‹ RedgauntletChapitre 2 sur 152 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

DARSIE LATIMER A ALAN FAIRFORD.

Dumfries.

^ UR me exanimas querelis luis? — en simple anglais, pourquoi |âi^fNni'assourdissez-vous de vos lamentations? Le ton désolé avec l^^j^lequel vous me dîtes adieu à Noble House ^ au moment de monter votre misérable haridelle pour retourner à votre fastidieuse étude des lois , me résonne encore aux oreilles. Vous sembliez dire : Heureux coquin ! vous pouvez rôder à volonté par monts et par vaux , poursuivre chaque objet qui vient s'offrir à votre curiosité , et laisser là la chasse quand elle n'a plus d'intérêt; tandis que moi , votre aîné, moi qui vaux mieux que vous, il faut que dans cette brillante saison je retourne à mon étroite chambre et à mes vieux bouquins.

Tel était le sens des réflexions dont vous attristâtes notre dernière bouteille de clairet , et c'est ainsi que je dois nécessairement interpréter les termes de vos tristes adieux.

Et pourquoi en est-il ainsi, Alan? Pourquoi diable n'ôtes-vous pas assis en ce moment môme vis-à-vis de moi à la confortable auberge de Saint-George , les talons sur les chenets , et la gravité judiciaire de votre front se déridant quand un bon mot se présenterait à votre imagination ? Pourquoi , surtout , quand je remplis ce verre de vin , ne puis-je vous pousser la bouteille et vous dire : Fairford, à votre tour ! Pourquoi , dis-je , tout cela n'est-il pas ainsi , si ce n'est parce qu'Alan Fairford n'a pas comme Darsie Latimer le sentiment vrai de

■ Le premier relais sur la roule d'Edimbourg à Dumrries par AIofTat. (W. S.)

H REDGANTLET.

lamilié, et ne veut pas qu'il y ait entre nous communauté tic bourse aussi bien que de sontimcnts?

Je suis seul dans le monde ; mon unique tuteur me parle dans ses lettres d'une fortune considérable qui m'appartiendra quand j'aurai atteint mes vin{j;t-cin<i ans révolus. Mon revenu actuel, tu le sais, sulllt et au-delà à tous mes besoins ; et cependant — traître (;ue tu es à la cause de Tamitié, — tu me prives du plaisir de ta société, outre que de ton enté tu te soumets à des privations pour éviter que mes courses me cf)ùtent (luelfjues ^^uinées de plus I Esl-ce par considération pour ma bourse ou pom- ton orgueil? Quelle que soit la source d'une telle conduite, n'est-elle pas également absurde et déraisonnable? Car je te dis que j'ai et aurai toujours plus qu'assez pour nous deux. Ce méthodique Samuel Giilïiths d'Ironmonger-Lane, Guildhall, London , dont les lettres m'arrivent aussi régulièrement que le premier jour de chaque semestre, m'a envoyé, comme je te l'ai dit , double pension pour le commencement de ma vingt-unième année, en m'assurant, dans son style laconique , qu'elle sera de nouveau doublée d'année en année , jusqu'à ce que j'entre en possession de mes propriétés. Néanmoins il faut que je m'abstienne de visiter l'Angleterre jusqu'à l'expiration de ma vingtcinquième année ^ et il m'est recommandé de ne faire , quant à présent, aucune enquête au sujet de ma famille et de ce qui s'y rapporte.

N'était-ce que je me rappelle ma pauvre mère dans ses habits de grand deuil, et dont la physionomie ne souriait jamais que lorsqu'elle me regardait , et même alors avec une expression aussi languissante et aussi triste que le soleil d'avril perçant un nuage , — n'était-ce, dis-je , que sa douce physionomie et son extérieur respectable repoussent un tel soupçon , je pourrais me croire his de quelque directeur de la compagnie des Indes, ou d'un riche négociant de la Cité qui aurait plus d'or que de morale , avec une ration d'hypocrisie par-dessus le marché , et qui ferait élever en secret et enrichirait obscurément un enfant de l'existence duquel il aurait quelque raison de rougir. IMais , comme je le disais , quand je pense à ma mère, je suis convaincu, autant que de l'existence de mon àme, que nul sentiment de honte ne saurait provenir de rien de ce qui la touche. En attendant, je suis riche , je suis seul : pourquoi donc mon ami se fait-il scrupule de partager mon opulence?

N'ètes-vous pas mon unique ami? et n'avez-vous pas acquis le droit de partager ma richesse ? Répondez à cela , Alan Fairford. Quand on me fit quitter la demeure solitaire de ma mère pour le tumulte de la classe des petits ' à Iligh-School , — quand on se moqua de mon accent anglais , — qu'on me sala de neige comme Southron ', — qu'on

' Gail's Class, classe des marmots. — IJùjh-School est le collège public d'Edimbourg, (L. V.)

'Terme populaire par lequel on désigne souvent en Ecosse les Anglais, les hommes du Sud. (L. V.)

me roula dans le ruissean comme sac-à-pouddiiig saxon , — qui se montra mon digne défenseur par de vigoureux arguments et des coups encore plus vigoureux ? — n'est-ce pas Alan Fairford? Qui me rossait d'importance quand j'apportais larrogance d"un fils unique, et, naturellement, d'un garnemeul gâté, au milieu des formes de la petite république ?

— eucore Alan. Et qui m'apprit à fumer un savetier, à éping!erunlàclie,à conduire un bicker et à tenir le bonnet ' ? — toujours Alan. Si je devins l'orgueil des cours et la terreur des marchands de High-School Wynd, ce fut sous ton patronage 5 sans toi, je me serais contenté de traverser humblement Cowgate-Port sans grimper dessus , et je n'aurais jamais vu le Kittle-Nine-Steps ^ plus de près que des parcs de Bareford. Tu m'appris à ne pas porter un doigt sur le faible et à fermer le poing contre le fort — à ne pas faire de rapports hors de l'école — à me montrer en homme , — à obéir à l'ordre redoutable Pande manum ^ et à recevoir mes férules sans sourciller, en écolier déterminé à ne pas s'amender pour cela. Bref , avant de te connaître je ne connaissais rien.

Au collège ce fut de môme. Quand j'étais un incorrigible paresseux , ton exemple et tes encouragements m'excitaient à faire effort sur moi-même, et me montraient la route des jouissances intellectuelles. Tu as fait de moi un historien , un métaphysicien ( invita Minervd ),

— et môme, par le Ciell tu as presque fait de moi un avocat, aussi bien que de toi-môme. Oui , plutôt que de me séparer de toi, Alan , j'ai suivi pendant toute une longue saison les cours du droit écossais , et ceux encore plus ennuyeux du droit civil ; et mes cahiers , remplis des caricatures des professeurs et de mes camarades , sont là pour montrer quel fruit j'en ai retiré.

I Briser les vitres , conduire une baUerie à coups de pierres , et porter le bonnet ou le mouchoir qui servait habituellement à distinguer les rangs opposés des écoliers d'High-School dans une escarmouche. (W. S.)

' Le-s tieuf pas dijjiciks. Passage sur le bord même du rocher sur lequel est situé le château d'Edimbourg, du côté du nord, et par lequel une chèvre ou un écolier d'High- School peuvent seuls tourner l'angle du bâtiment, qui en cet endroit s'élé\eà pic au bord du précipici;. C'était un exploit tellement du goùl des écoliers, qu'à une certaine époque des sentinelles y furent posées pour les empêcher d'en approcher. Un des ueuf pas était plus sûr que les autres, parce qu'on avait pour s'y tenir le secours d'une loufle d'orties, tant étaient précaires les moyens de franchir cet endroit fameux. Grimper sur Cowgale-Port ( Porte de Co^vgate ) était aussi un amusement favori, surtout dans la saison des boules de neige, attendu qu'elle oflrait un poste d'où les enfants pouvaient envoyer tout à leur aise , et sans qu'on pût les y atteindre , leurs projectiles aux passants. La porte est aujourd'hui démolie; et probablement la plupart de ceux qui en formaient la garnison ont, comme la forteresse, disparu de la surface de la terre. Se souvenir que, bien que naturellement moins ingambe que ses camarades, il fut lui-même un de ces étourdis garnements, est pourTauteur une triste réllexion , lui qui maintenant ne peut franchir un ruisseau sans aide. ( W. S. )

On sait qu'un accident d'enfance avait rendu Walter Scott boiteux. (L. V.)

^ Tendez la main.

16 REDGANTLET.

« Près de toi jusque là j'ai marché sans fatigue ; »

et, à vrai dire, purement et simplement afin de suivre la môme route que toi. Mais cela ne me profite à rien, Alan. Sur ma foi , mon cher, aimerais tout autant ôtre un de ces ingénieux commerçants qui soutirent l'argent du petit ÎVIaître Jackies \ dans la division extérieure de la séparation, avec des toupies, des balles, des volants et des raquettes, qu'un des membres de la conftérie des longues robes de l'intérieur, qui imposent aux propriétaires campagnards par les lambeaux de textes de loi dont ils font parade 2. Mais ne lisez pas ceci à votre digne père, Alan ; — je sais qu'il m'aime assez le samedi soir, mais qu'il ne voit en moi qu'une frivole compagnie tout autre jour de la semaine. Et c'est là, je le soupçonne, que gît le motif réel de votre refus de courir avec moi les comtés du sud par ce temps délicieux. Je sais que j'ai donné à l'excellent homme fort mauvaise opinion de moi en me montrant assez dissipé pour quitter Edimbourg avant la fin de la session ; peut-être aussi me reproche-t-il un peu en lui-même, je ne dirai pas mon manque d'ancêtres, mais mon manque de parents. lime regarde comme un être isolé dans le monde, Alan , et il est bien vrai que je le suis en effet -, et il y voit une raison pour que vous ne vous attachiez pas à moi , qui ne peux réclamer nul intérêt dans le grand troupeau général.

Ne supposez pas que j'oublie ce que je lui dois , pour m'avoir permis quatre ans l'abri de son toit -, loin d'en ôtre affaiblies , mes obligations envers lui sont d'autant plus grandes qu'il ne m'a jamais aimé cordialement. Il est irrité aussi de ce que je ne veux ou ne puis me faire homme de loi , et, par rapport à vous, il regarde mon défaut de vocation à cet égard comme pessimi exempli^ ^ ainsi qu'il pourrait dire.

Mais il n'a pas à craindre qu'un garçon de votre aplomb se laisse influencer par un roseau pliant à tous les vents, tel que moi. Vous marcherez dans les doutes avec Dirleton, et vous résoudrez ces doutes avec Steward ^, jusqu'à ce que le discours d'inauguration ^ ait été prononcé,

■ Personnification de l'écolier. (L. V.)

" La grand'salle de Parliament-House à Edimbourg était autrefois divisée en deux parties inégales par un mur de séparation ; le côté intérieur était consacré à l'usage des cours de justice et des gens de loi , et la division extérieure était occupée par des échoppes de libraires, de marchands de jouets d'enfants, et autres de même nature. D'après la vieille comédie le Plain Dealer ( rHonnéte marchand 1, il paraît qu'il en était jadis de même à Westminster-Hall. Aujourd'hui IMinos a purilié sa demeure à Edimbourg ainsi qu'à Londres , et a exclu de ses palais tout autre trafic que le sien. (W. S.)

3 Du plus mauvais exemple.

■'' Les /)o«(es' cl Questions sur la Loi, notamment /lur la loi d' Kcosse , de sir John Nfsbetl de Dirleton, et les Doutes et Questions de Dirtclon sur la loi d'Ecosse résolus, par sir James Stewart, sont des ouvrages qui font autorité dans la jurisprudence écossaise. Comme d'ordinaire , les doutes sont tenus en plus haute estime que la solution. (W. S.)

•'• Jusqu'à ces dernières années, chaque avocat qui entrait dans le barreau écossais adressait , en termes arrêtés d'avance, une allocution latine à la cour, à la faculté et

«tore solito, d'un coin du banc et la tête couverte ; — que vous ayez juré de défendre les franchises et privilèges du barreau; — que vous ayez la robe noire sur les épaules, et que vous soyez libre, comme tout autre membre de la faculté , de poursuivre ou de défendre judiciairement. C'est alors que je me produirai , Alan , et sous un caractère que votre père lui-même conviendra pouvoir vous être plus utile que si j'avais partagé ce magnifique couronnement de vos études légales. En un mot , si je ne puis être conseil , je suis déterminé à devenir client, sorte de gens sans lesquels un procès serait aussi insipide qu'une conférence sur un cas supposé. Oui, je suis déterminé à vous payer vos premiers honoraires. Il est aisé, j'en suis certain, d'avoir un procès : — c'est seulement d'en sortir qui parfois se trouve embarrassant ; — et avec votre excellent père pour procureur, vous pour conseil, et le respectable maître Samuel Griffiths pour m'épauler, quelques sessions ne lasseront pas ma patience. Bref, je veux me faire mon chemin à la cour, dût- il m'en coûter un délit à commettre , ou tout au moins un quasi-délit. — Vous voyez que tout n'est pas perdu de ce qu'Erskine a écrit et de ce que Wallace a enseigné.

Voilà bien des folies , Alan -, et cependant je ne suis pas content. Je suis affecté d'une pensée d'isolement d'autant plus pénible , qu'il me semble que cet isolement m'est particulier. Dans un pays où tout le monde a un cercle de consanguinité s'étendant au moins jusqu'au sixième degré de cousinage , je suis seul , et n'ai qu'un cœur affectionné qui batte à l'unisson du mien. Si j'étais condamné à travailler pour vivre, il me semble que je ressentirais moins cette espèce particulière de privation. Les rapports nécessaires du maître et du serviteur seraient du moins un lien qui me rattacherait à mes semblables ; — dans l'état des choses , mon indépendance même semble faire mieux ressortir la particularité de ma situation. Je suis dans le monde comme un étranger dans un café très fréquenté, où il entre, demande les rafraîchissements qu'il veut avoir, paie sa carte, et est oublié dès que la bouche du garçon a prononcé son « je vous remercie , monsieur. »

Je sais que votre digne père appellerait ceci pécher contre mes mercis ', et qu'il me demanderait ce que j'éprouverais si, au lieu d'être en état de jeter mon écot sur le comptoir, j'étais obligé d'implorer le pardon de

à l'auditoire , et disait quelques mots sur un texte de la loi civile , pour montrer son habileté en latin et en jurisprudence. Il gardait aussi son cliapcau sur la lèle pendant une minute , afin de constater son droit de rester couvert devant la cour, usage qui remonte, dit-on, au célèbre légiste sir Thomas Hope, lequel avait deux fils sur le banc des juges tandis que Ini-mème restait à la barre. Depuis peu les récipiendaires ont été dispensés de ce cérémonial comme occupant sans nécessité le temps de la cour. Le nouvel arrivant se borne à prêter scrnienl au irouvcrncmcnt, et jure de maintenir les règlements et les privilèges de son ordre. !W. S.)

' Sinning mif nifrrics, expression particulière à l'I^cossc , exprimant l'ingra iludc pour les faveurs de la Providence. (W. S.)

18 REBGAiNTLET.

l'hôte pour avoir consommé ce que je ne pouvais payer? Je ne puis dire comment cela se fait; mais, quoique cette réllcxion très raisonnable se présente à moi, et bien que je doive convenir que quatre cents livres sterling de revenu actuel, huit cents en perspective prochaine, et Dieu sait combien de centaines de plus d'ici à quelques années , soit une fort jolie chose et très confortable, néanmoins j'en donnerais de bon cœur la moitié pour appeler votre père mon père, lors même qu'il devrait me relancer à chaque heure du jour pour ma paresse , et pour vous donner à vous le titre de fnre, bien que je dusse trouver en vous un frère dont le mérite rejetterait le mien complètement dans l'ombre.

La croyance — croyance faible , mais non improbable — que votre père a sur ma naissance et ma condition un peu plus de données qu'il n'est disposé à en communiquer, s'est souvent présentée à moi; tant il est peu vraisemblable que j'aie été, à l'âge de six ans, laissé à Edimbourg sans autre recommandation que le paiement régulier de ma (>eusion au vieux M **'*' de High-School '. Avant cette époque , comme je vous l'ai souvent dit , les seules choses dont je me souvienne sont l'indulgence sans bornes de ma mère et les caprices les plus tyranniques de ma part. Je me souviens encore combien elle soupirait amèremeut et quels vains efforts elle faisait pour me calmer, pendant qu'avec toute l'énergie du despotisme je beuglais comme dix veaux pour avoir quelque chose qu'il était impossible de me donner. Elle est morte, cette bonne mère si mal récompensée I Je me souviens des figures attristées, — de la chambre sombre , — des tentures noires , — de l'impression mystérieuse que firent sur mon esprit le corbillard et les voitures de deuil, et de la peine que j'avais à concilier tout cela avec la disparition de ma mère. Je ne pense pas qu'avant ces événements j'eusse eu aucune idée de la mort , ni que j'eusse même entendu parler de cette destinée finale de tout ce qui a vie. La première notion que je m'en formai me privait de ma seule parente.

Un ecclésiastique d'apparence vénérable, notre seul visiteur, fut mon guide et mon compagnon dans un très long voyage ; puis, confié à un autre homme âgé qui prit la place du premier, je ne sais plus ni comment ni pourquoi j'achevai mon voyage en Ecosse. — Voilà tout ce dont je me souvienne.

Je le répète en ce moment la petite histoire que je t'ai ce)it fois racontée , uniquement parce que je voudrais en tirer quelque sens Applique donc à cette tâche ton esprit pénétrant, habitué aux déductions des questions légales; — supplée aux lacunes de mon histoire, comme si tu avais à arranger les allégations décousues de quelque stupide loque bleue de client en un enchaînement suivi de faits et de cir-

• Probablenieiil Malhicson , prcilccesseur du D' Adam>, à la mémoire duquel l'aulcur el ses coiilcmporaiiis doivent lanl de (iralili'de. (W. S)

constances , et tu seras non pas mon Apollon , — quid tihi cum lyrâ ? — mais mon lord Stair '. En attendant je me suis débarrassé, rien qu'en t'en entretenant , de ma tristesse et de mes vapeurs ; si bien que je vais maintenant passer une demi-heure avec Rouan Robin dans sa stalle. — Le drôle me connaît déjà, et hennit chaque fois que je passe le seuil de l'écurie.

Le noir que vous avez monté hier matin promet d'être un admirable marcheur, et il gardait son amble aussi aisément avec Sam et le portemanteau qu'avec vous et votre charge de connaissances légales. Sam promet de se bien tenir , et jusqu'ici il s'est tenu en effet. L'épreuve n'a pas été longue , direz-vous. Il rejette le blâme de ses anciennes irrégularités sur la mauvaise compagnie : — les gens de l'écurie étaient trop séduisants, je suppose. — 11 nie avoir jamais négligé le cheval; — il se serait plutôt passé de dîner, dit-il. En ceci je le crois , vu que les côtes et la robe de Rouan Robin ne le contredisent pas. Néanmoins^ comme il ne se rencontrera pas avec des saints dans les auberges que nous fréquentons , et que les serments sont parfois convertis en aie aussi promptement que John }3arîeycorn ' lui-même, j'aurai soin d'avoir l'œil sur monsieur Sam. Stupide diôle ! s'il n'avait pas abusé de mon bon naturel j'aurais pu jacasser avec lui pour ne pas me laisser engourdir la langue -, au lieu que maintenant il faut que je le tienne à distance. Tons souvenez-vous de ce que M. Fairford me disait à ce sujet , — qu'il ne convenait pas au fils de mon père de parler ainsi au fils du père de Sam ? Je vous demandai ce que votre père pouvait savoir du mien , et vous me répondîtes : Autant, vous pouvez bien supposer, qu'il en sait du père de Sam -, — c'est une expression proverbiale. Cela ne me satisfit pas tout-à-fait, quoique assurément je n'eusse pu dire pourquoi. Mais voilà que je reviens à une discussion infructueuse et épuisée. Ne craignez pas que je rentre sur ce champ des conjectures , champ si battu quoique sans routes tracées. Je ne connais rien de plus inutile, déplus faible et de plus méprisable, qne d'assourdir de lamentations sans espoir les oreilles th nos amis.

Je voudrais bien vous promettre que mes lettres seront aussi amusantes que je sote déterminé à ce qu'elles soient régulières et bien remplies, rsous avons-un avantage sur les différents couples d'amis du vieux temps. ÎSi David Jonathan, ni Oreste et Pylade, ni Damon et Pythias, — quoique, pour ces deux derniers en particulier, une lettre par la poste eût été chose fort agréable , — n'ont jamais eu de correspondance ensemble; car probablement ils ne savaient pas écrire , et certainement ils n'avaient ni postes ni ports francs pour se livrer l'un envers l'autre à leurs effusions : au lieu que l'enveloppe contre-signée qui vous vient du vieux pair, maniée doucement et ouverte avec précaution, peut me

• Célèbre avocat écossais. [Vf. S.)

» Personnification populaire de l'orge. (L. V.)

20 REDGANTLET.

revenir et nous permettre d'user gratuitement du post-office de sa Majesté, durant tout le temps de ma tournée projetée '. Merci du Ciel, Alan, quelles lettres j'aurai à vous envoyer, avec le récit et tout ce que je pourrai recueillir d'agréable ou de curieux dans cette course sans but fixe ! La seule condition que j'émette, est que vous ne les communiquiez pas au Scots Magazine; car bien que vous ayez coutume de me complimenter sur mes talents en littérature légère , aux dépens de ce qui me manque dans les matières plus graves de la jurisprudence, je ne suis pas encore assez audacieux pour franchir le portail que le savant Ruddiman a si bienveillamment ouvert aux acolytes des Muses. — Vale. Sis memo. met.

