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/ei\thousias3ie Jacobite du dix-huitième siècle, particulièrement durant la rébellion de 1 745 , offrait peutêtre le plus beau sujet qu'on put choisir pour une oeuvre d'imagination fondée sur un incident réel ou probable. La génération actuelle se rappelle cette guerre civile et ses remarquables événements sans la moindre trace de cette irritation qui manque rarement de suivre les dissensions intestines. Les Highlanders formaient la principale force de l'armée de Charles Edouard; c'était une race antique et fière, également singulière dans ses habitudes de guerre et de paix , d'une bravoure romanesque , et dont le caractère semblait appartenir à la poésie plus qu'au prosaïsme de la vie réelle. Leur prince , jeune , vaillant , patient à la fatigue , insoucieux du danger, conduisant son armée à pied dans les marches les plus pénibles , et vainqueur , dans trois batailles , de forces régulières : — c'étaient là autant de circonstances propres à fasciner l'imagination , et que l'on pouvait bien supposer de nature à gagner les esprits jeunes et enthousiastes à la cause à laquelle elles se rattachaient , quoique ni la sagesse ni la raison ne souriassent à l'entreprise. L'aventureux prince , c'est une chose bien connue , se trouva être un de ces personnages qui se distinguent par le brillant extraordinaire d'une époque unique de leur vie, comme ces météores dont l'apparition étonne le vulgaire autant par son peu de durée que par son éclat. Une longue obscurité enveloppe ensuite la vie d'un homme dont la jeunesse s'était montrée si capable de grandes entreprises ; et sans aborder la pénible tâche de le suivre plus loin dans sa carrière , nous
2 INTRODLXTION.
pouvons (lire que les dernières occupations et les dernières habitudes de ce malheureux prince révèlent cà lame attristée un cœur brisé qui cherche dans des plaisirs avilissants un refuge contre ses propres pensées.
Il s'écoula néanmoins un long intervalle avant que Charles Edouard parût être , et peut-être même avant qu'il fût en effet si complètement descendu au-dessous de lui-même ; et il jouit pour un temps de l'éclat qu'avaient attiré sur lui la marche et l'issue de son entreprise. Ceux qui crurent discerner dans sa conduite ultérieure de l'insensibilité pour les souffrances de ces partisans , jointe à cette préoccupation égoïste pour ses propres intérêts que l'on a souvent attribuée aux princes de la famille des Stuarts, et qui était l'effet naturel des principes de droit divin dans lesquels on les élevait , furent alors généralement regardés comme des gens de mauvaise humeur, qui, mécontents de l'issue de leur aventure , et se voyant enveloppés dans une cause ruinée , se laissaient aller à des reproches immérités contre leur chef. Il est vrai que de telles censures n'étaient nullement fréquentes parmi ceux de ses adhérents qui auraient eu le plus de droit de se plaindre si ce qu'on alléguait eût été réel. Ces malheureux gentilshommes souffraient pour la plupart avec une patience pleine de dignité, et ils étaient ou trop fiers pour paraître remarquer les mauvais procédés de leur prince , ou assez prudents pour sentir que leurs plaintes trouveraient peu de sympathie dans le monde. On peut ajouter que le plus grand nombre des jacobites exilés, ceux surtout qui étaient en première ligne par le rang et l'importance, ne se trouvaient guère exposés à éprouver l'influence du caractère et de la conduite du prince , quels qu'ils fussent.
Cependant, cotte grande conspiration jacobite à laquelle se rattachait l'insurrection de 1745-46, dont l'explosion avait été précipitée par le manque de réussite d'un plan beaucoup plus général , cette conspiration fut reprise et remise en mouvement par les jacobiles d'Angleterre , dont la force n'avait jamais été brisée , parce qu'ils avaient prudemment évité de la produire sur un champ de bataille. L'effet sur-
prenant qui avait été obtenu en 1740 par des moyens bornés, leur faisait espérer des succès plus imporlants quar.d tout le parti récusant d'Angleterre, indontifié comme il l'était alors avec une grande partie des gentilshommes terriens, se mettrait en avant pour achever ce que quelques chefs bighlandais avaient si courageusement tenté.
