DES
§ I. — Leur origine.
On justifie ordinairement l'origine des sacrifices , en avançant que les hommes se croyaient obligés et rigoureusement astreints à offrir à la Divinité leurs hommages ou quelques présens. Les dieux nous corn-
* Le lecteur , qui connaîtra Y Eclaircissement sur les sacrifices du célèbre comte Joseph de Maistre , s'étonnera peut-être de retrouver sa théorie dans ce traité ; une observation expliquera cette conformité singulière au premier abord : le comte Joseph , découvrant d'un regard d'aigle les principes de cette importante matière, les a consignés dans son Eclaircissement ; profitant ensuite de ces précieuses données , quelquefois textuellement reproduites , l'auteur du traité s'attache à les faire ressortir en approfondissant les recherches historiques j en y joignant ses propres réflexions. Apprécié sous ce point de vue , ce traité présente un double mérite , et devient le complément indispensable des Soirées de Saint-Pétersbourg. Les modifications que l'auteur apporte aux idées du comte de Maistre , les développemens qu'il leur donne , nous ont forcé d'offrir une Version littérale de sa théorie , plutôt que de nous référer, comme nous aurions pu le faire dans un grand nombre de passages , à Y Eclaircissement sur les sacrifices.
( Note du Traducteur. )
blent de bienfaits; il est donc naturel de leur consacrer les premiers des biens que nous tenons de leurs bontés : de là, les libations de l'antiquité, et l'offrande des prémices, qui avaient lieu au commencement des repas. Cette sorte de sacrifices, usitée chez tous les peuples anciens , consistait dans l'hommage qu'on faisait aux dieux des fruits et des produits de la terre. Elle était le résultat d'un mouvement spontané , d'une volonté libre; elle manifestait la piété, secondait la reconnaissance.
Quelque satisfaisante que paraisse cette explication des sacrifices, quelque plausible que soit l'opinion qui les fait dériver du devoir imposé à l'homme d'offrir à la Divinité des présens, des dons, des prémices; selon moi, cependant, cet hommage, d'ailleurs si naturel , n'est point le motif de l'institution universellement répandue des sacrifices. Je crois, au contraire, comme l'atteste clairement l'histoire , que les hommes furent dans tous les temps pénétrés de cette vérité : qu'ils vivaient sous V empire d'une puissance irritée y et que les sacrifices seuls pouvaient fléchir sa colère» Les dieux sont bienfaisans , c'est d'eux que nous avons reçu tous les biens dont nous jouissons : dès -lors, notre devoir est de les exalter par nos louanges, de leur témoigner notre reconnaissance. . . Mais les dieux sont justes, nous sommes coupables : dès-lors, il devient nécessaire de les adoucir, d'expier nos crimes; et le moyen le plus efficace pour y parvenir, c'est le sacrifice.
Telle fut la croyance de l'antiquité, telle est encore, sous des formes diverses, la croyance du monde entier. Les premiers hommes, dont les idées servirent de type à celles du genre humain, se croyaient coupables. Sur cette doctrine fondamentale s'élevèrent les institutions religieuses , en sorte que les hommes de tous les temps ne cessèrent jamais d'avouer une déchéance originelle et générale , de répéter comme nous, quoique dans un sens moins rigoureux: Nos mères nous ont conçus dans le crime.
L'idée d'un crime et de la punition qu'il mérite., est généralement la source des sacrifices.
§ IL — Sacrifices sanglans.
Les anciens avaient coutume d'offrir non-seulement des présens , des dons , des prémices , mais encore la chair des animaux.
S'ils n'avaient voulu par là que rendre hommage à la Divinité et reconnaître sa suprématie sur toutes les créatures, ils se seraient bornés à lui offrir cette chair, et à la placer sur ses autels. Toutefois les peuples ne se contentèrent point d'une offrande si simple; ils immolaient les animaux, ils répandaient leur sang en l'honneur des dieux et pour sceller la réconciliation. Le culte exigeait donc une victime choisie et l'effusion du sang. On croyait que c'était moins l'offrande de la chair que cette effusion qui possédait la vertu expiatoire, indispensable aux hommes.
