MONTAIGLON
I. Si l'on étudie notre ancienne architecture, on verra que, jusqu'au xvi" siècle, les murs intérieurs des habitations, même des habitations construites par les grands seigneurs, ne recevaient que rarement une décoration : on se bornait à les recouvrir de tapisseries ou de nattes quand les chambres étaient occupées par des personnages démarque. Comme le rappelle Ed. Fournier, le berger dont il est question dans la LVII" des Cent Nouvelles nouvelles disait qu'il « estoit plus aise que cculx qui ont leurs belles chambres verrees, nattées et pavées ».
PAR PIERRE GRINGORE I Sq
Beau babil et Joyeulx caquetz Fais aux dames, Je m'y employé.
Le .II.
C'est tresbien fait, seigneur de Joye.
Le Seigneur de Joye.
Fy de desplaisir, de tristesse ! 95
Je ne demande que lyesse ; Tousjours suis plaisant, ou que soye.
Le .III.
Venez acoup, seigneur de Joye !
Prince de Nates, tost en place !
Le Prince de Nates .
Je m'y en voys en peu d'espace, 1 00
Car j'entens que le prince y vient.
Le Seigneur de Joye.
Joyeuseté faire convient En ces jours gras : c'est l'ordinaire.
Le General d'Enfance.
Quoy ! Voulez vous vos esbatz faire
Sans moy ? Je suis del'aliance. io5
Le Premier.
Approchez, gênerai d'Enfance; Appaisé serez d'ung hochet.
Le General.
Hon hon ! Menmen ! Papa ! Tetet !
Du lolo ! Au cheval fondu !
Par Dieu, vêla bien respondu uo
En enfant.
Le .III.
Descendez test, tost !
Vous avrez un morceau de rost !
Ou une belle pomme cuyte.
Le prince, devant qu'il anuyte, Se rendra icy, gênerai. 1 1 5
Le General.
Je m'y en voys. Ça, mon cheval, Mon moulinet, ma hallebarde !
Il n'est pas saison que Je tarde.
Je y voys sans houzeaulx et sans bottes.
Le Seigneur du Plat.
Honneur par tout! Dieu gard mes hostes! 120 En vecy belle compaignie.
Je croy, par la vierge Marie, Que j'en ay plusieurs hébergez.
Fol.Avj. Le Premier.
Entre vous qui estes logez Au Plat d'argent', faictes hommage i25
I. Le « Plat d'étain » était une enseigne souvent choisie par nos anciens hôteliers ; les poètes comiques imaginèrent de lui donner pour pendant le « Plat d'argent ». Watelet de tous mestiers nous dit :
Je vous signifie, bonne gent, Que logé suis au Plat d'argent
(Montaiglon et Rothschild, Recueil, XII, p. 169.)
Maistre Hambrelin dit de même :
Qui a de Hambrelin affaire Pour son sçavoir ou son art gent, Il est logé au Plat d'argent.
Ou se tient son train et sa court Avec le seigneur d'Argent Court.
{Ibid., XIII, p. i85 ; Picot et Nyrop, Nouveau Recueil de farces, 18S0, p. 214.) Roger de Gollerye (éd. d'Héricaut, p. 21 5) reproduit la mâme facétie :
Et se de moy l'on se veult enquérir Au Plat d'argent je fais ma résidence.
A vostre hoste : il a en usaige De loger tous les souffreteux.
Le Seigneur du Plat.
Pipeux, joueux et hazardeux.
Et gens qui ne veullent rien faire Tiennent avec moy ordinaire, 1 3o
Et Dieu scet comme je les traicte :
L'ung au lict, l'autre a la couchette '. Il y en vient ung si grant tas Aucunesfois, n'en doublez pas, Par Dieu, que ne les sçay ou mettre. i35
Le .II.
; Descendez, car il vous fault estre
Au conseil de prince.
Le Seigneur du Plat.
Fiat !
Puis qu'il veult tenir son estât, J'y assisteray voulentiers.
Le Seigneur delà Lune.
Je y doy estre tout des premiers, 140
Quelque chose qu'on en babille.
S'on fait quelque chose subtille, Je congnois bien se elle répugne.
v« Le .III.
Mignons qui tenez de la lune ^,
126 ab il a de vsaige — 128 6 joyeux
Cette périphrase « loger au Plat d'argent », employée pour dire: «être pauvre», se retrouve dans ÏArrest du roy des Romains, de Maximien, qui date de ibog (Montaiglon, Recueil, VI, p, 143).
1 . « Le lit était pour le maître ; la couchette, plus basse, et quelquefois s agençant avec le lit comme un tiroir qu'on tirait la nuit, était pour le valet. » Fournier.