11 est en elîet probable que les jacobites d'alors étaient hors d'état de comprendre que c'était à la très petite échelle sur laquelle l'effort était fait qu'il fallait principalement s'en prendre si on n'en avait pas obtenu le succès attendu. La célérité remarquable des marches des insurgents, la discipline qu'ils observaient à un point surprenant , l'union et l'unanilïiité qui pendant quelque temps régnèrent dans leurs conseils, tout cela était en grande partie le résultat de leur faiblesse numérique. Nonobstant la déconfiture de Charles Edouard, les récusants de l'époque continuèrent long-temps encore de former des plans illicites , et ils portèrent des toasts rebelles jusqu'à ce que l'âge eut refroidi leur zèle. Une autre génération s'éleva, qui ne partagea pas les sentiments qu'ils nour* Tissaient; et enfin les étincelles de désafi'ection , indices d'un feu qui avait long-temps couvé secrètement sans avoir eu jamais assez de force pour éclater et se transformer en flamme , finirent par s'éteindre complètement. Mais en proportion de ce que l'enthousiasme politique s'affaiblissait chez les hommes d'un tempérament ordinaire, cet enthousiasme influençait davantage les hommes chauds d'imagination et faibles de jugement ; et de là provinrent des plans étranges , aussi désespérés qu'aventureux.
Ainsi on rapporte qu'un jeune Écossais de noble famille descendit jusqu'à comploter la surprise du palais Saint-James et l'assassinat de la famille royale. Tandis que ces conspirations désespérées et mal digérées s'agitaient parmi le peu de jacobites qui adliéraient encore avec le plus d'obstination au but qu'elles se proposaient, il n'est pas douteux que d'autres complots eussent pu en venir à une explosion ouverte, s'il n'eût mieux convenu à la politique de sir Robert Walpole de prévenir ou de déjouer les conspirateurs dans leurs projets ,
que de proclamer l'existence d'un danger qu'on aurait pu ainsi croire plus étendu qu'il ne l'était en effet.
Une seule fuis on se départit de cette ligne de conduite dictée par la prudence autant que par l'humanité , et l'événement sembla confirmer la politique généralement suivie. Le docteur Archibald Cameron , frère du célèbre Donald Cameron de Lochiel condamné par suite de la rébellion de 1 745 , fut trouvé par un détachement de soldats caché avec un compagnon dans les solitudes de Loch Katrine , et y fut arrêté. Il y avait dans sa cause , autant qu'on la laissa connaître au public , des circonstances qui attirèrent une grande compassion , et qui donnèrent aux poursuites juridiques dont il fut l'objet l'apparence d'une vengeance exercée de sang-froid par le gouvernement : aussi l'argument suivant d'un zélé jacobite en sa faveur fut-il regardé comme concluant par le docteur Johnson , et par d'autres personnes qui pouvaient prétendre à l'impartialité. Le docteur Cameron n'avait jamais porté les armes, bien qu'engagé dans la rébellion, mais il avait employé son habileté médicale au service des blessés des deux partis , indifféremment. Son retour en Ecosse fut exclusivement attribué à des affaires de famille. Sa conduite devant le tribunal fut décente, ferme et respectueuse. Sa femme , qui, à trois reprises différentes , fut se jeter aux pieds de George II et des membres de sa famille, fut rudement repoussée de leur présence , et jetée enfin, dit-on, dans la môme prison «[uc son époux, où on la traita avec la rigueur la plus inhumaine.
Le D*' Cameron fut finalement exécuté , avec toutes les sévérités de la loi de haute trahison; et sa mort, dans l'opinion populaire , laisse une tache fâcheuse sur la mémoire de George II , car on l'imputa presque publiquement au sentiment d'une haine personnelle contre Donald Cameron de Lochiel , l'héroïque frère de la victime.
