I. Folie dit ces couplets à part
Le Second.
Se bien nous voulons appointer, Devenir nous fault amoureux.
Je feroye bien du gracieux;
Maiz ou nous pourrions nous percher?
Le Second.
A Paris a de plaisans lieux, 55
Qui bien les y savroit sercher.
Folie se proumaine.
Le Premier, Je voy la ne sçay qui marcher ; Assez souffisante est darriere, Et a corsaige.
Le Second.
Au remarcher Je cuyde qu'elle soit gorriere. 60
Le Premier.
Quant je regarde sa manière, Elle me plaist; allons vers elle. ^
Le Second.
Allons.
Le Premier.
Dieu vous gard, damoiselle !
Fol 100 d. Folie.
Et vous aussi !
56 y w. •— 58 souffisante par darriere— Sg Et a couraige
Le Second.
Vous estes celle Qui a mys mon cueur en ses las. 65
Dame, vostre suis, hault et bas.
Commandez : vous serez servie.
Folie.
Messeigneurs, de ce vous mercye.
Comment estes vous cy venus ?
Le Second.
Deux pouvres sommes desporvus 70
Compaignons pour servir le roy, Ou tout avons perdu; maiz quoy !
Encore avons nous quelque drame '.
Folie.
Je vous entens. Dea ! je suis femme De plusieurs prisée et chérie. j5
Le Premier.
Plaise vous donc estre m'amye, Car de vostre amour suis surpris.
Folie.
De bien grans en ont esté pris
Le Second.
Maiz commant vinttes vous céans 80
Seulete? Y av'ous congnoissance?
Folie.
Pour ce que j'ayme ma plaisance, Je vois, je viens, je m'abandonne
69 icy — 78 biens, onst — 81 y a vyes vous — 83 vies I. Quelque dragme.
A celluy qui s'amour me donne ;
Et ou me plaist, soit pluye ou vent, 85
Je me arreste le plus souvent,
Car je suis liberalle et franche.
Le Premier.
Et ou vous tenez vous?
Fol. loi a Folie.
En France, En Flandres et en Picardie, En Anglecterre, en Normendie, 90
A Romme, Ytalie et Espaigne, Ou je veul, et en Allemaigne, Et si suis partout dominans.
Le Second.
Et en quelz maisons?
Folie.
Aux plus grans :
Es cours des princes et seigneurs, 95
Et avec les dissimulleurs Bien souvent suis en plusieurs cas, Combien qu'il ne le cuydent pas, Car souvent soubz faincte loquence Revestent l'abbit de Prudence ; 100
Mais leurs ditz et leurs faiz sont pris En la cresme de mes escrips, Et suis souvent, a leurs requestes, Soubz leurs chapperons en leurs testes.
Entre chappeaux, crosses et mistres io5
Me trouvères en ses chappistres En faisant les élections.
Car j'en fay les conclusions; Et entre les estudiens;
89 flandre — 94 Au — 96 auecques — 97 suis m. — 100 Ne veullent labbit — 104 de leurs testes
l5o V. — LA FOLIE DES GORRIERS
Avec les .un. mandiens; i lo
Et bien souvent vous me verrez Dessoubz les chapperons fourrez.
Puis me entretrouble, quand je veulx, En la teste, dans les cheveulx Des femmes, ainsi qu'en voèz'^, ii5
Et leur faitz porter telz habiz, Quant je vueil que l'on se soubzmecte, Qu'ilz font leur chasteté suspecte.
Et quent je me metz en la teste, Oncques ne fut telle tempeste. 120
Puis me mesle d'astrologie.
Fol. 10 1 b Quand je suis avec théologie, Avec les sept ars libéraux, Le feu de quatre mareschaux Ne m'approche point de challeur; i25
Brief, il n'y a si grand seigneur Qui bien ne me veulle accointer Pour une aultre desappointer, Car itelle est ma destinée.
Le Premier.
Et donc estez vous?
Folie.
Je fuz née i3o
Au fons du paradis terrestre.
