HÉROD., VII
** Dioi)., xx , 14.
même des ennemis, croyant se concilier la faveur des dieux par le sang des êtres, pour la conservation desquels on leur adresse ordinairement les plus ferventes prières. *
§ X. — Scythes. — Gaulois. — Germains.
Les Scythes sacrifiaient toujours la centième partie de leurs prisonniers de guerre au dieu des batailles. Tous les ans, avec du bois desséché et en quantité suffisante, pour remplir cent cinquante chariots, ils élevaient une sorte de pile, au sommet de laquelle était dressé un antique cimeterre, emblème du dieu. Ils l'arrosaient du sang des malheureux qui gisaient au-dessous, et qu'on avait égorgés au-dessus d'un vase , de manière à ce qu'il reçût leur sang. Ils détachaient de leur corps l'épaule droite et les deux mains , et les lançaient en l'air. Partout où tombaient ces membres, ils restaient étendus; il en était de même du cadavre , qui demeurait à la place où il était tombé. **
Les Celtes qui, à l'exception de la Grèce et de l'Italie, habitaient toute l'Europe, immolaient des vic-
* Cum inter caetera mala etiam peste laborarent, cruenta sacrorum religione et scelere , pro remedio usi sunt. Quippe hommes , ut victimas immolabant; et impubères ( quœ setas etiam hostium misericordiam provocat ) aris admovebant , pacem deorum sanguine eorum exposcentes, pro quorum vitâ dii rogari maximè soient. (Justin, xvm, 6. )
** Herod. , iv, 62.
times humaines. « Ceux qui se trouvent dangereusement malades »., dit César en parlant des Gaulois*, « offrent ou promettent des sacrifices humains, et les druides leur prêtent leur ministère »; ils croyaient, en effet, qu'on ne pouvait adoucir les dieux, qu'on ne pouvait racheter la vie d'un homme, qu'en offrant celle d'un autre en échange. Ces sacrifices, consommés par l'entremise des druides, étaient réglés d'une manière publique et légale : lorsque les coupables manquaient, on allait jusqu'à faire périr des innocens. Quelquefois on enfermait des hommes dans des espèces de statues colossales, tissues d'osier, auxquelles on mettait le feu, et les malheureux périssaient dans les flammes. Ces sacrifices se maintinrent dans les Gaules , comme partout ailleurs , jusqu'à l'époque où le christianisme prit une assiette solide. Car nulle part ils ne disparurent tout-à-fait sans l'intervention de la religion chrétienne; nulle part, non plus, ils ne subsistèrent en sa présence.
Au nord de l'Europe, après le laps de neuf mois, on apaisait les dieux en leur offrant, durant neuf jours , neuf sacrifices d'hommes et d'animaux par jour; si, pourtant, des circonstances extraordinaires ne commandaient pas plus tot l'immolation de victimes humaines.
En Suède et en Norwège, ces victimes se reproduisaient également. D'ordinaire, on les étendait sur une
* C/esar, de Bello gall. , iv, 16.
pierre énorme; on les étouffait ou on les mettait en pièces. Quelquefois encore on laissait couler leur sang: plus il jaillissait avec impétuosité, plus le présage était favorable. *
Tacite rapporte des Germains ** : « Ils se réunis- « sent pour honorer la déesse Herth, c'est-à-dire, la « terre «, mère commune. Ils s'imaginent que cette « divinité vient, de temps en temps, prendre part aux « affaires des hommes, et se promener de contrée en « contrée. Dans une île de l'Océan est un bois qui « lui sert de temple. On y garde son char : c'est une « voiture couverte , que le prêtre seul a droit de tou- « cher. Dès qu'il reconnaît que la déesse est entrée « dans ce sanctuaire mobile, il y attèle des génisses, « et le suit en grande cérémonie. L'allégresse publique « éclate de toutes parts. Ce ne sont que fêtes et ré- « jouissances dans les lieux où la déesse daigne passer « ou séjourner. Les guerres sont suspendues; on cesse « les hostilités ; chacun resserre ses armes ; partout « règne une paix profonde, que l'on ne connaît, que « l'on n'aime que dans ces jours privilégiés. Enfin , « lorsque la déesse a suffisamment demeuré parmi « les mortels , le prêtre la reconduit au bois sacré. On « lave ensuite , dans un lac écarté , le char, les étoffes « qui le couvraient, et la déesse elle-même, à ce v qu'on prétend. Aussitôt le lac engloutit les esclaves
* Maixet , Introduction à l'Histoire de Danemark. ** Tac. , de Mor. Germ. , 4o , trad. de l'abbé de la Bletterie , édit. de Froullé.
