QUI MENGENT LE MONDE ET LE LOGENT DE MAL EN PIRE
[Paris? vers 1461.]
Il est essentiel de bien saisir la donnée de cette pièce pour en découvrir la date, car elle ne contient] aucune allusion historique précise.
Une ère nouvelle s'ouvre, et les gens nouveaux se promettent de tout changer dans le monde :
Les vieulx ont régné, il souffit ; Chacun doit rener a son tour.
Désormais les avocats donneront leur argent aux plaideurs ; les poltrons monteront les premiers à l'assaut ; les prêtres vivront saintement ; les médecins guériront les malades. Le Monde paraît et se moque de ces beaux réformateurs ; il n'a rien à gagner à tous leurs projets ; pour lui le bon temps est passé et ne reviendra plus. Il connaît les gens nouveaux et ne les croit pas sur
parole ; il sait d'avance qu'il lui faudra supporter les mêmes abus que par le passé et des abus pires encore.
Le sujet de cette sottie offre d'assez grandes ressemblances avec celui de notre n° II; mais ici l'idée du poète est mieux accusée. On voit immédiatement que la pièce a été écrite au commencement d'un règne ; mais quel est ce règne ? Magnin ' croit que la sottie des Gens nouveaulx date, de Charles VI ; Edouard Fournier ' la place au contraire, avec plus de raison, croyons-nous, au début du règne de Louis XI. D'une part, une allusion aux gendarmes d'ordonnance (v. i85i86) ne permet pas de remonter plus haut que le 2 novembre 1439; d'autre part, la langue et le style semblent appartenir à la seconde moitié du xv^ siècle; enfin une allusion aux couvents fondés par le roi défunt (v. 94-97) nous paraît s'appliquer à merveille aux fondations pieuses de Charles VIL
En tête de la sottie est une ballade sans envoi, puis les sots (car les gens nouveaux sont des sots, ce que n'ont remarqué ni Magnin, ni Fournier) exposent leur programme ; ils le développent en plusieurs couplets, tous terminés par ce refrain v .^^ ^^ ,,
Ainsi serons nous gens' ifotiveàTiïx.
53 XUSâVUr
Les anciens ont rendu la tâche difficile à leurs successeurs, car ils ont tout donné, tout dépensé; mais les nouveaux gouvernants s'appliquent à mieux faire.
Le Monde entre en scène, et les trois sots lui font de belles promesses. Il leur expose gravement ses doléances : il demande l'ordre, la paix, la tranquille jouissance de ses biens. Les gens nouveaux ne le laissent pas achever. Ils se chargent de le protéger;
. 2'il Jùm-nàlctés' Savants, 1858, p. 418.
1EI2. Le Théâtre français avant la Renaissance, p. 68.
mais il leur faut de l'argent. Sans attendre la réponse, ils forcent le Monde de les suivre pour le loger en lieu sûr, et ils le mènent d'abord à Mal, puis de Mal en Pire, c'est-à-dire qu'ils conduisent toute chose « de mal en pire ».
La moralité de la pièce est facile à déduire, car elle est malheureusement de tous les temps. On dit aujourd'hui en style trivial : « Plus cela change, plus c'est la même chose. »
Notre sottie est probablement parisienne ; elle ne contient, du reste, aucun nom géographique qui nous permette de l'affirmer. L'emploi de vers à queue annuée ' dans deux des couplets récités par le Monde (v. 246- 262 ; 323-334) semble seulement indiquer que l'auteur appartenait au nord de la France. Cet auteur était sans doute un bazochien. Non seulement la leçon morale qu'il nous donne révèle des tendances plus élevées que les tendances ordinaires des Joueurs de farces, mais les expressions unde locus (v. 108), « se reclamer » (v. 279) et « entrer en court » (v. 282) sont empruntées au langage juridique. Ajoutons que le poète, suivant l'usage des clercs, ne manque pas de décocher des traits satiriques contre les avocats (v. 44), les sergents (v. 52) et les procureurs (v. 57).
Nous avons revu avec soin le texte de la pièce sur l'édition ancienne et rétabli trois vers (233-235) qui avaient été omis par les précédents éditeurs.
I . Sur cette sorte de vers, voy. L'Art et Science de rhétorique imprimé sous le nom de Henry de Croy {Poésies gothiques, i832, fol. biij).
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BIBLIOGRAPHIE
a. — Fxrce nouuelle || moralisee des || gens nouueaulx qui mengent le mon || de, & le logent de mal en pire, a quatre |( personnaiges. Cestassauoir. || C. Le premier nouueau. j] f[ Le second nouueau. || <[ Le tiers nouueau.ll C Et le Monde. — ^ Finis. ^ Farce nouuelle moralisee des \\ gens nouueaulx qui men \\ gent le monde, et le 11 logent de mal \\ empire. S. l. n. d. [Lyon, en la maison de feu Barnabe Chaussard, vers 1548], in-4 goth. allongé de 6 ff. de 48 lignes à la page pleine, impr. en grosses lettres de forme, sign. A par 4, B par 2.
Au titre, un grand F initial, orné de rinceaux, et deux petits bois disposés côte à côte : i" L'arche de Noé; 2° Un berger gardant ses moutons. (Voy. la reproduction ci-contre.)
Au v" du dernier f., 4 petits bois, disposés deux à deux et séparés par un double filet : 1° Une monnaie représentant la Vierge, avec cette légende : Protège Virgo Pi:{as;
2° Un roi et une reine devant lesquels jouent deux enfants;
3° Un pape entouré de ses cardinaux (cette figure se retrouve en tête d'une édition de la Moralité ou Histoire rommaine d'une femme qui avoit voulu trahir la cité de Romme, édition qui porte le nom as feu Barnabe Chaussard et la date de 1548);
4° Un revers de monnaie représentant une aigle à une tête
avec cette légende : Michael Ant. Marchio Salutiaru.
., . , .^ . C. 20. e. i3. Musée britannique, r-û
b. — Viollet-le-Duc, Ancien Théâtre français, III, pp. 232-248.
c. — Fournier, Le Théâtre français avant la Renaissance, pp. 68-73.