SUR SA MALADIE
RÈRE, le temps n'est plus où j'écoutais mon âme Se plaindre et soupirer comme une faible femme Qui de sa propre voix soi-même s'attendrit,
Où par des chants de deuil ma lyre intérieure
Allait multipliant, comme un écho qui pleure,
Les angoisses d'un seul esprit.
Dans l'être universel au lieu de me répandre, Pour tout sentir en lui, tout souffrir, tout comprendre, Je resserrais en moi l'univers amoindri ; Dans l'égoïsme étroit d'une fausse pensée La douleur en moi seul, par l'orgueil condensée. Ne jetait à Dieu que mon cri.
Ma personnalité remplissait la nature:
On eût dit qu'avant elle aucune créature N'avait vécu, souffert, aimé, perdu, gémi; Que j'étais à moi seul le mot du grand mystère, Et que toute pitié du ciel et de la terre Dût ravonner sur ma fourmi.
Pardonnez-nous, mon Dieu ! tout homme ainsi commence. Le retentissement universel, immense, Ne fait vibrer d'abord que ce qui sent en lui ; De son être souffrant l'impression profonde, Dans sa neuve énergie, absorbe en lui le monde Et lui cache les maux d'autrui.
Comme Pygmalion, contemplant sa statue, Et promenant sa main sous sa mamelle nue Pour savoir si ce marbre enferme un cœur humain. L'humanité pour lui n"est qu'un bloc sympathique Qui, comme la Vénus du statuaire antique. Ne palpite que sous sa main.
O honte ! ô repentir ! quoi ! ce soutïle éphémère , Qui gémit en sortant du ventre de sa mère , Croirait tout étouffer sous le bruit d'un seul cœur : Hâtons-nous d'expier cette erreur d'un insecte. Et, pour que Dieu l'écoute et l'ange le respecte , Perdons nos voix dans le grand chœur!
Jeune, j'ai partagé le délire et la faute; J'ai crié ma misère, hélas! à voix trop haute : Mon âme s'est brisée avec son propre cri ! De l'univers sensible atome insaisissable. Devant le grand soleil j'ai mis mon grain de sable , Croyant mettre un monde à l'abri.
Puis mon cœur, insensible à ses propres misères, S'est élargi plus tard aux douleurs de mes frères; Tous leurs maux ont coulé dans le lac de mes pleurs; Et, comme un grand linceul que la pitié déroule. L'âme d'un seul, ouverte aux plaintes de la foule, A gémi toutes les douleurs.
A M. FELIX GUILLEMARDET. 63
Alors dans le grand tout mon âme répandue A fondu, faible goutte au sein des mers perdue (^ue roule l'Océan , insensible fardeau, Mais où l'impulsion sereine ou convulsive, (lui de l'abîme entier de vague en vague arrive , Palpite dans la goutte d'eau.
Alors, par la vertu, la pitié m'a fait homme; T'ai conçu la douleur du nom dont on le nomme , J'ai sué sa sueur et j'ai saigné son sang; Passé, présent, futur, ont frémi sur ma fibre Comme vient retentir le moindre son qui vibre Sur un métal retentissant.
Alors j'ai bien compris par quel divin mystère Un seul cœur incarnait tous les maux de la terre, Et comment, d'une croix jusqu'à l'éternité, Du cri du Golgotha la tristesse infinie Avait pu contenir seul assez d'agonie Pour exprimer l'humanité!...
Alors j'ai partagé, bien avant ma naissance, Ce pénible travail de sa lente croissance Par qui sous le soleil grandit l'esprit humain , Semblable au rude effort du sculpteur sur la pierre, (^ui mutile cent fois le bloc dans la carrière , Avant qu'il vive sous sa main :
Les germinations sourdes de ces idées.