Le fait est, cependant, que , politique ou non , l'exécution d'Archibald Cameron eut certainement pu se justifier, si les ministres du roi l'avaient voulu , par des raisons d'intérêt public. Lu malheureuse victime n'était pas venue dans les High-
lands uniquement pour ses affaires privées , comme on le croyait généralement ; mais il ne fut pas jugé prudent par le ministère anglais de divulguer que le docteur était venu s'enquérir d'une somme d'argent considérable expédiée de France aux amis de la famille exilée. Il avait aussi mission de se mettre en rapport avec Mac-Pherson de Cluny, chef bien connu du clan Vourich , que le Chevalier avait laissé derrière lui à son départ d'Ecosse en 1746 , et qui y passa dix années, proscrit et environné de dangers , allant de place en place dans les Highlands , et entretenant une correspondance non interrompue entre Charles et ses amis. Que le D'' Cameron eût mission d'aider à rassembler en un même foyer les cendres dispersées de la désaffection , c'est une chose qui par elle-même est assez naturelle , et , eu égard à ses principes politiques , qui n'a rien de déshonorant pour sa mémoire. Mais on ne doit pas non plus faire un reproche à George 11 d'avoir abandonné à l'action des lois un homme pris au moment même où il cherchait à les enfreindre. En perdant sa hasardeuse partie , le D'" Cameron ne fit que payer l'enjeu sur lequel il avait dii compter. Les ministres jugèrent cependant convenable de tenir cachés les nouveaux plans du D'" Cameron , de peur qu'en les divulguant ils n'indiquassent le canal de communication dont il est maintenant bien connu qu'ils étaient maîtres , et par lequel ils arrivaient à la connaissance de tous les complots de Charles Edouard. Mais il était aussi malavisé que peu généreux de sacrifier la réputation du roi à la politique de l'administration. Les deux intérêts auraient pu se concilier en faisant grâce de la vie au D'' Cameron après condamnation, et en limitant son châtiment à un exil perpétuel.
Ces complots successifs et répétés du parti jacobite s'élevaient et éclataient à vide comme les bulles qui viennent crever à la surface d'une fontaine; et l'un d'eux , au moins , fut jugé par le Chevalier avoir assez d'importance pour qu'il se déterminât à se risquer personnellement dans la dangereuse enceinte de la capitale britannique. C'est ce que nous apprennent les Anecdotes Contemporaines du D'" King.
« Septembre 1750. — J'ai reçu un billet de mylady Primrose,
laquelle désirait mo voir immédiatement. Aussitôt que j'ai été rendu près d'elle , elle m'a conduit dans son cabinet de toilette et m'a présenté à *** (au Chevalier, sans doute). Si j'ai été surpris de le trouver là , j'ai été encore plus étonné quand il m'a informé des motifs qui l'avaient porté à hasarder dans cette conjoncture un voyage en Angleterre. L'impatience de ses amis en exil avait conçu un plan qui était impraticable ; mais eût-il été aussi réalisable qu'on le lui avait représenté , nul préparatif n'avait été fait , et rien n'était prêt pour le mettre à exécution. Il fut bientôt convaincu qu'on l'avait abusé ; aussi , après un séjour à Londres de cinq jours seulement , retourna-t-il au lieu d'où il était venu. » Le D"" King était en 1750 un ardent jacobite , comme on peut l'inférer de sa visite au prince en de telles circonstances , et de ce fait qu'il était un des correspondants choisis par l'infortuné Charles. Mais il commença , ainsi que d'autres hommes de sens et d'observation , à désespérer de faire fortune dans le parti qu'il avait choisi. C'était en effet assez dangereux; car durant la courte visite dont il vient d'être question, un des domestiquesdu D"" King remarqua la ressemblance de l'étranger avec le prince Charles , qu'il reconnut d'après les bustes qu'il en avait vus. Nous emprunterons , pour faire connaître l'occasion prise par le D"" King pour rompre avec le parti des Stuarts , les propres paroles du docteur : — « Quand il vint en Ecosse (Charles Edouard ) , il avait une maîtresse nommée Walkinshaw, dont la sœur était alors et est encore femme de charge à Leicester House. Quelques années après être sorti de sa prison et avoir été conduit hors de France , il fit venir cette jeune fille , qiii bientôt acquit sur lui un tel empire , qu'elle était informée de tous ses plans et qu'il lui confiait ses plus secrètes correspondances. Aussitôt que ce fait fut connu en Angleterre, toutes les personnes de distinction qui lui étaient attachées furent grandement alarmées. Elles s'imaginèrent que cette lîllc avait été placée dans sa famille parles ministres d'Angleterre ; et , eu égard à la condition de sa sœur, leur soupçon semblait avoît* quelque fondement. C'est pourquoi ils dépêchèrent une personne à Paris , 011 le prince était alors , avec mission d'in-