^ P. S. — Adressez vos lettres ici , poste restante. Je laisserai des ordres pour qu'elles me soient envoyées partout où je pourrai être.

' Il est bien connu, et on ne l'a pas oublié, que nuand les membres du parlement jouissaient du privilège illimité de la franchise de leurs correspondances en écrivant simplement leur nom sur l'enveloppe , ce privilège recevait les plus étranges extensions. Un noble lord, comme marque de considération pour un régiment particulier, affranchit une leître pour chaque compagnie. Il élaitd'habitude aussi de ménager les enveloppes et de les renvoyer, afln que la correspondance se prolongeât ainsi en franchise aussi long-temps que les enveloppes pouvaient durer. (W, S.)

^SSLiSLSiS At(ULJU.JU.ÎiAtJUL8* Ji2.'-2 JJ2- 'A-î!LJiiLJ!a,jiSLJlîL2SL.<UL-WLJa 0

ALAN FAIRFORD A DARSIE LATIMER.

EGATUR , mon cher Darsie ; — vous êtes assez fort en logique et en droit pour comprendre le mot nier. Je nie votre conclu- 'sion. J'admets les prémisses , à savoir, que quand je montai cette infernale haridelle, je pus proférer ce qui parut être un soupir , bien que je l'eusse jugé perdu au milieu des jji///*- et des plaintes de la brute poussive , que jamais animal de son espèce n'égala en complication de maux variés , sauf la jument du pauvre homme célébrée dans la chanson , et qui mourut

« Un mille au-dessus de Dundee ■ . »

Mais croyez-moi , Darsie , le soupir qui m'échappa se rapportait plus à vous qu'à moi , et ne m'était arraché ni par la supériorité de votre monture, ni parce que vous étiez mieux pourvu que moi de moyens de voyager. J'aurais certainement chevauché de bien bon cœur avec vous quelques jours , et je vous assure que je n'aurais pas hésité à mettre à la charge de votre bourse mieux garnie que la mienne nos dépenses communes. Mais vous savez que mon père regarde chaque moment enlevé à l'étude des lois comme un pas en arrière ; et je dois beaucoup à sa sollicitude envers moi , quoique les effets en soient quelquefois gênants. En voici un exemple :

J'appris , à mon arrivée à la boutique de Brown's Square , que mon père était revenu ce soir-là même , n'ayant pu , à ce qu'il paraît , se résoudre à passer une nuit hors de la garde de ses lares domestiques. Ayant reçu cette information de James , dont le front portait en cette occasion une expression passablement soucieuse , je chargeai un commissionnaire highlandais de reconduire mon bucéphale à l'écurie où je l'avais loué; puis m'étant glissé dans mon antre avec aussi peu de bruit que possible , je me mis à mâchonner certaines doctrines à demi ron-

* Allusion à la vieille et bizarre chanson que tous les Écossais connaissent :

« La jument du vieillard mourut,

La jument du pauvre homme mourut,

La jument du vieillard mourut

Un mille au-dessus;de Dundee, » (W. SJ

2fi REDCANTLET.

gees, mais non à demi digérées, de notre code municipal. Il n'y avait pas long-temps que j'étais assis , quand la figure de mon père se montra à la porte entre-bâillée ; voyant à quoi j'étais occupé , il se retira avec un hum ! à demi articulé , qui semblait exprimer un doute sur le sérieux de mon application. Si c'était là sa pensée , je ne puis le condamner ; car ton souvenir m'occupa si exclusivement durant une heure employée à lire , que bien que Stair fût ouvert devant moi , et que j eusse trois ou quatre fois tourné la page, le sens si clair et si net de sa seigneurie m'échappa, et que j'eus la mortification de voir que j'avais complètement perdu ma peine.

Avant que j'eusse repris le vent sur mes penséees, James vint m'appeler pour notre frugal souper, — des radis , du fromage et une bouteille d'ale vieille, — rien que deux couverts, pourtant, — pas de chaise placée pour M. Darsie par l'attentif James Wilkinson. Ledit James , avec sa longue figure , ses cheveux plats , et sa queue enserrée d'une courroie de cuir, se tenait comme d'habitude derrière la chaise de mon père , aussi roide qu'une sentinelle de bois à la porte d'une échoppe de marionnettes. — Vous pouvez vous retirer, James , lui dit mon père ; et Wilkinson sortit. — Que se prépare-t-il ? pensé-je , car le temps n'est pas au beau sur le front paternel.

Mes bottes reçurent son premier regard de mécontentement; et il me demanda, avec un rire sardonique, de quel coté j'avais été promener à cheval. Il s'attendait à ce que j'allais répondre : « Nulle part, »• et U m'aurait alors lâché ses sarcasmes ordinaires sur la fantaisie de prendre pour aller à pied des chaussures à vingt shillings la paire. Mais je répondis avec calme que j'étais monté à cheval pour aller diner à Îfoble-House. Il tressaillit (vous connaissez sa manière) comme si j'avais dit que j'avais été dîner à Jéricho ; et comme je ne jugeai pas à propos de paraître remarquer sa surprise , et que je continuai de grignoter tranquillement mes radis , sa colère éclata.

— A Noble-House , monsieur î et qu'aviez-vous à faire à Noble-IIouse, monsieur? — Ne vous souvenez-vous pas que vous étudiez le droit, monsieur ? — que le jour de votre examen sur les lois d'Ecosse approche, monsieur? — que chaque minute de votre temps vaut maintenant autant qu'une heure en tout autre moment?— A vez-vous donc du temps à perdre pour aller à Noble-House , monsieur? — et pour laisser là vos livres pendant tant d'heures ? — Si c'eût été un tour à la prairie, ou môme une partie de golf Mais Noble-House, monsieur !

—Je suis allé jusque là pour accompagner Darsie Latimer, mon père, et le voir commencer son voyage.

— Darsie Latimer? répliqua-t-il d'un ton adouci — hem ! — A la bonne heure ; je ne vous blâme pas d'avoir de l'amitié pour Darsie Latimer -, mais il aurait été tout aussi bien de ne l'accompagner à pied que jusqu'à la première barrière , et de vous faire là vos adieux. — Cela

vous aurait épargné la location d'un cheval , — et votre écot du dîner , qui plus est.

\ —C'est Latimer qui a payé , mon père, répondis-je, pensant arranger les choses ^ mais j'aurais beaucoup mieux fait de me taire.

— Payé l'écot , monsieur ? répliqua-t-il. Comptez-vous donc sur un autre pour un écot? Monsieur, personne ne doit passer le seuil d'une maison publique sans payer son écot.

— J'admets la règle dans sa généralité , mon père -, mais c'était un dîner d'adieu entre Darsie et moi, et j'aurais cru que le cas tombait sous l'exception de doch an dorroch ».

— Tous vous croyez un bel esprit , reprit mon père avec une expression de physionomie approchant d'un sourire autant que le permet jamais la gravité solennelle de ses traits ; mais je ne pense pas que vous ayez pris votre dîner debout comme les juifs à leur pàque ? et il a été jugé dans une cause portée devant les baillis de Cupar-Angus , la vache de la mère Simpson ayant bu le brassin d'ale de la mère Jameson que celle-ci avait mis à refroidir devant sa porte, qu'il n'y avait pas de dommage à payer, parce que la vache avait bu sans s'asseoir, circonstance constituante du doch an dorroch^ qui est un coup bu debout, pour lequel il n'y a pas d'écot à payer. Ha , monsieur 1 que dit à cela votre doctorat futur ? Exccptio finnat regulam. — .\Iais allons, remplissez votre verre, Alan ; je ne suis pas fâché que vous ayez eu cette attention pour Darsie Latimer, qui est un bon garçon, pour le temps d'à-présent 5 et comme il a vécu sous mon toit depuis qu'il a quitté l'école , hé bien , il importe réellement assez peu que vous lui ayez cette petite obligation.

Comme je vis que les scrupules de mon père étaient fort adoucis par la conscience intime de sa supériorité dans l'argumentation légale, j'eus soin d'accepter mon pardon à titre de grâce plutôt que de justice, et je me bornai à répondre que les soirées nous paraîtraient plus longues maintenant que vous étiez absent. Je vais vous rapporter mot pour mot la réponse de mon père , Darsie. Vous le connaissez si bien qu'elle ne vous offensera pas ; et vous savez aussi qu'aux formes roides et formalistes de l'excellent homme se mêle un fond d'observation fine et de bon sens pratique.

— C'est très vrai, dit-il; Darsie était un agréable compagnon , — mais par trop dissipé, Alan, par trop dissipé, et la tète un peu éventée. — A propos, il faudra que Wilkinson nous serve maintenant notre aie en pot d'une pinte anglaise -, car sans son assistance un (juarte serait trop tous les soirs pour vous et moi. Darsie , comme je disais, est un bon garçon , mais un peu léger dans les choses essentielles. — Je souhaite qu'il fasse bien son chemin dans le monde; mais il n'a guère de solidité , Alan , il n'a guère de solidité.

■ Coup de l'étricr. 'L. V.) La pinle ani:5laise n'cft que la moilii- de la mesure correspondanle d*Éco.sse. (L. V.)

24 REDGANTLET.

Je rougirais de mal {)arler d'un ami absent , Darsie -, aussi pris-je voire parti un peu plus que ma conscience nu l'approuvait. Mais l'abandon que vous avez fait de vos études légales vous a poussé bien loin en dérive de la bonne opinion de mon père.

— Inconstant comme l'eau , il n'acquerra pas de position éminente , reprit mon père ; ou, comme dit la Vulgate : Effusa est sicut aqua, — non crescaî. Il' fréquente les maisons de danse et lit des romans : — sat est. , Je tâchai de parer ces textes en lui f;iisant observer que les maisons de danse que vous aviez fréquentées se réduisaient à une seule nuit passée au bal La Pique, — et les romans (autant que je sache, Darsie) à un volume dépareillé de Tom Jones.

— ÎMais il dansa depuis le soir jusqu'au matin , répliqua mon père , et il a lu au moins vingt fois cette baliverne , pour laquelle l'auteur aurait dû recevoir les étrivières. Le volume ne lui sortait pas des mains.

J'insinuai que selon toute probabilité votre fortune était alors suffisante pour vous dispenser de poursuivre vos études de droit plus loin que vous ne les aviez poussées jusque là , et que par conséquent vous pouviez vous croire quelque peu en droit de vous amuser. Cet argument fut moins qu'aucun autre du goût de mon père.

— S'il ne sait pas s'amuser de l'étude du droit, repartit aigrement mon père , tant pis pour lui. S'il n'a pas besoin de connaître les lois pour faire sa fortune , à coup sûr il en a besoin pour apprendre à conserver celle qu'il a-, et beaucoup mieux vaudrait pour lui étudier le droit, que de courir le pays comme un vagabond, allant devant lui sans savoir où, et traitant à Noble-Iïouse des fous comme lui. (Regard irrité sur votre pauvre ami. ) — Noble-House , vraiment I répéta-t-il en élevant la voix et en prenant un ton d'ironie , comme s'il y eût eu dans le nom seul quelque chose qui l'eût offensé, bien que j'ose dire que tout autre endroit où vous auriez été assez extravagant pour dépenser cinq shillings aurait excité son indignation au même degré.

INIe rappelant votre idée que mon père en sait sur votre condition réelle plus qu'il ne juge convenable d'en dire , je crus pouvoir hasarder une observation de nature à sonder le terrain : Je ne vois pas , dis-je , en quoi l'étude des lois d'Ecosse serait utile à un jeune homme dont la fortune paraît être en Angleterre. — Je crus réellement que mon père allait me battre.

— Avez-vous intention de me circonvenir , monsieur , ;jer ambages , comme dit le conseiller Pest ? Que vous importe que la fortune de Darsie Latimer soit en Angleterre ou ailleurs , et que même il ait ou n'ait pas de fortune? — Et quel mal lui ferait la loi d'Ecosse, la connaîtrait-il aussi bien que Slair ou Bankton , monsieur ? Notre loi municipale n'a-t-elle pas pour base l'ancien code de l'empire romain , rédigé à une époque où il était si fort renonmié pour sa sagesse et sa bonne organisation civile ? Allez vous mettre au lit après votre expé-

dilion de Noblr-TToiise , monsieur, et ayez soin que votre lampe soit allumée et votre livre ouvert devant vous avant que le soleil ne pointe. Ars tonga, vita brevis, — si ce n'était pas pécher que de donner à la science divine des lois le titre inférieur d'art.

Ma lampe fut donc allumée le lendemain matin de bonne heure, mon cher Darsie , quoique je fusse resté enfoncé dans mon lit, au risque d'une visite domiciliaire , comptant que sa clarté pourrait être reçue sans autre enquête comme un témoignage suffisant de ma vigilance. Et ce matin, le troisième depuis votre départ, les choses ne vont guère mieux : car bien que la lampe brûle dans mon antre, et que Yoet Sur les Pandecles ouvre devant moi les trésors de sa sagesse, pourtant, comme je ne m'en sers qu'en guise de pupitre où je griffonne ces pages de folies pour Darsie Latimer, il est probable que le voisinage sera de peu d'utilité pour l'avancement de mes études.

Et maintenant il me semble vous entendre m'appeler misérable hypocrite, qui, vivant sous un système de défiance et de contrainte tel que celui dont mon père croit devoir user, prétend néanmoins ne porter envie ni à votre liberté ni à votre indépendance.

Latimer, je ne vous mens pas : je souhaiterais que mon père m'accordât un peu l'exercice de ma libre volonté, ne serait-ce que pour éprouver le plaisir de faire de moi-même ce qui lui serait agréable. Uû peu plus de temps à moi , et un peu plus d'argent pour en jouir, ne messiéraient en outre ni à mon âge ni à ma condition \ et il est contrariant, je l'avoue, de voir tant de jeunes gens dans la même situation que moi déplover leurs ailes en liberté, tandis que moi je suis là, encagé comme une linotte de savetier, à chanter invariablement la même note depuis le lever jusqu'au coucher du soleil , pour ne rien dire de tant de leçons qu'il me faut écouter contre la fainéantise, comme si j'avais à ma disposition des moyens de distraction, ou que j'en fisse usage î Mais pourtant au fond du cœur je ne puis blâmer ni le motif ni le but de cette sévérité. Quant au motif, c'est et ce ne peut être que la sollicitude affectueuse de mon père et le dévouement de son zèle infetigable pour mon avancement , joints à un louable enthousiasme pour l'honorable profession à laquelle il me destine.

Conmie nous n'avons pas de proches parents , le lien qui nous unit n'en est que plus étroitement resserré, quoique déjà ce soit en lui-môme un des plus forts que puisse former la nature. Je suis et j'ai toujours été l'objet exclusif des espérances de mon père et de sa sollicitude , ainsi que de ses craintes encore plus vives et plus exclusives ; quel droit ai-je donc de me plaindre si ces craintes et ces espérances le conduisent à exercer sur tous mes mouvements une surveillance parfois gênante? D'ailleurs je ne dois pas oublier, et je n'oublie pas non plus, Darsie, qu'en diverses occasions importantes mon père a montré que s'il était rigide , il savait aussi être indulgent. Quitter ses vieux appai'tements du

Luckenbooths ' fut pour lui comme un divorce du corps et de ITime ; et cependant le DMi*** n'eut pas plus tôt donné à entendre que l'air plus salubre de ce nouveau quartier serait favorable à ma santé, souffrant comme je l'étais alors des effets d'une croissance trop rapide, qu'il changea son ancien et bien-aimé quartier, adjacent au Cœur de Mid- Lotbian % pour une de ces nouvelles maisons à l'usage d'une seule famille, liue le goût moderne a introduites depuis si peu de temps s. — J'en ai aussi pour exemple l'inestimable faveur qu'il m'accorda en vous recevant dans sa maison . alors que vous n'aviez que la désagréable alternative de rester, à l'âge où vous étiez arrivé, dans la société d'enfants bien plus jeunes que vous. Ce fut une chose tellement contraire à toutes les idées d'isolement et d'économie de mon père, ainsi qu'à ses principes sur la garantie que mes mœurs et mon amour du travail devaient trouver dans la privation de la société des autres jeunes gens, que, sur ma parole, je suis toujours étonné de la hardiesse que j'ai eue de faire la demande , plus encore que de ce qu'il ait cédé.

Maintenant, quant à l'objet de sa sollicitude... Ne riez pas, mon cher Darsie, et ne levez pas les mains au ciel ; mais, sur ma parole, j'aime la profession pour laquelle j'étudie, et c'est sérieusement que j'en suis les études préliminaires. Le droit est ma vocation, — ma vocation spéciale, et je puis dire héréditaire; car bien que je n'aie l'honneur d'appartenir à aucune de ces grandes familles qui forment , en Ecosse ainsi qu'en France, la noblesse de robe , et qui chez nous , du moins, portent la tête aussi haut, sinon plus, que la noblesse d'épée, car la première se compose plus fréquemment des « premiers nés d'Egypte, » — pourtant mon grand-père, qui, j'ose le dire, était un excellent homme, eut l'honneur de signer une protestation virulente contre l'Union , sous le respectable cara tère de clerc de ville de l'ancien bourg de Birlthegroat -, et il y a quelque raison — dirai-je d'espérer ou de soupçonner? — qu'il puisse avoir été le fils naturel d'un cousin-germain du lord Fairford de Fairford d'alors, qui avait été long-temps compté au nombre des petits barons. Or, mon père s'est élevé d'un degré sur

' Ancien quartier du vieil Edimbourg , aUenant au palais de justice , Parliament-

Home. (L. V.)

» Ucari of Mul-Loihian , nom de la vieille prison d'Edimbourg , anjourd'lmi détruite, et qu'a illustré celui des romans de noire auteur autjucl il a donné ce titre-là même. ( L. V. )

î I.a place étroite et obscure appelée Brown's-Square fut saluée dans sa nouveauté comme une amélioration extrêmement élégante dans le style et la disposition des résidences d'Kdimbourg. Chaque maison était , selon l'expression des enthousiastes d'alors, cowplètc eu clle-viimc [Jinished wiihiii iisclf], ou, pour employer une phraséologie plus moderne, .se rontcuaU ellc-wt'iiic (■scll'co,ii(iiiir(l).CcUo itlaoo fut construite vers 17G;J-G4; et la vieille ville étant à proximité et d'un accès facile, le nouveau square reçut bientôt un grand nombre d'habitants, qui se hasardèrent à s'éloigner juscjuc là de High- Slreet. (L. V.)

LETTRE ir. 27

l'échelle de la magistrature , étant , comme vous le savez aussi bien que moi, écrivain du sceau royal ', fonctions qu'il exerce avec distinction et de manière à se concilier l'estime générale-, et je suis moi-môme destiné à faire encore un pas de plus , et à porter l'honorable robe que l'on suppose recouvrir parfois, comme la charité, une multitude de péchés. Je n'ai donc pas d'autre alternative que de gravir devant moi, puisque nous sommes arrivés si haut , ou autrement de faire une chute au risque imminent de mon cou. Si bien que je me réconcilie avec ma destinée; et pendant que du haut des montagnes vous contemplez au loin les lacs et les bras de mer, moi je suis occupé , de ajncibus juris ^, à me consoler par des visions de robes rouges et de robes écarlates, — y compris les accessoires de beaux capuchons, doublés de bons émoluments.

Vous souriez , Darsie , more tuo , et vous semblez dire que ce n'est guère la peine de se bercer de rêves si vulgaires : les vôtres étant, au contraire , d'une nature élevée et d'un caractère héroïque , et ressem" blant aux miens comme un banc couvert de drap pourpre et chargé de paperasses judiciaires ressemble à quelque trône gothique garni de perles et d'or. Mais que voulez-vous, — trahit sua quemque voluptas. Et quoique mes visions d'avancement puissent être quant à présent aussi peu substantielles que les vôtres, elles sont néanmoins plus susceptibles de se réaliser que vos espérances après Dieu sait quoi. Que dit le proverbe de mon père ? Regardez une robe d'or, et vous en aurez au moins une manche. Tel est mon but; mais vous, à quoi s'attachent vos regards ? à la chance que le mystère ( comme vous l'appelez ) qui enveloppe comme d'un nuage votre naissance et votre parenté se dissipe et fasse place à quelque chose d'un inexprimable éclat ; et cela sans aucun effort ni aucun mouvement de votre part, et uniquement par la bonne volonté de la fortune à votre égard. Je sais quel est l'orgueil et la malice de ton cœur, et je voudrais sincèrement que tu eusses à me remercier de frottées plus sévères que celles dont tu te montres si reconnaissant. J'aurais alors chassé de ta cervelle ces espérances à la Don Quichotte ; tu ne te serais pas imaginé être , comme lu le fais maintenant, le héros de quelque histoire romanesque, et tu ne transformerais pas, dans ta vaine imagination, l'honnête Griffiths, négociant et courtier de la Cité, dont les épîtres trimestrielles ne contiennent jamais un mot au-delà du strict nécessaire , en quelque sage Alcander, en quelque nouvel Alquifa, protecteur mystérieux et magique de ta destinée sans pareille. Mais je ne sais comment cela se fait; je crois que ton crâne devient plus dur et mes poings moins vigoureux : pour ne rien dire do cette étincelle de je ne sais quoi de dangereux qui commence enhn à se montrer en toi, et que je suis du moins obligé de respecter, si je no le crains pas.