Pareilles à ces fleurs des saisons retardées Q.ue le pied du faucheur écrase avant leur fruit; Cet éternel assaut des vagues convulsives N'arrachant qu'un rocher par siècles à leurs rives ; Ce temps qui ne fait que du bruit;
Cet orageux effort des partis politiques Pour rasseoir le saint droit sur les bases antiques, Pyramide impuissante à se tenir debout ; La liberté que Thomme immole ou prostitue, Du peuple qui la souille au tyran qui la tue Passant des cachots à l'égout;
Dieu comme le soleil attirant les nuages; Le vulgaire incarnant les purs dogmes des sages ; L'erreur mettant sa main entre l'œil et le feu ; Et le sage, du ciel parlant en paraboles, Obligé d'écarter en tremblant ces symboles , De peur de mutiler le Dieu ;
Pas un dogme immuable où le doute ne pose. Le mensonge ou le vide au bout de toute chose , Et le plus beau destin en trois pas traversé; La mort, coursier trompeur à qui l'espoir se fie, S'abattant au milieu de la plus belle vie Sur le cavalier renversé ;
Ces amours enlacés par mille sympathies Arrachés du sol tendre ainsi que des orties A l'heure oia de leurs fleurs notre âme embaumerait Et le sort choisissant pour but au coup suprême La minute où le sein bat sous un sein qui l'aime, Pour percer deux cœurs d'un seul trait ;
Ces mères expirant de faim le long des routes. De leur mamelle à sec pressant en vain les gouttes Aux lèvres de leur fils sur leurs genoux gisant ; Le travail arrosant de sa sueur stérile Du sol ingrat et dur l'insatiable argile Qui boit la rosée et le sang;
A M. FELIX GUILLEMARDET
Et les vents de la mort , dont les fortes haleines Vident dans le tombeau de grandes villes pleines, Et sèchent en trois Jours trois générations ; Et ces grands secoûments de choses et d'idées , Qui font monter si haut en vagues débordées Les écumes des nations ;
Et ces exils qui font à tant d'enfants sans mères Des fleuves étrangers boire les eaux amères ; Et ces dégoûts d'esprit, et ces langueurs du corps; Et, devant ce tombeau que leur misère envie , Ces infirmes traînant sur les bords de la vie Le linceul de leurs longues morts :
Oui, j'ai trempé ma lèvre, homme, à toutes ces peines; Les gouttes de ton sang ont coulé de mes veines ; Mes mains ont essuyé sur mon front tous ces maux; La douleur s'est faite homme en moi pour cette foule, Et, comme un océan où toute larme coule. Mon âme a bu toutes ces eaux !
Les tiens surtout, ami ! jeune ami dont la lèvre, Que le fiel a touché, de sourire se sèvre ; Qui sous la main de Dieu penches ton front pâli , Ton front que tes deux mains, supportant commeuneurne. Soutiennent tout pesant de sa fièvre nocturne. Où la veille a laissé son pli.
Oh! les tiennes surtout, âme que Dieu condamne A penser sans parler, à sentir sans organe, A subir des vivants les mille impressions Sans pouvoir t'y mêler du regard ou du geste, Comme cette ombre assise au banquet, et qui reste Sans voix, mais non sans passions!
Au milieu des vivants dont la part t'est ravie, Tu t'assois seul devant les flots morts de ta vie, Sans pouvoir en prendre un dans le creux de ta main Pour tromper en courant ta soif à ces délices, Et savoir seulement sur le bord des calices Quel goût a le breuvage humain.
O fils de la douleur , frère en mélancolie , Ohl quand je pense à toi, moi-même je m'oublie; L'angoisse de tes nuits glace mes membres morts. Je déchire des mains mes blessures pansées. Et je sens dans mon front l'assaut de tes pensées Battre l'oreiller que je mords.
Et j'élève au Seigneur mes deux mains vers la voûte, En lui criant tout haut ton nom pour qu'il l'écoute; J'entoure ton chevet et j'y veille du cœur, Et je compte les coups de ta lente insomnie, Et je lave des yeux, après ton agonie, Le suaire de ta langueur !
