II AVANT-PROPOS
précieuses corrections. Quand la mort eut enlevé à la Société des Anciens Textes celui qui en était Tàme, le Recueil des sotties semblait particulièrement compromis ; notre ami, M. Antoine Thomas, est venu à notre secours et, malgré les occupations dont il est surchargé, a bien voulu nous prêter le concours de sa critique sans cesse en éveil et de son autorité chaque jour grandissant-e. Qu'il me soit permis de le remercier ici, après avoir rappelé le souvenir de l'incomparable savant, de Tami dévoué, dont nous portons le deuil.
INTRODUCTION
Les sots, qui occupent une si grande place dans notre ancien théâtre, tirent évidemment leur origine des réjouissances de carnaval, des fêtes grotesques si fort en honneur au moyen âge. Pendant des siècles, la liberté de la parole n'exista que sous le masque de la folie ; mais, sous ce masque, on peut dire qu'elle fut complète : les cérémonies de l'Église purent être impunément parodiées le jour des Innocents; les fous jouirent du privilège de faire entendre la vérité aux rois; enfin la sottie transporta sur la scène la satire dirigée contre les diverses classes de la société. Ce caractère satirique, qui permet de considérer la sottie comme un de nos genres dramatiques les plus anciens, est bien défini par Jehan Bouchet dans une de ses Epistres morales. Après avoir parlé de la satire en général, le poète ajoute :
En France elle a de soiie 1-e nom, Parce que sotz des gens de grand renom
IV INTRODUCTION
Et des petits jouent les grands follies,
Sur eschaffaux, en paroUes polies,
Qui est permis par les princes et roys,
A cette fin qu'ils sçachent les derroys
De leur conseil, qu'on ne leur ause dire,
Desquelz ils sont advertis par satire.
Le roy Loys douziesme desiroit
Qu'on les jouast a Paris, et disoit
Que par tels jeux il sçavoit maintes faultes
Qu'on luy celoit par surprinses trop caultes '.
Au point de vue de la forme, la sottie se rattache à ces fatras ou fatrasies dont le moyen âge nous a légué de nombreux exemples '; c'est une série de traits et de mots disparates qui n'ont d'autre liaison entre eux que la rime. L'extrême diversité des vers qui se suivent, le brusque passage d'une idée à une autre, l'amoncellement des proverbes et des allusions satiriques sont les principaux mérites du genre. La fatrasie donna naissance à deux espèces de sotties : l'une destinée à être récitée dans des concours de rhétorique, l'autre, au contraire, ayant un caractère dramatique.
1 . Epistres morales et familières du Traverseur (Poitiers, 1 545, in-fol.), I, fol. 32 d. — Quant à la tolérance attribuée au roi Louis XII, nous en avons la preuve dans plusieurs pièces dramatiques, surtout dans la Sottie de V Astrologue, qui est de 1498 (ci-après, p. igS, n" VII), puis dans la moralité du Nouveau Monde, composée en i5o8, probablement par André de La Vigne (voy. Bull, de la Soc. du Protestantisme français, t. XXXVI, 1887, 182), dans le Monologue du pèlerin passant, écrit par Pierre Tasserye vers 1609 (voy. notre travail sur le Monologue dramatique, inséré dans la Romania, en 1886-1888, article 81), enfin dans la Sotise que nous attribuons à André de La Vigne (ci-après, n" XII). Cf. Brantôme, éd.Lalanne, t. VII, p. 3 16.
2. Voy. notamment Jubinal, Nouveau Recueil de Contes, Dits, Fabliaux et autres pièces inédites, II, p. 208. — Cf. E. Langlois, Recueil d'arts de seconde rhétorique . igoS, p. 192 et passim.