Les anciens regardaient le sang comme un vivant fluide, où résidait l'âme; la vie et le sang se trouvaient, pour ainsi dire, les deux termes identiques d'une équation. De là vient aussi qu'ils pensaient que le ciel, irrité contre la chair et le sang, ne pouvait être apaisé que par son effusion , et aucun peuple n'a douté qu'elle n'eût la propriété d'expier le crime. Or, ni la raison ni la folie ne donnèrent naissance à cette idée, et, bien moins encore, ne la firent adopter si généralement. L'histoire ne nous montre pas dans l'univers une seule contrée qui lui soit restée inaccessible, C'était une opinion uniforme, dont le règne embrassait tous les pays , qu'on ne pouvait obtenir que par le sang la rémission du crime et le retour des faveurs célestes. Ce point une fois admis, la nature des sacrifices païens se dévoile à notre vue , autant , du moins , que la faiblesse de nos sens nous permet de l'apprécier.
§ III. — Universalité de la doctrine de la rédemption par V effusion du sang.
Rien ne frappe plus , dans les lois de Moïse, que ses constans efforts pour garantir les Juifs des pratiques du paganisme , pour séparer le peuple Israélite du reste des peuples en lui imposant des rites particuliers; mais, relativement aux sacrifices, il abandonne son système général : il se règle d'après les rites fondamentaux des autres nations, et même, ne
se contentant pas de s'y conformer, il ajoute à leur rigueur, exposant ainsi le caractère national à acquérir une dureté dont, à coup sûr, il n'avait pas besoin. De toutes les cérémonies prescrites par ce célèbre législateur, il n'en est pas une, il n'est surtout aucune purification, même physique, pour laquelle le sang ne soit nécessaire. Je signale principalement les purifications et les sacrifices expiatoires, fixés par les lois, et dont le but était de sanctifier et de réconcilier.
Remarquons surtout la fête de l'expiation solennelle, à laquelle tout le peuple se purifiait et rentrait en grâce avec le Seigneur. La purification s'opérait par l'immolation de certaines victimes, du sang desquelles on arrosait la terre et l'on faisait des aspersions; voici quelques circonstances de la fête solennelle : purifié déjà par le sacrifice d'une victime, le grandprêtre apporte le sang du bouc, tué pour le péché du peuple, au-dedans du voile, il en arrose la terre devant l'oracle, et purifie le sanctuaire des impuretés des enfans d'Israël, de leurs prévarications, de tous leurs péchés... Offrant alors le bouc vivant, il met ses deux mains sur sa tête, confesse toutes les iniquités des enfans d'Israël , en charge avec imprécation la tête du bouc, et l'envoie au désert par un homme destiné à cette mission. (Lév.> xvi, i5, 16, 21.)
A la suite, se trouve le commandement fait aux enfans d'Israël : « Au dixième jour du septième mois, vous affligerez vos âmes, c'est en ce jour que
se fera votre expiation et la purification de tous vos péchés ; vous serez purifiés devant le Seigneur. Car c'est le sabbat et le grand jour du repos.» (Lév,, xvi, 29-3 1.)
Cette expiation ordonnée par Moïse, inséparable de l'effusion du sang des victimes, était l'image de l'expiation générale des crimes du genre humain, par le sacrifice de la croix et par le sang de Jésus- Christ.
De même que chez les Juifs, d'après les lois mosaïques , l'immolation des victimes et l'effusion de leur sang, dans le but d'apaiser les dieux, étaient universellement en usage chez les païens. Une maladie contagieuse exerçait ses ravages dans le camp des Grecs; iVchille veut connaître «la cause de ce grand « courroux d'Apollon ; s'il punit la transgression d'un « vœu ou le refus de quelque hécatombe ; et si , « daignant agréer un sacrifice de victimes choisies, « il veut écarter loin des Grecs la contagion et la « mort. »
D'après la réponse de l'oracle , « Agamemnon or- « donne aussitôt aux peuples de se purifier : ils se pu- « rifient, et jettent l'eau lustrale dans la mer. Ils im- « molent au dieu du jour des hécatombes choisies de « taureaux et de chèvres, près la rive de l'indomp- « table Océan : la graisse des victimes s'élève jusqu'au « ciel , en tourbillons de fumée. »
Et lorsque Chrysès eut reçu sa fille chérie, « ils « rangent aussitôt l'hécatombe autour du superbe
« autel; ils versent sur leurs mains une eau pure, « et prennent l'orge sacrée. » * Horace nous dit : (Lib. 1. )
Et thure et fidibus juvat Placare , et vitulî sanguine debito Custodes Numidae deos.