' Writer lo his Majesty's signet, fonction qui tient à peu près le milieu entre celles du notaire et de l'avoué. (L. V.) * Des «ommités du droit.

2g REDGANTLET

Et tandis que je suis sur ce chapitre , il ne sera pas hors de propos de te conseiller de corriger un peu ce courage de coq impudent. Je crains fort (jue, pareil à un cheval fougueux, tu ne sois ainsi entraîné dans quelque embarras d'où tu aurais peine à te dépêtrer, surtout si l'audace qui t'y aurait jeté venait à te faire défaut au moment du besoin. Souviens-toi, Darsie, que tu n'es pas naturellement courageux; il est au contraire depuis long-temps reconnu entre nous que tout tranquille que je suis j'ai l'avantage sur toi en ce point important. Je crois que mon courage consiste en force nerveuse et en indifférence naturelle pour le danger 5 et si cette indifférence ne me pousse jamais dans une aventure , elle m'assure du moins le plein usage de la réflexion et un sang-froid passable quand un danger réel se présente. Or, ton courage à toi semble tenir davantage de ce qu'on peut nommer un courage intellectuel : c'est de l'exaltation d'esprit et un désir de distinction-, c'est une impulsion qui te rend avide de renommée et sourd à l'appréhension du danger, jusqu'au moment où le danger s'offre soudainement à toi. Je ne sais si c'est que les appréhensions de mon père m'ont gagné , ou parce que j'ai personnellement lieu de concevoir des doutes; mais j'avoue qu'il m'arrive souvent de penser que cette chasse au feu follet après les situations et les aventures romanesques peut te conduire dans quelque mauvais pas 5 et que deviendrait alors Alan Fairford? On pourrait faire qui l'on voudrait lord-avocat ou solliciteur-général , je n'aurais jamais le courage de lutter pour y arriver. Tous mes efforts ont pour but de m'élever un jour à les yeux ; et je crois que je me soucierais de la robe de soie brodée comme d'un tablier de vieille femme, si je n'avais l'espoir qu'un jour tu viendras au tribunal m'admirer et peut-être m'envier.

Prends garde , je t'en prie , que cela n'arrive. Ne vois pas une Dulcinée dans chaque fille aux yeux bleus et aux cheveux blonds , qui , chaussée de savates , un plaid en guenilles sur les épaules et une baguette de saule au poing, chasse vers le pré les vaches du village. Ne t'imagine pas rencontrer un brave Valentin dans chaque cavalier anglais , ni un Orson dans chaque pâtre highlandais. Vois les choses comme elles sont , et non comme peut les amplifier ton imagination fécondante. Je t'ai vu rester les yeux attachés sur une ancienne sablonnière au point de te créer des caps , des baies , des criques , des rocs, des précipices, et tous les prodigieux accidents d'un paysage de l'île Féroé, là où tout autre œil que le tien n'aurait vu qu'un simple abreuvoir. Ne t'ai-je pas en outre trouvé une fois à contempler un lézard, dans l'attitude d'un homme qui regarderait un crocodile ? Jusque là,

sans doute, c'est un exercice d'imagination fort innocent, car tu ne pouvais te noyer dans la mare , et l'alligator lilliputien ne pouvait te

manger. Mais il n'en est pas de munie dans la société, où vous ne

pouvez vous méprendre sur le caractère de ceux avec lesquels vous

vous trouvez en rapport, ni permettre à votre imagination d'exagérer leurs qualités, bonnes ou mauvaises, sans vous exposer non seulement au ridicule, mais à de grands et sérieux inconvénients. Tenez-vous donc en garde contre votre imagination, mon cher Darsie, et permettez à votre ancien ami de vous assurer que c'est là le côté de votre caractère bon et généreux qui vous expose au plus de périls. Adieu ! Ne laissez pas inoccupées les enveloppes afTranchies du digne pair. Et par dessus tout , Sis memor mci.

30 REDGANTLET.

»ja.Jlt;SlJ«LJ!4AlJW,J!iJW,;U.JUC«ÎLM A5 JiiLja. «iAS,;ajU.»UliM

DARSIE LATIMER A ALAN FAIFORD.

Shepherd's Bush.

'ai reçu ton cpître, œuvre d'absurdité et de suffisance. 11 est heureux pour toi que, comme Lovelace et Belford, nous soyons I convenus de nous pardonner mutuellement toute espèce de libertés que nous pourrions prendre Tun avec l'autre ; car, sur ma parole, il y a dans ta lettre cerUiines réllexions qui sans cela m'auraient obligé de retourner incontinent à Edimbourg , uniquement pour te montrer que je ne suis pas ce pourquoi tu me prends.

Eh I quelle paire d'étourneaux fais-tu de nous I — moi me jetant dans des mauvais pas d'où je n'ai pas le courage de me tirer 5 — toi , la sagacité môme , craignant de mettre un pied devant l'autre , de peur qu'une de tes deux jambes ne perde l'autre de vue , et restant ainsi immobile comme un poteau , uniquement par faiblesse et froideur de cœur, pendant que tout le monde te dépasse au grand galop. Toi , peintre de portraits ! — Je te dis , Alan, que j'en ai vu un meilleur perché sur le quatrième échelon d'une échelle, et peignant un Highlander sans-culotte tenant un pot d'élain aussi gros que lui , avec un Lowlander en bottes et en perruque soutenant un verre d'égale dimension , le tout destiné à figurer l'enseigne de la Salutation.

Comment as-tu le cœur de représenter en toi un individu dont tous les mouvements, comme ceux d'une grande poupée hollandaise, dépendent de la pression de certains ressorts , tels que le devoir , la réflexion, et autres du même genre, sans l'impulsion desquels tu aurais sans doute voulu me faire cioiie ciue tu ne bougerais pas d'un pouce? ÎNIais n'ai-je pas vu Ta Gravité hors de son lit à minuit? et faut-il qu'en termes clairs je te remémore certaines folies? Avec les plus graves sentiments à la bouche et la réserve la plus empesée dans les manières, tu as toujours eu une sorte de propension embarrassée au mal , quoique avec plus d'inclination pour t'y livrer que d'adresse pour t'en tirer; et je ne poux m'cmpècher de rire intérieurement eu pensant que j'ai vu mon très vénérable moniteur, le futur président de quelque haute cour d'Ecosse, haletant, soufflant et se démenant , comme un épais cheval

LETTRE m. 31

de charrette dans un bourbier, où ses efforts pour se dépêtrer ne font que l'enfoncer davantage à chaque mouvement maladroit, jusqu'à ce que quelqu'un — moi , par exemple — prenne compassion du monstre geignant, et le tire de là par la crinière et la queue.

Quant à moi, mon portrait , s'il est possible , est encore plus scandaleusement chargé. Moi faillir ou manquer de courage au moment décisif I Où peux tu me montrer le moindre symptôme de ce caractère lâche et mou dont tu m'as gratifié , simplement, j'aime à le croire, pour faire ressortir l'impassible dignité de ta stupide indifférence? Si jamais tu m'as vu trembler, sois certain que ma chair, comme celle de ce vieux général espagnol, frémissait seulement à l'idée des dangers où mon courage allait l'entraîner. Sérieusement, Alan, cette imputation de faiblesse d'esprit est une indigne accusation à porter contre votre ami. Je me suis examiné aussi attentivement que possible, attendu que véritablement je suis un peu blessé de ce que vous avez à mon égard une manière de penser si défavorable, et, sur ma vie ! je ne puis voir qu'elle soit fondée. Je vous accorde que vous ayez peut-être quelque avantage sur moi du côté de la fermeté et du sang-froid; mais je me mépriserais moi-même si j'avais conscience du manque de coin-age que vous semblez assez disposé à m'imputer. Au surplus, je suppose que cette insinuation peu gracieuse provient d'une sincère sollicitude pour ma sûreté 5 et en l'envisageant ainsi , je l'accepte comme j'avalerais une médecine qui me serait administrée par un docteur bien intentionné, lors même que je croirais au fond du cœur qu'il se trompe sur ma maladie.

Cette insinuation offensante mise à l'écart , je te remercie , Alan , du reste de ton épître. Je m'imaginais entendre ton excellent père prononcer le mot « Noble-House ! » avec un mélange de mépris et de déplaisir, comme si le seul nom du pauvre petit hameau lui fut odieux , ou que tu eusses choisi, de tous les endroits d'Ecosse, le seul où tu n'aurais pas dû aller dîner. Mais s'il avait eu quelque aversion particulière pour cet innocent village et sa très mauvaise auberge, n'est-ce pas sa faute si je n'ai pas accepté l'invitation du laird de Glengallacher d'aller tirer un daim dans ce qu'emphatiquement il appelle son pays? La vérité est que j'avais fortement le désir de me rendre à cette invitation du laird. Tirer un daim I songe donc quelle magnifique idée , pour quelqu'un qui n'a jamais tiré que des moineaux , et cela avec un pistolet d'arçon acheté chez un brocanteur de Cowgate I — Vous (jui parlez de votre courage, vous pouvez vous rappelei- que ce fut moi qui courus le risque de tirer ledit pistolet la première fois, pendant que vous vous teniez à trente pas de distance ; et que quand vous fûtes persuadé qu'il partirait sans crever, oubliant toute autre loi que celle du I)Ius grand et du plus fort, vous en prîtes possession exclusive pour le leste des vacances. Un tel exercice n'était pas une introduction complète au noble art de la chasse au cerf telle qu'elle se pratique dans les High-

Sî KEDGANTLET.

lands; mais je ne me serais pas fait scrupule d'accepter l'invitation de riionnôtc Glengallaclier, au risque d'avoir à tirer un fusil pour la première fois , n'eussent été les hauts cris que poussa ton père à ma proposition , dans l'ardeur de son zèle pour le roi George , la maison de Hanovre et la foi presbytérienne. Je voudrais avoir tenu bon , puisque malgré ma soumission j'ai si peu gagné dans sa bonne opinion. Toutes ses impressions au sujet des Highlanders lui viennent du souvenir de 1745, quand il fit retraite de West-Port avec les autres volontaires , chacun dans la forteresse de son logis , dès qu'ils apprirent que l'Aventurier arrivait avec ses clans et qu'il était déjà à Kirkleston. La fuite de Falkirk, parmâ non benè relictd ', fuite à laquelle je pense que ton père eut part avec l'intrépide régiment de l'Ouest, ne paraît pas lui avoir donné plus de goût pour la compagnie des Highlanders — (dis-moi , Alan , est-ce d'une source héréditaire que tu tiens le courage dont tu te glorifies tant ?) — et les histoires de Rob-Roy Macgregor, ou du Sergent Alan Mhor Cameron ' ont servi à les montrer à son imagination sous des couleurs encore plus noires.

Or, d'après tout ce que je puis savoir, ces idées , en tant qu'appliquées à l'état présent du pays , sont absolument chimériques. On ne songe pas plus au Prétendant dans les Highlands que si le pauvre sire était allé rejoindre les cent huit aïeux dont les portraits ornent les vieilles murailles d'Holyrood. Les claymores sont passées en d'autres mains, les targets sont employés à couvrir les barattes, et leur race de turbulents bretailleurs a dégénéré et dégénère rapidement en une race de fripons civilisés. Et c'est môme en partie la conviction où j'étais qu'il y a peu à voir dans le nord qui m'a amené à la même conclusion que ton père , bien que partant de prémisses différents , et m'a fait diriger mes courses dans la direction que j'ai prise et où peut-être j'en verrai tout aussi peu.

H est cependant une chose que j'ai vue , et que j'ai vue avec le plaisir le plus indicible, quoiqu'il me fût interdit de fouler la terre qu'il était permis à mes yeux de contempler, comme le prophète mourant I)ortant sa vue sur la Terre Promise, du sommet du mont Pisgàh -, — j'ai vu , en un mot , les côtes fertiles de la .Toyeuse Angleterre. L'Angleterre! où je m'enorgueillis d'être né, et que je contemple avec l'affection filiale d'un fils respectueux, même alors que les flots agités et les sables mouvants nous séparent.

Tu ne peux avoir oublié . Alan , — car oublias-tu jamais ce (jui inté-

' Kn abandonnant honteusement son bouclier.

•De Tiob-Roy nous en avons eu plus (|u'assez *; Alan Claiiu ron , communément nommé le Scrj^'cnl Mhor, frccbooicr (iiillard ) de la même époiiuc, était égalcmeul remaniuablc par^a forte , son couraf;c et sa générosité. ^\V, S.)

* L'.<utciir fuil ici lumlolcinciil nlliision ù ci lui dr i>b ruiu.ilis oiiUrituis .luijucl li .1 iluiiiii' |iuur liirr le nom ■Ut'inc de Cf fretbooUr cilùbrr. (L. V.J

LETTRE m. 33

ressait ton ami ? — que la même lettre de mon ami Griffiths qui doublait ma pension et me donnait la libre disposition de mes mouvements contenait une clause prohibitive par laquelle, sans m'en dire la raison , il m'était interdit, si j'attachais du prix à ma sécurité présente et à ma fortune à venir, de visiter l'Angleterre : toute autre partie des États britanniques , et un tour sur le continent si j'en éprouvais l'envie, étant laissés à mon choix. — Où se trouve, Alan, l'histoire d'un plat couvert posé au milieu d'un banquet royal , et sur lequel se fixent aussitôt les yeux de tous les convives , oubliant tous les mets délicats dont la table était chargée ? Cette clause qui m'exile de l'Angleterre , — de mon pays natal, — de la terre de la bravoure, de la sagesse et de la liberté, — m'affecte plus que ne me réjouit l'indépendance qui m'est laissée à tout autre égard. Aussi, en m'approchant de l'extrême frontière du pays où il m'est défendu de poser le pied , je ressemble au pauvre cheval mis au piquet, qui paît toujours, vous avez pu le remarquer, à la circonférence même du cercle où le retient sa courroie.

Ne m'accusez pas de romanesque parce que j'obéis à cette impulsion qui me pousse vers le sud ^ et ne supposez pas non plus que pour satisfaire l'impatience dont une vaine curiosité me tourmente l'imagination, je m'expose à compromettre les avantages solides de ma position actuelle. Quel que soit celui qui jusqu'ici s'est chargé de diriger mes mouvements, il m'a montré par des preuves plus convaincantes et plus fortes que toutes les assurances qu'il m'aurait pu donner, que mon avantage réel était son princioal objet. Il y aurait donc plus que de la folie à me soulever contre son autorité , alors même qu'elle semble quelque peu capricieusement exercée 5 car assurément, à mon âge, j'aurais pu m'attendre — laissé, comme je le suis, maître absolu de moi-même à tout autre égard — à ce que le motif qui m'exclut de l'Angleterre m'eût été dévoilé franchement et clairement, pour que je pusse me guider sur cette donnée. Néanmoins, je n'en murmurerai pas. Vn jour , je le suppose, je connaîtrai toute l'histoire ; et peut-être, comme vous l'avez quelquefois conjecturé, trouverai-je qu'au bout du compte ce grand secret est bien peu de chase.

On ne peut néanmoins s'empêcher d'être étonné.... Mais au diable les étonnemcnts I si je continue sur ce ton-là , ma lettre sera aussi pleine de choses étonnantes qu'un avertissement de Katterfelto. J'ai bien envie, au lieu de ces ennuyeuses répétitions de conjectures et de prévisions, de te donner l'histoire d'une petite aventure (lui m'est arrivée hier; bien que je sois sûr que, comme de coutume, tu dirigeras sur ma pauvre narration le petit bout de ta lorguette, et que, more tuo , tu réduiras aux plus insignihantes trivialités les circonstances auxquelles tu m'accuseras de donner une importance imméritée. La potence soit de toi , Alan ! tu es aussi peu fait pour être le confident d'un jeune homme doué de quelque imagination , que le vieux secrétaire morose

ai REDGANTLEt.

de Facardin de Trébizonde. Néanmoins nous devons accomplir l'un et l'autre nos destinées différentes. —La mienne est de voir, d'agir et de raconter- — toi, comme un Hollandais enfermé dans une diligence , avec un Gascon, tues fait pour entendre et hausser les é[)aules.

De Dumfries, chef-lieu de ce comté, j'ai peu de choses à dire, et je n'abuserai pas de ta patience en te rappelant qu'elle est bâtie sur les rives pittoresque de la Nith , et que du cimetière , l'endroit le plus élevé de toute la ville , on jouit d'une perspective aussi belle qu'étendue. Je n'userai pas non plus de mon privilège de v<^yageur pour te raconter tout au long l'histoire de Bruce, poignardant Comyn-le-Rouge dans l'église des Dominicains de cette ville , et devenant roi et patriote parce qu'il avait été sacrilège et assassin. Les Dumfriezers d'aujourd'hui se souviennent de ce haut fait, et le justillent en faisant observer (lue ce n'était qu'une église papiste, —en témoignage de quoi les murs en ont été si complètement démolis, qu'il n'en reste pas vestiges. C'est une race entêtée de presbytériens purs bleus que ces bourgeois de Dumfries 5 des hommes selon le cœur de ton père , zélés pour la maison protestante de Hanovre , — d'autant plus que beaucoup des grandes familles des environs sont soupçonnées d'avoir une manière de penser différente , que pour la plupart elles ont trempé dans l'insurrection de 1715, et quelques unes même dans l'affaire plus récente de quarante-cinq. La ville elle-même a souffert à cette dernière époque ; car lord Elcho, avec un nombreux parti de rebelles , leva une forte contribution sur Dumfries , à raison de ce que les citadins avaient inquiété l'arrière-garde du Chevalier, durant sa marche en Angleterre.

J'ai appris plusieurs de ces particularités du prévôt C**% qui, m'ayant aperçu sur la place du marché, se souvint que j'étais un intime de la maison de ton père, et très obligeamment m'engagea à dîner. Dis à ton père, je te prie, que les effets de ses bontés pour moi me suivent partout. Au bout de vingt-quatre heures, cependant, j'en eus assez de cette jolie ville, et je descendis vers la cote du côté de l'est, m'amusant à chercher des objets d'antiquité, et faisant de temps à autre, ou plutôt essayant de faire usage de maligne neuve. Par parenthèse, les instructions du vieux Coltun ', au moyen desquelles j'avais espéré me mettre en état de faire partie de la pacifique confrérie des pêcheurs, ne valent pas un farthing sous ce méridien. C'est ce que j'appris par pur liasard , après deux mortelles heures d'attente. Je n'oublierai jamais un impudent gamin, un vacher d'une douzaine d'années, sans brogues 2 ni bonnet, jambes nues, et portant une paire déculottes plus qu'usées , — je n'oublierai jamais, dis-je, comment le petit misérable ricanait d'un air de mépris en regardant mon appareil, mon plomb, et le magiii-

• Auteur d'un livre sur l'art de la pêche. (L. V.) » Souliers. (L. V.)

Lettre iit. 35

fique déploiement d'appâts que j'avais préparés pour détruire tout le poisson de la rivière. J'eus enfin l'idée de prêter la ligne au petit drôle , pour voir ce qu'il en pourrait faire ; et non seulement il avait à demi rempli mon panier au bout d'une heure, mais à ia lettre il m'apprit à prendre deux truites de mes propres mains. Cette circonstance, jointe à ce que Sam avait trouvé très bons le'ifoî^ et l'avoine de cette petite auberge (sans oublier l'aie ), me donna la fantaisie de passer ici un jour ou deux; et j'ai obtenu la permission de me faire accompagner de mon garnement de pécheur, en donnant six pence ' par jour pour l'enfant qui doit garder les vaches à sa place.

Une Anglaise d'une propreté remarquable tient cette petite auberge; ma chambre à coucher est embaumée de lavande, les vitres sont claires , et les murs sont en outre décorés des ballades de la Belle Rosamonde et de la cruelle Barbara Allan. L'accent de cette femme, quoique assez étrange , me caresse pourtant doucement l'oreille 5 car je n'ai pas encore oublié l'effet discordant produit sur mes organes enfantins quand j'entendis de tous côtés votre lente et tramante prononciation du nord , qui était pour moi celle d'une terre étrangère. Je sens que moi-même j'ai acquis depuis en perfection l'accent écossais, en même temps qu'une foule d'écocismes. Mais les sons de l'accentuation anglaise n'en flattent pas moins mon oreille comme les accents d'une voix amie ; et même quand je les entends sortir de la bouche de quelque mendiant vagabond , c'est un charme qui manque rarement de lui valoir ma petite offrande. Vous autres Ecossais, si fiers de votre nationalité, vous devez comprendre et excuser celle des autres.

Le lendemain je me disposais à sortir et à me diriger vers la rivière où j'avais commencé, le soir précédent, mon éducation de pêcheur; mais une pluie abondante qui survint m'empêcha de toute la matinée de quitter la maison ; temps durant tout lequel j'entendis mon fripon de guide se livrer dans la cuisine à ses impudentes plaisanteries, tout aussi haut qu'un laquais dans la galerie à un shilling de nos théâtres : — tant il est vrai que la modestie et l'innocence sont les inséparables compagnons de l'habitation de nos campagnes I

Quand après dîner le temps se fut éclairci , et que nous nous fûmes enfin dirigés vers le bord de l'eau, je me trouvai en butte à un nouveau tour de la part de mon habile précepteur. Apparemment il aimait mieux pêcher lui-même que d'avoir l'embarras d'instruire un novice aussi gauche que moi ; dans l'espoir de mettre ma patience à bout, et de m'amener à lui céder la ligne, comme je l'avais fait la veille, mon jeune ami imagina de me tenir à battre l'eau, durant plus d'une heure, avec un hameçon sans pointe. Je finis par découvrir le tour, en voyant le drôle rire de tout cœur chaque fois qu'il voyait quelque belle truite

' Un demi shilling. (L. V.)