sister pour que mistress Walkinshaw fût placée clans un couvent pour un certain temps. Mais son galant refusa absolument d'accéder à cette demande ; et quoique M. Mac-Namara ( la personne qui lui avait été envoyée , et qui avait une grande éloquence naturelle et un excellent jugement) , lui déduisît les raisons les plus fortes et employât tout l'art de la persuasion pour le décider à se séparer de sa maîtresse , et que même il allât jusqu'à l'assurer , conformément à ses instructions , qu'une interruption immédiate de toute correspondance avec ses amis les plus influents d'Angleterre , en un mot que la ruine de son parti , qui s'avançait alors de jour en jour, serait la conséquence infaillible de son refus , le prince n'en resta pas moins inflexible , et toutes les supplications , toutes les remontrances de M. Mac-Namara furent inefficaces. Mac-Namara resta à Paris quelques jours au-delà du temps qui lui était prescrit, s'efforçant de ramener le prince à de meilleures dispositions ; mais voyant qu'il persévérait obstinément dans sa première réponse , il prit congé de lui avec chagrin et indignation, et lui dit, au moment de le quitter : Qu'a fait votre famille , monsieur , pour attirer ainsi durant tant de siècles la vengeance du Ciel sur chacune de ses générations ! Une chose digne de remarque, c'est que dans toutes les conférences que Mac-Namara eut avec le prince à cette occasion , ce dernier déclara que ce n'était ni une violente passion ni même aucune considération particulière qui l'attachait àmistressWakinshaw, et qu'il la verrait s'éloigner de lui sans aucun chagrin ; mais qu'il ne voulait recevoir de direction , quant à sa conduite privée , de personne au monde. Quand Mac-Namara fut de retour à Londres et qu'il eut rapporté la réponse du prince aux personnes qui l'avaient employé elles furent étonnées et confondues. Néanmoins , elles se furent bientôt fixées sur la conduite qu'elles devaient tenir à l'avenir, et elles décidèrent de ne pas servir plus long temps un homme que l'on ne pouvait persuader de se servir lui-même , et qui aimait mieux mettre en danger la vie de ses meilleurs et de ses plus fidèles amis, que de se séparer d'une fille cjuil n'aimait ni n'estimait, comme souvent il l'avait déclaré lui-même. »
D'après cette anecdote, dont le fond est hors de doute, le principal défaut du caractère de Charles Edouard est suffisamment sensible. C'était une haute opinion de sa propre importance , et une opiniâtre ténacité pour ce qu'il avait une ibis résolu : — dispositions d'esprit qui laissaient à la nation peu lieu d'espérer, s'il avait réussi dans sa tentative hardie , qu'il se trouvât exempt de cet amour de la prérogative et de ce désir de pouvoir arbitraire qui caractérisaient son malheureux aïeul. Il montra par un notable exemple combien c'était là le trait dominant de son caractère , lorsque , sans cause raisonnable qu'on puisse assigner, il mit sa seule volonté en opposition aux besoins de la France , réduite, pour acheter une paix devenue nécessaire au royaume , à satisfaire l'Angleterre en interdisant à Charles la résidence du territoire français. Ce fut en vain que la France s'efforça d'atténuer la honte de cette mesure en faisant au prince les offres les plus engageantes , dans l'espoir de le décider à prévenir, en quittant de lui-même le royaume, une alternative fâcheuse à laquelle il n'avait nul moyen de résister si on en venait aux moyens de contrainte , comme il était probable. Inspiré, cependant , par son opiniâtreté héréditaire , Charles préféra une inutile résistance à une soumission qui aurait eu de la dignité , et , par une suite de vaines bravades , mit la cour de France dans la nécessité de faire arrêter son ci-devant allié et de le faire étroitement renfermer à la Bastille, d'où il fut ensuite conduit hors du territoire français , presque comme un condamné est transporté au lieu de sa destination.
Outre ces exemples multipliés d'un caractère imprudent et inflexible, le D'" King mentionne des défauts attrilniés au prince , d'une espèce moins compatible avec sa noble naissance et ses hautes prétentions. Cet auteur lui reproche une avarice, ou tout au moins une parcimonie qui le faisait se refuser, môme quand il en avait d'amples moyens , à secourir ceux qui avaient perdu leur fortune et tout sacrifié dans sa malheureuse tentative '. Nous ne devons cepoiulant recevoir qu'avec une
, Le reproche est ainsi exprimé par le D' King, qui produit l'accusation : — « Mais la partie la plus odieuse de son caractère esl sou amour de l'argent, vice que je ne
certaine réserve ce que dit le D'' King îi ce sujet , nous rappelant qu'il avait au moins quitté , s'il ne l'avait pas déserté, l'étendard de l'infortuné prince, et que par conséquent ce n'est pas de lui qu'on doit probablement attendre le jugement le plus impartial sur ses vertus et ses défauts. Nous ne devons pas oublier non plus que si le prince exilé donnait peu , il avait peu à donner, surtout quand on songe combien il conserva tard le projet d'une autre expédition en Ecosse, pour laquelle il s'efforça long-temps de réunir de l'argent.