« Que mon encens, que les sons de ma lyre, que « le sang de la victime promise acquittent ma reconte naissance envers les dieux qui ont veillé sur les « jours de Numide. »
Quiconque a étudié l'antiquité connaît les Tauroboles et les Crioboles auxquels donna lieu en Orient le culte de Mithra. L'effet de ces sacrifices consistait dans une parfaite purification, dans la disparition de tous les crimes , dans une régénération morale et complète. Afin de renaître ainsi pour l'éternité (résultat qu'attribuaient les prêtres à ce genre de sacrifices, quoiqu'ils recommandassent de les renouveler après un laps de vingt ans), on descendait nu dans une fosse profonde , recouverte avec une planche percée d'une foule d'ouvertures. Sur cette planche, on égorgeait un taureau ou un bélier, de manière à ce que leur sang, encore tiède, jaillît sur toutes les parties du corps du pénitent. Quand on immolait un taureau, le sacrifice s'appelait taurobole; il se nommait, au contraire, criobole, lorsqu'on employait un bélier.
* Iliade d'Homère, chant i, traduction de P. J. Bitaubé.
Au témoignage de Grégoire de Nazianze, Julien l'apostat se soumit lui-même à cette bizarre superstition.
Ce fut donc la croyance constante de tous les hommes et de tous les temps , que l'effusion du sang avait la vertu de sanctifier et de racheter. Dans sa forme extérieure, cette croyance se modifia suivant le caractère et le culte des différens peuples ; mais partout le principe est visible. Comment, dès-lors, prétendre avec quelque droit, que le paganisme s'est fait illusion sur cette idée fondamentale et universelle, c'est-à-dire la rédemption au moyen du sang? S'appuierait-on sur l'impossibilité où était le genre humain de deviner la vertu de ce sang, nécessaire à sa régénération? sur ce que l'homme, abandonné à lui-même, ne pouvait connaître, ni la grandeur de sa chute, ni l'immensité de l'amour dont il redevenait l'objet?
Nonobstant ces objections, toujours est- il que chaque peuple, quelques notions qu'il possédât sur la déchéance originelle, connaissait et le besoin et la nature du moyen de salut. Assurément les racines d'une croyance si extraordinaire , si générale , doivent être profondes. Si elle n'avait pas eu un fondement réel et mystérieux, pourquoi Dieu même l'aurait -il consignée dans les lois mosaïques? Où les anciens auraient-ils puisé l'idée d'une régénération morale? Pourquoi, dans tous lieux et à toutes les époques, afin d'honorer la Divinité, de se concilier ses fa-
veurs, de détourner sa colère, aurait-on choisi une cérémonie dont l'esprit , isolé de tout secours étranger, ne saurait donner l'idée? La nécessité nous force de reconnaître l'existence de quelque cause cachée, et cette cause était bien puissante.
§ IV. — Sacrifices humains.
Dès les temps les plus éloignés où l'histoire nous permette de porter nos recherches , nous voyons tous les peuples , barbares ou civilisés , malgré la tranchante différence de leurs opinions religieuses , se réunir et se confondre en un point, convaincus de l'utilité d'un médiateur , persuadés qu'on adoucit la colère divine par les sacrifices, c'est-à-dire, par la substitution des souffrances des autres créatures à celles du vrai coupable. Cette croyance , raisonnable dans son principe , mais soumise à l'action de la puissance qui s'est partout manifestée par de déplorables résultats , produisit , outre les sacrifices d'animaux, la superstition horrible et trop généralement répandue des sacrifices humains. Vainement la raison disait-elle à l'homme qu'il n'avait aucun droit sur son semblable, que tous les jours il convenait luimême solennellement de cette vérité en répandant le sang des animaux pour racheter celui de l'homme; vainement la douce humanité , le sentiment si naturel de la compassion prêtaient-ils de nouvelles forces à l'autorité de la raison , l'esprit et le cœur se trouvaient
impuissans contre les progrès de cette abominable superstition. On serait tenté de récuser le témoignage de l'histoire , lorsqu'elle nous montre le triomphe de cette coutume révoltante dans tous les pays de la terre : malheureusement, et à la honte éternelle du genre humain , aucun fait n'est mieux établi ; jusqu'aux monumens de la poésie , tout dépose contre ce préjugé général :
A peine son sang coule et fait rougir la terre, Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre ; Les vents agitent l'air d'heureux frémissemens , Et la mer lui répond par des mugissemens ; La rive au loin gémit , blanchissante d'écume ; La flamme du bûcher d'elle-même s'allume; Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.
