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loo RECUEILLEMENTS POETIQUES.
Pour revoir ce qu'une heure a broyé sous son ailer
Pour exhumer du fond de l'insondable oubli
La page où du lecteur le doigt a fait un pli?
Pour décider au nom de la race future ,
Si l'hémistiche impie offensa la césure.
Ou si d'un feuilleton les arrêts en lambeaux
Ont fait tort d'une rime aux morts dans leurs tombeaux?
(^uoi qu'en disent là-haut les scribes dans leurs sphères,
L'avenir, mes amis, aura d'autres affaires;
Il aura bien assez de sa tâche au soleil,
Sans venir remuer nos vers dans leur sommeil.
Jamais le lit trop plein de l'océan des âges
De tlots plus débordants ne battit ses rivages;
Jamais le doigt divin à l'éternel torrent
N'imprima dans sa fuite un plus fougueux courant :
On dirait qu'amoureux de l'œuvre qu'il consomme ,
L'esprit de Dieu , pressé , presse Tesprit de l'homme ,
Et, trouvant l'œuvre longue et les soleils trop courts,
Dans l'œuvre qu'il condense accumule les jours.
Que d'œuvres à finir! que d'œuvres commencées
Lèguent au lendemain nos mourantes pensées!
Quelle route sans fin nous traçons à ses pas!
Que sera ce chaos, s'il ne l'achève pas?
Qu'il lui faudra de mains pour élever ces pierres
Que nous taillons à peine au fond de leurs carrières !
Qui donnera le plan, la forme, le dessin?
Quel effort convulsif contractera son sein?
Un monde à soulever, couché dans ses vieux langes;
L'homme, image tombée, à dépouiller de fanges,
Comme on dresse au soleil , du limon de l'oubli ,
Dans le sable du Nil un sphinx gnseveli !
Sous mille préjugés dans la honte abattue,
Refaire un piédestal à la sainte statue,
EPITRE A M. ADOLPHE DUMAS. loi
Et sur son front levé rendre à l'humanité
Les rayons disparus de sa divinité!
Réveiller Thomme enfant emmaillotté de songes,
Des instincts éternels séparer nos mensonges,
Des nuages obscurs qui couvrent l'horizon
Dégager lentement le jour de la raison;
De chaque vérité dont la lumière est flamme,
Du genre humain croissant féconder la grande âme;
Des peuples écoulés dépassant les niveaux.
Le faire déborder en miracles nouveaux ;
Asservir à l'esprit les éléments rebelles ,
Prendre au feu sa fumée, à l'aquilon ses ailes;
Sur des fleuves d'acier faire voguer les chars.
Multiplier ses sens par les sens de nos arts ;
De ces troupeaux humains que la verge fait paître,
Parqués, marqués au flanc par les ciseaux du maître,
Fondre les nations en peuple fraternel ,
Marqués au front par Dieu de son chiffre éternel;
Au lieu de mille lois qu'une autre loi rature.
Dans le code infaillible écrire la nature,
Déshonorer la force , et sur l'esprit dompté
Faire du ciel en nous régner la volonté !
Comme du lit des mers les vagues débordées,
Voir les faits s'écrouler sous le choc des idées,
Porter toutes les mains sur Tarche des pouvoirs,
Combiner d'autres droits avec d'autres devoirs;
Parlant en vérités et plus en paraboles,
Arracher Dieu visible à l'ombre des symboles.
Dans l'esprit grandissant où sa foi veut grandir.
Au lieu de le voiler, le faire resplendir.
Et, lui restituant l'univers qu'il anime,
Faire l'homme pontife et le culte unanime;
Ecouter les grands bruits que feront en croulant
L'autel renouvelé, le trône chancelant,
Les voix de ces tribuns ameutant les tempêtes, Artistes, orateurs, penseurs, bardes, prophètes, Vaste bourdonnement des esprits en émoi , Dont chacun veut son jour, et crie au temps : « A moi
Voilà de l'avenir l'œuvre où la peine abonde. Et tu veux qu'au milieu de ce travail d'un monde Le siècle des six jours , sur sa tâche incli né , Se retourne pour voir quelle âme a bourdonné ? C'est Terreur du ciron qui croit remplir l'espace. Non : pour tout contenir le temps n'a que sa place ; La gloire a beau s'enfler, dans les siècles suivants Les morts n'usurpent pas le soleil des vivants; La même goutte d'eau ne remplit pas deux vases; Le fleuve en s'écoulant nous laisse dans ses vases. Et la postérité ne suspend pas son cours Pour pêcher nos orgueils dans le vieux lit des jours.
Quoi 1 faut-il en pleurer? Le doux chant du poète Ne le charme-t-il donc qu'autant qu'on le répète? Le son mélodieux du bulbul de tes bois Est-il donc dans l'écho plutôt que dans la voix ? N'entends-tu pas en toi de célestes pensées, Par leur propre murmure assez récompensées t Le génie est-il donc extase ou vanité?