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venir mordre impunément à l'appât. Je lui donnai un bon soufflet, Alan; mais j'en fus presque aussitôt fâché, et en guise de dédommagement je le mis en pleine possession de la ligne pour le reste de l'après-midi, lui, de son côté, promettant de me rapporter pour mon souper un plat de truites, comme expiation de sa faute.

M'étant ainsi débarrassé à mên honneur de la peine de m'amuser d'une manière dont je me souciais fort peu, je dirigeai mes pas vers la mer, ou plutôt vers le Frith deSohvay, qui sépare ici les deux royaumesfrères, et qui se trouve à environ un mille , distance que Ton parcourt en suivant un chemin agréable sur des monticules de sable que vous nommez links, et que nous autres Anglais nous nommons downs '.

Mais le reste de mon récit me fatiguerait les doigts , et il faut que j'en remette la suite à demain. En attendant, pour prévenir toute conclusion précipitée , je dois seulement te dire que nous ne faisons que toucher au début de l'aventure que j'ai dessein de te raconter.

' Dunes.

^Jt 00 tt M 00 09 il^SSiSSi.SS.S^îSLSiX aSLS^S>SUiS.M.Sl3.iSLS^!lSLSlSUtSL.'iSLSiSiJlSU>SUlSLSSLStSLJlSL^ ♦

LE MEME AU MEME

Shepherd's Bush.

Ievous ai dit dans ma dernière qu'après avoir abandonné ma 1^ ligne comme un ustensile inutile entre mes mains, je traversai ^les dunes découvertes qui me séparaient des bords du Sohvay. Quand j'atteignis les rives de ce large estuaire, qui sont ici tout-à-fait nues et exposées, les eaux s'étaient retirées, et avaient laissé à découvert un large espace de sable uni , au milieu duquel un courant d'eau , maintenant faible et guéable, se frayait son chemin vers l'Océan. L'ensemble du paysage était illuminé par les rayons du soleil couchant descendu presque au niveau de l'horizon , et dont le front rougeâtre, pareil à ungueirier sur la défensive, s'élevait audessus du large rempart crénelé et flanqué de tourelles que figuraient les nuages pourpres et sombres, et qui semblait une immense forteresse gothique au sein de laquelle descendait le roi du jour. Ses rayons obliques se reflétaient en lueurs scintillantes sur la surface humide des sables et sur les innombrables flaques d'eau dont ils étaient couverts partout où l'inégalité du terrain avait empêché qu'il ne fût complètement abandonné par la marée.

La scène était animée par le mouvement rapide d'un grand nombre d'hommes à cheval activement occupés à chasser le saumon. Oui , Alan, levez tant que vous voudrez les mains et les yeux au ciel, je ne puis donner à leur manière de pêcher un nom plus api)roprié ; car ils poursuivaient le poisson au grand galop, et le frappaient de leurs piques barbelées , comme vous voyez, sur les vieilles tapisseries, les chasseurs frapper les sangliers de leurs épieux. Le saumon prenait certainement la chose plus tranquillement que les sangliers; mais il est si agile dans son élément, que le poursuivre et l'aHeindre ne peuvent appartenir qu'à un bon cavalier, dont l'œil est prompt, la main sûre, et qui est parfaitement maître et de son cheval et de son arme. Les cris bruyants que poussaient les cavaliers animés par cet exercice , tout en descendant ou remontant la grève, — leurs éclats de rire retentissants quand l'un d'eux venait à faire une cliule, — leurs acclamations encore plus bruyantes quand la lunce de quehju'un de la troupe avait frappé uu

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beau coup : — tout cela donnait à la scène une telle animation , que l'enthousiasme de la chasse me gagna, et que j'avançai très loin sur les sables. Les exploits d'un des cavaliers, en particulier, excitaient si fréquemment les applaudissements et les clameurs de ses compagnons, que le rivage retentissait au loin de leurs cris. C'était un homme de taille élevée, montant un vigoureux cheval noir, qu'il faisait tourner et voltiger comme un oiseau dans les airs. 11 maniait une lance plus longue que celle des autres, et portait une sorte de bonnet de fourrure avec une courte plume , ce qui, au total, lui donnait une apparence de supériorité sur les autres pêcheurs. Tl semblait avoir, en eflet, quelque autorité parmi eux, et de temps à autre il dirigeait leurs mouvements de la voix et de la main. Je fus frappé de l'air de dignité de ses gestes, et du caractère singulièrement sonore et imposant de sa voix.

Enfin les cavaliers regagnèrent le rivage, et la chasse était presque terminée que je continuais de rester sur les sables , les regards tournés vers la côte anglaise que doraient encore les derniers rayons du soleil , et qui semblait à peine éloignée d'un mille. Les anxieuses pensées qui m'assiègent commençaient à s'amasser dans mon sein; mes pieds se rapprochaient lentement et par un mouvement insensible, quoique sans aucune intention formée , du cours d'eau qui me séparait de l'enceinte prohibée, quand mes pas furent arrêtés par le bruit d'un galop de cheval. Comme je me retournais, le cavalier (le même pêcheur que j'avais remarqué tout-à-l'heure ) me cria brusquement: Eh! frère! vous êtes trop attardé pour gagner Bowness ce soir ; — la marée va monter dans un moment.

Je tournai la tête de son côté et le regardai sans répondre ; car il me semblait que sa soudaine apparition (ou plutôt, devrais-je dire, son approche inopinée ) au milieu de l'obscurité qui commençait à remplacer les dernières clartés du jour, avait quelque chose d'étrange et de mauvais augure.

— Etes-vous sourd ? ajouta-t-il , — ou êtes-vous fou ? — Ou bien avez-vous idée d'aller voir l'autre monde ?

— Je suis étranger, répondis-je , et je n'avais pas d'autre objet que de voir la pêche. — Je vais retourner du côté d'où je suis venu.

— Ilàtez-vous donc, me dit-il. Celui qui rêve sur le lit du Solway pçut se réveiller dans l'autre monde. Le ciel menace d'une rafale qui va nous amener des vagues de trois pieds de fiont.

A ces mots il tourna bride et re[)arlit comme il était venu, en môme temps que je rétrogradai vers la côte écos.saise, quelque peu alarmé de ce que je venais d'entendre ; car la marée envahit avec une telle rapidité ces sables dangereux , qu'un cavalier bien monté perd tout espoir de salut s'il voit avancer vers lui la houle écumeuse, quand il est encore à quelque dislance de la berge.

Ces idées devenaient inquiétantes ; et au lieu de marcher d'un pa»

tranquille je me mis à courir de toute ma vitesse, sentant , ou croyant sentir, que les llaques dont je faisais jaillir l'eau devenaient de plus en plus profondes. Eulin la surface du sable me parut coupée de beaucoup plus de mares et de petit canaux pleins d'eau, — soit que la marée commençât réellement à se faire sentir dans le lit de l'estuaire, soit, ce que je dois avouer être également probable, que dans la hâte et la confusion de ma retraite je me fusse jeté dans des difïlcultés que, plus posé, j'avais évitées en arrivant. De quelque façon que ce fût, c'était un état de choses assez peu rassuraut , car le sable commençait en môme temps à devenir plus mobile, et la trace de chacun de mes pas se remplissait d'eau à l'instant même. D'étranges idées commençaient à me courir parla tète-, je me rappelais les aises du salon de votre père , et le terrain solide qu'offre au pied le pavé de Brown's Square et de Scot's Close, quand mon bon génie, le pêcheur à cheval, parut encore une fois à mes côtés , le crépuscule de plus en plus obscur lui prêtant, ainsi qu'à son cheval noir , quelque chose de gigantesque.

— Eles-vous fou ou êtes-vous las de la vie ? me cria-t-il de cette voix pénétrante qui avait déjà vibré à mon oreille^ — vous allez vous trouver toul-à-l'heure au milieu des sables mouvants.

J'avouai mon ignorance du chemin ; à quoi il répondit seulement : Ce n'est pas le moment de perdre son temps en paroles ; — montez derrière moi.

Il s'attendait probablement à ce que je m'élançasse du sol avec l'agilité qu'une pratique constante du cheval donne aux habitants de celte frontière ; mais comme je restais irrésolu , il me tendit la main , saisit la mienne, me dit de placer le pied sur la pointe de sa botte, et de cette manière m'enleva et me plaça en une seconde sur la croupe de son cheval. Je m'y étais à peine assuré qu'il secoua la bride et que le cheval s'élança devant lui ; mais contrarié sans doute du surcroit de fardeau , il nous régala de deux ou trois bonds accompagnés d'autant de ruades. Le cavalier resta ferme comme une tour, quoique le plongeon inattendu de l'animal m'eût jeté en avant sur lui. Le cheval fut pourtant bientôt contraint de se soumettre à la discipline de l'éperon et de la bride, et il partit au galop , abrégeant ainsi le détour qu'il nous fallut faire : car la direction que prit le cavalier pour gagner la côte du nord en évitant les sables mouvants était loin d'être en ligne droite.

Mon ami — peut-être devrais-je l'appeler mon sauveur, car pour un étranger ma situation était réellement dangereuse, — mon ami continua de presser le pas de notre monture , mais en gardant un silence absolu-, et j'éprouvais une trop grande anxiété d'esprit pour le troubler par mes questions. Enlin nous arrivâmes à une partie de la côte que je ne connaissais nullement ; là je mis pied à terre, et je le remerciai de mon mieux du service important qu'il venait de me rendre.

L'étranger ne répondit que par une interjection d'impatience , et il se

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disposait à s'éloigner et à me laisser à mes propres ressources , quand je le priai de compléter son œuvre d'obligeance en m'indiquant le chemin de Shepherd's Bush , où je riiiformai que je résidais pour le moment.

— Shepherd's Bush ? dit-il ; ce n'est qu'à trois milles d'ici, mais si vous ne connaissez pas mieux la terre que les sables vous pouvez vous rompre le cou avant d'y être rendu. Car ce n'est pas un chemin facile par une nuit obscure pour un jeune homme distrait, et puis il y a à traverser le ruisseau et le marécage.

Je fus quelque peu épouvanté à l'annonce de dilTicultés avec lesquelles mon genre de vie ne m'a pas habitué à être aux prises. L'idée du coin du feu de votre père me revint encore à l'esprit; et j'aurais volontiers en ce moment troqué le romantique de ma situation , y compris la glorieuse indépendance de tout contrôle que j'avais acquise, pour les aises du coin de l'âtre, eussé-je dû être obligé de tenir mes yeux rivés aux Institutes d'Erskine.

Je demandai à mon nouvel ami s'il ne pouvait pas m'indiquer quelque auberge où je pusse être reçu pour la nuit; et supposant que luimême pouvait être pauvre, j'ajoutai , avec la dignité que donne la conscience d'un portefeuille bien garni, que celui qui m'obligerait n'aurait pas à le regretter. Le pêcheur ne me répondant pas , je m'éloignai de lui en prenant bravement l'air aussi indifférent que je le pus, et je me dirigeai, à ce que je crus, vers le sentier qu'il m'avait indiqué.

Sa forte voix retentit presque aussitôt après moi pour me rappeler. — Un moment, jeune homme , un moment ! — vous vous trompez déjà de route. — ^e m'étonne que vos parents envoient ainsi un jeune homme inconsidéré courir le monde , sans le faire accompagner de quelqu'un plus réfléchi pour veiller sur lui.

— Peut-être l'auraient-ils fait, répondis-je, si j'avais des parents qui s'en inquiétassent.

— Je n'ai pas, reprit-il, l'habitude d'ouvrir ma maison à des étrangers ; mais je vous vois dans une position qui me paraît devoir être bientôt des plus embarrassantes ; car, outre le risque des mauvais chemins, du gué, des fondrières, et de la nuit qui s'annonce comme devant être noire et menaçante, il y a parfois mauvaise compagnie sur la route : — du moins elle a mauvaise réputation , et il y est arrivé mal à plus d'un voyageur. Je crois donc qu'il me faut pour cette fois faire céder ma règle à votre nécessité , et vous donner un gîte pour la nuit dans ma cabane.

Dis-moi , Alan , pourquoi je ne pus retenir un frisson involontaire en recevant une invitation qui venait si à propos, et qui devait si bien convenir à ma disposition naturellement curieuse de tout ce qui est nouveau? Je réprimai facilement cette impression déplacée; et tout en lui faisant mes remerciements, et en lui exprimant mon espoir que je ne cuuBurais aucun dérangement ûws sa famille, je lais:^ai de nouveau

écliapper quelques mots de mon désir de le dédommager de l'embarras que je pourrais occasionner. — Sans doute votre présence me donnera de l'embarras, monsieur, répondit l'homme très froidement, mais cet embarras est d'une sorte que votre bourse ne peut compenser ; en un mot , quoique je consente à vous recevoir comme hôte , je ne suis pas aubergiste pour vous demander un écot.

Je le priai de m'excuser, et , à son invitation , je remontai en croupe derrière lui. Le cheval partit d'un pas aussi ferme et aussi rapide qu'auparavant , — la lune , chaque fois qu'elle pouvait percer les nuages, projetant sur le sol aride et nu que nous parcourions l'ombre gigantesque de l'animal et de son double fardeau.

Tu peux si tu veux en rire à en laisser échapper la lettre de tes mains, mais ce tableau me rappela le magicien Atlantes sur son hippogriffe, avec un chevalier en croupe , tel qu'Arioste nous l'a dépeint. Tu es assez positif, je le sais, pour affecter de mépriser les fictions fascinantes de ce délicieux poème ; mais ne crois pas que pour me conformer à ton mauvais goût, je repousse une comparaison appropriée qui peut de temps à autre se présenter à moi.

Nous continuions d'avancer, le firmament s'assombrissant autour de nous, et le vent commençant à faire entendre un air sauvage et triste parfaitement en harmonie avec le bruit sourd de la marée montante que je pouvais entendre à quelque distance, pareil au rugissement de quelque monstre immense frustré de sa proie.

Nous arrivâmes enfin à un glen, sorte de vallée étroite et profonde du genre de celles que dans quelques parties de l'Ecosse on nomme den, et dans d'autres cleuch. Aux clartés brisées que la lune continuait de répandre par intervalles sur cette vallée , je crus voir qu'elle était rapide, escarpée et remplie d'arbres , bien que les arbres , généralement parlant, soient chose assez rare sur ces côtes. La descente par laquelle nous nous y plongeâmes était à la fois rapide et raboteuse, et offrait deux ou trois brusques détours -, mais ni le danger ni l'obscurité ne ralentissait les pas du cheval noir, qui semblait plutôt glisser que galoper, et qui , dans cette descente , me jeta encore sur les épaules de l'athlétique cavalier. Celui-ci ne semblait en ôtre nullement gêné , et continuait de presser le cheval du talon en môme temps qu'il le soutenait de la bride, jusqu'à ce que nous nous trouvâmes au fond du ravin, — à mon grand soulagement, comme mon ami Alan peut aisément se le figurer.

Nous avançâmes encore un instant en remontant le glen au fond duquel nous avait conduits celle abominable descente, et bientôt nous nous trouvâmes devant deux ou trois chaumières; un rayon passager de la lune me permit de reconnaître que l'une d'elles était par son extérieur un peu au-dessus de celles des paysans de cette partie du monde. Les fenêtres paraissaient garnies de vitres , et des espèces de mansardes dans le ioit annonçaient la magnificence d'un second étage. Autour de

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nous le paysage était plein d'intérôt. Les chaumières, avec les yards ou courtils annexés à chacune d'elles , occupaient un /imigh ou hohn , c'està-dire un terrain plat de deux acres d'étendue qu'un ruisseau assez considérahle ( à en juger par son murmure ) avait laissé d'un côté de la petite vallée en rapprochant son cours de l'autre l)erge , et (pii paraissait obscurci par les arbres dont il était couvert, tandis que l'espace uni qui s'étendait au-dessous jouissait des rares sourires que la lune pouvait accorder par cette nuit orageuse.

J'eus peu de temps pour faire ces observations, car un fort coup de sifflet de mon compagnon , qui en môme temps appela à voix haute , amena presque aussitôt à la porte de la chaumière principale un homme et une femme , accompagnés de deux grands chiens de Terre-Aeuve , dont j'avais entendu depuis quelque temps les puissants aboiements. Un couple de bassets glapissants qui s'étaient mis de la partie se turent en apercevant mon conducteur, et se mirent à sauter autour de lui et à le carresser de la voix et du geste. La femme se retira en voyant un étranger; l'homme, qui tenait une lanterne, s'avança sans mot dire, reçut la bride du cheval des mains de mon hôte, et le conduisit sans doute à l'écurie pendant que j'entrais dans la maison sur les pas de mon conducteur. Après avoir passé le hallan • nous entrâmes dans une piece assez grande très proprement pavée en briques , et où , à mon grand contentement, je trouvai un bun feu pétillant dans l'espèce de cheminée en saillie telle qu'en offrent la plupart des maisons d'Ecosse. L'intérieur de la cheminée était garni de sièges de pierre ; et des ustensiles ordinaires, mêlés d'épieux de pèche, de filets et d'autres instruments analogues , étaient suspendus autour des murs de la chambre. La femme qui la première avait paru à la porte s'était retirée dans une pièce latérale. Mon guide l'y suivit immédiatement, après m'avoir fait signe de m'asseoir par un geste muet; et ils furent remplacés près de moi par une femme âgée en robe d'étoffe grise, en tablier à carreaux et en ?oy', évidemment une servante, quoique plus proprement accoutrée qu'il n'est habituel dans la classe à laquelle elle paraissait appartenir : — avantage balancé par une physionomie tout-à-fait repoussante. ÎMais la partie la plus singulière de son costume , dans ce pays éminenmient protestant, était un chapelet dont les petits grains étaient de bois noir et les gros d'argent, avec un crucifix de môme métal.

Cette femme s'occupa des préparatifs du souper-, elle étendit une nappe blanclie, quoique de toile grossière, sur une grande table de chône, y plaça les tranchoirs et la salière, et arrangea le feu de manière à ce qu'il put recevoir un gril, .le suivais ses mouvements en silence, car elle ne [)renait aucunement garde à moi. et comme sa mine n'était rien

• Cloisoii (jui divise une chaumière écossaise. (\V. S.) ' CoilTc à barbes. (I-. V.j

moins qu'engageante , je ne me sentais pas disposé à entamer la conversation.

Après avoir terminé tous les arrangements préliminaires, la duègne lira du sac bien rempli que mon conducteur avait suspendu près de la porte quelques grilses, ainsi qu'on nomme la plus petite espèce de saumon ; et choisissant celui qui lui parut le meilleur et le plus à point, elle se mit à le couper en tranches et à les étendre sur le gril. L'odeur savoureuse de la grillade opéra si vivement sur moi, que je commençai à former le vœu très sincère qu'aucun délai n'intervînt entre le plat et les lèvres.

Tandis que cette idée m'occupait, l'homme qui avait conduit le cheval à l'écurie rentra dans la chambre, et m'olTrit aux yeux une figure encore moins engageante que celle de la vieille qui remplissait avec une telle dextérité les fonctions de cuisinière. Il pouvait bien avoir soixante ans ; pourtant son front n'était pas très sillonné, et l'âge avait seulement grisonné, mais non blanchi, le noir de jais de sa chevelure. Tous ses mouvements annonçaient la vigueur; et quoique d'assez petite taille, il avait • les épaules très larges , la taille ramassée sans être chargée d'embonpoint, et paraissait réunir dans sa structure la force musculaire à l'agilité : celle-ci quelque peu diminuée peut-être par les années, mais l'autre encore dans toute sa vigueur. Une physionomie rude et dure, — des yeux profondément enfoncés sous d'épais sourcils, grisonnants comme sa chevelure; — une large bouche, meublée, d'une oreille à l'autre, d'une double rangée de dents parfaitement conservées, d'une blancheur peu commune, et dont la taille et la largeur n'auraient pas déparé les mâchoires d'un ogre : — voilà qui complétait cje délicieux portrait. Il était vêtu en pêcheur, d'une jaquette et de trowsers' fails de ce drap bleu communément porté par les marins-, et il portait un couteau à gaîne hollandais, comme ceux des patrons hanibourgeois, passé dans un large ceinturon de buffle, qui semblait être dispos»? pour recevoir de temps à autre des armes d'une autre nature, encore plus évidemment appropriées à des actes de violence.

Cet homme jeta sur moi , en entrant dans la chambre , un regard • scrutateur où il me sembla lire une expression sinistre; puis, sans s'occuper de moi davantage, il se chargea du soin d'arranger la table, que la vieille avait abandonnée pour s'occuper de faire griller le poisson. Avec plus d'adresse que je n'en aurais attendu d'un homme d'apparence si grossière, il plaça deux chaises au haut bout de la table et deux escabeaux à l'autre extrémité et disposa devant chaque siège un couvert, près duquel il plaça un morceau de pain d'orge et une petite canelte d'ale qu'il alla puiser à une large dame-jeanne. Trois de ces canettes étaient de poterie commune; mais la quatrième, qu'il plaça près du couvert de

■ Larges culottes de marin. (L. V.)