Ce n'était point une seule nation , ce n'étaient point des hordes barbares et grossières qui trempaient dans l'abomination des sacrifices humains, étouffant ainsi les sentimens naturels , mais bien presque tous les peuples de l'antiquité; plusieurs encore se rendent aujourd'hui coupables de ce crime monstrueux.
Je ne sais si , de toutes les grandes nations , on en pourrait citer une seule qui se fût entièrement abstenue de sacrifices humains, excepté cependant les Indiens dont les bramines se consacraient spécialement à Wichnou , et les Péruviens dont la religion remonte à Manco-Capac et à Mama-Ocollo ( Coya-Oceîla) , sa sœur et son épouse, qui appartenaient probablement tous deux à cette caste des bramines de l'Inde.
C'est à la religion chrétienne que les sectateurs de l'islamisme sont redevables d'être demeurés étrangers à cette pratique ; car le Coran même démontre que Mahomet, sans adorer Jésus-Christ comme le fils de Dieu, voyait pourtant en lui le plus grand des Prophètes , qu'il emprunta à nos livres sacrés sa religion et sa morale, laissant de coté ce qui ne cadrait point avec ses plans , y ajoutant d'ailleurs des détails de son invention. Toutefois, au douzième siècle, du temps du grand Saladin, on rencontre chez les mahométans l'exemple d'un sacrifice humain; des chrétiens, sous la conduite de Raymond de Châtillon , ayant tenté de renverser le tombeau de Mahomet, furent eux-mêmes immolés à la fête du Beïram, au lieu des brebis qui composent le sacrifice annuel. *
§ V. — Inde. — Chine. — Perse.
Dans l'Inde, les sacrifices humains datent de l'époque la plus reculée : cependant , on ne peut accuser de cette abomination que celle des deux sectes principales dont les bramines se vouaient spécialement à Siwa; toute la partie de cette immense contrée, possédée par les Européens , en est affranchie, elle ne subsiste que chez quelques peuplades indépendantes.
Un des livres que les Indiens nomment sacrés 9
* Histoire de Saladin , par M, Marin , tome i, page 428.
contient un chapitre particulier, que l'on appelle le chapitre sanglant, où l'auteur fait intervenir Siwa expliquant à ses fils les détails des sacrifices. Kali, déesse du temps, épouse de Siwa, en était le principal objet, quoiqu'ils s'adressassent aussi à Siwa et à d'autres divinités. Siwa détermine les sacrifices , les pratiques et les invocations indispensables; il fixe l'époque des expiations , l'emploi des hommes ou des animaux qui les rend efficaces. Telle divinité préfère un genre d'offrande, telle autre en préfère un différent; toutefois les sacrifices humains sont regardés comme les plus importans. Un seul paralyse pendant mille ans le courroux de la terrible déesse , trois l'enchaînent pour une époque cent fois plus longue.
Les formules usitées dans ces meurtres religieux, font frémir d'horreur ; on s'écrie , par exemple : « Salut, Kali! Kali, salut , Devi, déesse du tonnerre! Salut, déesse au sceptre de fer»! ou bien : «Kali! Kali! déesse aux dents terribles! Rassasie - toi, déchire, broie tous ces lambeaux! Mets -les en pièces avec cette hache! Prends! prends! saisis! arrache! Bois le sang à longs traits! »
Les Chinois également immolèrent autrefois des hommes, à ce qu'assure William Jones {^isiat. Research, il, 578). Si cet écrivain d'un si grand mérite eût vécu plus long -temps, il aurait sans doute confirmé par des exemples cette assertion faite dans une lecture devant les membres de la société asiatique.
Les Perses, dont le culte, comparé à celui des au-
très païens, était beaucoup plus pur et plus raisonnable, ne s'abstinrent pas néanmoins des sacrifices humains. Dans leurs cavernes consacrées à Mithra, c'est-à-dire au dieu du soleil, ils suivaient cette barbare coutume, et prophétisaient en considérant les entrailles de la victime.
