‹ Recueil général des sottiesChapitre 60 sur 91 · NOMMEE LA FOLIE DES GORRIERS A .IIII. PERSONNAGES · texte numérisé non relu

NOMMEE LA FOLIE DES GORRIERS A .IIII. PERSONNAGES

[Paris ? vers 1465.]

Cette pièce est, comme la précédente, une satire à l'allure calme et posée, dans laquelle il faut vraisemblablement voir l'œuvre d'un bazochien. Deux compagnons prétendent avoir tout perdu à la guerre; ils ne savent plus comment vivre, et il faut de l'argent pour réussir; aussi forment-ils le projet d'être « gorriers », c'est-à-dire de rechercher l'élégance, le luxe, les plaisirs, et d'en imposer aux gens par leurs grands airs. A peine ont-ils pris cette belle résolution qu'ils aperçoivent une femme qui, elle aussi, leur semble « gorrière ». Ils se précipitent sur ses pas et la courtisent. Celle-ci vante son pouvoir, qui s'étend à tous les pays du monde, et fait une longue énuméra-

l38 V. — LA FOLIE DES GORRIERS

tion des exploits qu'elle a inspirés. Elle ne leur fait pas connaître son nom, qu'elle porte cependant écrit sur sa grande manche : c'est « Folie ». Les deux compagnons se déclarent prêts à la servir. Pour lui complaire, ils revêtent des habits à la mode nouvelle, ils se lancent dans tous les débordements et finissent par devenir insensés. Ils réussissent cependant à ne pas payer leurs dettes, ils passent pour riches et sont considérés, car c'est Folie qui gouverne le monde ; mais, au fond, leur vie a été stérile, et le Fol, en terminant, peut les traiter de sots.

Le poète, comme l'auteur de la Farce des gens nouveaulx, reste dans les généralités vagues ; cependant le V. 23 paraît contenir une allusion à la ligue du Bien public; aussi pensons-nous que la pièce a pu être écrite vers 1465. Le costume que Folie recommande aux gorriers nous reporte précisément à cette époque :

Les robes porteras mal faictes.

Tant que semblerez proprement

Estre personnes contrefaictes.

Faictez vous bossus, se ne Testes;

Grans manches, plus que cordeliers,

Chappeaux de travers et cornettes,

Bonnet sur i'ueil, larges soUiers, etc. (v. 257-263).

La pièce débute par sept strophes concaténées, rimant pour la plupart de la manière suivante : ababhcbc, mais offrant de nombreuses irrégularités (la première rime abaabbcc). On relève dans le texte cinq rondeaux (v. 175, 186, 199, 391, 408) et une série de couplets avec refrain (v. 335-35i); enfin, l'auteur introduit dans plusieurs passages des vers à queue annuée, comme on en a vu dans notre n° IV. On peut regarder les deux compositions comme étant tout au moins du même temps.

Une des chansons du xv» siècle publiées par M. Gaston Paris (p. i3o) peut servir de commentaire à notre sottie :

Hz sont bien pelez, ceulx qui font lagorre; Hz sont bien pelez et d'argent vuidez.

La chanson tourne de même en ridicule les « grosses manches », le « bonnet par dessus l'oreille » et les chaussures des galants besogneux.

BIBLIOGRAPHIE

Biblioth. de M. le baron Henri de Rothschild, ms. in-fol. sur papier de 8 ff. à 2 col. (fin du xv* siècle).

Ce manuscrit, découpé dans un recueil, commence par un f. de garde, primitivement coté 107, puis suivent 7 ff. cotés 100-106, La sottie se termine au bas du f. io5 r». Le V de ce même f. contient une Bergerie fort ordurière, qui commence ainsi :

Bergerie.

J'ay mes amourettes Nouvellement faictes En la garde robe

Ces petits vers de cinq syllabes étaient particulièrement em.ployés pour les bergeries (voy. Le Mistere du Viel Testament, II, p. 199, V. i36i3).

Le 8« f., coté 106, contient au r" un quatrain élégamment transcrit par une main du xvie siècle :

Quant jeune fuz en médisant [= jemesdisoys?] de toutes

Lors qu'encores esté priée n'avoye ;

Vielle devins ; maiz ainsi que filloye

Le feu se print, fiUanf en mes estouppes.