44 r]:dgantlet.

droite du haut bout de la table, était un flacon d'argent sur lequel des armoiries étaient gravées. A côté de ce flacon il posa une salière d'argent d'un beau travail , contenant du sel d'une blancheur parfaite, outre du poivre et d'autres épices. Un citron coupé par tranches fut aussi placé sur une petite soucoupe d'argent. Les deux énormes chiens de Terre-Neuve, qui semblaient parfaitement comprendre la nature des préparatifs, se postèrent de chaque côté de la table et se tinrent prêts à recevoir leur part du festin. Je n'ai jamais vu plus beaux animaux, ni qui parussent mieux obéir au sentiment du décorum , sauf les mouvements involontaires de leur langue sur les lèvres quand le savoureux fumet de la cheminée leur arrivait aux narines. Les deux petits chiens s'étaient abrités sous la table.

Je sens que je m'arrête sur des circonstances bien triviales et bien ordinaires, et que peut-être je fatigue ta patience. Mais représentetoi ton ami seul dans cette étrange maison , qu'au silence universel qui y régnait on eût pu prendre pour le temple môme d'Harpocrate; — songe que ceci est ma première excursion ; — n'oublie pas que la manière dont j'avais été amené là était en quelque sorte dignifiée par le danger et par je ne sais quel air d'aventure, et qu'un air de bizarrerie mystérieuse était répandu sur tout ce que j'avais vu jusque là , et tu ne seras pas surpris, je pense, que mon attention se soit alors fortement arrêtée sur ces circonstances, quelque insignifiantes qu'elles pussent être , et qu'elles se soient gravées dans ma mémoire.

Qu'un homme qui peut-être faisait de la pêche un but d'amusement autant qu'un objet de spéculation eût un bon cheval et fût mieux logé que le commun des p.aysans, cela n'avait en soi rien de surprenant; mais il y avait en tout ce que je voyais quelque chose qui semblait indiquer que j'étais chez un gentilhomme déchu et tenant encore à quelques unes des formes et des marques extérieures de son ancien rang , plutôt que chez un paysan ordinaire qu'une opulence relative aurait élevé au-dessus des hommes de sa classe.

Outre les objets d'argenterie que j'ai déjà mentionnés , le vieillard alluma et posa sur la table une de ces lampes d'argent que les Ecossais nomment cn/i5iVs, remplie de l'huile la plus pure, qui exhalait en brûlant un parfum d'aromates-, cette lampe me permit de mieux distinguer les murailles de la chaumière, que jusque là je n'avais vues qu'assez ol)scurément à la lueur de l'àtre. D'un côté de la pièce, le hink ', avec sa garniture habituelle de vaisselle d'étain et de faïence , le tout d'une propreté scrupuleuse, reflétait joyeusement la lumière de la lampe. Dans un enfoncement formé parle cintre d'une fenêtre à petits vitraux, était un grand pupitre en chêne curieusement sculpté, au-dessus duquel s'étendaient des tablettes du même bois portant quelques livi'es et quelques

• Dressoir en bois desUn'j , dans une cuisine d'Ecosse , à recevoir Itt valMclla, (W, S.)

p&piefs. Le côté opposé de la même embrasure (autant que je pus le distinguer , car ce côté se trouvait dans l'ombre, et de l'endroit où j'étais je ne pouvais d'ailleurs le voir qu'imparfaitement) offrait un ou deux fusils, ainsi que des épées, des pistolets et d'autres armes, — collection qui semblait pour le moins singulière, sinon quelque peu suspecte dans un pauvre cottage et dans un pays si paisible.

Toutes ces observations, tu peux bien le supposer, furent faites en beaucoup moins de temps que je n'en ai mis à te les rapporter, ou toi à les lire (si tu ne les as pas sautées). Elles étaient terminées, et je cherchais en moi-même comment j'ouvrirais quelque communication avec les muets habitants de la maison , quand mon conducteur se remontra à la petite porte de côté par laquelle il était sorti.

Il avait quitté son bonnet de fourrure et sa grosse redingote ; et il portait maintenant une jerkin grise bordée de noir, qui le serrait au corps et faisait ressortir ses membres développés et nerveux. Ses troivsers, de couleur claire étaient aussi serrés que ceux que portent les Highlanders. Ses habits étaient d'un drap plus fin que celui du vieillard, et son linge ( tant mes observations furent minutieuses ) était d'une blancheur irréprochable. Sa chemise, sans jabot ni manchettes, était attachée au col par un ruban noir, et laissait à nu son cou robuste et musculeux comme celui d'un Hercule antique. Il avait la tête petite , le front large, les oreilles bien faites. Il ne portait ni perruque ni poudre ; ses cheveux châtains , courts et frisés comme ceux d'une statue grecque, ne montraient pas la plus légère atteinte de la main du temps, quoique cet homme dût avoir au moins la cinquantaine. Ses traits étaient tellement saillants et prononcés, qu'on ne savait s'il fallait les qualifier de durs ou de beaux. Dans tous les cas, le feu de son œil gris , son nez aquilin et sa bouche bien dessinée , se réunissaient pour donner à sa physionomie un caractère expressif et noble. Un air de tristesse ou de sévérité , peut-être tous les deux , semblait annoncer un caractère à la fois mélancolique et hautain. .Te ne pus m'empêcher de repasser dans mon esprit ceux des héros de l'antiquité auxquels je pourrais assimiler la noble stature et la belle physionomie que j'avais sous les yeux. Il était trop jeune et annonçait trop peu de résignalion à son destin pour ressembler à Bélisaire. Coriolan debout près du foyer deTullusAufidius approchait plus du but; mais dans l'air sombre et altier de l'étranger il y avait peut-être encore plus du Marins assis au milieu des ruines de Carthage.

Tandis que je me perdais ainsi dans ces jeux d'imagination , mon hôte se tenait près du feu, m'examinant avec la môme attention que je lui donnais , au point qu'embarrassé par son regard je m'apprêtais à rompre le silence à tout hasard. Mais le souper qu'on venait de mettre sur la table vint par son apparition me rai)peler des besoins que j'avais presque oubliés , en conteniplaut les belles formes de mon

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conducteur. Il ouvrit enfin la bouche , et je tressaillis presque à l'accent grave et sonore de sa voix, quoiqu'il n'eût fait que m'inviter à me placer à table. Lui-môme prit la place d'hormeur, où se trouvait le flacon d'argent, et me lit signe de m'asseoir près de lui.

Tu sais que la stricte et excellente discipline de la maison de ton père m'a accoutumé à entendre appeler la bénédiction d'en haut avant de rompre le pain de chaque jour que l'on nous a appris à demander au Ciel : — je m'arrêtai un moment, et, sans que ce fût mon dessein, je suppose que mon attitude lui fit comprendre à quoi je m'attendais. Les deux domestiques, ou inférieurs , étaient déjà, ce que j'aurais dû dire , assis au bas bout de la table , quand mon hôte jeta au vieillard un coup d'oeil d'une expression toute particulière , et lui dit , avec un sourire presque sarcastique : Cristal Nixon, dites le benedicite f — monsieur l'attend.

— Le diable sera mon clerc et dira ameji quand je me ferai chapelain , grommela celui à qui l'invitation s'adressait, d'un ton qui ressemblait aux grognements d'un ours mourant ; si monsieur est whig , il peut se faire ses momeries lui-même. IMa foi n'est ni dans les paroles ni dans les écrits , mais dans le pain d'orge et l'aie double.

— Mabel Molîat, reprit mon guide en regardant la vieille, et élevant les tons graves de sa voix , probablement parce qu'elle avait l'ouïe dure, sauras-tu dire une bénédiction sur notre souper?

La vieille secoua la tôte , baisa la croix suspendue à son rosaire , et garda le silence.

— Mabel ne dira pas le benedicite pour un hérétique , continua le maître de la maison avec la môme ironie cachée sur son front et dans son accent.

En ce moment la petite porte latérale que j'ai déjà mentionnée s'ouvrit, et la jeune femme (car elle était jeune) que j'avais vue la première à la porte du cottage s'avança de quelques pas dans la chambre, puis s'arrôta d'un air intimidé, comme si elle eût remarqué que je la regardais, et demanda au maître de la maison s'il avait appelé.

— Pas plus haut qu'il ne fallait pour que la vieille Mabel m'entendît, répondit-il ; et cependant, ajouta-t-il comme elle se détournait pour se retirer, ce serait une honte qu'un étranger vît une maison où personne de la famille ne saurait ou ne voudrait dire un benedicite. — Sois notre chapelain.

La jeune fille, qui était réellement jolie, s'avança avec une timidité modeste, et snns paraître avoir conscience de faire quelque chose qui ne fût pas ordinaire, elle prononça la prière d'un ton de voix argentin et avec une louchante simplicité , — ses joues se colorant tout juste assez pour montrer qu'en une occasion moins solennelle elle se serait sentie plus embarrassée.

Maintenant, Alan Fairford, si tu attends de moi une belle description

LETTRE ÎV. iy

de cette jeune personne, pour être en droit de me railler de la trouvaille que j'aurais faite d'une Dulcinée dans l'habitante d'une cabane de pêcheur du Frith de Sohvay, tu seras désappointé; car en le disant qu'elle me parut très jolie, et que la voix de cette charmante créature était di;uce et pleine de charme, je t'aurais dit d'elle tout ce que je feu puis dire. Dès que la prière fut prononcée , elle disparut.

Mon hôte, après une remarque à demi articulée sur le froid que nous avions éprouvé en route et sur l'air vif des sables du Sohvay , remarque à laquelle il ne semblait pas désirer que je répondisse , chargea mon assiette de la grillade de iMabel , laquelle , avec une grande jatte de pommes de terre , formait tout notre repas. Quelques gouttes de jus de citron en relevèrent la saveur beaucoup mieux que l'assaisonnement ordinaire de vinaigre; et je t'assure que quels que fussent les sentiments de curiosité ou de déliance que j'avais éprouvés jusque là, ils ne m'empêchèrent pas de faire honneur au souper. Peu de paroles furent échangées entre mcm amphitryon et moi, sauf qu'il fit les honneurs habituels de la table avec politesse, iiest vrai, mais sans même afTecter cette hospitalité cordiale que les gens de sa condition (du moins apparente) affichent générale ment eu ces sortes d'occasions, alors môme qu'elle n'est pas sincere. Ses manières semblaient au contraire celles d'un hôte poli à l'égard d'un convive inattendu et malvenu, que par respect pour lui-même il reçoit avec civilité, mais sans empressement ni plaisir.

Si lu me demandais comment j'appris tout cela , je ne saurais te le dire; et si je transcrivais ici tout au long les insignifiants propos qui s'échangèrent entre nous, peut-être n'y verrais-tu rien qui justifiât ces observations. Il sullit de dire qu'en servant ses chiens, ce qu'il faisait très libéralement de temps à autre, il avait l'air de s'acquitter d'un devoir beaucoup plus agréable pour lui que lorsqu'il avait la même attention pour moi. Au total , l'impression qui m'en resta fut telle que je te l'ai dite.

Quand le souper fut terminé, un fiacon d'eau-de-vie renfermé dans un petit porte liqueurs d'un curieux travail de filigrane d'argent circula autour de la table. Après m'être versé un petit verre de la liqueur, je l'avais pas.sée à ÏMabel et à Cristal; quand elle revint au haut bout de la table, je ne pus m'empêcher de prendre la bouteille et de regarder de plus près les armoiries enchâssées avec beaucoup de goilt parmi les ornements d'argent. 3Ies yeux ayant rencontré ceux de mon amphitryon, je vis sur-le-champ que ma curiosité lui déi)laisait fort; il fronça le sourcil, serra les lèvres, et montra de tels signes d'humeur, que, posant aussitôt la bouteille, j'essayai de faire quelques excuses. Il ne daigna ni y répondre ni même les écouter; et Cristal , sur un signe de son maître, enleva l'objet de ma cuii(jsité, ainsi que le petit pot d'argent sur lequel les mêmes armes étaient gravées.

Il s'ensuivit un moment de silence embarrassant , que je cherchai à

rompre en disant que je craignais que l'hospitalité que j'avais eu Tindiscrétion d'accepter n'apportât quelque dérangement chez lui.

— J'espère , monsieur, que vous ne voyez ici nulle apparence de gone , répondit-il avec une froide civilité. Quelque dérangement qu'un hôte inattendu puisse occasionner à une famille au.ssi retirée que la nôtre , cet inconvénient est probablement bien peu de chose en comparaison de celui que cause au visiteur lui-même la privation de ses aises accoutumées. Ainsi donc, autant que nos rapports s'étendent, notre compte se balance.

Nonobstant cette réponse peu encourageante , et désirant me montrer civil , quoique peut-être , comme il est ordinaire en pareil cas , je fusse peut-être tout l'inverse , je répliquai assez gauchement, en portant les yeux vers la petite porte, que je craignais que ma présence n'eût banni de la table quelqu'un de sa famille.

— Si vous voulez parler de la jeune personne que vous avez vue ici, répondit-il froidement, je vous prie de remarquer qu'il y avait à table assez de place pour elle, et que notre souper, quel qu'il fût, aurait pu suffire pour une personne de plus. Soyez donc certain que si cela lui eût convenu, elle aurait soupe avec nous.

Il n'y eut pas moyen de rester plus long-temps ni sur ce sujet ni sur aucun autre ; car mon amphitryon , prenant en main la lampe , me fit observer que mes habits mouillés pourraient me rendre agréable pour ce soir-là leur habitude de se coucher de bonne heure 5 qu'il était obligé de SOI tir le lendemain matin dès la pointe du jour, et qu'il m'appellerait en môme temps pour me montrer le chemin par lequel je devais regagner Shepherd's Bush.

Ceci coupait court à toute explication, et ne laissait pas môme place aux formes ordinaires de la politesse ^ car comme il ne me demandait pas mon nom , et ne montrait pas le moindre désir de connaître ma condition , moi — la personne obligée — je n'avais de mon côté nui prétexte de l'importuner par des questions de ce genre.

Il prit donc la lampe et me fit passer par la porte latérale dans une petite chambre, où un lit avait été à la hâte dressé pour moi; posant la lampe sur une table, il me dit de laisser à la porte mes vêtements mouillés , afin qu'on pût les étendre devant le feu pendant la nuit. Il me quitta alors, après avoir murmuré quelque chose que je pouvais prendre pour un bonsoir.

Je me conformai à ses instructions quant à mes habits , d'autant plus que, malgré l'eau-de-vie que j'avais bue, je sentais que mes dents commençaient à claquer, et que quelques mouvements fébriles m'avertissaient qu'un jeune homme élevé comme moi dans les habitudes de la ville ne peut impunément s'exposer toiit-à-couf) à tous les inconvénientsdes exercices de la campagne. iMais mon lit, (luoique grossier et dur, était bien sec et très propre , et je fus bientôt assez peu préoccupé de

mes alternatives fiévreuses de froid et de chaud, pour prêter l'oreille avec intérêt à des pas pesants qui semblaient être ceux de mon hôte, et qui se faisaient entendre au-dessus de moi sur les ais qui formaient le plafond de ma chambre (car ce plafond n'était pas lambrissé, comme vous pouvez bien croire). La lumière pénétrant à travers les jointures de ces ais à peine dégrossis devint visible dès que ma lampe fut éteinte ; et comme le bruit lent et régulier de ce pas solennel continuait de se faire entendre , et que je pouvais distinguer que celui de qui ils provenaient parcourait la chambre de long en large , il me parut bien clair que le promeneur n'était livré à aucune occupation domestique, mais que simplement il allait et venait pour son plaisir. — Singulier amusement, pensai-je, pour un homme qui s'est livré aujourd'hui , au moins pendant une partie de la journée, à un violent exercice, et qui a parlé de se lever demain dès la pointe du jour.

En même temps j'entendis l'orage , qui s'était amassé durant la soirée , éclater avec violence -, des sons pareils à ceux d'un tonnerre lointain (sans doute le bruit éloigné des vagues sur le rivage) , se mêlaient aux mugissements plus rapprochés du torrent , et aux craquements des arbres du glen , à travers lesquels le vent sifflait et gémissait , et qui pliaient sous les bouffées de l'ouragan. Dans l'intérieur de la maison, les fenêtres battaient, les portes étaient ébranlées, et les murs, quoique assez massifs pour une construction de cette sorte, me semblaient trembler sous les efforts de la tempête.

Mais les pas pesants qui allaient et venaient au-dessus de ma tête n'en continuaient pas moins de se faire entendre au milieu des rugissements et de la furie des éléments. Plus d'une fois même je crus entendre un gémissement -, mais j'avoue franchement que, dans cette situation inhabituelle , il se peut que mon imagination m'ait abusé. Je fus plus d'une fois tenté d'appeler, et de demander si la tourmente ne menaçait pas la sécurité de la maison -, mais en songeant à l'humeur insociable du maître de cette demeure , lequel semblait éviter la société humaine et conserver un calme imperturbable au milieu du conflit des éléments, il me sembla que lui parler en ce moment serait m'adresser au génie môme de la tempête; car nul autre être, pensai-je, n'aurait pu rester froid et tranquille pendant que les vents et les eaux étaient ainsi soulevés autour de nous.

Au bout d'un certain temps la fatigue l'emporta sur l'anxiété et la curiosité. L'orage s'apaisa, ou bien mes sens engourdis devinrent moins sensibles à ses terreurs, et je m'endormis avant même que les pas mystérieux de mon hôte eussent cessé d'ébranler le planclier au-dessus de ma tête.

On aurait pu s'attendre à ce que la nouveauté de ma situation, si elle ne me privait pas de sommeil, l'eût du moins rendu plus léger et en eût abrégé la durée. Il n'en fut rien, pourtant \ car de ma vie je ne dormis

^ REDGANTLET.

plus profondément, et je ne m'éveillai, au point du jour, que quand mon hôte me secoua par l'épaule , et dissipa ainsi je ne sais quel rêve dont heureusement pour vous je n'ai nul souvenir, sans quoi je vous en aurais gratilié , dans l'espoir qu'en cette occasion je trouverais en vous un second Daniel.

— Vous dormez bieni dit sa voix grave et pleine; — avant que cinq ans de plus se soient ammoncelés sur votre tête, vous aurez le sommeil plus léger : — si toutefois vous ne vous endurmez pas d'ici-là du sommeil dont on ne se réveille pas.

— Comment ! dis-je en me levant vivement sur mon séant, — sauriez- Yous quelque chose de moi, de mon avenir, — de mes projets dans la vie?

— Je ne sais rien , répliqua-t-il avec un sourire forcé ; mais évidemment vous entrez dans le monde jeune , sans expérience et plein d'espoir, et je ne fais que vous prédire ce que je prédirais à tout autre dans votre situation. — Mais allons; voici vos habits. — Une croûte et une jatte de lait vous attendent, si vous voulez déjeuner; mais il faut vous hâter.

— Il faut d'abord, répondis-je , que je vous demande la permission de rester seul quelques minutes, avant de commencer les occupations ordinaires de la journée.

— Ha I — hem ! je demande pardon à vos dévotions, fit-ii; et il quitta la chambre.

Alan , il y a en cet homme quelque chose de terrible.

Je le rejoignis, comme je l'avais promis, dans la cuisine où nous avions soupe, et j'y trouvai ce qu'il m'avait annoncé pour déjeuner, sans beurre ni rien de plus.

Il se promena de long en large tandis que j'expédiais le pain et le lait; et la lenteur pesante et mesurée de son pas me rappelait exactement les pas que j'avais entendus le soir précédent. Cette marche lente et lugubre semblait se régler sur quelque sombre et uniforme préoccupation intérieure. — Au bord d'un ruisseau rapide et murmurant, me dis-je en moi-même, nous courons et nous nous hâtons comme si nous voulions lutter de vitesse avec lui ; mais près d'une eau profonde , dormante et isolée, notre pas est sombre et silencieux comme elle. Quelles pensées peuvent être en ce moment en harmonie avec ce front soucieux et celte démarche pesante!

— Si vous avez fini , je vous attends pour vous montrer le chemin , me dit-il en me jetant un regard d'impatience , lorsqu'il vit que je ne mangeais plus et que j'avais les yeux fixés sur lui.

Nous sortîmes ensemble, personne ne s'étant montré dans la maison sauf mon hôte. Je fus déçu de l'occasion que j"é[iiais de faire quelque léger cadeau à ceux qui paraissaient être les domestiques. Quant à offrir une récompense quelconque au chef de la famille , il me parut impossible môme de le tenter.

LETTRE jy. 51

Que n'aurais-je pas donné pour être doué de ton sang-froid , toi qui aurais certainement glissé une demi-couronne dans la main d'un homme qui semblait être en position de l'accepter , pénétré de l'idée que tu aurais raison de l'offrir , et te souciant comme d'une pièce de sixpence de blesser la susceptibilité de celui que tu voudrais servir ! Je t'ai vu une fois donner un penny à un homme à longue barbe, qui par la dignité de son extérieur aurait pu représenter Solon. Je n'eus pas ton courage , et en conséquence je n'offris rien à mon hôte mystérieux, bien que chez lui, nonobstant les quelques pièces d'argenterie qu'il avait mises en évidence , tout annonçât la gêne , sinon la pauvreté.

Nous nous éloignâmes ensemble. Mais je t'entends murmurer ta toute nouvelle et très convenable interjection, ohe, jam satis! — Le reste donc à une autre fois. Peut-être môme ajournerai-je toute communication ultérieure jusqu'à ce que j'aie appris quel cas on fait de mes premières faveurs.

52 REDGANTLET.

c«i.JU(.ja.Aa.AiL w.juL.fta.j«jajujuuuuajajuLw jajujajaja.juua^

ALAN FAIRFORD A DARSIE LATIMER.