Quoique la religion de Zerducht défendît les sacrifices humains , l'histoire rapporte que Xerxès , dans son expédition contre les Grecs , et dans un lieu nommé les neuf voies , non loin du fleuve Strymon, fit enterrer vivans neuf jeunes gens et neuf jeunes filles de la contrée. « Car , remarque Hérodote , ce genre de supplice est une coutume de la Perse. Je sais qu'Amestris, épouse de Xerxès, pour témoigner sa reconnaissance du maintien de sa santé , quoiqu'elle fût avancée en âge, fit enterrer vivans, en l'honneur du dieu qui habite sous terre , quatorze fils des plus illustres familles de son royaume ». C'était sans doute en l'honneur de Mithra, dieu du soleil, qu'Hérodote place sous terre, parce qu'on lui sacrifiait la nuit dans des grottes souterreines.
Porphyre nous apprend, dans son ouvrage sur Y antre des Nymphes , que celles de Mithra avaient sept entrées qui répondaient aux sept planètes ( d'après lesquelles presque tous les peuples ont nommé les jours de la semaine), ainsi qu'aux voyages des âmes à travers ces planètes.
Les pratiques en usage dans les grottes de Mithra se propagèrent hors de la Perse. Adrien les proscri-
vit. L'Egypte même connut les mystères de Mithra.
§ VI . — Ch aidée . — Egyp te . *
Les Assyriens et les Chaldéens , dont le culte n'était qu'uu informe mélange de superstitions et d'immoralité, sacrifiaient des victimes humaines: l'Écriture sainte lève tous les doutes à cet égard.
Elle nous dit que, pour repeupler le pays que rendait désert l'exil des Israélites du royaume des dix tribus , un roi d'Assyrie y envoya des colonies des diverses provinces de son empire. Au nombre de ces nouveaux habitans , se trouvaient des peuples de Sépharvaïm , d'où l'on conjecture avec raison que le roi était Assarhadclon , qui réunit l'empire de Babylone à celui d'Assyrie, héritage de ses pères, parce que Sépharvaïm ( la Sippara de Ptolomée ) relevait de Babylone. Or l'Ecriture rapporte de ses habitans transplantés dans la terre promise : « Ceux de Sépharvaïm faisaient passer leurs enfans par le feu, et les brûlaient pour honorer ^iàramélecli et Anamélech , dieux de Sépharvaïm. » ( Rois , iv, xvïi , 3 1 . )
Adramélech se confond sans doute avec le dieu Moloch ou Molech des Ammonites , dieu du soleil.
Moloch , Molech , Melchom , était probablement la même divinité que Bel ou Baal. Tous ces noms signifient roi ou seigneur; il est aussi à présumer qu'ils indiquaient tous le dieu du soleil.
L'Ecriture sainte blâme en divers endroits la pra-
tique d'après laquelle les parens faisaient passer leurs enfans dans le feu en l'honneur de Moloch ; et même , on fait au roi Manassès le reproche exprès, d'avoir exposé son fils aux chances de cette superstition. Probablement, cet abus remplaça une coutume plus barbare : monument de la crainte, il survécut aux sacrifices contre lesquels se soulevait la nature.
Hérodote prétend, il est vrai, que l'Egypte demeura étrangère à ces abominations, et un témoignage d'un si grand poids ferait à coup sûr pencher la balance, s'il était fondé sur de meilleures raisons, et si un si grand nombre d'écrivains plus récens , Manethon , Diodore, Plutarque , Porphyre , n'attestaient le contraire. « Gomment , dit Hérodote, comment les Egyptiens au- « raient-ils sacrifié des victimes humaines, puisqu'ils « n^immolaient même aucune espèce d'animaux, ex- « cepté des porcs, des taureaux, des veaux et des « oies? »
Mais que prouve l'exclusion de plusieurs sortes d'animaux contre l'existence des sacrifices humains ? Tout ce que me paraît établir un semblable témoignage, c'est qu'on n'immolait plus aucun homme du temps d'Hérodote , et que les prêtres , rougissant de l'horrible pratique à laquelle ils avaient renoncé, préférèrent ne point l'en instruire.