Le Second.
Ce que dictes ne pourroit estre :
Vous n'avez pas .xxv. ans.
Folie.
J'en ay plus de six mil v^.
1 10 et auecques — 1 13 que — 1 14 dedans — 1 15 ainsi men — 1 17 Que ie vueil don on se soubzmet — 124 des quatre — i25 Nen approche Ici et ailleurs le ms. porte bien ^v^iVià et non grant — 127 veullet — 129 icelle
Je suis celle, pour toute somme, i35
Par qui Adam mcnga la pomme '; Je fiz faire la tour Babel, Aux lions bailler Daniel, Mectre Virgille en la corbeille, Sallomon chevaucher sans selle, 140
Par Dalida en sa saizon Copper les cheveux de Sanxon, En Egipte par Tholomee Coupper la teste de Pompée; Helaine a Paris fitz ravir, 145
Et Lucresse si fitz morir.
J'ay fait vendre des beneffices Pour venir a povres offices.
Plusieurs le tiennent assaigesse ; Maiz la fin en sera mestresse, i5o
Je me trouve en moût divers lieux; Je faiz dancer les amoureux Et despandre dans un esté Ce qu'en travail ont acquesté Fol. 10 1 c Leurs parens ou temps de leur vie. i55
Chascun de m'avoir a envye ; Mais d'avoir foustz il ne me chault.
Le Premier.
Vous estes tout ce qu'il nous fault.
Qu'en ditz tu?
Le Second.
C'est bien mon advys.
i37 Je faiz — 146 si m. — 148 Pour venir pourement aux offices — i5i meut manque — 157 Dauoir foustz il me chault
I. L'auteur cite surtout des actes de folie que les femmes ont inspirés aux hommes. Cette énumcration était un lieu commun dont les exemples sont infinis. MM. de Montaiglon et de Rothschild en ont cité un certain nombre [Recueil de Poésies françaises, XI, p. 177).
l52 v. — la folie des gorriers
Folie.
Quant je vueil, je me resjouys i6o
Es cueurs qui sont de moy navrés.
Le Premier.
Comme avez non?
Folie.
Vous le sçavrés Avant que départes de moy; Mais a mon advis, com je croy, A mon habit et mon renom Pouez bien congnoistre mon nom. i65
Lisez le : je l'ay fait escripre.
Folie est en escript sur sa manche.
Le Second.
Or, brief, nous ne le sçavrions lire, Car ce sont sauvaiges escrips.
Folie.
Vous ne sçavez donc qui je suis?
Pour vostre auctorité acroistre 170
Faictes bien de me mescongnoistre.
Vous y serez a temps assés.
Or ça, que dictez vous?
Nota qu'il^ la regardent souvent et dient :
Pansés Que vous estes mon espérance. ij5
Fleurdebeaulté, maseullesoufissance, Souffisante sur toutes les viventes, Vivant soûlas au millieu des plaisantes. Plaisir me croist quant vous voy, sans doubtance.
160 ie me ranoys — 164 a m. — comme — 174 or sa — ijS Que m. — 179 plaisirs... que
Double n'ay point, tant ay grande fience, 180
Fient de vous ou j'ay mis mes attentes, Fleur de beaulté.
La peur que j'ay, c'est qu'envers vous offence. Offenser, las, ce sont choses dolentes; Doulent seroit mon cueur en toutes sentes; i85 Sentez pour brief morir de desplaisance, Fleur de beaulté.
Fol. loid Le Second.
Lustre lustrant, excellant, magniffique, Magniffiant cristalline couleur, Couleur luysant, octroyez moy faveur, 190
Favorisant ma requeste autentique.
Autentiqués la doulceur qui me picque; Piqués mon cueur par vostre grant doulceur. Lustre lustrant.
Califfiez ce que je precogite, 195
Precogités par ardente ferveur.
Ardés mon cueur en vostre rethorique, Lustre lustrant.