'ai reçu tes deux dernières épîtres , mon cher Darsie , et dans l'attente où j'étais de la troisième je ne me suis pas pressé ^ d'y répondre. Ne pense pas que mon silence doive être attribué au peu d'intérêt qu'elles m'auraient inspiré, car véritablement tu t'es surpassé toi-même , et ce n'était pas chose facile. Depuis le cerveau timbré qui, le premier, découvrit le Pandaemonium de Milton dans les charbons d'un feu à demi éteint , — depuis le premier écolier qui eut l'esprit de tirer des bulles cristallines d'un peu de savon et d'eau , personne , ô le meilleur des amis , ne s'est entendu comme toi à faire de rien quelque chose. Si tu avais à planter la fève du conte de fées, tu nous ferais voir, dès qu'elle commencerait à germer, le château du géant prêt à la couronner de ses créneaux. Tout ce qui t'arrive reçoit de ta riche imagination une touche de merveilleux et de sublime. As-tu jamais vu ce que les artistes nomment un verre à la Claude Lorrain , qui répand sa teinte particulière sur le paysage que l'on regarde à travers ? — C'est à travers un milieu de ce genre que tu vois les événements ordinaires.

J'ai soigneusement réfléchi aux faits racontés fort au long dans ta dernière lettre : c'est tout juste ce qui aurait pu arriver au premier petit garnement de High School qui aurait fait une échappée jusqu'aux sables de Leith ', s'y serait avancé trop loin , aurait mouillé ses souliers et ses chausses, et que finalement quelque femme de pêcheur aux jupons relevés aurait emmené chez elle par compassion , tout en maugréant contre l'embarras que le marmot lui occasionnait.

J'admire la figure que tu devais faire en croupe derrière le vieux pêcheur, tremblant pour ta vie , te serrant contre lui , tes dents claquant de peur , tes muscles crispés par l'anxiété. Ton exécrable souper de saumon grillé , qui sufiisait pour t'assurer pendant un mois la visite régulière du cauchemar , peut être regardé comme une calamité réelle; mais quant à l'orage de mardi dernier (je vois que c'en est la date), il a mugi, sifllé, hurlé et tempêté parmi les vieilles cheminées de Candlemaker-llow tout aussi épouvantablement qu'il a pu le faire sur la côte

• Lcilli est le port d'Edimbourg. (L. V.)

du Solway, — teste me per totam noctem vigilante. Et le matin , — le Seigneur te soit en aide ! — avoir dit adieu au pauvre homme , dans ton accès de délicatesse sentimentale , sans même lui offrir une demicouronne pour le souper et le gîte I

Tu ris de m'avoir vu donner un penny (pour être exact , au surplus, tu aurais dû dire sixpence ) à un vieillard que toi , dans tes idées sublimes, tu aurais renvoyé chez lui sans souper parce qu'il ressemblait à Solon ou à Bélisaire. Mais tu oublies que l'affront descendit comme une bénédiction dans la poche du vieux porte-bissac , qui se répandit en actions de grâces au généreux donateur ; — et il se serait passé du temps , Darsie , avant qu'il te remerciât de ta stérile vénération pour sa barbe et son air respectable. Et puis tu te moques aussi de la retraite que mon excellent père fit à Falkirk, comme s'il n'était pas grand temps qu'un homme jouât des jambes , quand trois ou quatre grands coquins de montagnards , la claymore dégainée et les talons aussi agiles que les doigts , courant après lui en criant furinish /Tu te souviens de sa réflexion quand le laird de Bucklivar lui dit que furinish signifiait attends un moment. — Que diable! dit-il, le peu de raison d'une telle requête en un pareil moment arrachant cette exclamation à sa réserve presbytérienne , — que diable ! est-ce que les drôles auraient voulu que je les attendisse pour me faire couper le cou ?

Figurez-vous une pareille poursuite à vos trousses, Darsie, et demandez-vous à vous-même si vous ne donneriez pas à vos jambes un exercice aussi rapide que vous l'avez fait en vous sauvant de la marée du Solway ? Et pourtant vous attaquez le courage de mon père ! Je vous dirai qu'en fait de courage il en a assez pour Caire ce qui est bien et repousser ce qui est mal, — pour défendre une cause juste de son bras et de sa bourse, et pour prendre le parti du pauvre contre l'oppresseur, sans craindre ce qui pourra en résulter pour lui-même. Ceci , Darsie , est le courage civil 5 et il importe peu à la plupart des hommes, dans ce siècle et dans le pays où nous vivons , de posséder ou non le courage militaire.

Ne pense pas que je sois fâché contre toi, quoique je cherche ainsi à rectifier tes idées sur le compte de mon père. Je sais bien qu'au total tu n'as pour lui guère moins de respect que moi-même. Et pendant que je suis d'humeur sérieuse , humeur qu'il m'est diflicile de conserver avec un homme qui me donne perpétuellement envie de rire à ses dépens, je t'en prie, mon cher Darsie, que ton ardeur pour les aventures ne t'entraîne plus à des dangers tels que ceux des sables- du Solway. Le reste de l'histoire est pure imagination ; mais cette soirée d'orage aurait pu se trouver, comme le clown dit au roi Lear, « une mauvaise nuit pour nager. »

Quant au reste , si de vieux pêcheurs bourrus tu peux faire de mystérieux héros de ronian , hé bien, pour ma part, je tirerai quelque

tA REDGANTLET.

amusement de la métamorphose. î'rends garde, pourtant! môme ici une certaine précaution est nécessaire. Ce chapelain femelle , — tu en parles si peu et tu t'étends si longuement sur tout le reste, que cela me fait venir quelques doutes à l'esprit. Elle est très jolie , — voilà tout ce dont m'informe ta discrétion. Il est des cas où le silence implique autre chose que l'assentiment. Éprouverais-tu de la honte oii de la crainte, Darsie, à te laisser aller aux louanges de la très jolie chapelaine? — Sur ma vie, tu rougis! Eh ! ne te connais-je pas pour un incorrigible écuyer des dames? N'ai- je pas été dans ta confidence? Uri bras élégant qui se laissait voir quand le reste du corps était enveloppe d'une mante; un bas de jambe bien tourné que tu àpei'cevais par hasard trottinant le long d'Old Assembly Close % te mettaient pour huit jours la tôte à l'envers. Si je m'en souviens bien , tu t'es une fois laissé prendre à un seul regard d'un œil unique et sans pareil, qui se trouva, qiiaiid la belle à qui il appartenait eut levé son voile, unique et sans son pareil dans le sens littéral des mots. Et une autre fois, ne t'ès-tu pas épris d'une voix — rien que d'Une voix — qui se mêlait à la psalttiodie dans l'église d'Old Grey Friars , jusqu'à ce que tu eusses découvert que cet organe harmonieux appartenait à miss Dolly Mac Izzard,qui est « bossue par derrière et par devant, » comme dit l'adage ?

Tout ceci bien considéré, et mis en opposition avec ton silence artificieux au sujet de ta Néréide , je dois te prier d'être plus explicite à cet égard dans ta prochaine, si tu ne veux pas que je conclue qUe tu penses à elle plus que ne te soucies d'en parler.

Tu ne t'attendras pas à beaucoup de nouvelles de mort côté , car tli Sais combien ma vie est monotone, et tu ti'ignores pas qiie je dois maititenant la consacrer à des études non interrompues. Tu m'as dit mille fois que je ne suis propre à faire mon chemin qu'à force d'applicatioil : il faut donc bien que je m'applique.

Mon père semble sentir plus vivement ton absence qu'aux premiers moments qui suivirent ton départ. Il s'aperçoit, je crois , que nos repas solitaires n'ont plus cette gaieté que ton humeur enjouée y jetait d'habitude, et il éprouve cette mélancolie qu'on ressent quand le soleil a cessé d'éclairer le paysage. S'il en est ainsi pour lui , tu peux te figurer que chez rtioi c'est bien pis encore , et tu concevras aisément côinbien je souhaite cordialement que ta fantaisie finisse, et que tu réViénhëS occuper ta place près de nous.

Je reprends la plume après quelques heures d'intervalle, pour te parler d'un incident qui vient d'avoir lieu et sur lequel lu bâtiras cent châteaux en l'air. Moi-môme, si peu partisan que je sois de ces sortes

■ Celte ruelle anjourd'luii presque déserte du Vieil r.dimboiirg formait autrefois la communication la plus ordinaire entre Iligh-Streel et les faubourgs du sud. (W. S.)

de constructions sans base , je suis forcé d'avouer qu'il fournit matière à de singulières conjectures.

Depuis quelque temps, mon père me prend fréquemment avec lui quand il se rend au palais , tant il est impatient de me voir convenablement initié à la pratique des affaires. J'avoue que cette impatience extrême me contrarie parfois à cause de lui et de moi , persuadé que je suis qu'elle nous rend tous les deux quelque peu ridicules. Mais qu'importe ma répugnance ? mon père m'emmène chez son avocat consultant. — Etes-vous prêt pour aujourd'hui , monsieur Crossbite ? — voici mon fils , qui se destine au barreau ; j'ai pris la liberté de l'amener avec moi aujourd'hui à la consultation , uniquement pour qu'il voie comment ces sortes de choses se conduisent.

M. Crossbite sourit et s'incline, comme un avocat sourit au procureur qui l'emploie^ mais je jurerais qu'il se moque de nous en lui-môme, et qu'il dit tout bas à la première grosse perruque qu'il rencontre : Que diable prétend donc le vieux Fairford en me lâchant son louveteau aux jambes ?

Comme je me tenais près d'eux ce matin, trop contrarié du rôle puérile qu'on me faisait jouer pour profiter beaucoup des savants arguments de M. Crossbite , je remarquai un homme déjà d'un certain âge qui avait les yeux constamment dirigés vers mon père, comme s'il n'eût attendu que la fin de l'affaire dont il était occupé pour lui adresser là parole. Je crus voir dans l'extérieur de ce gentleman quelque chose qui commandait l'attention. Son costume n'était pourtant pas dans le goût moderne, et bien qu'il eût été autrefois magnifique, il était toiit-à-fait suranné et passé de mode. Son habit était de velours à ramages doublé de satin, avec un gilet de soie violette à larges broderies, et les hautsde-chausses pareils à l'habit. Il portait des souliers à bouts carrés qui lui recouvraient le pied presque en entier, et ses bas de soie étaient enroulés au-dessus du genou , comme vous pouvez l'avoir vu dans les anciens portraits, et çà et là sur quelques uns de ces originaux qui semblent se piquer de se vêtir à la mode de Mathusalem. Son chapeau sous le bras et une épée formaient le complément nécessaire de son équipement , qui annonçait, quoique hors de date , un homme de distinction.

Aussitôt que M. Crossbite eut fini ce qu'il avait à dire, ce gentleman s'avança vers mon père , en le saluant d'un — Serviteur, monsieur Fairford -, — il y a long-temps que nous ne nous sommes rencontrés.

Mon père , dont la politesse, tu le sais, est (l'une exactitude formaliste, s'inclina, toussa d'un air embarrassé, et'finit par répondre que l'époque à laquelle ils s'étaient rencontrés était tellement éloignée, que bien qu'il se souvînt parfaitement du visage, !e nom, il était confus de le dire, lui était réellement — il ne savait comment — échappé de la mémoire.

56 REDGANTLET.

— Avez-vous oublié Herries de Birrenswork ? reprit le gentleman ; et mon père s'inclina encore plus profondément que la première fois , quoiqu'il me parût que l'accueil qu'il faisait à son ancien ami avait perdu quelque chose de la civilité respectueuse qu'il lui avait témoignée avant de connaître son nom. Il semblait maintenant que ce fût quelque chose comme cette politesse des lèvres que le cœur dénierait si le cérémonial pouvait le permettre.

Mon père, cependant, salua de nouveau profondément, et ajouta : J'espère que je revois monsieur Herries de Birrenswork en bonne santé ?

— En si bonne santé, mon cher monsieur Faiford, que je suis venu ici avec la résolution de renouer connaissance avec un ou deux anciens amis , et avec vous tout le premier. — Je suis descendu au même endroit qu'autrefois; — il faut que vous dîniez aujourd'hui avec moi chez Paterson , au haut de Horse Wynd. — C'est tout près du quartier à la mode où vous logez maintenant, et j'ai à vous parler d'affaires.

Mon père s'excusa respectueusement, et non sans embarras; — il était retenu chez lui par un engagement particulier.

— Hé bien , en ce cas , c'est moi qui irai dîner avec vous , mon cher ; les quelques minutes que vous pourrez me donner après dîner suffiront à mon affaire , et je ne vous détournerai pas un moment de plus des vôtres. — Je ne suis pas un compagnon de bouteille.

Tu as souvent remarqué que mon père , bien qu'observateur scrupuleux des rites de l'hospitalité , semble les accomplir plutôt comme un devoir que comme un plaisir ; et môme , n'était-ce un désir consciencieux de nourrir l'affamé et d'accueillir l'étranger, ses portes s'ouvriraient à des convives beaucoup plus rarement que cela n'arrive. Je n'avais jamais vu exemple plus frappant de cette particularité ( que du reste je pourrais te reprocher d'avoir chargée dans ton portrait) , que dans la manière dont il homologua l'invitation que M. Herries s'était faite à lui-môme. L'air d'embarras et le sourire forcé qui accompagnaient son « Nous attendrons l'honneur de votre visite au Brown Square à trois heures, » ne pouvaient tromper personne et n'en imposèrent pas au vieux laird. Ce fut avec un regard de mépris qu'il répliqua : Je vais donc vous laisser jusqu'à cette heure, monsieur Fairford; et tout dans son air et ses manières semblait dire : Cela me convient de dîner avec vous , et peu m'importe que je sois le bienvenu ou non.

Quand il fut parti, je demandai à mon père qui c'était.

— Un gentleman malheureux, répondit-il.

— Il porte bien ses malheurs, répliquai -je; je n'aurais pas cru qu'avec un pareil extérieur il en fût à la recherche d'un dîner.

— Qui vous a dit un mot de cela? En ce qui est de la fortune, il est omnisuspiciotie. major. Il esta espérer qu'il fait bon usage de la sienne, bien qu'en ce cas ce fût la première fois de sa vie.

— Tl a donc mené une vie irrégulière? insinuai-je.

Mon père répondit par cette fameuse sentence avec laquelle il impose silence à toute question désagréable touchant môme de loin aux faiblesses de notre prochain : Si nous voulons nous corriger de nos propres fautes, Alan , nous aurons assez à faire tous tant que nous sommes sans nous poser en juges des autres.

Là encore je fus en défaut^ toutefois, revenant à la charge, j'ajoutai que ce paraissait être un homme de haut rang et de grande famille.

— lia un assez beau titre, dit mon père, puisqu'il représente les Herries de Birrenswork, branche cadette de cette grande et autrefois puissante famille des Herries, dont la branche aînée s'est identifiée aux Nithesdale à la mort de lord R.obin le Philosophe, anno Domini 1667.

— Possède-t-il encore son domaine patrimonial de Birrenswork?

— Non-, dès le temps de son père ce n'était plus qu'un simple titre, le bien ayant été confisqué sur Herbert Herries, qui avait suivi son parent, le comte de Derventwater, à l'affaire de Preston, en 1715. Mais ils en gardèrent le titre, dans l'idée, sans doute, qu'ils pourraient faire revivre leurs prétentions en quelque moment plus favorable aux Jacobites et aux papistes ; et des gens qui ne partagent nullement leurs illusions fantastiques leur laissent ce titre sans contestation, ex comitate, sinon ex misericordiâ. Mais quand ce serait tout à la fois le pape et le prétendant, il nous faudrait lui donner à dîner, puisqu'il a jugé convenable de s'inviter lui-même. Ainsi, cours à la maison, mon garçon, et dis à Hannah, à la cuisinière E[)ps et à James Wilkinson , de faire de leur mieux ; et veille à ce qu'on monte une ou deux pintes du meilleur de Maxwell. — Il est dans la cinquième case; — voici les clés de la cave. — Ne les laisse pas à la porte ; — tu connais la faiblesse du pauvre James, quoique ce soit une honnête créature au-dessus de toute autre tentation ; — et il ne me reste plus que deux bouteilles de vieille eaude-vie, que nous devons garder comme remède, Alan.

Je revins à la maison , — je fis mes préparatifs , — l'heure du dîner arriva, et avec elle M. Herries de Birrenswork.

Si j'avais tes facultés d'imagination et de description, Darsie, je pourrais faire de cet étranger un beau portrait à la Rembrandt, bien sombre, bien mystérieux, et qui serait aussi supérieur à ton pécheur qu'une cotte de mailles de fin acier l'est à un filet à harengs. Je puis t'assurer qu'il y a en lui matière à description ; mais connaissant mon insuflisance, tout ce que je puis dire c'est qu'il me parut souverainement désagréable et mal élevé. — Non ; mal élevé n'est pas le mot. 11 paraissait au contraire connaître parfaitement les règles du savoir-vivre, et penser seulement que la compagnie où il se trouvait n'exigeait pas qu'il s'y conformât: — point de vue infiniment plus offensant que si .sa conduite fût provenue d'une grossièreté inhérente à sa nature et du niaïuiue d'éducation. Pendant tout le temps que mon père dit \cbencdicite, le laird ne

58 REDGANTLET.

fit que siffler haut ; et quand moi je dis les grâces, sur le désir de mon père , il prit soti cure-dent , comme s'il eût attendu ce moment-là pour s'en servir.

A oilà pour l'église; — quant au roi, ce fut encore pis. Mon père, lu le sais, est pour ses convives plein d'une déférence toule particulière; et en cette occasion il semblait encore plus désireux que de coutume d'éviter tout sujet de dispute. Il compromit son caractère de sujet loyal jusqu'à annoncer simplement la santé du roi, à son premier toast après le dîner, au lieu de l'annonce emphatique: «Au roi George, » qui est sa formule habituelle. Notre convive fit un mouvement avec son verre , de manière à le passer au-dessus de la carafe qui se trouvait prés dé lui , et il ajouta : De l'autre côté de l'eau.

Le sang monta aux joues de mon père, mais il ne voulut pas paraître avoir entendu. Les manières et le ton de conversatiori de l'étranger trahirent bien d'autres marques de manque d'égards et de respett; de sorte que bien que je connaisse les préjugés de mon père en faveur du rang et de la naissance, et que je sache que son jugement, si juste à tout autre égard, n'a jamais complètement secoué une sorte de crainte servile des grands , classe qui dans sa jeunesse était si impérieuse, j'avais cependant peine à l'excuser d'endurer l'insolence, — la chose allait jusque là — que cet homme était disposé à montrer à une table où il s'était invité de lui-même.

On peut supporter un voyageur qui vous marche sur le pied par accident, ou môme par négligence, d;nis la voiture où il se trouve avec vous j mais la chose est bien difTérenle quand il continue de vous fouler l'orteil, sachant que vous l'avez sensible. Dans mon humble opinion — et je .suis un homme pacifique — vous ne pouvez guère, en ce cas, éviter une déclaration de guerre.

Je crois que mon père lut ma pensée dans mes yeux ; car, tirant sa montre, il me dit : Quatre heures et demie passées, Alan; — vous devriez déjà être dans votre chambre. — Birrenswork vous excusera.

Notre visiteur fit un signe de tète d'un air insouciant , et je n'eus plus de prétexte pour rester. IMais au moment où je quittais la chambre, j'entendis ce magnat du Nithcsdale prononcer distinctement le nom de Latimer. Je tournais autour de la porte pour ne pas sortir encore; mais enfin une injonction directe de mon père m'obligea de me retirer, et quand, une heure après, on m'appela pour le thé , notre convive était parti, il avait eu afl'aire ce soir-là dans Iligh Street , et n'avait \m même rester pour prendre le thé. Je ne pus m'empécher de dire qu'à mes yeux son départ nous soulageait de la présence d'un homme incivil. — Qu'a-t-il be.soin, ajoutai-je, de nous faire un reproche d'avoir transporté notre demeure dans un quartier de la ville plus commode? Que lui importe que nous nous donnions quelques unes des aises et des recherches d'une maisoh à l'anglaise, au lieu de vivre empilés les uns sur les autres? Sa

naissance patricienne et sa fortune aristocratique lui donnent-elles le droit de censurer ceux qui disposent selon leur plaisir des fruits de leur industrie?

Mon père aspira une longue prise de tabac , et répondit : Très bien , Alan -, très bien , en vérité. Je voudrais que M. Crossbite ou le conseiller Pest vous eussent entendu 5 il aurait fallu qu'ils convinssent que vous avez du talent pour Télocution du barreau , et il ne serait peut-être pas mal à propos que vous vous essayassiez ici de temps à autre dans la déclamation, pour acquérir de la hardiesse et vous tenir en haleine. Mais quant au sujet de ce débordement de paroles , cela ne vaut pas une prise de tabac. Pensez-vous que je me mette en peine de M. Herriès de feirrensvvot-k plus que de toute autre personne qui vienne ici pour affaires , bien que je ne me soucie pas de le pi-endre à la gorge parce qti'il parle comme un oison qu'il est ? ÎMais assez stir lui. Je voudrais avoir l'adresse actuelle de Darsie Latimer, attendu qu'il est possible que j'aie à lui écrire une ligne de nia propre maiti. — Pourtant je n'en suis pas bien sur ; — mais donnez-rtiôi toujours soh adresse à tout événement.