En haine de Typhon , principe du mal dans leur théogonie, qu'ils se figuraient avec des cheveux roux , les Egyptiens choisissaient , pour leurs sacrifices , des hommes dont la chevelure avait cette couleur; et
comme il s'en rencontrait rarement dans leur patrie, ils immolaient des étrangers. Peut-être cette circonstance fit-elle naître l'antique opinion que le roi Busiris , ayant sacrifié les voyageurs qui venaient de débarquer sur ses terres, fut tué par Hercule, à qui il destinait le même sort.
On trouve des traces de cette coutume sur le sceau avec lequel les prêtres égyptiens marquaient les taureaux à poils roux qu'ils voulaient sacrifier à Typhon. Il représente un homme agenouillé, les mains liées derrière le dos , un couteau enfoncé dans la gorge.
§ VII. — Grèce.
L'existence des sacrifices humains dans l'ancienne Grèce , nous est attestée par l'histoire , peut-être fabuleuse, de Lycaon, roi de Parrhasia en Arcadie, par le récit d'Homère , relatif aux douze jeunes nobles Troyens qu'Achille immola aux mânes de son ami Patrocle. Cette pratique se reproduit encore à une époque postérieure.
Devant un autel de Bacchus en Arcadie, plusieurs jeunes filles furent frappées de verges jusqu'à ce qu'elles succombassent à ce supplice.
Une disette régnant parmi les Messéniens, et l'oracle de Delphes ayant ordonné qu'on immolât une princesse du sang royal, Aristodème, membre de cette famille, dévoua sa fille. Parvenu à la royauté, il sacrifia à Jupiter trois cents Lacédémoniens avec leur
roi Théopompe, et termina sa vie en s'immolant , pour obéir au décret d'un oracle, sur la tombe de sa fille.*
Avant la bataille de Salamine , Thémistocle sacrifia sur son vaisseau amiral , trois jeunes prisonniers perses, neveux du roi. Cette action lui répugnait ; mais le devin insista d'autant plus sur sa nécessité que la direction élevée et l'éclat des flammes de l'autel, puis l'éternuement d'un Grec placé à la droite de Thémistocle ( présages tous deux favorables ) , le confirmaient dans son avis. L'équipage du vaisseau se pressa alors autour du général qui , cédant à ce cruel désir, immola les jeunes perses à Bacchus Omestes ( Bacchus qui dévore la chair palpitante ).
Comme les habitans des îles conservent leurs anciennes mœurs plus long-temps que les autres peuples, cette révoltante coutume se perpétua en Crète , en Chypre, à Rhodes, à Lesbos, à Chios, à Ténédos, etc., pendant un plus long espace de temps que dans la Grèce continentale.
Les Phocéens brûlaient des victimes humaines en l'honneur de Diane de Tauride. Les habitans de Massilie ( Marseille ), leurs descendans, avaient une forêt dont Lucain donne, dans sa Pharsale ( m ), une sombre description. Elle était consacrée aux sacrifices humains, et fut détruite par César lorsqu'il assiégea la ville.
* Eusèbe , Prccp. evang. , iv , 16.
§ VIII. • — • Rome.
Dès la plus haute antiquité, les Romains immolaient des enfans mâles à Monia , mère des dieux domestiques. Cette pratique fut abandonnée : Tarquin , dernier roi de Rome , la remit en usage , sur la réponse d'Apollon à Delphes. Brutus , le premier des consuls , abolit ces sacrifices. Mais Apollon ayant encore demandé des têtes, on lui envoya des têtes de pavots au lieu d'enfans , et pour cette fois la lettre sauva la vie que son esprit aurait fait perdre.
Les livres sibyllins apprirent aux Romains que les Grecs et les Gaulois se rendraient maîtres de leur cité. Menacés d'une guerre avec les Gaulois, Fan de Rome 5^6, guerre qu'avait provoquée leur injustice envers les Senonais ( peuple voisin de la Seine ) , la terreur devint générale au souvenir de la prise de Rome par cette nation. Les pontifes imaginèrent un moyen d'apaiser les dieux, et qui , pensaient-ils, remplirait l'oracle de la sibylle , sans exposer leur patrie à aucun danger : ce fut d'enterrer vivans à Rome, dans le forum boarium ( marché aux bœufs ) , deux personnes de chaque sexe grecques et gauloises. Tite-Live remarque que cette place avait déjà été souillée autrefois par des sacrifices humains , quoique suivant une pratique étrangère aux Romains.
Huit ans plus tard , on renouvela ce sacrifice , lorsqu'éclata la seconde guerre punique.
