SCÈNE IL
MAURICE, LE COMTE, tous deux graret et tri.tee. LE COMTE.
Vous êtes dur pour ce vieillard, Maurice.
MAURICE
Ses attentions serviles me fatiguent.
Que voulez-vous? Il ménage les héritiers... C*est la naturel...
MAURICE
La naturel Ne me dites donc pas de ces clioses-là, comte Jean ! Ce n'est pas une excuse, la -nature! Quand elle est mauvaise, el elle l'est toujours plus ou moins, il faut-la vaincre : c'est le mérite et la supériorité de l'homme. Ce vieillard, et je lui en veux de cela, me force à mépriser ce que j'aimerais à lespecler toujours, une tête blanche! Comment! ce matin il a vu descendre à sa dernière demeure sa vieille suzeraine et maltresse, à qui le liaient trente années d'habitudes familières, et depuis ce moment son unique préoccupation, vous le voyez, est de deviner dans nos regards ce qu'il doit penser, dire et faire pour être agréable aux héritiers présomptifs, également disposé à pleurer la défunte si nous la pleurons, et à en rire si nous en rions... Eh bien, c'est naturel... mais c'est ignoble !
LE COMTE
Tout cela, cousin, e^ honnêternent pensé. Mais vous êtes dans votre morale un peu âpre et rude, comme le vin généreux quand il est jeune. Avec les années, vous vous dépouillerez légèrement, et i?ous serez parfait. Est-ce que nous n!arrosons pas un peu ces noisettes, Maurice?
MAURICE
Soit ! (il tend son Terre.}
LE COMTE
Car, après tout, nous avons fait là un vrai dîner de spectres, et il faut rester en toutes choses dans la vérité... (iis bowent.) Après s'être confinée systématiquement au fond de la Bohème pendant vingt ans loin de tous les siens, la princesse, malgré les grandes qualités qui là distinguaient, ne pouvait prétendre à des regrets personnels bien vifs... Elle était notre tante*., elle avait sur nous les droits que donne le sang... Dès qu'elle nous a mandés, nous sommes accourus... Pendant six semaines, nous n'avons rien négligé, ni jour, ni nuit, pour alléger ses maux... Vous, en particulier, vous avez été admirable...
MAURICE
Ohl
LE COMTE
Admirable! une vraie sœur de charité...
MAURICE
Mon Dieu, elle souffrait... D'ailleurs, dans ses derniers jours, son regard, qui seul pouvait parler encore, avait paru s'attendrir pour moi... cela me touchait.
LE COMTE
Sans doute, sans doute. Mais enfin nous avons largement donné au devoir et à la parenté ce qu'ils exigeaient... Eh bien, maintemaint la pauvre femme n'est pfus... qu'est-ce que vous voulez?
MAURICE
Évidemment ! ,
LE COMTE
Parbleu 1 nous n'allons pas faire retentir le château des éclats de notre hilarité, c'est certain... Mais quoi! ce que demande la décence, et rien de plus.
MAURICE
C'est mon avis.
LE COMTE
N'est-ce pas? Buvez donc, mon ami. (us boivent.) Et quand je vous appelle mon ami, Maurice, soyez assuré que je ne prononce pas une parole banale. Ces six semaines d'intimité quotidienne entre ^
nous, dans ce vieux château, resteront un des meilleurs souvenirs de ma vie... Quand vous êtes arrivé ici, vous étiez pour moi un rival, presque un ennemi... Maintenant, je vous aime, ma foi, comme un frère (n se lère), et je bois ce verre d'excellent niereinstein à la durée de notre amitié, quoi qu'il advienne de l'héritage I
MAURICE, se lerant.
Cousin comte, si notre amitié, comme je le présume fort, est le seul trésor que je doiye emporter d'ici, croyez que je l'emporterai dans le cœur, dans un cœur ému et fidèle, (n lui serre la main et boit.]
LE COMTE, ils descendent la scène.
Mais, voyons, pourquoi désespérer, Maurice? (uiui prend le bras.) En principe, vous avez les mêmes droits que moi à cette succession... Mon Dieu I je ne suis pas sans cormaître les bizarreries,.et, pour tout dire, les extravagances de... de celle que nous pleurons... je dis celle que nous pleurons... vous savez, c'est une formule... celle que nous pleurons... celle qui n'est plus... mon Dieul
MAURICE
Vous êtes bête. Vous me faites rire. •
LE COMTE, souriant à son tour.
