‹ Recueil général des sottiesChapitre 74 sur 91 · Oncques puis que je le vy · texte numérisé non relu

Oncques puis que je le vy

Je n'euz aultre aliance.

Ce n'est rien ce monde cy Qui n'y a sa plaisance.

Les deux premiers vers sont cités dans la Farce a deulx personnages du viel Amoureux et du jeune Amoureulx (Le Roux de Lincy et Michel, I, n" 7, p. G ; Mabille, Choix de Farces, II, 261 ; Fournier, p. 383).

[Paris, 1498.]

Cette pièce, inconnue jusqu'ici, est peut-être la plus intéressante de toutes celles que nous avons recueillies. Elle nous montre ce qu'était la satire politique au début du règne de Louis XII. Nous savions déjà par le témoignage très précis de Jehan Bouchet, que nous avons rapporté dans notre introduction, que le roi laissait une grande liberté aux Joueurs de farces, et que leurs traits malicieux l'éclairaient sur le compte de ses ministres ; mais nous ne pouvions guère penser que les poètes dramatiques s'exprimaient avec une aussi entière franchise sur les grands du jour.

Le cadre de la pièce est des plus simples, et l'action y est nulle. Le prince des sots appelle ses suppôts et leur demande si le temps n'est pas venu de se réjouir (v. 1-4). Les sots répondent que l'on n'est guère porté à la joie et qu'il convient plutôt de se lamenter (v. 4-20) ; mais ils assurent que tout va changer {v. 21-22); qu'il ne

igô VII. — SOTTIE NOUVELLE

faut pas se laisser influencer par ces Lombards, ou ces Romains, tout-puissants à la Cour, et qui pourtant mériteraient d'être pendus (v, 3 1-34). Voici un astrologue qui survient fort à point et qui fera voir l'avenir tel qu'il est. L'astrologue, consulté, passe en revue toutes les constellations et trace à mots couverts un tableau assez triste de la situation de la France au début du nouveau règne. Il insiste tout d'abord sur le signe de Gemini, qui règne en la maison du haut dieu Mars (v. 57), et il voudrait le voir banni de notre climat ; c'est une première attaque dirigée contre Georges d'Am.boise et son frère, Louis d'Amboise, évêque d'Albi, devenus tout puissants depuis la mort de Charles VllI. Les sots veulent avoir des informations plus précises. Que ne leur parle-t-on des crimes qui se commettent chaque jour (v. 79-87), ou des accidents, tels que l'effondrement récent des échafauds élevés à l'occasion des joutes royales (v. 91) ? L'accident auquel les sots font allusion s'était produit le 2 juillet 1498, et nous fournit la date de la sottie, qui fut jouée peu de temps après. L'astrologue développe quelques moralités générales ; mais les sots le prient de revenir aux « choses publiques » (v. ni). Eux-mêmes s'élèvent avec force contre « ung tas de prestrailles, qui s'entremettent desassaulx», c'est-à-dire qui se mêlent de faire la guerre (v. 122-123); contre les ambitieux prêts à tout faire pour obtenir le chapeau de cardinal, et en particulier contre l'archevêque de Rouen (v. 126). C'est la bourse du pauvre peuple, mniorèwr^tz, qui est toujours mise à contribution (v. 129). Les sots continuent leurs doléances, quand survient Chascun (v. 148), qui se plaint de sa maladie, des « pertes et mengerie » qu'il a subies (v. 1 55), des impôts qu'il a dû supporter «pour poier le chapeau d'ungmoyne» (v. i63). L'astrologue répond que le regard de Sol, c'est-à-dire du roi, pourra changer les choses (v. 167). 1)6)3. Mars (ce même roi) a chassé l'Aigle de son verger, autrement

dit, a chassé les Impériaux qui avaient envahi le duché de Bourgogne (v. 175, 178). Pourtant on voit toujours avec inquiétude « Gemini en autorité » (les frères d'Amboise). Ce n'est pas la Vierge (Virgo) qui règne, c'est la folle Vénus avec son cortège de dissolution. Il faudrait réformer le Châtelet et le Parlement, faire régner partout la justice. Tout viendra si l'on sait attendre, répond le prince, en exhortant les sots à chanter une chanson (v. 240).

