‹ Recueil général des sotties (volume 2)Chapitre 107 sur 181 · XXIX. — FARCE · texte numérisé non relu

XXIX. — FARCE

Le vieux jù-lorin (inii par prendre en piiié les délcnscurs du mariage et, pour leur faire voir leur erreur, il énumère les objets nécessaires en ménage. Cette cnumération toutefois n'est qu'indiquée; elle n'a nullement l'ampleur des Complaintes du nouveau marié\ A la fin, comme il ne peut convaincre la jeunesse, le vieux pèlerin dit qu'avant de s'engager dans le mariage il convient de faire une procession. Après une chanson dont le texte n'est pas rapporté, tous les acteurs font le tour de la salle en chantant des litanies imitées de celles de l'Église et spécialement de celles du samedi saint. Le tout se termine par une sorte d'oremiis grotesque :

Fil d'estoupc, fil de Lyon, etc. (v. /J7i-497).

Telle est cette pièce sur la représentation de laquelle nous possédons des renseignements très précis. Le Pèlerinage de Mariage fut représenté à Rouen, en i5 56, par une troupe qui inaugura dans cette ville le premier théâtre régulier.

Au mois d'octobre de cette année, un comédien appelé Pierre Le Pardonneur loua sur la paroisse Saint- Étienne-des-Tonneliers un jeu de paume appartenant à Jean Lasne et connu sous le nom de Port-de-Salut. Le Pardonneur avait avec lui cinq autres acteurs : Toussaint Langlois, Nicolas Lecomte, Jacques Langlois, Nicolas

I. Montaiglon, Recueil de Poésies françaises, t. I, p. 218, et t. IV, p. 5. — On pourrait citer plusieurs compositions du même genre ; nous nous bornerons à mentionner, au xvi" siècle, un morceau de Gratien Du Pont {Controverses des sexes masculin et femenin, éd. de 1540, 11° livre, pp. 109-111) :

Premièrement, il y fault pour les lictz

Coytes, couvertes, coyssins, liiiceulx, chalictz...

On peut rapprocher de ces pièces un poème italien intitulé Canto degli ammogliati che si dolgono délie mogli. Voir Antonio Alamanni, Sonetti ed altre rime (Napoli, 1864, in-S^j, p. 44.

Transcart et Robert Hurel, plus « trois petits enfants chantres ». Dès la troisième représentation, alors qu'on jouait la Vie de Job, la salle fut envahie par les sergents et brutalement fermée. Quelles étaient les causes de cette mesure rigoureuse? Les comédiens avaient joué en semaine et détourné ainsi le public de ses occupations; ils avaient fait battre le tambour par la ville, enfin ils avaient joué une farce appelée le Retour de Mariage. 11 ne nous paraît pas douteux que cette pièce ne soit précisément celle dont nous venons de donner une analyse. On remarquera que les sots font leur procession autour de la « salle », autour du jeu de paume dont nous venons de parler; cette indication, rapprochée des allusions normandes que contient Voremus final tranche la question d'une manière aussi certaine que possible.

Les documents relatifs à la troupe de Pierre Le Pardonneur ont été découverts par E. Gosselin aux archives du Palais de Justice de Rouen.

Nous reproduisons, d'après lui, le texte de la requête présentée par les comédiens à Messieurs du parlement :

« Nosseigneurs, « Depuis nostre installation jusqu'à ce jour, au Port de Salut, nous nous sommes conduits honnestement et sans nul reproche. Nous avons fait pour la récréation des habitans de ceste ville de grandes despenses dont nous sommes encore redevables; en outre, il nous a fallu achepter des draps de soie, des toiles et tant d'autres choses pour la décoration, qui ne sont payées, mais qui l'eussent esté si aulcun empeschement ne nous eust esté donné. Nous vous supplions donc, nosseigneurs, de nous permettre de parachever nostre jeu, et nous nous engageons pour l'advenir a ne faire sonner le tabourin par la ville, ne aultre instrument faisant bruict, et aussi a communiquer a telle personne qu'il vous plaira ce que nous aurons intention de jouer. »

272 X\l.\. — lAKCli

Séance tciianic, lo parlcinciii rcnJii un premier arrêt, où il était dit :

<< Gomme c'est la première fois qu'une troupe se présente et joue en publie moyennant sallaire, la cour ordonne que frère Mathieu Des Landes, provincial des carmes ', et Jehan

I. Mathieu de La Lande, qui signait d'ordinaire de Landa (c'est le nom que lui donne Du Verdicr, t. IH, p. 45), était docteur en théologie. Nous lui avons autrefois consacré une note où nous avons constaté que pendant d'assez longues années il avait Holté entre le catholicisme et le protestantisme, et s'était sans doute rallié à la secte des libertins spirituels {Théâtre mystique de Pierre Du Val et des libertins spirituels de Rouen, 1882, in- 16, p. 69). Nous pouvons aujourd'hui compléter cette note.