2. C'est-à-dire, « qui êtes changeants, ou qui êtes fous ». Cotgrave a recueilli les expressions tenir de la lune, « to bee incon-
142 Xî. — SOTTIE CONTRE LE PAPE JULES H
Faictes luy hardiment honneur; 145
C'est vostre naturel seigneur:
Pour luy devez tenir la main.
Le Seigneur de la Lune. "" Je suis hatif, je suis souldain, Inconstant, prompt et variable, Liger, d'esprit fort variable :
Plusieurs ne le treuvent pas bon. i5o
Le Premier.
Quant la lune est dessus Bourbon, S'il y a quelqu'un en dangier, C'est assez pour le vendengier ' :
Entendez vous pas bien le terme ? 1 55
Le Seigneur de la Lune L'ung enclos, l'autre jedefferme.
Se fais ennuyt appoinctement, Je le rompray souldainement Devant qu'il sont trois jours passez.
Le .il Seigneur de la Lune, pensez 160
Que nous congnoissons vostre cas.
i486 hastif— i5o ab desperit — 6 et fort muable — i55 pas est suppléé
stant, sickle, mutable, giddie, unsettled, wavering » ; avoir un quartier de la lune en la teste, « to bee halfe franticke, or hâve a spice of lunacie » ; il y a de la lune, « he is a foolish, humorous, hare-braind, giddie-headed fellow ».
Comme le remarque Montaiglon, les « lunatiques « sont spécialement cités dans toutes lesénumérations de fous que DuTillot {Mémoires pour servir à Vhistoire de la fête desfoux, 1741, pp. 68 etsuiv.) a reproduites d'après les actes de l'Infanterie dijonnaise.
I. Montaiglon et Fournier ont vainement cherché le sens de ce couplet; on pourrait en découvrir un en supposant que Bourbon est rnis ici pour le soleil. Quand la lune passe sur le soleil, l'éclipsé présage un malheur. L'homme en danger serait le pape que ta colère de Bourbon menacerait d'une ruine complète. ""
Le Seigneur de la Lune.
// descend.
Le prince des Sotz ses estatz Veult tenir ; je m'y en voys rendre.
Fol. Avij L'A BBÉ DE Frevaulx ' .
Comment? Voulez vous entreprendre
A faire sans moy cas nouveaux ? 1 65
Ha! par Dieu!
Le.IIL
Abbé de Frevaulx, Je vous prie que ame ne se cource.
L'Abbé de Plate Bource.
Ha, ha!
Le Premier.
Abbé de Plate Bource, Abrégez vous, vers nous venez.
L'Abbé de Plate Bource .
Je viens de enluminer mon nez, 170
Non pas de ces vins vers nouveaulx.
Le .HL Or ça, Plate Bource et Frevaulx, Venez avec la seigneurie, Car je croy, par saincte Marie, Qu'il y avra compaignie grosse. 175
L'Abbé de Frevaulx.
Je m'y en voys avec ma crosse,
I 166 â6 por Dîcu
1. Coquillart cite dans UEnqueste entre la simple et la rusée: Valentine l'irreguliere, Religieuse de Froivaulx, Abbesse de Haulteculierc, Prieuse de Longuebraiere Ou diocèse de Bordeaulx.
(Éd. d'Héricault, II, p. ii5.)
Et porteray ma chappe exquise, Aussi chaulde que vent de bise ; Pour moy vous ne demeurerez.
L'Abbé de Plate Bource.
v° Plate Bource et Frevaulx avrez 1 80
Tout maintenant, n'ayez soucy.
Le .IIL Plat d'argent !
Le Seigneur du Plat.
HoUa ! me vecy Bien empesché, n'en doubtez point, Car Je metz le logis a point De ces seigneurs et ces prelatz; i85
Tout en est tantost hault et bas Quasi plain.
Le Premier.
Le prince des Sotz A voulu et veult ses suppostz Traicter, ainsi qu'il appartient.
Le Seigneur du Plat.
Mot, mot! Le vecy, ou il vient. 190
Prenez bon courage, mes hostes.
Le Prince des Sotz.
Honneur, Dieugard, les sotzet sottes!
B enedicite , que j'en voy!
Le Seigneur de Gayecte.
Hz sont par troppeaulx et par bottes.
179 b demourrez
Le Prince des Sotz.
Honneur, Dieu gard, les sotz et sottes! Le Seigneur de Gayecte.
Fol.Aviij Arrière, bigotz et bigottes!
Nous n'en voulons point, par ma foy.
Le Prince.