Vrays amoreux, venez moy accoUer; Aymez celle qui vous donnera bruyt. 200
Bruyez partout ; personne ne vous nuyt. Nuysans ne peulvent mon vouloir désoler.
Désolez tous je puis bien consoler ; Consolés vous et de jour et de nuyt,
Vrays amoreux. 2o5
187 Le ms. porte simplement Fleur. — 194, 198 Le ms. porte simplement Lustre. — 2o3 tous, je sont suppléés — 204 Cosoles — 2o5 amoreux m.
l54 V. — LA FOLIE DES GORRIERS
Je faitz rire quent on devroit pleurer; Pleurer ne vault contre ce qui me duyt; Duyte façon mon esperit conduyt; Conduyre veulx voz faitz sans violer,
Vrays amoreux. 210
Le Premier.
Ung chascun doit bien carculler Le droit chemin ou il veult tandre.
Le Second.
Ma dame, vous devez entendre Que nous sommes desliberez De faire ce que vous vouldrés, 21 5
Et vous octroyons par accords Foy, loyaulté, mambres et corps ; A vous servir sommes entiers.
Folie.
Il vous fauldroit estre gorriers; Car en habis ou je vous voy 220
Vous n'avrés point le cueur de moy (Combien que soubz humbles habitz Souventez foys je me chevys Aussi bien que soubz grans estatz).
Et pour ce, ostés tous ces fatras. 225
Fol. 102 a Lors se despoullent et prennent des robes
aux manches larges.
Despoullez vous pour rabiller;
D'aultres habitz vous veux baller
A la façon de gorrerie,
Et, affin que la gorre rie,
Vestez moy ces habitz nouveaulx 23o
208 duyt façon — 210 amoreux w.— 222 humble — 2 25 (jew de scène) et prennent {la lecture de ce mot est incertaine, la tête du f. ayant été entamée par le couteau du relieur) de— 228 de la gorriere
Que j'ay pris a la frapperie.
Le Premier.
Voycy ungne grand trainnerie.
Me fauldra il cecy trainner?
Le Second.
Quelz grans manches ' !
Le Premier.
Quel rêverie! 235
Porter cecy!
Le Premier.
C'est pour desver.
Folie.
Mais les portent pour eulx parer.
Le Premier.
Je ne sçay pas a quel propos.
Folie.
C'est la façon, a brief parler.
Le Second.
Corps bieu, ce sont habitz de folz ! 240
Le Premier.
L'on voit par darriere noz colz^
233 vng grand — 237 portant
1. La mode des larges manches dura longtemps. On lit dans la Complainte de France, qui est de l'année 1494 :
Gorriers chetifz, gens de lasche courage, Qui par outrage portez voz larges manches, De gorrier vous faictes rouge rage.
(Montaiglon, Recueil, VIII, p. 84.)
2. Il faut sans doute lire « culs ». La rime précédente a dû être altérée.
l66 v. — la folie des gorriers
Folie.
Il sont bons ; bien furent plus beaux Que les vielz gorriers en monceaulx Changèrent par leur grand prudence.
Et puis affublés ces chappeaulx, 245
Pour sembler gorriers plus nouveaulx '.
// prennent des chappeaiix. Or estez vous gens d'apparence.
Le Premier.
Ma dame, a vous avons fience.
Folie.
Chaussez ces souUiers pour galler.
Elle leur baille des soulliers larges.
Le Second.
Ces soulliers, en ma conscience, 25o
Il me garderont ja d'aller.
Fol. 102 b Folie.
Si fault il le temps esgaller
Et marcher couraigeusement
Et laisser mesdisans parler;
Pour eux n'en avra autrement. 255
Vivez orez gorrierement.
Quant est de vostre habillement.
Les robes porterés mal faictes,
Tant que semblerez proprement
Estre personnes contrefaictes. 260
Faictes vous bossus, se ne Testes;
Grans manches, plus que cordeliers,
242 bien furent — 244 Changeret — 245 II prenêt des {ces mots sont cachés dans le fond de la reliureprès des v. 248-244 ; la lecture en est douteuse)— 246 et pour— 249 Chausser — 25i ja m.