Eh bien, ma foi, quand nous ririons un peu, là, franchement... Après une pareille période de mélancolie... cela devient une nécessité hygiénique... (n yerse.) Buvez donc, mon ami. Allons, bah! vous hériterez! (n se rassied.)
Mais non, mon ami, je n'hériterai pas ; vous oubliez tout ou vous ignorez tout, (a s'assied.)
LE COMTE
Je n'ignore rien, mon ami; et si je n'ai pas attaqué ce sujet plus tôt, c'était par discrétion, et puis, parce qu'au fond j'étais un peu honteux des torts que ma famille avait eus envers la vôtre... Mais à qui la faute? Soyons francs, Maurice! A la princesse, au fanatisme étroit de cette vieille femme 1 Ce fut elle qui, à partir du jour où sa jeune sœur, votre pauvre mère, eut épousé un officier de fortune, très-honorable, mais sans naissance et sans bien, la poursuivit de sa haine, et finit par entraîner toute la famille dans ses préventions et dans ses injustices... Vous voyez que je sais
tout... Eh bien, elle n'aimait pas votre mère, soit! Mais puisqu'elle vous a mandé près d'elle avec moi dans ces derniers temps, c'est qu'elle voulait réparer ses toris. Enfin, bref, sur mon honneur, je ne vois rien, moi, qui vous empêche d'espérer!
MAURICE, très-animé et te levant.
Mais ne me dites pas cela, mon ami! je n'espère que trop... Si je n'espérais pas, pardieu, je serais tranquille. C'est comme un dernier trait de h haine de cette femme d'avoir jeté ce trouble dans ma paisible existence. Est-ce que je songeais à sa fortune, moi? Est-ce que jamais l'idée d'avoir cent mille florins de revenu m'était entrée dans la cervelle ? Je vivais là, à Prague, en pleine sérénité dans mon humble héritage. J'ai le caractère de ma mère, je suis un peu romanesque; avec cela, on vit de rien, on vit de fumée... mais aussi on se passionne, on s'exalte facilement... Eh bien, depuis que la chance de celte immense succession s'est ouverte devant mes yeux, malgré moi je galope sur cette chimère, et mon imagination chevauche dans le pays de la féerie... Je rêve des miracles d'art et des débauches àe charité! Je bâtis des palais, et je fais
des heureux! Enfin, je suis fou ! (u bon et garde «on verre.)
LE COMTE, se lerant, tenant son Terre et lui frappant sur l'ëpaule.
Pauvre garçon !
MAURICE, riant.
Je ne me reconnais jjlus; c'est positif. J'étais insouciant et gai, je suis sombre et maussade. J'étai^.bon, et je suis méchant.
LE COMTE, gaiement.
Bah!
MAURICE
Vrai 1 j'ai des pensées sauvages... criminelles... Tenez, ce soir, pendant que nous nous promenions avec l'homme d'affaires de la princesse, cet avocat, ce Golhleubën... vous nous avez quittés un instant...
LE COMTE
Oui. Eh bien?
MAURICE
Eh bien, l'idée m'a monté ^tout à coup que ce Gothleuben portait peut-être ma ruine dans sa poche... car s'il y a un testament,
je suis perdu. Nous étions seuls, la nuit tombait... il a une mauvaise figure, d'ailleurs, cet homme.
LE COMTE, ri&nt.
Oh ! atroce I une atroce figure 1
MAURICE
N'est-ce pas? Il a une figure... il a Tair d-un scélérat; enfin!
LE COMTE, riaoi.
Endurci; tout à fait endurci... Bref?
MAURICE
Bref, comme nous passions devant une espèce de puits qui s'ouvre là à fleur de terre.. r
LE COMTE, riant.
Bien !
MAURICE
Ma parole, j'y ai songé ; seulement, j*ai craint... (ii boit.)
LE COMTE
Le remords?
MAURICE, continuant.
J'ai craint qu'il ne fût plus fort que moi.
LE COMTE
Le remords?
Eh non, l'avocat I
LE COMTE, riant et nn peu ffrU.
Ah ! l'avocat! Je croyais que c'était le remords, je voulais absolument que ce fût le remords,-j'y tenais; on est stupide quand on a une idée. Ah ! ah I ah! (u Ht.) A sa santé !
MAURICE
Du remords ?
LE COMTE, riant plus fort.
Non I de l'avocat I (iIs rient aux éeUta. Hermann entre, et les Toyint rire, se met k rire niaisement. Maurice et le comte reprennent leur fravltë. )