Après cet intermède, le dialogue reprend. L'un des sots fait une allusion directe au mouvement céleste qui porte Mdrs (le roi) à prendre Vénus (Anne de Bretagne), qui fut femme de Vulcanus [Charles Y lU) . L'astrologue espère que Mars se reposera ensuite, et Chascun s'écrie : « Au deable le mouvement ! (v. 278). » Les sots blâment sans réserve la politique du feu roi, qui serait encore de ce monde, s'il n'avait eu l'idée d'aller à Naples (v. 279-283). Mais Chascun réplique, en faisant allusion à Guillaume Briçonnet :

Pour avoir une rouge chappe

A ung trésorier de finances,

Y faloit aller voir le pape (v. 285-287).

L'astrologue réprouve ces entreprises qui pèsent sur le pauvre peuple, dont la bourse est vide (v. 291, 3oo). Heureusement que le triste règne de Saturnus (Louis XI?) est passé, et qu'on va entrer dans un règne de grâce (v. 3i3). Les allusions continuent, mais elles deviennent moins intelligibles pour nous. Peut-être les vers 339 ^^ suivants contiennent-ils des traits satiriques contre César Borgia, dont la réputation était bien établie en France, et dont on redoutait la venue.

L'astrologue se tourne de nouveau vers Sol, c'est-àdire vers le roi (v. 363) : lui seul peut redresser les abus, assurer le bon fonctionnement de la justice et remettre toutes choses en leur place. Un des sots dénonce encore

« Roan, vilain et hort », autrement dit Georges d'Amboise (v. 407). L'astrologue cherche des remèdes; Chascun en a grand besoin. Le prince lui fait espérer la prochaine réunion des états :

Pour ton allégement On tiendra les estas en France (v. 484-435).

L'astrologue reconnaît que Chascun est « vuydé » (v. 443) ; mais, par l'effet du nouveau régime, il pourra se remettre. Le prince le ménagera, fera régner la paix, se défiera des Vénitiens et des Florentins (v. 55o). L'un des sots insiste sur les maux qu'entraîne la politique italienne :

...Je diz que Venicien

Millanoys ne Italien

Jamezne veulent bien en France (v. 556-558).

Quelques moralités banales font passer les traits de la satire. La conclusion est une prière pour le roi, afin qu'il ne se laisse pas entraîner « par ce geminal mouvement » (v, 585).

Il y a sans doute dans notre sottie bien d'autres allusions qui nous échappent. Ce qui nous frappe le plus c'est l'acharnement avec lequel l'auteur poursuit de ses invectives le confident du roi, le puissant Georges d'Amboise. Il semble qu'il risquât fort d'être pendu.

Quel est cet auteur? Nombre de détails: les expressions latines m/rzor èz/r^d (v. 129, 159) et major biirsa (v. 299), les allusions aux procès (v, 5 1), les traits décochés contre le Châtelet et le Parlement (v. 264, 442, 569) nous montrent que c'était un basochien parisien. Nous savons par l'allusion très précise que contient le v. 91 que la pièce est postérieure au 2 juillet 1498; une autre allusion que nous relevons dans le v. 126 permet de penser qu'elle est postérieure au 17 septembre de la

même année. La sottie aura pu être composée pour les jeux qui se donnaient à l'automne.

Gaston Paris, qui, la veille même de sa mort, relisait l'épreuve de cette feuille, a remarqué avec sa pénétration ordinaire que la présente sottie appartient à une série dans laquelle figurait le même astrologue. Ainsi s'expliquent les v. 39-44 dans lesquels le prince et ses suppôts saluent ce personnage comme une vieille connaissance. L'astrologue rappelle (v. 44) que ses prédictions se sont déjà réalisées deux ou trois fois. Plus loin (v, 421) nous apprenons que dans la sottie Jouée en 1496 le devin visitait l'urine du Monde pour tirer son horoscope.

BIBLIOGRAPHIE

Biblioth. de M. le baron Henri de Rothschild, ms. in-4de 12 ff. sur papier (fin du xv« siècle).

L'écriture de ce volume est très fine, au point d'être parfois d'une lecture difficile.

De la bibliothèque de M. le baron Taylor (Cat., 1894, n» 258).

nyimminiH|p^i

MIIMIi»M|M I

Le Prince,

Primus, Secundus,

Le Prince.