Et, prenant tes deux pieds froids contre ma poitrine. Je les chauffe en mon sein sous mon front qui s'incline. Et le barde se change en femme de douleurs , Et ma lyre devient l'urne de Madeleine Alors qu'elle embaumait le corps sous son haleine, Dans l'aromate de ses pleurs.
Saint- Point, i5 septembre iSSy.
MICOL, JONATHAS.
MICOL, dans l'obscurité, sans voir Jonathas. I'astre des nuits à peine a fini sa carrière, jEt déjà le sommeil a fui de ma paupière. jOnuit! ô doux sommeil! toutressentvos bienfaits. Hélas ! et mes yeux seuls ne les goûtent jamais !
Elle tombe à genoux près de l'arche.
Toi que j'invoque en vain, toi dont la main puissante . A semé de ces feux la voûte éblouissante, j Toi de qui la parole a formé lés humains Pour servir de jouet à tes divines mains, ! O Dieu ! si de ce trône ardent , inaccessible , I Où se cache à nos yeux ta majesté terrible, I Tu daignes abaisser tes regards jusqu'à nous., j Vois une amante en pleurs tombant à tes genoux!
Vois ce cœur déchiré, qui tremble et qui t'implore Au pied du tabernacle où tu veux qu'on t'adore, T'offrir, sans se lasser de tes cruels refus. Des vœux toujours soumis et jamais entendus! Vois en pitié ce peuple accablé de misère, Vois en pitié ce roi que poursuit ta colère ! A ce peuple abattu rends ta gloire, Seigneur! Rends ta force à Saûl , et David à mon cœur !
Elle se relève.
Quoi ! le ciel aurait-il écouté ma prière? Ma prière a rendu ma douleur moins amère. Il semble qu'en mon cœur une invisible main Verse un baume inconnu qui rafraîchit mon sein. Quel pouvoir assoupit le feu qui me dévore? Est-ce un premier regard de ce Dieu que j'implore? Est-ce un rayon d'espoir qui descend dans mon cœur? Mais pour moi l'espérance, hélas! n'est qu'une erreur.
Avec plus d'abattement.
O David, que fais-tu? Dans quel climat barbare Gémis-tu, loin de mcw, du sort qui nous sépare? Quels monts ou quels rochers cachent tes tristes jours Dans quels déserts languit l'objet de mes amours? Seul au fond des forêts, peut-être à la même heure, Il lève au ciel ses mains, il m'appelle, il me pleure! Il pleure! et nos soupirs, autrefois confondus, Emportés par les vents, ne se répondent plus. Ah ! pour moi , jusqu'au jour où la main de mon père Aura fermé mes yeux lassés de la lumière, Redemandant David, et lui tendant les bras, Mes yeux de le pleurer ne se lasseront pas î
JOXATHAS, s'avançant vers Micol.
Épouse de David, que le Dieu de nos pères Vous comble dans ce jour de ses bontés prospères !
MICOL.
Pourquoi me parlez-vous des bontés du Seigneur: Je n'ai depuis longtemps connu que sa rigueur.
JONATHAS
Le Seigneur est sévère, et n'est pas inflexible : Aux cris de l'innocence il se montre sensible; Il abat , il relève , il console , il punit ; Tel aujourd'hui l'accuse et demain le bénit.
MICOL. J'adore sa justice et ne puis la comprendre. La voix d'un cœur brisé n'a pu se faire entendre ; Il m'a ravi de joie, et la tombe aujourd'hui Est le dernier bienfait que j'attende de lui.
JONATHAS
Mais si ce Dieu , ma sœur, lassé de sa colère , Jetait sur Israël un regard moins sévèjre? S'il désarmait son bras? s'il ramenait à nous Le vengeur de Juda , mon espoir , votre époux 'r Si David...?
MICOL.