I. Il s'agit sans doute de ces hauts bonnets qui sont le sujet d'un curieux poème réimprimé par Montaiglon {Recueil, IV, pp. 33).
Chappeaux de travers et cornettes,
Bonnet sur l'ueil, larges soUiers.
Soyez en voz faiz singulliers 265
Et comme les princes vestus,
Et, fussiez filz de charpentiers,
Fiers, orguilleux, folz et testuz.
Dictez que vous avez escus
La ou vous estes empreunteurs, 270
Et, au lieu de toutes vertuz,
Soyez mesdisans et flatteurs.
Mes amoureux, mectés voz cueurs
D'acomplir mes commandemens.
Le Premier.
Comme voz loyaulx serviteurs.
Nulz d'eux n'en seront escondiz.
Le Second.
Ma dame, mes faiz et mes ditz Sont avec vostre pancement.
Ne plaise a Dieu de paradis 280
Que nous gouvernons aultrement.
Folie.
Vivez orez gorrierement.
Que vous fault il plus ?
Le Second.
Plus qu'assés.
Folie.
Et quoy
Le Premier.
Argent premièrement.
268 Fier — 281 gouuernerÔt
lb8 V. — LA FOLIE DES GORRIERS
Le Second.
C'est le principal fondement. 285
Fol. 102 c Folie.
Vandez.
Le Premier.
Quoy?
Folie.
Des biens amassés.
Le Second.
Et ou pris?
Ceulx des trespassez.
Le Premier.
Par ma foy, ceulx la sont passez.
Folie.
Ceulx doncques de voz pancions.
Le Second.
Ce sont toutes abusions ; 290
On ne nous sçavroit rien oster.
Et si nous fault provisions
De chevaulx pour nous bien monster,
Chaînes d'or pour nous acoustrer,
Robes, quent les nostres fauldront, 295
Noz souUiers fere carreller,
Car tantost guyere ne vauldront.
Folie.
Quant ces choses vous assauldront, Pour survenir a vostre affaire Empruntez.
286 Et quoy — 289 de ceulx — 293 bien m. — 297 car tout guyere
Le Premier.
Dea, mais qui seront 3oo
Ceulx qui ainsi le vouldront fere ?
Cuydez vous qu'on nous veuUe croire ?
Vous croire ? Et pour quoy ne feront ?
Le Premier.
Nostre fait, qui est voîuntaire,
Et noz habitz l'enpescheront. 3o5
Le Second.
Bien y a pis : il s'en riront.
Le Premier.
Or prenons que l'on le nous preste; Et ceulx qui le nous presteront En fin estre payez vouldront :
Ou pris ?
Fol. 102 d Folie.
Vous vous rompez la teste : 3 lo
La belle quinquenelle honneste !
Et si s'en veullent plus desbatre, Si les menasses de les batre.
Le Second.
Il n'y a deux, ny troys, ny quatre ; Point ne nous y fault varier. 3i5
Le Premier.
A telz jeux ne se fault esbatre :
Il nous contraindront de payer.
3o3 Vous est suppléé — Sog paye — 3io Au pris — ?i2 plus est suppléé — 3 1 3 les m.
l6o V. — LA FOLIE DES GORRIERS
Il leur fault la debte nyer.
Telz excusasions sont lourdes.
Le Premier.
Quel remède ?
Folie.
Après leur crier, 320
Payez les .
Le Second.
Et de quoy?
Folie .
De bourdes.
Le Premier.
Bourdes ? C'est affaire a gens sourdes. Maiz cuydez vous qu'on nous en croye?
Folie.
Ouy; c'est bonne renommée,
Car mains par bourdes ont esté, 325
Sans sçavoir, en auctorité,
Les petiz mis en grans estas,
Et les grans du tout mys aux bas
De maintes diverses personnes.
Le Second.
Je croy que bourdes sont donc bonnes. 33o
Folie.