INTRODUCTION V
Sur la première espèce de sotties, nous trouvons quelques détails dans le Doctrinal de la secunde Retorique composé en 1482 par Baudet Herenc '. L'auteur de ce traité nous apprend que de sottes amoureuses se récitaient à Amiens, le premier jour de l'an, dans des fêtes présidées par un « prince «; il ajoute que « tant plus sont de sos mos et diverses et estranges rimes, et mieulx valent ». Les sottes amoureuses paraissent d'ailleurs avoir été connues en dehors d'Amiens, et faisaient probablement partie, sous d'autre noms, du programme ordinaire des puys de rhétorique dans les villes de la Picardie et de la Flandre française. Elles se confondaient avec les sottes chansons en usage à Valenciennes, dont Hécart a publié quelques spécimens curieux^.
La seconde espèce de sottie, appelée aussi jeu de pois piles ^, était un poème dramatique; c'était,
1. E. Langlois, Recueil d'arts de seconde rhétorique, p. lyS.
2. Serventois et sottes chansons couronnés à Valenciennes, 3° éd., Paris, 1834, in-8. — Il faut reconnaître pourtant que les chansons de Valenciennes n'offrent plus guère de traces de la fatrasie; ce sont simplement des compositions amoureuses.
3. Un des personnages des Contens d'Odet de Tournebu, comédie écrite vers i58o et imprimée en 1684, s'exprime ainsi : « Mais quel conseil puis-je prendre en ce cas si inespéré?... Si je le mets en justice, un chascun se rira de moy et, qui plus est, on me jouera aux pois pille:{ et à la bazoche (VioUet-le-Duc, Ancien Théâtre françois, t. VII, p. 177) ». Littré cite deux exemples de la même expression, un de Brantôme et un de Malherbe. Brantôme dit dans la vie de M. d'Aussun : « D'autres vivent encore qui se fians [lis. fient] au temps qui consomme et efface toutes choses, et croyent fermement qu'il n'en fut jamais parlé et que cela ne fut jamais, et par ainsi se pavannent et piaffent comme roy des poix pille^ aux jeux et farces de jadis faictz en l'hostel de Bourgoigne à Paris » (éd. Lalanne, t. IV, p. 10). — Malherbe écrit à Balzac, vers la fin de l'année 1625 : « Je suis marri que je n'en puis avoir
VI INTRODUCTION
en principe, une fatrasie divisée en couplets et récitée en public par des sots ou des badins ; les mêmes règles étaient applicables aux deux compositions.
La fatrasie, détrônée par la sottie, fut à peu près abandonnée au xiv' et au xv® siècle; mais elle reparut au xvi" sous le nom de coq-à-lâne. Pour le remarquer en passant, Marot, qui contribua plus que tout autre à mettre à la mode les épîtres « de l'àne au coq » ou « du coq à l'àne », ne fut cependant pas l'inventeur de cette sorte de facétie. Sa première épître à Lyon Jamet est de i534; or on trouve dans les oeuvres d'Eustorg de Beaulieu ' un coq-à-l'âne daté de i53o. Il y a donc lieu de rectifier le passage suivant de Charles Fontaine ou de l'auteur, quel qu'il soit, du Quintil Horatian :
« Coq:i à l'asne sont bien nommez par leur bon parrain Marot, qui nomma le premier, non Coq à l'asne, mais Epistre du coq à Vasne, le nom prins sur le commun proverbe françois Saulter du coq à l'asne, et le proverbe, sur les apologues. Lesquelles vulgaritez, à nous propres, tu ignores, pour les avoir desprisées, cherchant aultre part l'ombre, dont tu avois la chair; et puis témérairement tu reprens ce que tu ne sçais. Parquoy, pour leurs propos ne s'ensuyvans, sont bien nommez du coq à l'asne telz énigmes satyrics, et non satyres, car satyre est autre chose ; mais ilz sont satyrez, non pour la forme de leur facture, mais pour la sen-
meilleure opinion; mais leur voyant tous les jours faire cas de je ne sais quels écrits qui devant les jurés du métier ne passent que pour des pois piles de l'hôtel de Bourgogne, je ne crois pas qu'il y ait chose ni si mauvaise qui ne leur puisse plaire, ni si bonne dont ils n'osent faire les dégoûtés» (éd. Lalarme, t. IV, p. 94).
On trouvera plus loin d'autres exemples de l'expression pois piles.