On doit aussi convenir que la situation de Charles Edouard était difficile, 11 avait à satisfaire une foule de gens qui avaient tout perdu dans sa cause , et avaient vu s'éteindre en même temps les espérances qu'ils regardaient presque comme des certitudes ; quelques uns furent peut-être bruyants dans leurs demandes, et certainement mécontents de leur manque de succès. Sur d'autres points , la conduite du Chevalier peut avoir donné lieu de l'accuser de froideur pour les souffrances de ses partisans dévoués. «On doit noter entre autres un sentiment qui n'a rien en soi de généreux , mais qui certainement dérivait d'un principe dans lequel le jeune prince avait été élevé , et qu'on ne peut que trop probablement qualifier de particulier à sa famille, imbue qu'elle était des notions les plus exaltées d'obéissance passive et de non-résistance. Si l'infortuné prince eut une foi implicite dans les théories des hommes d'État professant de telles doctrines (et c'est ce qu'indique toute sa conduite ) , cette croyance dut l'amener à la conséquence naturelle, quoique peu généreuse, que les services d'un sujet , quelques sacrifices et quelques désastres qui en résultassent pour l'individu , ne pouvaient lui créer une dette
me souviens pas que nos historiens aient imputé à aucun de ses ancêtres , et qui est rindice certain d'un esprit bas et étroit. Je sais qu'on peut alléguer comme justification qu'un prince en exil doit être économe. Assurément il devait l'être; mais néanmoins sa bourse devait toujours être ouverte, tant qu'elle aurait renfermé quelque chose, pour soulager les besoins de ses amis et de ses partisans. Le roi Charles H, durant son exil , aurait partagé jusqu'à sa dernière pistole avec son petit entourage. Mais j'ai vu ce prince avec deux mille louis d'or dans son colTre-fort se prétendre dans une grande détresse, et emprunter de l'argent à une dame de Paris qui n'était pas fort riche. Ses plus fidèles serviteurs , ceux qui ne l'avaient jamais quitté dans toutes les situalions difficiles où il s'était trouvé, furent mal récompensés. » (King's Memoin. (W. S.)
contre son souverain. Le sujet ne pouvait alors se vanter d'autre chose que d'avoir fait son devoir ; et il n'avait non plus aucun litre à réclamer une récompense plus grande qu'il n'était dans les convenances du prince de la lui accorder , ni à regarder le souverain comme son déb*.^eurpour les pertes que sa fidélité lui aurait occasionnées. Jusqu'à un certain point, les principes jacobites conduisaient inévitablement à cette manière de raisonner égoïste et froide de la part du souverain ; et malgré notre compassion naturelle pour la situation de la royauté en détresse , nous ne nous sentons pas en droit d'affirmer que Charles n'usa pas de cet électuaire pour endormir sa sensibilité à la vue des misères de ses partisans, alors qu'il possédait certainement, bien qu'à un degré assez restreint, les moyens de les soulager plus qu'il ne le faisait. Son histoire , après qu'il eut quitté la France , est courte et triste. Il semble avoir conservé pendant un certain temps la ferme persuasion que la Providence , qui l'avait soutenu à travers tant de hasards, le réservait encore à quelque occasion éloignée où il serait mis à môme de revendiquer les honneurs de sa naissance. Mais les opportunités s'échappaient une à une sans que sa situation s'améliorât , et la mort de son père lui donna la preuve fatale qu'aucune des principales puissances de l'Europe ne serait désormais , selon toute probabilité , disposée à s'intéresser dans sa querelle. Toutes refusèrent de le reconnaître sous le titre de roi d'Angleterre , et de son côté il refusa d'être reconnu comme prince de Galles. Les dissensions domestiques vinrent ajouter leurs chagrins à ceux de l'ambition déçue; et quelque humiliante que soit cette circonstance, il est généralement reconnu que Charles Edouard , l'aventureux , le brave , le beau Charles Edouard , le chef d'une race d'antique valeur dont on peut dire que les qualités romanesques s'éteignirent en lui, s'était, dans ses derniers jours , abandonné à ces habitudes de boisson et d'ivresse dans lesquelles les hoinmes de basse condition cherchent à noyer le souvenir de leurs désappointements et de leurs misères. Dans de telles circonstances , le mallicureux prince perdit l'amitié même de ces fidèles partisans qui s'é-
taienl le plus complètement dévoués à sa cause , et il uo fut plus entouré , sauf quelques honorables exceptions , que d'hommes de la plus basse espèce , insoucieux de la dignité que lui-même n'était plus en état de faire respecter.