Et puys, mes folz, qui triomphe, qui dance ? Qui a le bruit ? Qui caquette a plesance ? N'est il point temps que Chascun doeve rire Et se esjouyr ?

Primus.

Il n'en est souvenance Que de plesir il soibt nouvelle en France; Pour le présent on ne le seroit dire.

Secundus.

La ou chascun souloiet rire il soupire, Et ne seroiet trover si sage myre Qui a son mal peust donner reconfort.

Primus .

Conclusion : toult va de mal em pire, lo

Tant hault que bas, soit reaume ou empire, Et, se Chascun se plaint, il n'a point tort.

Secundus .

Par Dieu, Chascun a eu le temps bien fort. Depuis dix ans, et toult par le discort Des principaulx.

Le Prince.

Nostre astrologien i5

Point pour nyent n'en faisoit son raport. Ce les signes ne sont d'ung bon acort. Les allemens ' ne seroient aler bien.

Primus .

Chascun se plaint.

Secundus.

Chascun dist qu'il n'a rien.

Chascun seufre des douleurs non pareilles. 20 Le Prince.

v° Propos final, je veul dire et maintien

Que nous sommes cheus es ans de mervelles.

Primus.

Tel ne dit mot qui fait grandes orelles. Qui toultez foys n'en pense de rien mains.

Secundus.

Tel fait pennies qui feroit bien corbelles, 25

Qui luy mettroit de bon boys entre mains.

14 le m. — 21 maintenir I. C'est-à-dire les éléments.

DK l'astrologue 2o3

Primus.

Les ellemens sont de infection plains, Et ont régné quelquez faulcez planettez. Je ne croy point que Lombars ou Rommains N'y ayent jette quelques choses infettez. 3o

Secundus.

Comment, diable ? Se sont quasi profettez Parmy Paris, puis ung an, et en court '.

Primus.

Leur seront pas ung jour leurs barbes faitez Et les cheveux abrégés sur le tourt ?

Le Prince.

Se Justice ce bien ne vous resourt, 35

Toult est perdu .

Aultrement el derogue Et implique que le monde fut gourt.

Se Justice n'est en son signagogue.

L'Astrologue.

Hau ! qu'est? Hau ! qu'est ?

Le Prince.

Ho! vecy l'Astrologue:

A son parler je l'ay bien recongneu. 4»

Faitez voye, qu'il entre, au pédagogue.

Fol. 3 L'Astrologue.

Honneurs, sires !

3o Ny est iette quelle quez choses — 36 déroge — 41 qui lentre au pedague.

I. On trouvera dans nos études sur Les Italiens en France au XVI' siècle {Bulletin italien, tomes I-III) de nombreux renseignements sur les personnages dont l'influence se fit sentir sous le règne de Louis XII.

Primus.

Bien sciés revenu, Nostre maistre !

L'Astrologue.

Sa, n'est pas advenu Ce que j'ay dist desja deux ou troys foys ?

Secundcs.

Il m'en souvient, je Tay bien retenu ; 45

Menti n'avés d'un seul mot a tous troys.

Pensés, enfans, que je m'y recongnoys Auchunement, celon droitte escripture ; Mes Dieu peult toult, qui est le roy des roys, Et son plaisir fait d'umayne nature. 5o

Primus.

Tant de proucez nourir?

Secundus.

C'est quelque ordure Qui court ainsi durant ceste ceson.

L'Astrologue .

Par Dieu, par Dieu, tant que le signe dure, L'œr ne sera net de ceste poueson.

Le Prince.

Quel signe esse, venons en la raison, 55

Qui de venin est tellement guarny ?

L'Astrologue .

C'est Gemini^ qui règne en la maison Du haust dieu Mars'.

46 Menti nauses de mot — 52 ainsi est suppléé I. Le haut Dieu Mars, c'est le roi ; les Gemini, ce sont Georges d'Amboise, devenu premier ministre depuis l'avènement de Louis XII, et son frère, Louis d'Amboise, évêque d'Albi.

DE l'astrologue 205

Le Prince.

O traître Gemini, Ceras tu point une fois forbani De ce climat par ta faulte vileine, 60

Et que le monde fust en pais et uny, Sans tant d'esteurs ?

V° L'ASTRALOGE.

Par mon ame, a grant paine. Tel a esté bailly et capitaine Qui maintenant se voyt desapointé Par Gemini \

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