Ah! cruel, quel est donc ce langage?
Pourquoi d'un tel bonheur me rappeler l'image? Arraché de mes bras depuis un si long temps, David est-il encore au nombre des vivants?
JONATHAS
Eh bien! apprenez donc le sujet de ma joie : Il vit!...
Il vit! ô ciel !
MICOL.
JONATHAS
Et Dieu vous le renvoie.
iMICOL.
Est-il vrai? quoi 1 David ': — Ne me trompez- vous pas? Je reverrais David ?
DAVID, s'élançant du bosquet où il était caché.
David est dans tes bras !
MICOL, après un moment d'égarement.
Dieu ! n'est-ce point un songe? Est-il vrai que je veille? David! quoi? c'est sa voix qui frappe mon oreille? Je le vois, je le touche? — Oh! Dieu qui me le rends, Ah! laisse-moi mourir dans ses embrassements!
DAVID
Une seconde fois s'il faut que je la pleure, Dieu qui vois mon délire , ô Dieu ! fais que je meure !
JONATHAS, à David.
Non, rien ne saurait plus l'arracher de tes bras!
MICOL , à David.
Non : nous mourrons ensemble, ou je suivrai tes pas! Mais parle : qu'as-tu fait? dans quel climat sauvage As-tu caché tes jours pendant ce long veuvage? Quel Dieu te protégea? quel Dieu t'a ramené?
DAVID
Hélas! traînant partout mon sort infortuné, Quels bords n'ont pas été témoins de ma misère? J'ai porté ma fortune aux deux bouts de la terre; D'abord, loin des humains, seul avec ma douleur, J'ai cherché les déserts, et j'aimais leur horreur; Des profondes forêts j'aimais les vastes ombres; Les monts et les rochers et leurs cavernes sombres M'ont vu pendant deux ans troubler leur triste paix, Disputer un asile aux monstres des forêts,
Arracher aux lions leur dépouille sanglante, Et me nourrir comme eux d'une chair palpitante. Du moins lorsque la nuit enveloppait les cieux, .le gravissais les monts qui dominaient ces lieux, Et, parcourant de loin cette immense étendue, Je revoyais la terre à mes yeux si connue; La lune, me prêtant ses paisibles clartés. Me montrait ces vallons par mon peuple habités, La plaine où tant de gloire illustra mon Jeune âge, Et du fleuve sacré le paisible rivage ; Sur son cours fortuné j'attachais mes regards, Et mes yeux de Sion distinguaient les remparts. — \'oilà Sion ! disais-je ; et voilà la demeure Où soupire Micol, où Jonathas me pleure! Tout ce qui me fut cher habite dans ces lieux ! — Et je ne pouvais plus en détacher mes yeux. Enfin, las de traîner ma honteuse existence. Dans mes oisives mains je ressaisis ma lance, Et, brûlant de trouver un illustre trépas. J'allai chercher la mort au milieu des combats : J'allai chercher la mort, je rencontrai la gloire ! Je volai , comme ici , de victoire en victoire ; Plus d'un peuple étonné me demanda pour roi. J'ai préféré mourir à régner loin de toi ; Et je reviens enfin, à mes serments fidèle, Vaincre pour ma patrie ou tomber avec elle !
MICOL.
Mais sais-tu...?
DAVID
Je sais tout et ne redoute rien :
Ce bras est votre appui , mon Dieu sera le mien.
MICOL.
Mais SaûLr
DAVID
Ses malheurs l'auront changé peut-être.
JOXATHAS.
Fuis! les moments sont chers, et le roi va paraître. Que ce bocage épais te dérobe à ses yeux !
David se retire.
MICOL.
Après tant d'infortune , attendons tout des cieux î
MICOL, JONATHAS, SAÛL.