Accoinctez vous tousjours des grans :
Sig Teles— 324 Ouy car — 325 on este — 33o doncques
Grans en bref temps font sans actendre,
Pouvres monster, riches descendre,
Et si font, tel en est l'usaige,
Le saige fol, et le fol saige, 335
Et, qui pis est, le plus souvent
Baillent bourdes en payement.
Fol. io3 a Le Premier.
Enseignés nous donc par quel guise,
Soit en charges ou en esglise.
Pouvons avoir gouvernement. 340
Folie.
Baillez bourdes en payement.
Le Premier.
S'amoureux devenir vouUoye, D'aultre que vous je ne vouldroye.
Quel remède ? Point n'ay d'argent.
Folie.
Baillez bourdes en payement. 345
Le Second.
Je doy, et d'argent n'ay je point.
De contraindre chascun me poinct Jusques a emprisonnement.
Baillez bourdes en payement.
Le Premier.
Quel remède a ces advocas? 35o
Car, quent il ont broullé ung cas, Payer on ne les scet comment.
Folie.
Baillés bourdes en payement.
337 Baillet - 338 par quel guille— SSg Soit en cherche — 352le
102 v. — la folie des gorriers
Le Second.
Ho! dame, vous vous abusés, Car advocatz sont si rusés, 355
Que dames ont a prendre apris.
Folie.
Les plus rouges y sont bien pris '; Car, quent bourdes sont autentiques, Les empruncteurs deviennent quictes Et ceulx qui prestent indigens. 36o
Le Premier.
De bailler bourdes dilligens Serons, de ce ne doublez point ; Mais il y a ung aultre point :
S'on nous voulloit bourdes bailler, Quel remède?
Folie.
Le rabiller. 365
Le Second.
Fol.ioSb Maizcommant?
En se rabillant.
354 Ho ma dame — 356 et dames Ce vers est probablement altéré. — 357 Le plus ronges il sot souuét pris — 36o prester
I. Voy. sur cette locution Gaston Paris, Chansons du xv siècle, p. 129, n. 2; L'Amant rendu cordelier, éd. Montaiglon, p. 141 ; Guillaume Alexis, Œuvres poétiques, l, p. 23o, n. i; p. 370, V. 447. La même expression se trouve encore dans un poème inconnu dont nous possédons un exemplaire malheureusement incomplet, L'Alant et le Venant du cliasteau d'amours (Lyon, Barnabe Chaussard, s. d., in-8° goth. de 24 ff.), fol. C iij :
Les plus rouges y sont bien pris ;
Il est filz de Dieu qu'en eschappe ;
On y laisse mantel et chappe...
v. — la folie des gorriers l63
Le Premier.
On voit souvent homme baillant Qui n'est pas reppeu de bailler.
Folie.
Brief, se vous vouliez travailler,
Vous avrés plus que ne vous doy. 370
Mes treschiers anffens, quant vous voy,
Mon estommac sans divertir
Est ouvert pour vous englotir,
Tant aprochez de ma nature.
Le premier Gorrier.
Nostre esperit tousjours procure 375
A toutes fins de vous complaire.
Folie.
Ainsi le devez vous bien faire,
Car celle suis par qui serés,
Selon que vous me servirés,
Grans ou petiz, pouvres ou riches. 38o
Mes dons ne sont eschars ny chiches,
Ne serviteurs habandonnez
Qui se seront a moy donnez,
Comme vous, lesqueulz j'ay receux.
Et vous, comme les bien deceux, 385
Avez promis de me servir :
N'avez pas ?
Le Second.
Jusques au morir.
Le Premier.
D'en doubter seroit grand simplesse.
Folie.
Trouvé avez bonne maistresse; Maiz je vous ay encore a dire. Bgo-
Soyez tousjours prestz de mesdire, Et notés ceste auctorité :
Qui vivre veult en grand prospérité
Se doit garder de dire vérité,
Promettre assez et du tout rien tenir. BgS
Par mesdire se doit entretenir
Selon le temps et Toportunité,
Fol. io3 c Mordre en riant par grand subtilité, La ou verra avoir gratuité,
Pour son proffit chascun entretenir, 400
Qui vivre veult.