Les Romains regardaient comme un moyen assuré d'obtenir la victoire, que, durant le combat, leur général vouât les ennemis à la terre et aux dieux mânes, et qu'en même temps lui-même, ou du moins l'un des guerriers de l'armée romaine , se consacrât à la mort en se précipitant dans les rangs opposés.
Ce n'est que l'an de Rome 6 57 , qu'un sénatusconsulte défendit les sacrifices humains. Mais comme l'an 708 , dernière année de la vie de César (44 ans avant J.-C.)', deux victimes humaines furent sacrifiées par le pontife et par le prêtre de Mars, on croit que le sénatus-consulte n'interdisait ce genre de sacrifices qu'aux particuliers.
Si les sacrifices humains étaient rares à Rome , l'usage plus répandu des gladiateurs n'est pas moins digne de blâme. Probablement les Romains l'empruntèrent aux Étrusques. Il ne date point d'une époque encore grossière, mais de l'an de Rome 49°? ans avant J.-C. , où deux frères , du nom de Brutus , l'introduisirent aux funérailles de leur père. Ces jeux n'eurent lieu d'abord que dans les cérémonies funèbres de personnages remarquables, et les gladiateurs combattaient sur la tombe pour apaiser les dieux inférieurs par l'effusion de leur sang. Ils remplacèrent les sacrifices humains que commandait la même circonstance. Suivant l'apparence, le sort de la victime fut adouci en ce que le gladiateur défendait ses jours ; il en devint réellement plus déplorable, parce que la rage du désespoir enflamma ces malheureux destinés
24o DES SACRIFICES.
à être assassins ou à périr eux-mêmes, et qui, désignés pour ce spectacle, délices des Romains, y étaient long-temps préparés par une nourriture choisie et par de fréquens exercices.
§ IX. — - Carthage.
Les fondateurs de Carthage y transportèrent de Phénicie la coutume des sacrifices humains, qui s'y perpétua tant que subsista cette cité, excitant, par la cruauté du supplice , l'horreur des autres peuples auxquels on pouvait adresser un semblable reproche. Les Grecs et les R.omains s'élèvent avec force contre le nombre de leurs malheureuses victimes.
Evidemment, les Carthaginois suivirent dans l'origine le culte de Moloch, l'honorant de cette manière, que nous transmet Diodore :
Une statue de bronze était élevée à Saturne: sur ses bras étendus , on plaçait les enfans qui , de là , roulaient précipités dans un énorme et ardent brasier. Diodore pense que Euripide avait cette coutume en vue, lorsqu'à la question d'Oreste :
« Quel tombeau me recevra , une fois privé de la vie ? »
ce poète fait répondre à sa sœur Iphigénie, prêtresse de Diane en Tauride :
« La terre dans ses cavités profondes , et les flammes du feu sacré. »
Comme tout était vénal à Carthage, les parens vendaient leurs enfans pour cet usage barbare. Tou-
tefois le marché se concluait secrètement , parce que la politique avait posé en maxime que les enfans des familles illustres étaient seuls agréables au dieu.
Quand Gelon, tyran de Syracuse, et Theron, souverain d'Agrigente, remportèrent en Sicile une victoire signalée sur les Carthaginois, pendant le combat, le général carthaginois, Hamilcar, fit précipiter dans le feu une foule innombrable de victimes humaines , depuis le lever de l'aurore jusqu'à la nuit; car telle fut la durée de cette bataille qui décidait la question de l'indépendance de la Sicile. Lorsqu'elle fut terminée, Hamilcar ne se trouva ni parmi les prisonniers ni parmi les morts.
Les Carthaginois prétendirent qu'à la fin il s'était jeté lui-même dans le feu , comme victime expiatoire.*
Pour condition de la paix qu'accorda Gelon, ce héros généreux exigea qu'ils ne sacrifiassent désormais aucun enfant à Saturne.
Agathoclès, tyran de Syracuse, après les avoir complètement défaits en Afrique, s'avançant sous les murs de Carthage, ils résolurent d'apaiser les dieux, et sacrifièrent à Saturne deux cents des enfans les plus distingués de la ville. **
Ils avaient coutume, dit un auteur romain, d'immoler des hommes en temps de peste , d'apporter aux autels des enfans dont l'âge aurait ému de compassion