C'est un fait à la connaissance personnelle de l'auteur, que des personnes sans aucun titre à une telle distinction , et ne le méritant à aucun égard , furent présentées à l'infortuné prince dans des moments impropres à une présentation quelconque. Ce fut au milieu de ces nuages que s'éteignit enfin le flambeau qui avait un moment jeté sur l'Angleterre une lueur si terrible , et qui finit par se consumer obscurément , presque oublié et à peine remarqué.
Dans le même temps , tandis que la vie de Charles Edouard se perdait graduellement dans la solitude et le désappointement , le nombre de ceux qui avaient partagé son infortune et ses dangers s'était réduit à une poignée de vétérans, héros d'un histoire finie. Beaucoup de lecteurs écossais qui peuvent compter la soixantaine doivent se rappeler nombre de connaissances respectables de leur jeunesse , qui, pour employer la phrase mitigée du temps , avaient été dehors en quarantecinq \ On peut dire que ni leurs principes politiques ni leurs plans ne faisaient plus de prosélytes, non plus qu'ils n'excitaient la terreur ; — ceux qui les professaient ou les nourrissaient encore avaient cessé d'être des objets de crainte ou d'opposition. Les jacobites étaient regardés dans la société Comme des hommes qui avaient prouvé leiir sincérité en sacrifiant leurs intérêts à leurs principes ; et dans la bonne compagnie on aurait regardé comme un manque de savoirvivre de blesser leurs sentiments ou de ridiculiser les compromis au moyen desquels ils tâchaient de se tenir à l'écart du courant du jour. Tel était, par exemple, le détour évasif d'un riche gentilhomme du Pertshire, qui , lorsqu'on lui lisait les gazettes , se faisait désigner le roi par la lettre initiale R % comme s'il eût craint que prononcer le mot tout entier n'im-
' Sur ces expressions , lo (jo out, lo have been out, aller, avoir HC' dehors, nous renverrons le lecteur à une des notes de Jraverley. (L. V.)
=■ Le texte porte -. Se faisait désigner the king ( le roi ) et quecn (la reine) par les lettres initiales K et Q.
pliquiU lino reconnaissance de l'usurpation de la maison de Hanovre. George III, ayant entendu parler de la coutume de ce gentilhomme dans la circonstance mentionnée et en d'autres analogues , chargea le membre du Parlement pour le comté de Perth de porter ses compliments à l'inébranlable jacobite ; — « non les compliments du roi d'Angleterre , ajoute le bon vieux roi , mais ceux de l'électeur de Hanovre ; et dites-lui combien je le respecte pour la constance de ses principes. »
Ceux qui se souviennent de vieillards de cette sorte conviendront probablement avec nous que la marche du temps , qui les a tous fait disparaître de la scène du monde, a détruit en même temps un trait frappant et tout particulier des anciennes mœurs. Leur amour du temps passé, leurs récits de sanglantes batailles livrées contre des forces d'une inégalité romanesque , plaisaient à l'imagination ; leur petite idolâtrie pour des mèches de cheveux , des portraits , des anneaux, des rubans , et d'autres souvenirs des temps oii il semblait qu'ils vécussent encore , était un intéressant enthousiasme ; et bien que leurs principes politiques , s'ils se fussent transmis aux enfants , eussent pu les rendre dangereux pour la dynastie régnante , pourtant, tels que nous nous les rappelons , personne au monde ne pouvait mieux qu'eux offrir l'image d'innocents et respectables grands-pères.
Ce fut au milieu de réflexions de cette nature queBedgantlet fut entrepris. Mais diverses circonstances survenues pendant sa composition induisirent l'auteur à en modifier considérablement le plan primitif, à mesure qu'il se développait sous sa plume , et à transporter l'action à l'époque où le Chevalier Cliarles Edouard , quoique tombé au déclin de sa vie, méditait encore une seconde tentative , qui n'aurait guère pu mieux réussir que la première , quoique l'infortuné prince, comme nous l'avons vu , n'ait pas cessé , au moins jusqu'en 1763 , de l'envisager avec un sentiment d'attente et d'espoir.
1" avril 1832.
REDGANTLEÏ.