DES SACRIFICES. ifi
« employés à cette fonction ; ce qui pénètre les esprits « d'une frayeur religieuse, et réprime toute profane « curiosité sur un mystère que l'on ne peut connaître, « sans qu'il en coûte la vié à l'instant. »
Le même historien rapporte encore des Germains * : « Mercure (Odin, Wodan) est le dieu le plus ho- « noré. A certains jours on lui sacrifie des hommes. »
Les Normands en France offraient également , au dieu Thor, des victimes humaines.
§ XI. — Amérique.
Aucune nation de la terre n'en a plus immolé que les Américains, et aucune de leurs tribus n'est plus célèbre sous ce rapport que les habitans du Mexique. Suivant Clavigero **, on remettait aux prêtres mexicains jusqu'à vingt mille victimes par an : pour se les procurer, il fallait déclarer la guerre à quelque peuple ; mais , au besoin , les Mexicains offraient leurs propres enfans. Le sacrificateur ouvrait le sein de la victime , et s'empressait d'en arracher le cœur encore palpitant. Le grand-prêtre , en imprimait le sang sur les lèvres de l'idole , puis tous les prêtres , dans un horrible repas, se partageaient les lambeaux du cadavre !
* Tacit. , de Mor. Ger., 10, trad. de l'abbé de la Blelterie, édit. de Froullé.
** Cla-Vxgero , Storia del Messico,
D'autres peuples d'Amérique observaient des pratiques différentes dans leurs sacrifices. Les Otonites vendaient le cadavre par morceaux sur le marché. Les Zapothèques immolaient des hommes aux dieux , des femmes aux déesses, des enfans à des espèces de nains qu'ils honoraient comme des divinités. Les Tlossallèfes lançaient des flèches contre les victimes, suspendues à une grande hauteur, ou, les liant à un poteau, les assommaient avec des bâtons.
Par là nous voyons que les sacrifices humains ont fait le tour du globe, et souillé les deux continens.
§ XII. — Source véritable de Vidée qui donna naissance aux sacrifices.
Quelle que soit la diversité des mœurs, des coutumes, des cultes des anciens peuples, tous néanmoins s'accordent à croire que l'effusion du sang possède une vertu salutaire, et que les dieux, irrités contre les crimes des hommes, peuvent être fléchis par la substitution des souffrances de la victime à celles du criminel. Cette croyance, répandue sur toute la terre, ne pouvait être le produit de la raison, car elle semble plutôt lui être opposée ; elle ne peut être davantage le résultat d'un événement fortuit, comme si, par exemple, les peuples se l'étaient communiquée l'un à l'autre. A quelle époque, en effet, un accord si général se serait-il opéré? Ce n'est point encore l'œuvre de la ruse employée par les rois et les prêtres,
dans la vue de dominer les peuples ; une pareille croyance n'a aucun rapport à ce but. Nous la voyons enracinée chez les sauvages des plus lointains pays que l'on découvre de nos jours, et qui n'ont ni prêtres ni rois. Nécessairement, dès-lors, elle est le fruit d'un instinct naturel, ou d'une révélation; or, l'un et l'autre sont l'effet de la puissance divine.