N'écouterais-tu pas pendant l'éternité Le bruit mélodieux de ces ailes de flamme , Que fait l'aigle invisible en traversant ton âme? Le cœur a-t-il besoin que dans ses sentiments Tout l'univers palpite avec ses battements? Eh! qu'importe l'écho de ta voix faible ou forte: N'est-il pas aussi long que le vent qui l'emporte? Ne se confond-il pas dans cet immense chœur Que la vie et Tamour tirent de chaque cœur?
ÉPITRE A M. ADOLPHE DUMAS. io3
N'as-tu pas vu souvent, aux jours pâles d'automne, Le vent glacé du Nord, dont l'aile siffle et tonne, Fouetter en tourbillons, dans son fougueux courant Les dépouilles du bois en liquide torrent? Du fleuve où roule à sec sa gerbe amoncelée. Le bruit des grandes eaux monte sur la vallée : Bien qu'un gémissement sorte de chaque pli , Notre oreille n'entend qu'un immense rouli; Mais roreille de Dieu, qui plus haut les recueille, Distingue dans ce bruit la voix de chaque feuille , Et du brin d'herbe mort le plus léger frisson Dont ce bruit collectif accumule le son. C'est ainsi, mon ami, que dans le bruit terrestre. Dont le génie humain est le confus orchestre , Et qu'emporte en passant l'esprit de Jéhovah, Le faible bruit de l'homme avec l'homme s'en va. A l'oreille de Dieu ce bruit pourtant arrive : Chaque âme est une note, hélas! bien fugitive; Chaque son meurt bientôt, mais l'hymne solennel S'élève incessamment du temps à l'Eternel; Notre voix, qui se perd dans la grande harmonie, Va retentir pourtant à l'oreille infinie. Eh quoi ! n'est-ce donc rien que d'avoir en passant Jeté son humble strophe au concert incessant, Et d'avoir parfumé ses ailes poétiques De ces soupirs notés dans les divins cantiques? Faut-il, pour écouter ce qui mourra demain. Imposer à jamais silence au genre humain?
Elle vole plus haut l'âme du vrai poëte ! De toute ma raison , ami , je te souhaite Le dédain du journal, l'oubli de l'univers, Le gouffre du néant pour ta prose et tes vers; Mais au fond de ton cœur une source féconde
I04 RECUEILLEMENTS POÉTIQ.UES.
Où rinspiration renouvelle son onde,
Et dont le doux murmure, en berçant ton esprit,
Coule en ces vers muets qu'aucune main n'écrit;
Une âme intarissable en sympathique extase,
Où Tadmiration déborde et s'extravase;
Ces saints ravissements devant l'œuvre de Dieu ,
Qui font pour le poëte un temple de tout lieu;
Ces conversations en langue intérieure
Avec Tonde qui chante ou la bris2 qui pleure.
Avec Tarbre, l'oiseau, l'étoile au firmament,
Et tout ce qui devient pensée ou sentiment;
Une place au soleil contre un mur où Tabeille,
Nageant dans le rayon, bourdonne sous la treille;
Sous les verts parasols de tes pins du Midi,
Une pente d'un pré par le ciel attiédi.
D'où le regard glissant voit à travers la brume
La mer bleue au rocher jeter sa blanche écume,
Et la voile lointaine à l'horizon mouvant
Comme un arbre des flots s'incliner sous le vent,
Et d'où le bruit tonnant des vagues élancées.
Donnant une secousse à l'air de tes pensées.
Te fait rêver pensif à ce vaste miroir
Où Dieu peint l'infini pour le faire entrevoir!...
Un reflet de ton ciel toujours sur ton génie ;
Des cordes de ton cœur la parfaite harmonie;
La conscience en paix sommeillant dans ton sein,
Comme une eau dont nul pied n'a troublé le bassin;
Au flanc d'une colline où s'étend ton royaume.
Un toit de tuile rouge ou d'ardoise ou de chaume,
Dont l'ombre soit ton monde, et dont le pauvre seuil
Ne rende après cent ans son maître qu'au cercueil.
Là, des sommeils légers que l'alouette éveille.
Pour reprendre gaiement le sillon de la veille;
Une table frugale où la fleur de tes blés
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Éclate auprès des fruits que ta greffe a double's; Sur le noyer luisant dont ton chanvre est la nappe, Un vin dont le parfum te rappelle sa grappe; Un platane en été; dans l'hiver un foyer Où ta main jette au feu le noyau d'olivier; Aux tiambeaux dont ta ruche a parfumé la cire, Des livres cent fois lus que l'on aime à relire, Phares consolateurs que pour guider notre œil Les tempêtes du temps ont laissés sur l'écueil, Dont nos vents inconstants n'agitent plus la flamme . Mais qui luisent bien haut au firmament de l'àme!... Pour que le fond du vase ait encor sa douceur, Jusqu'au soir de la vie une mère, une sœur, Un ami des vieux jours, voisin de solitude. Exact comme l'aiguille et comme l'habitude. Et qui vienne le soir, de son mot régulier. Reprendre au coin du feu l'entretien familier.
Avec cela, mon cher, que l'ongle des critiques Marque du pli fatal nos pages poétiques ; Heureux à nos soleils , qu'on nous siffle à Paris , La gloire me plairait... pour la vendre à ce prix!