Flater les grans par importunité.
Complaire a ceulx qui ont auctorité, Ne payer riens et l'aultruy retenir Font les meschans aux grans estas venir 405
Soubz le dangier d'estre décapité, Qui vivre veult.
Le Second.
Se nous avons habilité, Nous serons souverains ouvriers.
Il se premenent.
Folie.
Regardez marcher mes gorriers 410 Aux larges manches, grans souliers, Parrucque d'estrange poil faicte ; Mais, n'esse pas bonne sournete ?
Pouvrement pourveus de deniers.
C'est Tespargne des cousturiers. 415
Leur reffuge est aux taverniers
399 La ou il verra — 401 Qui veut viure — 407 Le ms. porte simplement Qui — 414 pourueu —416 et aux
Et a l'ospital leur retraite.
Regardez.
D'emprunter souverains ouvriers.
De randre mauvez coustumiers, 420
Gens expers pour faire une amplecte En une botique replette De tous les dix et sept mestîers.
Regardez.
Le Premier.
Je me regarde voluntiers, 425
Hault et bas, et en tous endroys.
Le Second.
Plus regarde, et moins me congnoys ; Je ne suis plus moy, se me semble.
Le Premier.
Je ne sçay a qui je ressemble; Je ne suis point.
Le Second.
Dea! qui peust ce estre? 430
Fol. io3 d Le Premier.
Je ne suis ne varlet ne maistre, Et ne sçay se je suis ou non.
Le Second.
Ce ne suis pas.
Le Premier.
Ce ne suis mon.
Point ne suis moy certainement.
417 retraire — 421 exprès — 423 dix sept — 429 acqui ie semble — 432 ou nom — 433 Se ne suis ie pas — Ce ne suis ie mon.
l66 v. — la folie des gorriers
Le Second.
Mais qu'en ditz tu, par ton serment? 435
Suis je?
Le Premier.
Tu es. Et moy ? Non, rien, Le Second .
Par sainct Jacques, je te voy bien.
Tu es toy, et moy riens quelzconques.
Le Premier.
Et qu'es tu donc ?
Le Second.
Je ne fuz oncques.
Le Premier.
Tu n'ez... Tu es, je le congnois. 440
Et moy, non.
Le Second.
Tu te mescongncys.
Tu as esté et si seras, Non pas moy.
Le Premier.
Tu en mantiras.
Je le voy bien, car tu es toy, Et congnoys que ne suis pas moy. 445
Le Second.
Je suis moins que toy la moitié.
Helas ! tu me faitz grand pitié.
Je croy que tu es insensé ; Je te voy.
449 Je te voy biê
v. — la folie des gorriers 167
Le Second.
C'est bien avancé.
Tu resves, tu es tourmente. 450
Le Premier.
Non suis et si n'ay point esté.
Se j'avoye esté, je seroye, Comme quant j'ay esté j'estoye; Maiz on te congnoit a tes faitz.
Fol. 104a Le Second.
Par ma foy, Je ne fuz jamais ; 455
Maiz tu es toy aussi craché Comme qui t'avroit arraché D'ung mur. Tu es et tu seras; Je te congnoys.
Le Premier.
A quoy?
Le Second.
Au bras, Au nez, au visaige et aux mains. 460
Le Premier.
Dea ! tu es toy ny plus ny moins; Mais moy, c'est aultre personnaige.
Le Second.
Je te congnoys bien au visaige ; Mais moy, je ne me congnoys pas.
Non faiz je pas moy.
Folie.
Parlés bas. 465
Avant que partes de mes mains,
458 et seras — 464 point
l68 V. — LA FOLIE DES GORRIERS
Vous VOUS congnoistrés encor moins,
Car je vous ayme et plus vous prise.