Le christianisme nous a dévoilé plusieurs vérités importantes, dont nous n'avions auparavant aucune connaissance , et du nombre de ces vérités est celle qu'il a plu à Dieu d'agréer les souffrances du Christ, comme une expiation des péchés du genre humain. Par là le christianisme a jeté du jour sur une pratique usitée chez les païens, mais dont le sens profond nous aurait été à jamais caché sans son apparition. Nous savons, par conséquent, quelle est la racine première de cet usage, nous le rattachons à l'auguste révélation qui instruisit l'homme de sa chute profonde, de la nécessité d'une expiation, et, tout à-lafois , de la nature et moyen de salut. Il serait absurde de révoquer encore en doute l'origine et le sens mystérieux des sacrifices. *
* Jennyngs. Examen de l'évidence intrinsèque du christianisme , ou bien : Vue de l'évidence de la religion chrétienne considérée en ellemême ; par M. Jennyngs, traduite par M. Le Tourneur. Paris, 1769, in-12.
§ XIII. — Mérite particulier de l'intervention de V innocence.
On reste d'autant plus convaincu que telle est la source d'où dérivèrent les sacrifices païens, et que, d'ailleurs, ils se rapportent allégoriquement au grand œuvre de la rédemption, qu'on attachait, dans l'antiquité , le plus haut prix au sacrifice des innocens , surtout quand l'innocence s'offrait d'elle-même h la divinité comme un holocauste expiatoire : l'on croyait, en effet , que l'homme pur pouvait satisfaire pour le coupable.
Dans tous les temps, on attribua un mérite infini à la soumission du Juste , qui efface le crime.
Pour le départ d'une flotte, pour l'heureuse issue d'une guerre, le sang d'une fille innocente paraissait indispensable. On connaît la célèbre histoire d'Iphigénie, que son père Agamemnon se voyait forcé d'immoler à Diane, en Aulide, pour ouvrir aux Grecs le chemin de Troie. Achille, pour apaiser les mânes de Patrocle son ami, sacrifia douze jeunes Troyens d'une illustre naissance. De même, Polixène, fille de Priam, fut immolée à la mémoire d'Achille. Quand la disette accabla les Messéniens, l'oracle de Delphes exigea la mort d'une princesse de la maison royale. Avant la bataille de Salamines , Thémïstocle permit celle de trois jeunes Perses. Nous n'ignorons pas quel culte était rendu à Moloch, dans les régions les plus éloignées ; on plaçait des enfans dans ses bras.
A Carthage même, des enfans, surtout ceux des familles les plus distinguées , étaient sacrifiés à ce dieu. Il serait superflu de multiplier les exemples.
§ XIV. — Efficacité des sacrifices pour les morts. — Leur rapport avec âf autres institutions.
C'est à cette doctrine qu'il faut rapporter, à mon avisj la persuasion où étaient les anciens que les sacrifices sont salutaires, non-seulement pour les vivans, mais encore pour les morts. Ils en offraient pour ceux qui avaient cessé de vivre. On nous objectera, dit Platon, que les crimes que nous aurons commis sur la terre attireront un jour, dans l'empire des morts, un juste châtiment, infligé, soit à nous-mêmes, soit à nos descendans. A cette objection on peut répondre qu'il est des sacrifices efficaces pour expier le crime, et que les dieux se laissent fléchir, comme nous l'assurent de très grandes cités, et les poètes enfans des dieux, et les prophètes leurs envoyés. (Plato, de Rep.)
Nous savons que les Grecs aimaient à répandre le sang humain pour le repos de leurs parens ou de leurs amis dans la tombe , que les femmes de l'Indostan , après la mort de leurs époux, se précipitent dans les flammes ; coutume qui n'est point encore abolie en ce moment. On faisait périr des prisonniers sur les tombeaux. A défaut de prisonniers, paraissaient les gladiateurs qui les arrosaient de leur sang : au point qu'on leur attribua le nom de hustuarii , c'est-à-dire lutteurs funèbres, parce qu'ils étaient destinés à ré-
pandre sur les tombes le sang de leurs blessures. Enfin, quand on n'avait ni gladiateurs ni prisonniers, alors, maigre la loi des douze tables, on voyait des femmes qui se meurtrissaient les joues pour donner au moins au bûcher l'apparence d'un sacrifice, et, dit Varron, pour satisfaire les dieux infernaux en leur montrant du sang. Sur la tombe des rois et des grands guerriers, on immolait des ennemis, quelquefois même leurs officiers ou leurs serviteurs.