Je la lui donnai ; et si tu as en effet rëçti des nouvelles de lîion père , tu eil sais probablement plus Sur le sujet de celte lettre que mbi qui te l'écris. Dans tous les cas , j'aurai rempli un devoir d'amitié en t'informant qu'il y a certainement sur le tapis , entre ce fâcheux laird et mon père , quelque chose dans lequel tu es notablement intéressé.

Adieu ! et (juoique je t'aie doriné là sujet de rêvei* tout éveillé , prends garde de bâtir un ch;U«au trop lourd pour les fondations ; car, dans le cas actuel, c'est tout simplement le niot Latimer prononcé dans une conversation ehlre un gentilhomme du comté de Dumfries et un procureur d'Edimbourg. — Cœtera prorsiis ignoro.

60 RKDGANTLET.

«iS.Jia.AÎ.M.JU.Aî.;i9 XLXLSXJtXX) jU.jaA3..M..îaJi3Lja.JM.JUJ!iJ!JLJW-;UJlîLSlJajaUU»J«..t^

DARSIE LATIMER A ALAN FAIRFORD.

(continuation des lettres III ET IV.)

E t'ai dit que je sortis de la maison avec mon grave et silencieux j, conducteur. Je pus alors voir d'une manière plus complète que

1^^ je ne l'avais fait le soir précédent le glen isolé où se trouvaient les deux ou trois chaumières qui paraissaient être le domicile de mon hôte et de sa famille.

Ce glen était tellement étroit en proportion de sa profondeur, qu'aucun rayon du soleil du matin ne semblait pouvoir y pénétrer avant que l'astre fût déjà bien élevé sur l'horizon. En remontant la vallée du regard on voyait un ruisseau précipiter en bouillonnant ses 'eaux écumeuses hors d'un couvert de bois taillis , pareil à un coursier mpatient d'arriver au but ; mais en y arrêtant les yeux avec plus d'attention , on apercevait à travers le feuillage les reflets changeants d'une chute d'eau élevée, qui sans doute occasionnait la course précipitée du ruisseau. Plus bas, le courant devenait plus calme et s'élargissait en une pièce d'eau paisible qui offrait une sorte de havre à deux ou trois barques de pêcheurs , en ce moment à sec sur le sable, la marée étant basse. Aux environs de ce petit port on pouvait voir deux ou trois misérables huttes, probablement habitées par les propriétaires des barques, mais inférieures , à tous égards , à la demeure de mon hôte , quoique celle-ci fût déjà assez pauvre.

.Te n'eus qu'une ou deux minutes pour faire ces observations , et cependant dans ce court intervalle mon compagnon montra des symptômes d'impatience et cria à diverses reprises: Cristal I — Cristal Nixon I — jusqu'à ce que le vieillard du soir précédent parut à la porte de l'une des chaumières , ou plutôt de l'un des hangars voisins , conduisant , bridé et sellé , le vigoureux cheval noir que j'ai déjà mentionné. Mon conducteur fit signe du doigt à Cristal, puis s'éloignant de la porte de la chaumière, il prit les devants vers le sentier, ou pour mieux dire la ravine escarpée qui lie le vallon isolé au pays ouvert.

Si j'avais bien connu la nature du chemin à la desctMite duquel j'avais été entraîné la veille au soir avec tant d'impétuosité, je doute fort que je m'y fusse aventuré; car ce n'était autre chose que le lit d'un torrent enflé en ce moment par les pluies de la nuit , et dont les eaux roulaient

en écumant vers le creux du vallon. Je gravis cet abominable sentier avec peine , quoique à pied, et j'éprouvai des vertiges en remarquant , aux traces de la veille que la pluie n'avait pas effacées , que le cheval semblait presque y avoir glissé sur ses hanches.

IMon hôte s'élança sur sa monture sans placer le pied à l'étrier, — et bientôt il m'eut devancé dans la périlleuse montée , où il poussait son cheval comme si l'animal avait eu la sûreté de pied d'un chat sauvage. L'eau et la boue jaillissaient sous ses pieds dans sa course aventureuse, et en quelques bonds il arriva au sommet de la côte -, je les y rejoignis au bout d'un moment, et j'y trouvai cheval et cavalier immobiles comme une statue équestre, l'un soufflant et dilatant ses larges naseaux au vent du matin , l'autre sans aucun mouvement et l'œil fixé sur les premiers rayons du soleil levant, qui déjà commençaient à poindre à l'horizon du côté de l'Orient , et à dorer dans le lointain les montagnes du Cumberland et du Liddesdale.

Il semblait plongé dans une rêverie dont il sortit à mon approche avec une sorte de tressaillement. ]>Iettant alors son cheval au pas , il prit un mauvais chemin sableux qui traversait une suite de dunes arides , uniformes et incultes, entremêlées de marécages, et dont l'aspect avait beaucoup d'analogie avec celui des environs de Shepherd's Bush. Il est vrai qu'à l'exception d'un petit nombre d'endroits favorisés, tout le pays découvert de ce canton a le môme caractère de désolation et de monotonie.

A environ deux cents pas des bords du glen nous eûmes une perspective plus étendue de ce paysage aride et nu , dont le caractère semblait encore plus triste par le contraste des c6tes opposées du Cumberland , que traversaient et que coupaient dans tous les sens des milliers de rangées d'arbres croissant en haies, qu'ombrageaient des bouquets d'arbres d'une étendue considérable , et qu'animait nombre de hameaux et de nllas d'où s'élevaient déjà de légers nuages de fumée , indice de la présence des hommes et de leur industrie.

Mon conducteur avait étendu le bras et me désignait du doigt le chemin de Shepherd's Bush , quand le bruit d'un cheval qui s'approchait se fit entendre. Il tourna vivement la tête, et ayant vu qui arrivait il continua de me donner ses instructions , en même temps qu'il se plaçait au beau milieu du sentier, resserré, à l'endroit où nous étions arrêtés, entre un bourbier d'un côté et un monticule sablonneux de l'autre.

Je remarquai que le cavalier qui s'approchait de nous ralentit le trot de sa monture qu'il mit au pas , comme s'il eût voulu nous laisser avancer , ou du moins éviter de passer près de nous à un endroit tellement resserré que nous aurions nécessairement dû nous y trouver en contact. Vous connaissez mon faible de vieille date , Alan ; vous savez que je suis toujours disposé à donner mon attention à tout autre chose qu'à ce que me dit celui qui me parle.

Par suite de cette aimable propension , je cherchais en moi-même

6| REDGANTLET-

par quel piotif le cavalier se tenait ain^i à l'écart , quand mon compagnon, élevant touL-à-cijup la voix assez fiaut pour rappelé^ mes pensées vagabpndes , s'écria d'un ton bourru : Au nom du diable, jeune homme, pensez-vous que les autres n'aient pas ^n meilleur emploi de leur temps que vous, que vous m'obligiez de vous répéter trois fois la môme chose? — Je yous demande si ypus voyez à un mille d'ici quelque chose qui ressemble à un poteau indicateur, ou plutôt à un gibet? — je voudrais y voir accroché un sot rêveur, pour servir d'exemple à tous les fous distraits I — Cette espèce de pieu ou de potence vous indiquera la direction du pont où vous pourrez passer le gros ruisseau -, alors vous irez droit devant vous, jusqu'à un cairn ' où le chemin se partage en plusieurs embranchements... La peste soit de vous I voilà encore que vous n'êtes plus à ce que je yous dis.

Jl est bien vrai quen ce moment mon attention s'était de nouveau reportée sur le cavalier qui arrivait à nous, et que je me rangeais pour le laisser passer. Son extérieur annonçait tout d'abord qu'il appartenait à la société des Amis , ou, comme le monde et la loi les appellent, aux quakers. L'embonpoint et la robe lisse et brillante de son galloway gris, agile et vigoureux , prouvait que l'homme miséricordieux pour ses semblables l'est aussi pour sa monture. Ses habits avaient le caractère de simplicité, mais en môme temps de propreté et d'utilité, qui caractérise ces sectaires. Son long surtout de fin drap gris lui descendait jusqu'au milieu de la jambe , et était boutonné par en haut jusqu'au menton pour le défendre contre l'air du matin. Selon leur habitude , les bords retombants de son ample feutre n'avaient ni bouton ni ganse , et ombrageaient une physionomie calme et avenante dont la gravité semblait ne pas ôtre exempte d'un certain grain d'humour, et n'avait rien de commun avec l'air de puritanisme pincé qu'affectent en général les dévots. Son front ouvert n'était marqué ni par les rides de l'âge ni par celles de l'hypocrisie. Son regard était limpide , calme et réfléchi , bien qu'il parût agité par une certaine appréhension , pour ne pas dire par la crainte, au moment où tout en prononçant la salutation habituelle: — Je te souhaite le bonjour, ami , — il indiquait , en serrant son palefroi tout près de l'un des côtés du chemin , son désir de nous déranger le moins possible en passant près de nous 5 — précisément comme un voyageur passerait près d'un dogue aux intentions pacifiques duquel il n'aurait nullement confiance.

aiais mon ami , n'ayant peut-être pas l'intention de le laisser passer si aisément, tourna son cheval tout-à-fait en travers du sentier, de sorte que sans s'enfoncer dans le bourbier ou escalader la berge sablonneuse ije quaker n'aurait pu aller plus loin ; et l'un et l'autre de ces deux partis présentait des hasards que le nouvel arrivant ne semblait pas du

' a^onlicule arliUùel de pierres amoncelées. (L. Y.)

tout disposé à courir. Il s'arrêta donc , comme pour attendre que mon compagnon lui fit place -, et tandis qu'ils se trouvaient ainsi en regard l'un de l'autre, je ne pus m'em[)ècher de penser qu'ils offraient assez bien rembleaie de la Paix et de \-4 Guerre. Car bien que mon conducteur fût san§ armes, toutes ses manières, son air austc|-e et son attitude à cheval , étaient ceux d'un soldat sans son uniforme. 11 accosta le quaker par ces mots : Oho , ami Josué I — te voilà de bonne heure en route , ce matin. L'esprit vous a-t-il porté, toi et tes frères les justes, à agir avec quelque honnêteté , et à enlever ces filets qui empochent que les poissons ne remontent la rivière ?

— Assurément non , ami , répondit Josué d'un ton ferme mais sans humeur; tu ne peux t'attendre à ce que nos mains détruisent ce que nos bourses ont établi. Tu prends le poisson avec la lance, la ligne et le coble-net '; nous , nous le prenons au moyen de pièges et de filets , qui opèrent avec la marée montante ou descendante. Chacun fait ce qui lui parait le mieux pour s'assurer, dans ses limites respectives , une part des dispensations que la Providence a répandues sur la rivière. Ne nous cherche pas querelle , je te prie , car nous ne te faisons pas de tort.

— Je n'en souffrirai de qui que ce soit au monde, répondit le pêcheur, qu'il porte un chapeau retroussé ou un feutre à grands bords. Je vous dis en termes clairs , Josué Geddes , que vous et vos associés vous usez de moyens qui ne sont pas licites pour détruire le poisson dans le Solway avec des filets à demeure et des écluses 5 et que nous autres qui péchons loyalement et en hommes , comme péchaient nos pères, nous avons d'année en année et de jour en jour moins d'amusement et moins de profit. Ne pensez pas que la gravité ou l'hypocrisie l'emportent toujours comme jusqu'à présent. Le monde vous connaît et nous vous connaissons. Vous détruirez le saumon qui fait vivre cinquante pauvres familles, puis vous vous essuierez la bouche et vous irez faire un discours à l'assemblée. Mais n'espérez pas que cela dure ainsi. Je vous avertis loyalement qu'avant peu nous serons sur vous quelque matin , et que nous ne laisserons pas un pieu planté dans les réservoirs du Solway. La marée les emportera tous jusqu'au dernier, et vous serez bien heureux si nous n'envoyons pas un fermier les rejoindre.

— Ami, repartit Josué, n'était-ce que je sais que tu n'as pas intention de faire ce que tu dis, je te répondrais que nous sommes sous la protection des lois de ce pays ; et nous n'en avons pas moins de confiance dans leur protection , parce que nos principes ne nous permettent pas de nous proléger nous-môme par aucun acte de résistance violente.

— Tout cela n'est que le jargon de la scélératesse et de la lâcheté, s'écria le pécheur, pris simplement comme un manteau pour couvrir votre avarice hypocrite.

— Ne dis pas que c'est lâcheté , ami , répliqua le quaker , car tu sais • Filet portatif qui ee jette en bateau. (L. V.)

qu'il peut y avoir autant de courage à endurer qu'à agir. Je prendrai pour juge ce jeune homme ou tout autre , et je (iemanderai s'il n'y a pas plus de lâcheté — môme dans l'opinion de ce monde dont les pensées sont le souffle de tes narines — dans l'oppresseur armé qui commet l'outrage , que dans l'homme patient et sans défense qui l'endure avec constance ?

— Je n'échangerai plus de paroles avec vous sur ce sujet, reprit le pêcheur , sur qui le dernier argument de M. Geddes parut avoir fait quelque impression, et qui lui fit alors place pour le laisser continuer son chemin. — N'oubliez pourtant pas, ajouta-t-il, que vous avez été bel et bien averti , et ne supposez pas que nous acceptions de belles paroles en excuse de mauvais tours. Vos filets sont illégaux , — ils ruinent notre pèche , — et nous les détruirons à tout risque et à tout hasard. Je suis homme de parole , ami Josué.

— J'aime à le croire , dit le quaker ; mais tu n'en es que plus obligé d'y regarder à deux fois avant d'aflirmer témérairement ce que tu n'exécuteras jamais. Car je te dis, ami, que bien qu'entre toi et un de nous il y ait une aussi grande difTérence qu'entre un lion et une brebis, néanmoins je sais et crois que tu as en toi assez du lion pour vouloir dillicilement tourner ta force et ta fureur contre ce qui ne montre aucun moyen de résistance. C'est du moins ce que la voix publique dit de toi , si elle n'en dit guère d'autre bien.

— C'est ce que le temps montrera. Ecoute , Josué : avant de nous séparer je vais te mettre à même de faire une bonne action , ce qui vaut mieux , crois-moi, que vingt discours de morale. Voici un jeune homme, un étranger, pour lequel le Ciel a été si économe de cervelle qu'il s'égarera dans les Sables , comme il l'a fait hier au soir, si tu n'as pas l'obligeance de lui montrer le chemin de Shepherd's Bush ; car j'ai vainement tâché de lui en faire comprendre la route. Es-tu assez charitable sous ta simplicité, quaker , pour faire cette bonne œuvre?

— C'est toi, ami, qui manques de charité, en supposant que quelqu'un se refuse à une si simple obligeance.

— Tu as raison ; — j'aurais dû me souvenir que cela ne peut te rien coûter. — Jeune homme, ce pieux modèle de simplicité primitive t'enseignera le droit chemin d'ici à Shepherd's Bush; — et déplus il te tondra comme un mouton si tu viens à lui acheter ou à lui vendre.

Alors il me demanda tout-à-coup combien de temps j'avais intention de rester à Shepherd's Bush.

Je répondis que pour le moment je n'en savais rien ; — que probablement j'y resterais tant que je m'amuserais dans le voisinage.

— Vous aimez la pêche? continua-t-il du môme ton d'interrogation brève et laconique.

Je répondis allirmativement , mais j'ajoutai que j'y étais totalement inexpérimenté.

LETTRE VI. Oj

— Peut-être que si vous restez ici quelques jours nous pourrons nous revoir, reprit-il^ et il peut se faire que j'aie la chaisce de vous donner une leçon.

Avant que j'eusse pu lui exprimer ou mes remerciements ou mon assentiment, il tourna bride avec un signe de main en manière d'adieu , et regagna le bord de la vallée d'où nous étions sortis ensemble ^ et comme il s'arrêta au haut du ravin , je pus entendre assez long-temps sa voix qui appelait ceux qui étaient restés dans les profondeurs du glen.

Cependant le quaker et moi nous marchâmes quelque temps en silence -, il avait eu l'attention de faire prendre à sa paisible monture un pas qu'un beaucoup moins bon marcheur que moi aurait pu suivre aisément , et de temps à autre il me regardait avec une expression de curiosité mêlée de bénignité. Pour ma part, je ne me souciais pas de parler le premier. Jamais je ne m'étais trouvé en compagnie d'un quaker, et je craignais, en lui adressant la parole, de blesser involontaireoient quelque préjugé ou quelque bizarrerie de cette secte singulière; je gardais donc patiemment le silence. Enfin il me demanda s'il y avait long-temps que j'étais au service du laird , comme on l'appelait ?

Je lépétai les mots <> à son service ? » avec un tel accent de surprise , qu'il reprit : Je ne veux pas t'offenser, ami; peut-être aurais-je dû dire dans sa société , — habitant sa maison, j'entends.

— Je SUIS totalement inconnu à la personne que nous venons de quitter, lui dis-je, et nos rapports ne sont que temporaires. — Il a eu la charité de me servir de guide pour sortir des Sables, et de me donner un abri pour la nuit contre la tempête. Voilà comment notre connaissance a commencé, et probablement où elle finira; car vous pouvez remarquer que notre ami n'est nullement disposé à encourager la familiarité.

— Si peu , qu'autant que je sache tu es , je crois , le premier qu'il ait jamais reçu sous son toit ; — c'est-à-dire , si tu y as réellement passé la nuit.

— Pourquoi en douteriez-vous ? Je n'ai aucun motif pour vous tromper, et la chose n'en vaut pas la peine.

— Ne te fâche pas contre moi, reprit le quaker; mais tu sais que dans le monde auquel tu appartiens on ne se renferme pas, comme nous nous efforçons humblement de le faire, dans les limites de la simple vérité, et qu'on y emploie le langage du mensonge, non seulement en vue du profit, mais aussi en guise de compliment, et quekiuefois par simple distraction. J'ai en tendu rapporter diverses histoires de mon voisin, histoires de la plupart desquelles je ne crois que la moindre partie, et qui même s'accordent difiicilement entre elles. IVIais voici la première fois (jue j'entends dire (}u'il ait reçu un étranger dans sa demeure, et c'est pourijuoi j'en conçois quelques doutes. N'en sois pas blessé, je te prie.

66 REDGANTLET.

— Il ne paraît pas , repris-je , avoir en grande abondance les moyens d'exercer l'hospitalité ; ainsi on peut l'excuser de ne pas l'offrir dans les cas ordinaires.

— C'est-à-dire, ami , que tu as mal soupe , et peut-être encore plus mal déjeuné? Hé bien, ma petite habitation, appelée Mont-Shaaron , est de deux milles plus proche de nous que ton auberge ; et quoiqu'en y venant tu puisses allonger ta promenade, attendu que cela te détourne du chemin direct de Shepherd's Bush, il me semble toutefois que l'exercice conviendra à tes jeunes membres autant qu'un bon et simple repas à ton jeune appétit. Qu'en dis-tu , ma jeune connaissance?

— J'accepterai volontiers, si cela ne vous dérange pas , répondis-je; car l'invitation était faite d'un ton cordial, et la goutte de lait que j'avais prise avec une croûte de pain n'avait pas été longue à avaler.

— N'emploie pas le langage complimenteur avec ceux qui y ont renoncé , dit Josué. Si cette faible politesse m'avait été très gênante, peutêtre ne l'aurais-je pas offerte.

— En ce cas , j'accepte l'invitation aussi franchement que vous me la feites.

Le quaker sourit , me tendit la main que je pressai dans la mienne , et nous poursuivîmes notre chemin du meilleur accord. Le fait est que je m'amusais fort en moi-môme du contraste que présentaient les manières ouvertes et cordiales du bon Josué Geddes , et la conduite brusque, sombre et hautaine demon amphitryon du soir précédent. Tous deux étaient étrangers à toute cérémonie ; mais la franchise du quaker avait un caractère de simplicité mêlée de la plus sincère bienveillance , comme si l'honnête Josué avait voulu compenser par sa sincérité l'absence des dehors de là courtoisie. Les manières du pêcheur étaient au contraire celles d'un homme à qui les règles de la civilité peuvent être familières, mais qui, soit orgueil, soit misanthropie, dédaigne de s'y conformer. Je n'en pensais pas moins à lui avec un sentiment d'intérêt et de curiosité, malgré tout ce qu'il y avait en lui de répulsif; et je me promettais d'apprendre du quaker, dans le cours de la conversation, tout ce qu'il savait sur l'habitant du glen. Toutefois, il fit prendre un autre coursa l'entretien, et s'enquit de mon état dans le monde, ainsi que des motifs qui m'avaient conduit sur cette frontière éloignée.

Je crus suffisant de lui apprendre mon nom , et j'ajoutai que j'avais été élevé pour le barreau , mais que , me trouvant maître d'une fortune à peu près indépendante, je m'étais depuis peu permis quelque relâche , et que je m'étais établi à Shepherd's Bush pour jouir du plaisir de la pêche.

— Je ne te fais pas de tort, jeune homme , me dit mon nouvel ami , en te souhaitant un meilleur emploi de tes heures d'occupation sérieuse, et un amusement plus humain (s'il te faut un amusement ) pour celles d'un caractère moins grave.

— \ ous êtes sévère ^ monsieur , répliquai-je. Je vous ai entendu , il n'y a qu'un moment , vous en remettre vous-même à la protection des lois du pays : — s'il y a des lois , il faut des légistes pour les expliquer et des juges pour en faire l'application.