Quant vous verres la nappe mise,
Entretenez vous par falaces; 470
Mais n'en partes jusque après grâces,
Et pour entretenir les folz
Accordés leurs tous leurs propos,
Et si vous faites ne sçay quoy
De mal, dictes qu'estes a moy 475
Et que je le vous ay fait faire.
Le Premier.
Ma dame, nous vous vouldrons plaire.
Or nous desclarez vostre nom, Nous vous en prion.
Folie.
J'ay renon Entre toutes gens et par tout. 480
Vous ne sçariez jamais le bout De mon sens et ma renommée.
Fol. 104 b Le Second.
Maiz comment estez vous nommée?
Nous avons le temps de noz vies
Voz ordonnances accomplies, 485
Et si ne sçavons qui vous estes.
Folie.
Vous vivez doncques comme bestes ?
J'ay tousjours avec vous esté Et si vous avez conquesté Des biens, de Tonneur et du pris, 490
Ne me tenez point a despris, Car des plus grans souvent me prisent, D'aultres ausi qui me desprisent ; Mais je ne m'en soucie point.
467 encore — 471 iusques — 477 vo' vouldroit On pourrait lire aussi: non vous vouldroit, ce qui serait normand. — 489 Et m.
Le Premier.
Plaise vous entrer en ce point, 495
Dame, et vostre nom déclarer.
Le Second.
Volu vous avons reparer Et obeyr, comme sçavez, Sans sçavoir vostre nom.
Folie.
Lisez :
Mon nom verrez et ma science. 5oo
Folie monstre Vescripture .
Nous ne sçavrions.
Folie.
Oultrecuidance, Mon filz, l'a escript de sa main, Qui est bien notable escripvain, D'une des pleumes de folie.
Le Second.
Et, pour Dieu, vostre non !
Folie.
Folie, 5o5
Puis que sçavoir vous le vouliez.
Le Premier.
Ma dame, vous vous rigoliez De nous : pour Dieu ne vous desplaise.
Le Second.
Nous sommes en si grand malaise
De sçavoir qui servy avons 5 10
Que riens plus sçavoir ne volons.
J'en languys.
493 entrer ce point — 5o2 escripte — 604 Dunes — 5o6 vous m
Foî. 104 c Le Premier.
Aussi fai ge moy.
Folie.
Je suis Folie, par ma foy.
Admiranter.
Folie!
Le Premier.
Bien nous faictes paistre.
Folie.
Folie suis et le veux estre; 5i5
Je le seray et ay esté.
Le Second.
Folie!
Le Premier.
Benedicite !
Le Second.
Vecy bien grand melanconie !
Mais qui nous gouverne?
Folie.
Folie.
Le Premier.
Nous le devons ainsi entendre. 5 20
Le Second.
Je ne le sçavroye comprandre :
Nous avons heu tant de faveurs Entre prelatz et grans seigneurs.
Mais dont vient ceste resverie?
Folie.
De moy.
Le Premier.
Pourquoy?
Je suis Folie. 525
Le Premier.
Nous avons heu de grans offices, Et tous noz parens, beneffices.
De rien venir en seigneurie, Qui en fut cause?
Folie.
Qui? Folie; Car Folie vous entretaint, 53o
A tort a droit la main vous print En parfaictegaudisserie.
Fol. 104 d Le Second,
Quel en sera la fin?
Folie.
Folie.
Le Premier.
Elle le dit, et le fault croire.
Le Second.
Folie !
Admiranter.
Le Premier.
Il est or tout notoire. 535
Elle nous a aussi menez.
Le Second.
Nous a Folie gouvernez?
Folie.
Ouy dea, et par mon moyen
529 causez — 535 or est suppléé.
Avez, la ou vous n'eussiez rien ;
Car pas n'avés capacité 540
D'avoir par sens auctorité :
Folie suis, n'y pancés plus.
Le Premier.
Quel remède?
Le Second.
Il en est conclus.
Le Premier.
Dea ! il y a folies maintes, Folies plaisantes et faintes. 545
Le Second.