De cette doctrine dérivent encore les vœux , les offrandes, les purifications, les expiations, si célèbres dans l'antiquité.
J'y rattache aussi l'usage si ancien de la circoncision , en honneur chez tant de peuples des âges les plus reculés, que suivent encore sous nos yeux les descendans d'Isaac et d'Ismaël avec une si inexplicable persévérance, que les navigateurs des siècles derniers ont retrouvé dans les îles innombrables de la mer Pacifique, au Mexique, à la Dominique, et dans l'Amérique septentrionale jusqu'au trentième degré de latitude. Quelques peuples différaient bien l'un de l'autre dans l'exécution , mais on retrouve partout une opération douloureuse et sanglante pratiquée sur les organes de la reproduction. *
§ XY. — Conclusion.
Il est donc désormais incontestable que le sentiment
* Soirées de Saint-Pétersbourg , neuvième entretien. Parie, 1821.
de la déchéance de l'homme et de sa culpabilité, que la conviction de la nécessité d'une satisfaction, que l'idée de la substitution de souffrances expiatoires à celles du vrai criminel, ont conduit les peuples à donner le honteux et épouvantable scandale des sacrifices humains. Lorsque l'auguste victime, sur laquelle se concentra l'iniquité de l'univers , se fut écriée :
« Tout est consommé ! »
Le voile du temple se déchira, et le grand mystère du lieu saint se révéla, autant du moins que les bornes de sa sphère intellectuelle permirent à l'homme de le connaître. On comprend maintenant pourquoi il se persuada à toutes les époques qu'une âme pouvait être sauvée par une autre, pourquoi il voulut toujours se régénérer dans le sang. Sans le christianisme, l'homme ignore ce qu'il est, parce qu'il se trouve isolé dans le monde, et qu'il n'a point de terme de comparaison ; le premier service que lui rend la religion , est de lui apprendre quelle est sa valeur, en lui montrant combien il a coûté.
« Vide, quanta patior à Deo Deus. » *
( iEscHYL. , in Prom. , v. 92. )
« Yois quelles souffrances , Dieu moi-même, je supporte de la part d'un Dieu. »
Que l'on songe à présent que, d'une part, toute la doctrine de l'antiquité n'était qu'un cri prophétique du genre humain qui désignait le sang comme moyen
* I^saôe j/,'ota 7rpoç ©sou iraa/w ©eoç.
de salut; que, de l'autre, le christianisme vint accomplir cette prophétie , remplaçant l'emblème par la réalité , en sorte que la doctrine primitive ne cessa jamais de désigner l'auguste victime, objet de la révélation nouvelle, et que, réciproquement, cette révélation, rayonnante de tout l'éclat de la vérité, découvre la source divine de la doctrine qui , pendant la durée des siècles, nous apparaît comme un point lumineux au milieu des ténèbres du paganisme : à coup sûr, une pareille concordance est la preuve la plus irréfragable que l'esprit humain puisse se créer. *
Dès-lors encore il demeure évident que la doctrine des sacrifices païens a un rapport intime avec la doctrine de la réconciliation du monde, par l'entremise d'un divin Rédempteur, et cette proposition, paradoxale au premier abord, savoir : que l'idée d'une rédemption opérée par un Dieu sauveur est le fondement de la fable, se trouve démontrée d'une manière complète, assise désormais sur une base inébranlable.
* Soirées de Saint-Pétersbourg , neuvième entretien. Paris, 1821,