142 BIBLIOGRAPHIE

Le quatrain est accompagné d'un grand dessin à la plume qui représente une fileuse brûlant sa quenouille.

Le volume que nous venons de décrire a fait partie de la bibliothèque de M. de Soleinne (Cat., I,no 679); il provient de la vente Taylor (Cat., 1894, n" 287).

Fol 100^ FARCE NOUVELLE

a .iiii. personnaiges :

Les Gorriers et Folie et le Fol.

Le Premier commence.

Bastard !

Le Second.

Barbier ' !

Ou sont ses paiges?

Se je metz la main sur leur testes, Je croy...

Le Second.

Par ma foy, aux villaiges Pour quérir poulies et formaiges Et du foing pour passer ces festes. 5

I Second — Au lieu de Le Premier, le ms. porte simplement : i. — 2 teste — 3 Le ij°. Les noms des personnages sont presque partout abrégés; nous les rétablissons en toutes lettres.

I. Bastard et Barbier sont les noms des prétendus pages de nos gorriers.

Le Premier.

Cuydent il que nous syons bestes ?

Folie.

On les puist mener au gibet, S'ilz ont ny paige ny varlet ' !

Le Second.

Que ditz tu, compaignon de guerre?

Comment te va?

Le Premier.

Non guyeres bien. lo

Le Second.

Pour quoy ?

Le Premier.

Une pièce de terre En ay ja vendue.

Le Second.

Et combien?

N'am parlons plus.

Le Second.

Et moy le myen, Tant qu'en suis ja mon pain querant.

Folie.

Or il ont... ung estront de chien ! i5

Oncques n'eurent ung blanc vaillant.

Fol. 100 b Le Second.

Le mestier est mal acquérant; Trouver nous fault aultre practique.

8 Sil nont — 12 ja est suppléé — ja mon sont suppléés

I. Folie remarque à part que les galants n'ont ni page, ni valet.

Ceux qu'ils appellent sont imaginaires. Les gorriers n'ont rien.

Cf. V. i5-i6.

v. — la folie des gorriers 143

Le Premier.

Par mon serment, j'en suis contant; Ne m'en chault a quoy je m'aplicque. 20

Si me fait il mal.

Le Second.

D'une picque On me bailla ung tel soufflet Sur le chef, pour le bien publicque '...

Folie *.

Et on fit son sanglant gibet.

Trouvé me suis, chascun le scet, 25

En mainte course et dur assault.

Le Second.

J'ay mys mon chief sans bassinet En lieu que aultre, tant soit cault, N'oseroit.

Le Premier.

Ung gendarme vault Qui a sens avecques vaillance. 3o

Folie \ Par le Dieu qui ne ment ne fault.

Il ne portèrent oncques lence.

Le Second.

J'ay vandu toute ma chevence Affin de myeux m'entretenir.

21 Se — 28 qui aultre — 32 lences

1. Il faut sans doute voir ici une allusion à la fameuse ligue du Bien public (décembre 1464) et à la guerre civile de 1465.

2. Folie dit ces couplets à part et sans être vue des autres personnages.

Le Premier.

J'eusse trouvé bonne allience, 35

Maiz aultre n'ay volu tenir '.

Le Second.

J'ay tenu.

Le Premier.

J'ay fait convenir, Dont m'en reppens.

Quel coquinaille!

Argent bien peult les retenir, Et pour leur estât la pouUaille. 40

Fol. 100 c Le Second.

Et que veulx tu ?

Le Premier.

Tant de merdaille Appointés comme chevalliers, Et les vaillans qui n'ont pas maille Recullés comme lanterniers!

Le Second.

Brief, il nous fault estre gorriers, 45

Se nous voulons plus hault monter.

Folie ^ Qui avroit beaucop de deniers.

C'est grand plaisir de les conter.

Le Premier.

De quelc'un nous fault acointer Par qui nous puissions valloir mieulx. 5o

39 le — 40 esta la poullaige

I. Je n'ai pas voulu appartenir à une autre ligue qu'à celle du roi. Cf. V. 71 .

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