Honneur, Dieu gard, les sotz et sottes! Benedicite, que j'en voy!
J'ay tousjours Gayecte avec moy 200
Comme mon cher filz tresaymé.
Gayecte.
Prince par sus tous estimé.
Non obstant que vous soyez vieulx, Tousjours estes gay et joyeulx, En despit de voz ennemys, 2o5
Et croy que Dieu vous a transmys Pour pugnir meffaitz exécrables.
Le Prince.
J'ay veu des choses merveillables En mon temps.
Le Premier.
Tresredoubté prince, Qui entretenez la province 210
Des Sotz en paix et en silence.
Vos suppostz vous font révérence.
Le .h.
Vecy voz subgectz, voz vassaulx, Délibérez de vous complaire, Et, a qui que en vueille desplaire, 21 5
V» Au jour d'huy diront motz nouveaulx.
3i5 6 quen vueille
Le .III.
Voz princes, seigneurs et vassaulx Ont fait une grande assemblée :
Pourveu qu'elle ne soit troublée, A les veoir vous prendrez soullas. 220
Le Premier.
Voz prelatz ne sont point ingratz, Quelque chose qu'on en babille :
Hz ont fait durant les jours gras Bancquetz, bignetz et telz fatras Aux mignonnes de ceste ville. 225
Le Prince de Nates.
Ou est l'abbé de La Courtille?
Qu'il vienne, sur peine d'amende!
Gayecte .
Je cuyde qu'il est au concilie '.
Le .II.
Peult estre, car il est habille Respondre a ce qu'on luy demande. 23o
L'Abbé de Plate Bodrce.
Je vueil bien que chascun entende, Et qui vouldra courcer s'en cource, Que tiens La Courtille en commande '.
Le .III.
Le corps bieu! c'est autre viande.
223 b CCS iours — 226 b mignottes — 23o a resppndre
1. Montaiglon voit ici une allusion au concile de Latran convoqué en i5ii par Jules II; Fournier pense, au contraire, qu'il s'agit du concile national de Tours, où Louis XII prépara celui de Pise, qui devait assigner le pape. La première hypothèse nous paraît la plus vraisemblable.
2. C'est-à-dire «que je suis abbé commendataire de La Courtille ».
Fol. Bi L'Abbé de Plate Bource.
Au moins les deniers en enbource. 235
Je suis abbé de Plate Bource Et de La Courtille.
Le Premier.
Nota'.
L'Abbé de Plate Bource.
Je courus plus tost que la cource, En poste.
Le Prince.
Raison pourquoy?
L'Abbé de Plate Bource.
Pour ce :
Tel n'est mort qui ressucita. 240
Gayegte.
Et ou est Frevaulx ?
L'Abbé de Frevaulx.
Me vella!
Par devant vous vueil comparestre.
J'ay despendu, notez cela, Et mengé par cy et par la Tout le revenu de mon cloistre. 245
Le Prince.
Voz moines !
L'Abbé .
Et! ilz doivent estre v* Par les champs pour se pourchasser.
Bien souvent, quant cuident repaistre, Hz ne sçayvent les dens ou mettre, Et sans soupper s'en vont coucher. 25o
341 b voyla — 242 b veulx
I. Gringore aimait les proverbes et ce qu'il appelait les notables. On peut comparer à ce nota les v. 243, 609, 649, et la pièce n' XIII, V. 10, 100, i32, etc.
Gayecte.
Et ! Sainct Liger ', nostre amy cher, Veult il laisser ses prelatz dignes?
Le .II.
Quelque part va le temps passer, Car mieulx se congnoist a chasser Qu'il ne fait a dire matines. 253
Le .III.
I Voz prelatz font ung tas de mynes,
Ainsi que moynes reguUiers ; ;; Mais souvent dessoubz les courtines
Ont créatures femynines En lieu d'heures et de psautiers. 200
Le Premier.
Tant de prelatz irreguliersl
Le .II.
Mais tant de moynes apostatz!
Le .III.
L'Eglise a de maulvais pilliers.
Le Premier.
Il y a ung grant tas d'asniers Qui ont bénéfices a tas. 263
Fol.Bij La Sotte commune.
Par Dieu, je ne m'en tairay pas : Je voy que chascun se desrune.
On descrye florins et ducatz :
J'en parleray; cela répugne.
Le Prince.
Qui parle?
Gayecte.
La Sotte commune. 270
I. Sainct Liger esi cité plus loin (v. 420) parmi les prcLiis grotesques.
La Sotte commune .
Et! que ay je a faire de la guerre, Ne que a la chaire de saint Pierre Soit assis ung fol ou ung saige?
