bon parti à prendre, c'est d'échanger réciproquement les produits de leurs travaux. •

M r . D. — C'est ce qu'ils feraient sans doute, si Ton n'avait imaginé une chose encore plus commode, et que je vous expliquerai demain» J'ai maintenant, mon ami, à vous faire une question qui tient plus étroitement à notre conversation.

Ed.— Voyons, monsieur, si je serai en état de vous répondre.

M r . D. — Lequel des deux genres de vie vous paraît le plus agréable pour les hommes 1 de se mêler quelquefois ensemble pour se communiquer leurs pensées et leurs sentimens, pu de rester toujours solitaires, sans former aucune .liaison les uns avec les autres.

Ed. — Si j'en juge d'après moi-même, j'aurai bientôt décidé. Je me plais 'souvent à me voir seul, pour en être plus appliqué à mes études, mais je ne voudrais pas que cette retraite durât toute la journée ; et lorsque

j'ai fini mes devoir*, j'aime à me retrouver avec ma sœur et mes amis. '

MÇ D.— Vous avez bien raison, car -vous pouvez alors jouer les uns avec les autres, ou aller vous promener de compagnie, ou travailler ensemble dans le jardin. Eh bien, 3-en est exactement de même pour les hommes. Je viens de vous faire voir qu'ils trouvent leur avantage à travailler de concert pour leurs besoins mutuels. Us trouvent aussi, comme vous, une jouissance plus douce à prendre' ensemble leur récréation et leurs plaisirs.

Ed.— La preuve en est qu'on ne voit Jamais rire quelqu'un lorsqu'il est seul

M? D.— Ce penchant qui. porte les hommes à se " rechercher pour vivre les uns avec les autres, pour goûter leurs amusemens en commun, pour se partager entre eux leurs travaux, se nomme sociabilité; et l'assemblage des hommes qui se réunissent dans cet objets se nomme société. En recueillant tout ce que nous avons dit jusqu'à présent dans, cet entretien, vous pouvez juger, combien ce sentiment de sociabilité est précieux pour les hommes, et combien l'établissement de» sociétés leur est avantageux. ' Par-là, ils sont tous en état, non-seulement de se procurer les uns les autres tout ce qu'il leur faut pour satisfaire aux besoins ordi naires de la vie, par un travail plus facile et plus parfait, mais encore, dans les intervalles de leurs occupations, ils peuvent se délasser de la manière la plus agréable, et goûter ensemble mille sensations délicieuses, auxquelles ils deviennent plus sensibles en les partageant* Celui qui voudrait vivre à l'écart et travailler seul pour

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lui-même, pourrait à peine se construire une mauvaise cabane, où il serait bientôt réduit à périr de tristesse et 4'ennui, tandis que le» hommes, en se réunissant, bâtissent des villes magnifiques où ils vivent ensemble au milieu de l'abondance et des plaisirs. Le sauvage, errant au hasard dans les forêts, est obligé de se contenter, pour sa nourriture, de fruits agrestes, d'écorces et de racines; il n'a, pour se garantir de la fraîcheur humide des nuits et des, glaces de .l'hiver, que la peau de quelque bête féroce -dont il ne sait pas même se revêtir. L'homme civilisé, au contraire, force la nature à lui fournir les fruits les plus abondans, et les alimens les plus sains, qu'il sait préparer <te la manière la pras flatteuse pour son goût H se fabrique des étçûes chaudes, légères et moelleuses, qu'il fait varier pour toutes les températures et toutes les saisons. Que serait-ce encore si je vous parlais de tous les arts agréables que la société seule a pu lui taire inventer, pour charmer ses sens et pour amuser son imagi n ation ! de ces nobles connaissances qui fortifient sa raison, élèvent son âme; agrandissent son génie, lui font parcourir, en un instant, de la pensée, la terre, les mers et les cieux,et remplir en quelque sorte de lui-même toute l'immensité de l'univers !

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