XXVIII INTRODUCTION
Les rôles grotesques, que Hans Sachs avait introduits déjà dans un certain nombre de ses pièces, ne reçurent une forme tout à fait régulière que dans celles du duc de Brunsvic Henri-Jules et de Jacques Ayrer.
Il est curieux qu'en dehors de la France, les fous ou les sots semblent n'avoir été des personnages vraiment populaires que dans les théâtres du nord de l'Europe. Les facéties des bouffons allemands se retrouvent dans les pièces de Hieronymus Justi, autrement dit Hieronymus Justesen Ranch, qui, le premier en Danemark, donna aux fous des rôles écrits, dont il ne dédaigna pas de se charger luimême '. Au-delà même de l'Allemagne, les quelques mystères bohèmes qui nous sont parvenus présentent des parties comiques qui les rapprochent singulièrement de nos anciennes productions dramatiques. Le célèbre fragment connu sous le titre de Mastickdr (le Vendeur de parfums), que certains auteurs prétendent appartenir au xiii' siècle ^ mêle à un sujet d'édification les facéties les plus grossières. Il est probable que le public auquel s'adressaient de semblables jo3'eusetés se plaisait à entendre les discours fortement épicés des fous; mais c'est là, nous l'avouons,
1. Voy. Hieronymus Justesen Ranch's danske Skiiespil og Fuglevise, udgivne ved S. Birket Smith (Kjôbenhavn, 1877, pet. in-4), introd., pp. xiij, xxxij. Birket Smith avait promis une étude spéciale sur les diables et les fous dans le théâtre danois, étude dont la première partie seule a paru dans les Danske Samlinger, II. Raekke, III, 1874, p. 219.
2. Voy. Hanka, Starobyla Skaladanie (w Praze, 182?, in-8), p. 198; Nebesky, Casopis èeského Muséum, 1847, IjP- 325, etc.
INTRODUCTION XXIX
une simple conjecture. Les rares monuments du théâtre tchèque qui, après la terrible guerre de trente ans, ont échappé à la poursuite des jésuites, ne nous en fournissent pas la preuve. Enfin, les plus anciennes pièces polonaises mettent en scène un bouffon, le klecha, qui n'est pas sans analogie avec le sot ou le fou des pays voisins '.
Les fous n'obtinrent pas la même faveur dans l'Europe méridionale. Les mj'^stères provençaux que nous possédons n'en offrent pas de trace, et M. D'Ancona ' n'en trouve pas non plus dans l'ancien théâtre italien. Dans les sac7'e rappresenta'{ioni ce sont toujours des anges qui font les annonces aux spectateurs; on n'y rencontre, à notre connaissance du moins, aucun rôle de sot. A part Alione, qui a fait précéder une de ses farces d'un long sermon débité par un sot ou bouffon 3, il faut descendre, pour trouver des bouffons, jusqu'à la commedia delF arte '^. En Espagne, le bobo, ou badin, est un personnage obligé des premiers autos; mais nous ne voyons à citer, dans l'ordre d'idées qui nous occupe, que les œuvres de Torres Naharro. Cet auteur semble avoir connu la
i.Wôjcicki, Teatr staro\ytny w Polsce 'Warszawa, 1841, in-8), I, F.93.
2. Origini del Teatro in Italia, secunàa edizione ; Firenze, 1891, 2 vol. in-8.
3. Commedia e Farse carnovalesche 7iei dialetti astigiano, milatiese e fvancese, misti con latino barbaro, composte sul fine del secolo xv da Gio. Giorgio Alione (Milano, Daelli, i865, in-i6), p. 289. — Alione, qui copie toujours le théâtre français, débute par un triolet.
4. M. D'Ancona [Origini, t. II, p. 206) relève pourtant en Italie des traces de la fête des fous.
XXX INTRODUCTION
sottie française et s'être proposé de l'imiter dans les introitos dont il a fait précéder chacune de ses pièces. Les Introitos n'ont aucun rapport avec le drame auquel ils servent de prologue; ce sont des scènes burlesques dans lesquelles un acteur comique recommande la pièce à l'attention des spectateurs, au milieu de pointes et de facéties de tout genre. A ce point de vue, ils tiennent le milieu entre les sotties et les monologues '.
Comme preuve des emprunts faits par Torres Naharro aux poètes dramatiques français, on peut citer le nom de Jornada (journée) qu'il donna aux actes de ses pièces; il adopta le mot, tout en lui attribuant un sens nouveau '.
Les sotties qui nous ont été conservées sont en assez petit nombre, et il ne pouvait en être autrement. Ces pièces devaient être en grande partie improvisées. Les « fatistes » donnaient beaucoup plus de soins aux mj-stères et aux moralités qu'à ces œuvres éphémères qui le plus souvent ne devaient offrir qu'un intérêt de circonstance. Toutefois les pièces que nous possédons suffisent pour nous donner une idée précise de cette espèce de composition. Nous nous sommes efforcé de les classer par ordre chronologique, en relevant les allusions historiques qu'elles contiennent, ou, lorsque nous n'y avons vu aucune allusion, en leur don-
1 . Voy. Schack, Gescliichte der dramatischen Literatur und Kunst in Spanien (2. Ausg., Franckfurt am Main, 1854, in-8), I, p. 184.
2. Cf. Wolf, Studien :{ur Geschichte der spanischen und portugiesischen NationalUteratur (Berlin, i85o, in-8°), p. bob.
INTRODUCTION XXXI
nant par analogie une date approximative. Nous avons également indiqué la ville dans laquelle nous cro3'ons que chaque pièce a été jouée.
La partie la plus ardue de notre tâche a été d'élucider les faits auxquels les auteurs des sotties font allusion. Dans beaucoup de cas nous avons été arrêté par des énigmes indéchiffrables. Il est même possible que tel passage qui nous paraît clair offre une allusion que les initiés seuls pouvaient saisir.
Nous avons revu les textes avec le plus grand soin sur les originaux; mais ces originaux sont presque toujours très fautifs ; beaucoup de passages sont corrompus au point de défier toute restitution. Il y a là un vaste champ dans lequel pourra s'exercer la critique du lecteur.