Tout procède de la cervelle.
Folie.
Je suis Folie naturelle, Plaisant Folie lunatique, Folie en folie autentique.
N'en ayez ja plus de mesaise, 5 3o
Car plus grans, ne vous en desplaise, Que vous ont eu par mon service Et prelature et bénéfice, Et mariage en grans maisons.
Le Premier.
Elle dit de grandes raisons, 555
Mais je ne m'en puis contenter ; Car chascun se pourra vanter, Et dira vray, je vous affie, Que nous avons heu par Folie Fol. io5 a Estatz, biens, honneurs et chevence. 56o
Ce nous est une grand meschance ; Je ne me puis point trop douloir.
544, 545 folie — 548 plaisante — 55o nan ayez plus -- 56i grande
Folie.
Ostera ce qu'elle avrra sur la teste, et avra ung bonnet ou il y avra des oreilles et des cornes, et dit :
Puis que vous voulez tant sçavoir
De moy et don je suis venue,
Regardez moy. Je suis cornue 565
Et si suis Folie cornarde,
Cornant, cavilleuse, coquarde,
Coquillarde, coquillonnee,
Arrogante, désordonnée,
Aux folz plaisant et desplaisante, 570
Mordent, malicieuse, cuisante.
Mesdisant, de tous vices plaine,
Trouble, faulce et inhumaine,
Triste, ignorante, perverse,
Rude, cautelleuse, diverse. 575
Rigoureuse, rétrogradant,
De regars félon, sans accors,
Mère et nourrisse de discors
Discordant en tous les passaiges, 58o
Passent partout plaine d'oultraiges,
Oultraigeuse en toute maison,
Menagiere contre raison
Resonnaible, en faiz détestables,
Détestant les choses estables, 585
Usant de seulle volunté,
Voulant avoir auctorité,
Auctorisant toutes frivolles,
Frivolant en toutes escolles,
Escolliere de manterie, 590
Manteresse par flacterie,
566 folle— 571 mordente — 572 mesdisante — 58o les m. — 583 Menagier — 584 par faiz — 588 Auctorisante — 589 de toute
Flactant pour cuyder myeulx valloir, Vaillant autre petit pouvoir; Puissant a nul ne contrediz, Contredisant communs esdiz, SgS
Ediffiant par artiffice, Artificiant en mallice, Fol. io5 b Et, pour toute conclusion, Toute plaine d'abusion :
C'est la commune renommée. 600
J'ay mainte maison gouvernée Et plusieurs folz hommes conduitz, Et pour ce, se je vous ay duitz Selon la règle de ce temps, N'en devez estre mal contens, 6o5
Car vous en serés pour tous lotz En la fin reputez pour folz.
Et ayez de moy souvenance.
Le Fol.
Somme toute, de la plaisance Qui en advint ce compte prise, 610
En ce compris l'outrecuidance Et la glorieuse arrogance Qui est dedans leurs testes mise, Ausi ce que chascun se prise :
Cinq cens frans deux solz justement, ôi5
En estant les sens seulement; Mais, au regard de la despance Du conte bien examiné, De regretz et de desplaisance, Par faulte de donner finence, 620
Avec espérance finee, : En plaine audience affinée,
Cinq cens frans, se bien le notez.
595 commun — 097 Artisficience — 611 lotrecuidance — 6i5 V^ frans — ôi6 iustement — 617 Mais est suppléé — 62?) V^ frans ce
Quant les vint en seront ostez,
Ainsi compté et rabatu, 625
Et veu mandemens et acquis
Et le compte bien debatu
Et en plain bureau combatu,
Tellement qu'on ne sçavra pis,
Esvaluez tous les despis, 63o
Autant les petiz que les gros,
Brief, il ne reste que deux solz '.
Explicit.
624. Peut-être faut-il corriger : Quant les cens. — 625 et m.
I. Le Fol joue sur les mots « solz » et « sotz », comme au V. 616 il a joué sur les mots « sens » et « cens ».