ACTE II
mères de famille!..* Tu jalouses les femmes des bourgmestres I n'est-ce pas cela ?
Peut-être I
MATTÉUS.
Ah! ahl Ainsi, ma fîlle, malgré l'Intelligence d'élite que ton front dénonce, le préjugé banal te (rouble et t'étourdit ?
MADELEINE
Oui; il me semble quelquefois que j'aimerais mieux autour de mon nom moins d'éclat et plus de respect...
MATTÉUS.
Du respect, je n'en vends pas, et je ne puis rien pour toi... car le bonheur n'est réservé qu'aux êtres forls, et tu es faible comme un enfant dans ses langes.
MADELEINE
Je ne me crois pas faible, docteur, et cependant...
MATTÉUS.
Ne me dis pas que tu n'es pas faible! Si tu ne l'étais pas , que te ferait la criaillerie de la foule imbécile et jalouse? Voyons, qUi donc te méprise, dis? Des hommes qu'un seul de tes regards fait tes esclaves et jette à tes pieds, des femmes qui te disputent tes amants, et qui, au sortir du théâtre, vont furtivement chez ta marchande de modes mendier le secret de tes toilettes!
MADELEINE
C'est assez vrai I
MATTÉUS.
Eh! mon Dieu! regarde-moi donc! Je suis vieux, pauvre, haï... méprisé...
Et vous êtes heureux?
MATTÉUS.
Je le suis parfaitement, parce que ceux qui me méprisent, je leur rends leur mépris au centuple, parce que je dédaigne profondément les grands mots sonores au nom desquels ils me condamnent, parce que de tous ceux qui crient quand je passe : «Ohl l'impie! le sorcier! l'avare! » il n'en est pas un seul, est-ce que
je ne \b ^ais pas? qui no me fit un pont de son corps sur le ruisseau de la rue, si j'entr* ouvrais pour lui un des sacs entassés dans mes caves !
MADELEINE
Ah ! vous ôtes pauvre, et vous avez des sacs dans vos caves I
UATTËUS, se lerant, et parlant arec ane exaltation croiNante.
Dans mes caves, il y a des tonnes d'or, et, appuyé là-dessus, je ne changerais pas ce galetas contre le palais impérial I Tu me demandes si je suis heureux, Madeleine? De quelle boue immonde est pétri ton cerveau si tu ne comprends pas mon bonheur : mon bonheur est immense, il est complet, parce que je possède les deux suprêmes puissances de ce siècle et des siècles à venir : la science et l'or ! Par la science, j'ai vaincu et foulé aux pieds toutes les superstitions, tous les fantômes, toutes les vaines terreurs qui enti:avent l'intelligence humaine; par la magie de l'or, il n'y a pas de volupté terrestre dont je ne puisse vider la coupe à ma fantaisie! La science et l'or, entends-tu? avec cela, je suis maître de moi — et des autres... Je ne crains rien et je puis touti J'ai le calme de la force et les ivresses de la puissance! J'ai la sérénité des morts avec toutes les joies des vivants! (atco caime.) Voilà la sagesse, voilà, ma fille, le bonheur vrai, unique, le seul qui soit digne d'un être intelligent! Il n'est accessible sans doute qu'aux créatures privilégiées du hasard; mais tu es de celles-là... J'ai eu la
science, tu as la beauté! (ll retoome s'asseoir.) MADELEINE.
Je crois que vous avez raison.
MATTÉUS.
Je le crois aussi.
MADELEINE, passant derant Matt^as et allant s'aoconder sur la peUte table»
Mais enfin, si, après avoir essayé de votre philosophie, docteur, on s'ennuie toujours?
MATTEUS, gaiement.
Alors, que veux-tu, ma mignonne, on s'en va, on va paisiblement dans le sein de la nature se reposer et faire germer les fleurs.
MADELEINE
Et l'âme?