Que m'en chault il se l'Eglise erre, Mais que paix soit en ceste terre? 275
Jamais il ne vint bien d'oultraige.
Je suis asseur en mon village :
Quand jevueil je souppe et desjeune.
Le Prince. ., p.
Qui parle?
Le Premier Sot.
La S o tte co m m u n e.
La Commune.
Tant d'allées et tant de venues, 280
Tant d'entreprises incongnues, Appoinctemens rompuz, cassez Traysons secrettes et congnues, '^•"
Mourir de fièvres continues, Bruvaiges et boucons brassez ', 285
Blancz scellez en secret passez, Faire feux et puis veoir rancune...
Le Prince.
Oui parle?
La Commune.
LaSottecommune.
283 ab secrettes incongneues — 285 b et boissons brassez
I. Allusion aux poissons trop souvent employés par certains princes italiens, surtout par les Borgia. Rabelais (I, ch. m) dit que Grandgousier avait « renfort de boutargues, provision de saulcisses, non de Bouloigne, car il craignoit ly boucon de Lombard, mais de Bigorre, etc. »
l5o XI. — SOTTIE CONTRE LE PAPE JULES II
Regardez moy bien hardiment :
Je parle sans sçavoir comment, 290
A cella suis acoustumee ;
Mais a parler realement,
Ainsy qu'on dit communément,
Jamais ne fut feu sans fumée.
Aucuns ont la guerre enflamee 295
Qui doibvent redoubler fortune.
Le Prince.
Qui parle?
La Sotte.
La Sotte commune.
Le Premier Sot.
La Sotte commune, aprochez.
Le second Sot.
Qu'i a il ? Qu'esse que cerchez ?
Fol.Biij La Commune.
Par mon ame, je n'en sçay rien. 3oo
, •;^ Je voy les plus grans empeschez Et les autres se sont cachez : .
Dieu vueille que tout vienne a bien.
Chascun n'a pas ce qui est sien ; D'affaires d'aultruy on se mesle. 3o5
Le .111.
Tousjours la Commune grumelle.
Le Premier.
Commune, de quoy parles tu ?
Le .II.
Le prince est remply de vertu.
289 Au dessus de ce vers a ajoute en vedette : La sotte, comme s'il s'agissait d'un personnage autre que La Commune. — 295 b enHambee — 299 b cherches
Le .III.
Tu n'as ne guerre ne bataille.
Le Premier.
L'orgueil des sotz a abatu. 3io
Le .II.
Il a selon droit combatu.
Le .III.
Mesmement a mys au bas taille '.
Le Premier.
Te vient on rober la poulaille ?
Le .11.
Tu es en paix en ta maison.
Le .III.
Justice te preste l'oreille *. 3i5
Le Premier.
Tu as des biens tant que merveille Dont tu peux faire garnison.
Le .il
Je ne sçay pour quelle achoison A grumeller on te conseille.
1. Louis XII avait réduit la taille, et cependant, grâce à l'habile politique intérieure de Georges d'Amboise, le trésor royal avait pu fournir à des dépenses considérables. L'ambassadeur florentin en France, Alessandro Nasi, écrit, de Blois, le 1 1 novembre i5og, que les armements de l'année précédente ont pu être faits « senza mettere questo anno nuovo una maglia più in suUe taglie deir ordinario ». (Abel Desjardins, Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, II, p. 437.)
2. Une des préoccupations de Louis XII avait été l'amélioration de la justice. Le 1 1 juin i5 10, il avait introduit certaines réformes dans le fonctionnement des corps judiciaires (Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, XI, p. 579). Le 21 janvier suivant, il avait ordonné la révision et la publication des coutumes provinciales {ibid., pp. 56o, 609).
l52 XI. — SOTTIE CONTRE LE PAPE JULES II
Li. Commune chante.
Faulte d'argent, c'est douleur non pareille ', 320
Le .II.
La Commune grum^lera Sans cesser et se meslera De parlera tort a travers.
323 6 a tort et trauers
I. Cette chanson nous a été conservée dans le recueil intitulé : Plusieurs belles chansons nouvelles (Paris, Alain Lotrian, i543, in-8 goth., fol. 86*); en voici le texte :
1 . Faulte d'argent, c'est douleur nompareille. Si je le dis, las! je sçay bien pourquoy. Sans de quibus il fault s'en tenir quoy,
Le temps le doibt ; ce n'est pas de merveille.
2. Je suis aymé d'une fille tant belle; 5 Je l'ayme bien, aussi faict elle moy;
Marry je suis quant point je ne la voy : En ce pays n'en a point la pareille