FARCE JOYEUSE A .IV. PERSONNAGES
[Rouen, vers 1545.]
Nous ne croyons pas que cette pièce ait pu être composée avant le milieu du xvi^ siècle. Sans nous arrêter plus que de raison aux arguments que l'on peut tirer de la langue et du style, nous ferons observer que la sottie, par ses transformations successives, est devenue ici une véritable comédie. Bien que le fond de la pièce soit toujours un dialogue entre des « sots », des « badins » ou des « galants >;, ce dialogue est combiné avec plus d'art que par le passé; ce ne sont plus seulement certains bons mots qui ont le don d'exciter l'hilarité du public, ce sont en même temps des situations et des
l-JO XXVI. — LES TROIS GALI.ANS F.T PIII.IPOT
effets vraiment comiques. On verra plus loin qu'une allusion aux guerres entre la France, l'Espagne et l'Angleterre rend la date de i 543 assez vraisemblable.
Trois galants s'étonnent de la paresse et de la sottise de Phlipot, qui n'a jamais rien fait et ne veut rien faire. Lui-même survient, et les galants lui conseillent de choisir un métier; ils le persuadent qu'il parle à Dieu, et ils profitent de l'occasion pour décocher un trait contre l'Église : Je te donne telle puissance, dit le premier (que le sot pense être Dieu),
Qu'en tous mestier que tu vouldras Incontinent maistre seras. 70
Si tu veulx estre homme d'Eglise, Tu seras remply de clergise, Sans a jamais docteur parler.
Phlipot, persuadé que le ciel l'a rendu propre à tout, se décide pour l'état de cordonnier, mais, tandis qu'il s'épuise à « empougner le lygnon », les galants se déguisent en gens d'armes et viennent enrôler le pauvre diable qui n'ose résister. Il lui faut coucher sur la dure, faire le guet, sans parler des coups que l'on peut recevoir. Le métier ne va guère à Phlipot, qui coud sur son habit la croix blanche de France et la croix verte de l'ennemi, afin d'échapper aux deux partis. Au moment où il se croit en repos, les galants le trompent encore. Ils fondent sur lui à l'improviste, comme s'ils appartenaient à l'armée opposée, et le forcent de crier successivement : vive Engleterre, vive Espagne et vive France (v. 492-495)!
Ce passage, dont on remarquera le haut comique, semble imité d'un monologue dramatique composé à Angers, au carnaval de 1524, par Jehan Daniel, dit maître Mitou, monologue qui était encore célèbre
trente ans après : Le Franc Archier de Cherre". Les expressions : « Torche, frappe, tire » se retrouvent dans la Farce de Colin fil:{ de Thevot le maire ". Les détails du combat livré au pauvre Phlipot ont d'ailleurs la valeur d'une allusion historique. La pièce a dû être écrite au moment où l'Espagne avait l'Angleterre pour alliée contre la France. Elle appartient par la langue et par le style à l'époque de François I"; on peut donc choisir entre les campagnes de i 622 à i 525 et celles de 1544 à 1546. La date de i545 nous paraît la plus probable.
A la fin Phlipot se décide à crier simplement : Vivent les plus forts (v. 5oo) ! et fait un triste retour sur sa paresse et son ignorance.
Comme on le voit, le rôle de Phlipot était particulièrement important; il devait mettre en évidence le talent d'un comédien aimé du public.
Nous avons supposé ^ qu'il y avait à Rouen, au milieu du xvi« siècle, un acteur populaire, nommé Phlipot. Nous trouvons, en effet, ce nom dans le Sermon joyeux des quatre Vens (écrit vers 1 53o) :
Dam Phlipot vous fera la queste,
et dans la Vie de treshaute et trespuissante dame Gueline (écrite vers i55o) :
Un vieil docteur, frère Phlippot.
Dans d'autres poèmes, Phlipot est associé à Gautier; ainsi dans les Ténèbres de Mariage'', on lit ce qui suit :
1. Montaiglon et Rothschild, Recueil de Poésies françaises, XIII, 26. — Cf. Catal. Rothschild, IV, n" 2844.