SAÙL, sortant de ses tentes. L'ombre fuit, et la terre a salué l'aurore. Quand le Dieu d'Israël me regardait encore, Chaque jour m'annonçait un bienfait du Seigneur Chaque jour maintenant m'apporte son malheur! Quand le flambeau des cieux va finir sa carrière, Je crains l'ombre : il revient, et je hais sa lumière! Mais qui cache aujourd'hui son disque pâlissant? O ciel 1 il s'est voilé d'un nuage sanglant ! D'une clarté livide il couvre la nature! Voyez les eaux, le ciel, les rochers, la verdure : Tout ne se peint-il pas d'une horrible couleur? — Soleil, je te comprends, et je frémis d'horreur!
MICOL.
Mon père, calmez-vous! jamais sur la nature L'aurore n'a paru plus sereine et plus pure.
JOXATHAS.
O mon roi , quel prestige a fasciné vos yeux ? Jamais un jour plus beau n'a brillé dans les cieux.
SAÛL.
Qui me soulagera du poids de ma vieillesse?
Hélas ! qui me rendra les jours de ma jeunesse r
Aux plaines de Gessen qui conduira mes pas?
Qui me rendra ma force au milieu des combats?
Qui me rendra ces jours où ma terrible épée
Brillait comme l'éclair au fort de la mêlée;
Où, comme un vil troupeau dispersé devant nous,
Le superbe étranger embrassait mes genoux?
Autrefois tous mes jours se levaient sans nuage :
Tel qu'un jeune lion amoureux du carnage,
Chaque jour j'attaquais un ennemi nouveau.
Chaque jour m'apportait un triomphe plus beau;
Israël reposait à l'ombre de mes tentes;
Je chargeais ses autels de dépouilles sanglantes ,
Et le peuple de Dieu, couronnant son vengeur.
Disait : « Gloire à Saûl ! w et moi : « Gloire au Seigneur! »
Un moment de silence.
Et maintenant, qui suis-je? Une ombre de moi-même, Un roi qu'on abandonne à son heure suprême ! Combattant vainement cette fatalité, Ce pouvoir inconnu dont je suis agité.
Persécuté, puni, sans connaître mon crime, Par une main de fer entraîné dans l'abîme. Triste objet de pitié, de mépris ou d'effroi. L'esprit du Dieu vivant s'est séparé de moi.
MICOL.
O mon père, éloignez cette horrible pensée!
JONATHAS
Rappelez, ô mon roi, cette vertu passée! Soyez toujours Saûl ! qu'Israël aujourd'hui Retrouve en vous son roi, son vengeur, son appui ! Ramenez la fortune, au bruit de votre gloire!
SAÛL.
Malheureux ! Est-ce à moi de parler de victoire?
Va, loin des cheveux blancs la victoire s'enfuit!
Des bonheurs d'ici-bas la vieillesse est la nuit.
Ce bras est impuissant à sauver ma couronne :
Dieu la mit sur mon front, mais ce Dieu m'abandonne;
Et partout un abîme est ouvert sous mes pas.
JOXATHAS.
Nous fléchirons le ciel !
SAÙL.
On ne le fléchit pas.
Inexorable au gré de son ordre suprême, Il conduit les mortels, les peuples, les rois même; Aveugles instruments de ses secrets desseins. Tout trembledevant nous ; nous tremblons dans ses mains Sous les doigts du potier l'argile est moins soumise , Et Die^u, quand il lui plaît, nous rejette et nous brise. Il m"a brisé, mon fils! j'ai régné, j'ai vécu! Bientôt ma race et moi nous aurons disparu !
JOXATHAS.
D'où vous vient, ô mon roi ! cet effrayant augure?