Mathieu avait, probablement dans sa jeunesse, concouru aux palinods de Rouen (Bibl.nat., ms. franc. 2206, fol. ii5). En i53i il avait fait paraître Les Contemplations du simple dévot, lesquelles traictent de l'amour divin, de la mort et de la vierge Marie. Rouen, Loys Bouvet, i53i, in-8 (Gosselin, Glanes, 1869, p. i3i). Cet ouvrage, dont l'original latin, composé au xiv« siècle par Raymond Jordan, prévôt d'Uzès, avait été publié par Jacques Le Fèvre d'Etaplcs, fut réimprimé à Paris, par Vivant Gaultherot, en i538, in-8 (Brunet, III, col. 777). En i53i parut également un Sermon préparatoire a recepvoir le sainct sacrement de l'autel, par frère Mathieu de Landa, docteur en théologie de l'université de Paris, religieux carme a Rouen. Rouen, i33i, in-8 (Gosselin, loc. cit.).

En 1544, le religieux séjournait et prêchait à Metz, comme nous l'apprend l'ouvrage suivant : Manuel des abus de l'homme ingrat, composé par F. Mathieu de La Lande. Avec la copie des lettres de Martin Bucere, de Strasbourg, envoyées audit F. Mathieu [pour lors preschant a Met:j) et la response d^icelles, translatées de latin en français par ledict F. M., docteur en théologie de la faculté de Paris et provincial de l'ordre des carmes en la province de France. Imprimé à Metz par Jehan Palier, a l'enseigne du Lion couronné, 1544. In-4. — A la fin de ce traité sont deux pièces de vers intitulées : La Complaincte de la parolle de Dieu a Jesuchrist en la forme de chant royal, et la Responce de Jesuchrist a la susdite Complainte. Ces vers sont datés de Metz le 17 février 1542, c'est-à-dire i543, n. s. (Catal. Chartener, i885, n° 48).

Quelques années plus tard, frère Mathieu était de retour à Rouen et y publiait Le Miroir du corps humain, ou est descrit

Lambert, chanoine et pénitencier de Nostre-Dame, vont examiner les moralitcz et farces que les requérants se proposent de jouer ».

Dès le lendemain les deux censeurs avaient terminé leur examen, et, dans un second arrêt, la cour

« Permet au\ supplians d'achever le jeu ainsi qu'ilz l'ont commencé, parce qu'ilz ne feront leursdictz jeux que le dimanche après vespres, et ne feront sonner le tabourin ne aultre instrument faisant bruict pour assembler le peuple, et aussi qu'ilz ne joueront la farce du Retour de Mariage, et que en tous leurs jeux jusqu'à l'achèvement d'iceux se y conduiront honnestement et modestement. Et lesdictes moralitez achevées, défenses d'en jouer d'aultres sans nouvelle permission. »

Ainsi le parlement défendait de jouer du tambour dans les rues et interdisait Le Pèlerinage de mariage, non pas, certes, à cause des plaisanteries tout à fait anodines qu'il contenait, mais à cause de la procession et des litanies.

Quelles étaient les autres pièces jouées par Le Pardonneur? Nous ne pouvons lui attribuer avec vraisemblance que deux monologues dramatiques sur les cabales misères et calamité:^, aussi son excellence et dignité; ensemble de sa conduite en terre, de sa sépulture et des cérémonies ecclésiastiques faites sur le mort, par F. Mathieu de Landa. [Avec le Doctrinal de mort, extraict de ce que jadis en avoit escrit feu maistre Josse Clichtovius, traduit en langue vulgaire]... On les vend a Rouen aux boutiques de Rob. et J. Du Gort, i553. In-i6, avec figures sur bois. (Brunet, III, col. 777, d'après les Catalogues Méon et Salmon. — La Croix du Maine donne à tort la date de i563). Une nouvelle édition du Miroir porte le nom de Léon Cavellat à Paris, et la date de 1.^54. (Brunet, III, col. 777.)

En 1 356, frère Mathieu de La Lande et le chanoine Pierre Lambert donnèrent leur approbation au Trésor immortel de Jacques Sireulde; on trouve même dans ce volume un quatrain du provincial des carmes (fol. 4 v°).

274 XXIX. — I.l- l'KI.KRlNAGK Di: MARIAGlî

rets de Rouen : Le plaisant Quaquct et Resjuyssancc des femmes puiirce que leurs maris n'yvrognent plus en la taverne, et

Le Discours demonstrant sans feincte Comme maints font leur plainte, etc.

Ces deux pièces ont dû être récitées à Rouen en i 556 '.

Gosselin nous apprend encore que la même troupe revint à Rouen au mois de Janvier i5 58. Celte fois Le Pardonneur avait avec lui trois acteurs nouveaux : Nicolas Michel, dit Martainvillc ', Nicolas Roquevent, dit Le Boursier^ et Jacques Caiilart''. Le bailli lui permit de comniencer « ses jeux en chambre, aux jours de festes, de moralitez et de farces, pour la récréation du peuple et des habitans » ; mais il fallait que la permission fût ratifiée par le parlement; or la misère était grande, la peste sévissait dans la ville, et l'attitude des protestants inquiétait vivement les catholiques. Dans ces conditions, la cour repoussa la demande de Le Pardonneur par un arrêt en date du 27 janvier i558, voulant ainsi éviter à la population de vaines et. inutiles dépenses \

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