SAÙL Ah ! je lis mon arrêt sur toute la nature î Un fantôme implacable agite mon sommeil. Un fantôme implacable assiège mon réveil; Mille songes affreux, sans liaison, sans suite. Sont présents à toute heure à mon âme interdite :
— Un jeune homme expirant sous un coup inhumain;
— Un vieillard malheureux se perçant de sa main ;
— Un trône en poudre, — un roi dont le destin s'achève;
— Un autre qui s'éteint, un autre qui se lève;
— De la joie et du sang; — un triomphe, — un cercueil ;
— Et des chants de victoire, et des accents de deuil ! Ce désordre confus et ces sombres images Peut-être du sommeil sont-ils les vains ouvrages.
J'ai fait, pour les lier, des efforts superflus :
Mon fils, depuis longtemps Dieu ne m'éclaire plus!
JONATHAS
Demandez-lui, seigneur, sa force et sa lumière; Espérez tout de lui !
SAÛL.
Que veux-tu que j'espère?
Où sont mes défenseurs? où sont mes compagnons? Le glaive a moissonné leurs vaillants bataillons , Au milieu des combats ils sont tombés sans vie : Je foule leur poussière, et je leur porte envie; Ils sont morts sans leur frère en vengeant leur pays ! C'est moi qu'il faut pleurer, puisque je leur survis. Quel appui. Dieu puissant, reste-t-il à ta cause? Sur quel héros faut-il que mon bras se repose? Un vieillard , un enfant , une femme et des pleurs , Voilà donc mon espoir, voilà donc tes vengeurs !
MICOL.
Il en restait un autre.
SAÛL.
Et qui donc?
JONATHAS
O mon père,
N'aviez-vous pas deux fils? n'avais-je pas un frère?
SAÛL.
Que dites-vous? O ciel ! oh ! regrets superflus ! Oui, David fut mon fils : hélas! il ne l'est plus, David n'est plus mon fils ! Ah ! s'il l'était encore ; S'il entendait la voix du vieillard qui l'implore; Si le Seigneur pour nous armait encor sa main De la foudre sacrée ou d'un glaive divin. Il rendrait à mes sens la force et la lumière; Et l'ennemi tremblant, couché dans la poussière,
Sous nos coups réunis tomberait aujourd'hui , Car David est ma force et Dieu marche avec lui. Mais j'ai brisé moi-même un appui si fidèle, C'est par des attentats que j'ai payé son zèle; David n'est plus mon fils : je l'ai trop outragé! Si mon malheur le venge, il est assez vengé !
JONATHAS
A ce héros, seigneur, rendez plus de justice. Ah! s'il savait son prince au bord du précipice, Ce héros généreux viendrait, n'en doutez pas. Se venger de vos torts en vous offrant son bras !
SAÛL.
Ah! tu dis vrai peut-être; oui, ce cœur magnanime Est fait pour concevoir un dessein si sublime. Mais, séparé de nous, au fond de ses déserts, Il n'a point entendu le bruit de nos revers : Il ne reviendra pas me ramener ma gloire.
JONATHAS
Eh bien ! seigneur, eh bien! ce que vous n'osez croire Ce fils reconnaissant pour vous l'a déjà fait.
SAÛL.
Oh ciel !
JONATHAS
Oui, de ces lieux s'approchant en secret, David, humble et tremblant, attend dans le silence Que son père et son roi l'admette en sa présence.
SAÛL.
Quoi! David?
JONATHAS
Oui, David, en ce danger pressant, Vient vous offrir sa tête, ou vous donner son sang.
SAÛL.
Ah ! béni soit le ciel qui vers nous le renvoie! David": où donc es-tu? Courez, que je le voie! Je brûle de serrer dans mes bras attendris Le salut d'Israël , mon vengeur et mon tils !
Micol et Jonathas se retirent.
SAÛL, seul.
Je vais donc le revoir! jour heureux et terrible!
Pour un cœur grand et fier , oh ! Dieu ! qu'il est pénible
De s'offrir, dans l'opprobre et dans l'adversité,
Aux regards d'un héros qu'on a persécuté !
Mais que dis-tu, Saûl ? Dans ce moment suprême
Sois juste, et tu seras plus grand qu'il n'est lui-même!