Josué sourit, et me montra du doigt les moutons qui paissaient sur les dunes que nous traversions. — Si un loup, dit-il, arrivait en ce moment sur ces troupeaux, ils se presseraient sans doute autour du berger et de ses cliiens pour avoir leur protection ; pourtant ils sont journellement mordus et harassés par l'un , tondus et finalement tués et mangés par l'autre. Au surplus , je ne dis pas cela pour te choquer ; car bien que les lois et les hommes de loi soient un mal , c'est cependant un mal nécessaire dans l'état de société où nous vivons à l'épreuve , jusqu'à ce que l'homme apprenne à rendre à ses semblables ce qui leur est dû , selon la lumière de sa propre conscience et sans qu'il soit besoin d'une impulsion étrangère. Néanmoins , j'ai connu nombre d'hommes très probes qui ont suivi la profession à laquelle tu te destines sans s'écarter des sentiers de l'honnêteté. Leur mérite n'en est que plus grand , à ceux-là qui marchent droit dans un chemin que tant d'autres trouvent glissant.

— Et la pêche? — vous me reprochez aussi d'en faire un amusement, vous qui , si j'ai bien compris ce qui s'est passé entre vous et mon cidevant hôte , êtes vous-même propriétaire de pêcheries.

— Non pas propriétaire, répliqua-t-il, mais seulement fermier, en co-association avec d'autres, de quelques pêcheries de saumon assez considérables, un peu plus bas sur la côte. Mais comprends-moi bien. Le mal de la pêche — et je range dans la même classe tous les divertissements, puisqu'on les nomme ainsi, qui ont pour fin et pour objet les souffrances des animaux — ne consiste pas simplement à prendre et à tuer ces animaux dont la bonté de la Providence a peuplé la terre pour le bien de l'homme , mais à faire de leur agonie prolongée une source de plaisir et de jouissance. Il est vrai que je fais conduire ces pêcheries de manière à ce que la quantité nécessaire de poisson soit prise, tuée et vendue, de même que si j'étais fermier j'enverrais mes moutons au marché. Mais j'aurais tout autant l'idée de chercher un divertissement et un amu.sement dans le métier de boucher que dans celui de pêcheur.

Nous ne discutâmes pas plus long-temps sur ce point; car bien que je trouvasse ses arguments un peu solennels pour le sujet , néanmoins comme je n'avais pas à me reprocher que la chasse ou la pêche m'eussent jamais procuré de grands plaisirs , sauf en théorie , je ne me crus pas appelé à me constituer obstinément le défenseur d'exercices auxquels je devais si peu d'amusement.

Nous étions arrivés sur ces entrefaites aux restes d'un vieux poteau indicateur , que mon hôte m'avait désigné de loin comme une marque qui dirigerait ma course. Là, un pont de bois en ruines portant sur de

6g REDGANTLET.

longs'pieux semblables à des béquilles, me servit à traverser l'eau, pendant que mon nouvel ami cherchait un gué assez loin plus haut, car le ruisseau était considérablement enllé.

Tandis que je m'étais arrêté pour lui donner le temps de me rejoindre, je remarquai à peu de distance un pécheur ensachant truite sur truite , presque aussi vite qu'il pouvait jeter sa ligne 5 et j'avoue qu'en dépit de la leçon de Josué en faveur de l'humanité, je ne pus m'empêcher d'envier son adresse et ses succès : — tant l'amour de ces sortes d'exercices est naturel à notre esprit, et tant nous nous laissons facilement prendre à assimiler les succès de pêche ou de chasse à des idées de plaisir et aux louanges dues à l'adresse et à l'agilité. Dans l'heureux pêcheur j'eus bientôt reconnu le petit Benjie, qui avait été mon guide et mon précepteur dans cet art paisible, comme vous l'ont appris mes précédentes lettres. J'appelai , — je sifflai ; — le drôle me reconnut, et tressaillant comme un coupable il parut hésiter s'il approcherait ou se sauverait. Lorsqu'enfm il se détermina pour le premier parti , ce fut pour m'assaillir bruyamment d'un rapport exagéré de l'anxiété de tout Shepherd's Bush à monsujet-, et comme quoi mon hôtesse avait pleuré; et comme quoi Sam et le garçon d'écurie n'avaient pas eu le cœur d'aller se coucher et étaient restés toute la nuit à boire ^ — et comme quoi lui-même avait été sur pied long-temps avant le jour pour se mettre en quête de moi.

Et c'était pour découvrir mon corps, je suppose , que vous fouettiez l'eau de votre ligne? lui dis-je.

Cette observation produisit un long N...o...n, du ton du coupable qui se sent découvert; mais avec son impudence native et sa confiance dans mon bon naturel , il ajouta aussitôt : — Qu'il avait pensé que je serais bien aise d'avoir une couple de truites fraîches pour déjeuner, et que comme l'eau était étonnamment bonne pour le rauji de saumon ', il n'avait pu s'empêcher de jeler une ou deux fois sa ligne.

Tandis que nous étions engagés dans cette discussion, l'honnête quaker, toujours sur l'autre rive, revint jusqu'au pont de bois me dire qu'il ne pouvait se hasarder à traverser le ruisseau dans son état actuel, et qu'il se voyait dans la nécessité de faire le tour par le pont de pierre, qui était à un mille et demi plus haut que sa maison. Il se disposait à me donnerles instructions nécessaires pour que je pusse le devancer et m'adresser à sa sœur, quand je lui dis que s'il voulait confier son cheval au petit iJenjie, l'enfant pourrait le conduire par le pont pendant que nous prendrions ensemble la route la plus courte et la plus agréable.

Josué secoua la tête , car il connaissait bien Benjie , qui était , dit-il , le plus mauvais garnement de tous les environs. Néanmoins, plutôt que

• Appui de saumon salé et séché. Dans une rivière gonflée, et vers le mois d'octobre, c'est un appàl rcdouiable. (.W. S.)

de me fausser compagnie, il se décida à mettre le poney sous sa garde pour une couple d'heures, avec mainte injonction de ne pas chercher à monter Salomon (c'est le nom du poney), mais de le conduire par la bride, avec promesse d'une pièce de sixpence s'il se comportait bien , et la menace que s'il transgressait les ordres qu'on lui donnait , « véritablement il serait étrillé. »

Les promesses ne coûtaient rien à Benjie, et nous en eûmes à foison jusqu'à ce que le quaker lui eut remis la bride, tout en lui répétant ses recommandations , et en levant l'index pour leur donner plus de force. De mon coté je dis à Benjie de laisser à Mont-Shaaron le poisson qu'il avait pris, en même temps que je regardais mon nouvel ami d'un air de doute et d'excuse : car je n'étais pas bien sûr que l'attention fût du goût d'un réprobateur si sévère des plaisirs delà pêche.

Il me comprit tout d'abord et me répéta sa distinction pratique entre prendre les animaux comme objet de divertissement et de plaisir cruel, ou en faire, après qu'ils étaient tués, une nourriture agréable et légitime. Sur ce dernier point il n'avait nul scrupule; au contraire, il m'assura que ce ruisseau nourrissait la véritable truite rouge, si hautement estimée de tous les connaisseurs, et que mangée une heure après avoir été prise, la chair en avait une fermeté et une délicatesse toutes particulières qui en faisaient une agréable addition à un repas du matin , surtout quand on s'y était préparé , comme nous l'avions fait, par une sortie matinale et une heure ou deux d'exercice salutaire.

Mais au risque de t'alarmer, Alan, je te dirai que nous n'en vînmes pas jusqu'à mettre notre poisson à la poêle sans avoir eu auparavant à traverser une nouvelle aventure. C'est donc seulement pour ménager ta patience et mes yeux que je m'interromps quant à présent, et que je renvoie le reste de mon histoire à une prochaine lettre.

REDGANTLET.

«JULJIS JUJULJU as. JH SSLfS SIS JtSM.SSLJlSLMSt3 JU,A»-AS JU..MJ!S,JU, JU( 3i StS .il SO .M JllJUiat.Jl9.JlS JU JU >

LE MÊME AU MÊME

( C0!)TINUAT10N. )

E petit Benjie étant parti avec le poney par la rive gauche du ruisseau, le quaker et moi nous nous mîmes en route à pied , pareils à l'infanterie et à la cavalerie de la môme armée occupant les deux rives d'une rivière et s'avançant sur la môme ligne. Mais tandis que mon digne compagnon m'assurait que nous aurions jusque chez lui une agréable promenade sur la pelouse , Benjie, à qui il avait été recorpmande de se tenir toujours en vue , jugea à propos de dévier du chemin qu'on lui avait assigné, et tournant à droite disparut avec Salomon.

— Le misérable a intention de le monter ! s'écrja Josué avec plus de vivacité que n'en comportait la patience à toute épreuve dont il faisait profession.

Je tâchai de calmer ses appréhensions, tandis qu'il doublait le pas en s'essuyant le front d'un air de vive contrariété , en l'assurant que si l'enfant montait Salomon , pour sa propre sûreté il le ferait aller doucement.

— Vous ne le connaissez pas, dit Josué, rejetant toute consolation. Lui faire quelque chose doucement ! — non , il mettra Salomon au galop , — il abusera du calme et de la patience du pauvre animal qui m'a porté si long-temps! Oui, j'ai été abandonné à ma propre faiblesse quand je lui ai lais.sé toucher à la bride , car jamais dans le pays il n'y a eu pareil petit mécréant !

Et il s'étendit sur les énormités de tout genre dont il accusait Benjie. Il avait été soupçonné de tendre des lacs aux perdrix ; — lui , Josué ? l'avait lui-môme surpris à attraper des oiseaux de buisson à la glu ; — il avait été duement convaincu d'avoir mis plusieurs chats en pièces à l'aide d'un basset qui le suivait toujours , et qui était aussi maigre , aussi sale, aussi méchant que son maître. Finalement, Benjie était accusé d'avoir volé un canard pour lui faire donner la cbasse par ledit basset, qui n'avait pas moins de dexlérilè sur l'eau (|ue sur terre. Je fis chorus avec mon ami Geddes, pour ne pas l'irriter davantage, et je déclarai que, d'après ma propre expérience, j'étais tout disposé à lui

abandonner Benjie comme un vrai membre du diable. Josué se mit à censurer la phrase comme entachée d'exagération, et malséante, dureste, dans la bouche d'une personne réfléchie ; et au moment même où je m'en excusais comme d'une façon de parler proverbiale , nous entendîmes sur la rive opposée du n-isseau certains bruits qui semblaient indiquer que Salomon et Benjie étaient aux prises. Les monticules de sable derrière lesquels il paraissait que Benjie avait pris sa course nous avaient caché, non sans doute sans intention de sa part, son ascension sur la selle qui lui était interdite^ et ayant abandonné Salomon à sa fougue , chose qui était rarement arrivée au paisible poney , ils avaient cheminé au petit trot , l'un portant l'autre et de fort bon accord , jusqu'au moment où ils étaient arrivés près du gué , dont le légitime propriétaire du palefroi s'était déjà approché et dont i| n'avait pas voulu tenter le passage.

Ici un conflit d'opinions avait lieu entre le cheval et le cavalier. Celuici, conformément à ses instructions, essayait de diriger Salomon vers le pont de pierre encore éloigné; mais Salomon pensait que le gué était le plus court chemin de son écurie. Le point était vivement débattu , et nous entendions les hu I Im! et les clapements de Benjie , qui surtout jouait du fouet dans le grand style, tandis que Salomon, habituellement docile , mais mis en ce moment à bout de patience , trépignait et se rebiffait vertement. C'était le bruit réuni de leur contestation que nous entendions sans être à môme d'en voir la cause , que Josué ne devinait que trop.

Alarmé à ces indices , le quaker commençait de crier : Benjie I — petit drôle I —Salomon ! — attends ! — quand le groupe s'offrit à nous en pleine course , Salomon ayant alors décidément le dessus , et portant de toute sa vitesse vers le gué son cavalier rechignant. Jamais colère ne se changea plus vite en crainte inspirée par l'humanité, que celle du bon quaker. — Le drôle va se noyer I s'écria-t-il. — Un bis de veuve! — .sun flis unique!- et noyé! — Lâchez-moi.... Et i} se débattait vigoureusement contre moi , car je m'étais suspendu après lui pour l'cmpècher de se plonger dans le gué.

Je n'avais nulle crainte pour Benjie ; car le mauvais drôle, bien qu'i^ ne put diriger le cheval réfractaire , se tenait en selle conmie un vraj singe. Salomon et Benjie sortirent du gué sans grand inconvénient, et reprirent leur galop du côté où nous nous trouvions.

Il fut alors impossible de deviner lequel de Benjie ou de Salomon entraînait l'autre ; mais jugeant sur le caractère et les motifs , je penchai vers le premier des deux cas. Je ne pus m'empécher de rire quand le drôle passa près de moi avec une grimace tout à la fois de terreur et de plaisir , perché sur le pommeau môme de la selle , les deux bras étendus en avant , serrant dune main la bride et de l'autre la crinière; tandis que Salomon, rongeant son mors et la tète baissée

72 REDGANTLET.

entre ses jambes de devant , passait près de son maître de cette façon si nouvelle pour lui , aussi vite qu'il pouvait aller.

— Le maudit bâtard I exclama le quaker, à qui la terreur faisait oublier sa modération de langage habituelle ; — le gibier de potence I — il va rendre Salomon poussif, c'est sûr I

Je le priai de se rassurer, — je l'assurai qu'un temps de galop ne ferait pas de mal à son favori , et je lui rappelai qu'il m'avait blâmé, il n'y avait qu'une minute, d'avoir appliqué à l'enfant une épithète un peu dure.

I\Iais Josué ne resta pas à court de réponse. — Mon jeune ami , dit-il , tu pariais de l'àme de ce garçon , que tu affirmais appartenir à l'Ennemi , et sur cela tu ne pouvais rien dire qui fût à ta propre connaissance ^ tandis que moi, au contraire, je parle seulement de l'homme extérieur, qui assurément sera un jour suspendu à une corde, s'il ne s'amende pas. On dit que tout jeune qu'il est il est de la bande du laird.

— De la bande du laird I répétai-je étonné. — Voulez-vous parler de la personne chez qui j'ai passé la nuit? — je vous ai entendu l'appeler le laird. — Est-ce qu'il est à la tête d'une bande ?

— Je ne veux pas dire précisément une bande, dit le quaker, qui parut avoir été plus loin dans son premier mouvement qu'il n'en avait l'intention; — j'aurais dû dire qu'il était de sa compagnie, de son parti. Mais voilà , ami Latimer, ce qui arrive aux hommes les plus sages , quand ils se laissent troubler par la passion , et qu'ils parlent comme dans la fièvre, ou comme parlerait le fou et l'inconsidéré. Et quoique tu aies été bien prompt à remarquer ma faiblesse , cependant je ne regrette pas que tu en aies été témoin, attendu que le faux pas du sage peut n'être pas moins utile à la jeunesse et à l'inexpérience que la chute du fou.

C'était en quelque sorte reconnaître ce que j'avais déjà commencé à soupçonner : — que la bonté de caractère de mon nouvel ami , jointe à la longanimité acquise qu'il devait à sa secte religieuse , n'avaient pu réprimer entièrement l'efTervescence d'un tempérament naturellement chaud et vif.

En cette occasion, comme s'il eût senti qu'il avait montré un plus grand degré d'émotion qu'il ne convenait à son caractère, Josué évita toute allusion ultérieure à Benjie et à Salomon , et attira mon attention sur les beautés naturelles des objets environnants, dont l'intérêt allait croissant à mesure que, toujours guidés par les méandres du ruisseau , nous laissions le commun derrière nous, et que nous entrions dans un pays mieux cultivé et mieux enclos, où le sol arable et les prairies étaient agréablement variées de haies et de bouquets d'arbres. Descendant alors presqu'aux l)ords du courant d'eau , et passant une petite barrière , nous entrâmes dans un chemin parfaitement entretenu , dont les deux côtés étaient ornés d'arbres et d'arbustes en fleurs des espèces

les plus vivaces ; puis ensuite, remontant une penlo douce, nous sortîmes des arbres, et nous nous trouvâmes presque tout-à-coup vis-à-vis d'un bâtiment peu élevé, mais très propre, et déforme irrégulière. Mon guide, me prenant alors cordialement la main, me dit que j'étais le bienvenu à Mont-Shaaron.

Le bois à travers lequel nous nous étions approchés de cette petite habitation l'enveloppait du côté du nord et du nord-ouest \ mais de larges éclaircies y étaient pratiquées sur différents points, et il se trouvait entremêlé à quelques pièces de terre cultivées, bien arrosées et bien abritées. La façade de la maison regardait le sud-est, et à partir de là les plantations d'agrément , je devrais plutôt dire les jardins, s'inclinaient doucement vers les bords du ruisseau. Je sus plus tard que le père du propriétaire actuel avait eu un goût prononcé pour l'horticulture, goût dont son fils avait hérité, et qu'il avait formé ces jardins, qui surpassaient de beaucoup par leurs gazons bien tondus, leurs allées sinueuses, leurs déserts^ leurs arbres et arbustes exotiques, tout ce qu'on avait tenté d'analogue dans le voisinage.

S'il y avait un peu de vanité dans le sourire satisfait aveclequel Josué Geddes me voyait contempler d'un air de ravissement une scène si différente de la solitude aride et nue que nous venions de parcourir ensemble, cette petite vanité pouvait assurément être permise à un homme cultivant et améliorant les beautés de la nature , et qui y avait trouvé, ainsi qu'il le disait, la santé du corps et un agréable délassement pour l'esprit. Au bout de ces jardins étendus, le ruisseau s'arrondissait en un large hémicycle, et leur servait d'enceinte. La rive opposée n'appartenait pas au domaine de Josué-, mais de ce côté le ruisseau était bordé d'une rangée presque à pic de rochers calcaires, qui semblaient une barrière élevée par la nature même autour de ce petit Eden de beauté , de comfort et de paix.

— Au milieu de ton admiration pour ces beautés de notre petit héritage, me dit le bon quaker, je ne dois pas te laisser oublier que tu as déjeuné légèrement.

En même temps Josué me conduisit à une petite porte vitrée, ouvrant sous un porche amplement tapissé de chèvrefeuille et de clématite, et donnant accès à un parloir de moyenne grandeur, dont l'ameublement, par sa simplicité et son excessive propreté, portait les marques caractéristiques de la secte à laquelle appartenait le propriétaire.

Hannah, la femme d(; charge de ton père, passe généralement pour être une exception chez les Ecos.saiscs de sa classe , et n'a pas sa pareille pour la |)ropreté parmi les femmes d'Auld Reekie'; mais la propreté dllannah est de la saleté, compai'ée aux purifications scrupuleuses de ces gens-là, qui semblent apporter dans les petits soins de la vie cette rigueur consciencieuse qu'ils alTectent dans leurs mœurs.

' La Vieille Enfumée. Sobriquet populaire d'F.dimbourf?. (L. V.)

74 REDGANTLET.

Le parloir aurait été sombre, car les fenêtres étaient petites et le plafond basj mais le propriétaire l'avait rendu plus pai en faisant ouvrir une des extrémités de la piuce sur une espèce de petite orangerie vitrée, qu'une cloison également en vitres séparait du parloir. Je rj'^Vîiis pas encore rencontré cette manière fort agréable d'unir les comforts d'un appartement avec les beautés d'un jar lin , et je m'étonne qu'elle ne soit pas plus communément pratiquée chez les grands. Quelque chose du môme genre est indiqué dans un des numéros du Spectateur.

Comme je me dirigeais veis l'orangerie pour la voir de plus près, la cheminée du parloir attira mon attention. C'était une massive construction en pierre, tout-à-fait hors de proportion avec la grandeur de l'appartement. Un écusson armoriai en avait autrefois orné le manteau j car le marteau ou le ciseau qu'on avait employé pour effacer les armoiries avait respecté la devise inscrite au-dessous : Aie confiance en Dieu. Les inscriptions gothiques, tu le sais, ont toujours été ma passion , et les monuments funéraires du cimetière des Frères-Gris livrèrent de bonne heure à ma patience de déchiffreur le peu (ju'ils pouvaient m'apprendresur les morts qui y gisent oubliés.

Josué Geddes s'arrêta quand il vit mes yeux fixés sur ces restes d'antiquité : — Tu peux lire cela ? me demanda-t-il.

Je lus la devise, et j'ajoutai qu'il semblait y avoir des vestiges d'une date.

— Ce doit être 1537, dit-il ; car dès lors, selon la supputation la plus modérée, mes ancêtres possédaient ces terres, et ce fut en cette annéelà, aux temps aveugles du papisme, qu'ils firent construire leur maison.

— C'est une origine ancienne, repris-je en regardant le monument avec respect. Je suis fâché que les armoiries aient été effacées.

Il fut peut-être impossible à mon ami , tout quaker qu'il était, de se montrer complètement indifférent à la généalogie qu'il se mit à me dérouler, tout en déclamant contre la vanité qui s'attache habituellement à un tel sujet -, en un mot , de cet air de mélancolie , de regret et de dignité avec lequel Jack l'awkes avait coutume de nous parler, au collège, de la part malheureuse qu'eut son aïeul au complot des poudres.

— Vanité des vanités! dit le prédicateur — telle fut l'exclamation de Josué Geddes de Mont-Sbaaron ^ — si nous-mêmes ne sommes rien aux yeux du Ciel , combien moins que rien doit être l'origine que uoys faisons remonter à des ossements pourris et à la poussière des morts, dont l'âme immortelle est allée depuis long-temps rendre son compte privé! Oui, ami Latimer, mes ancêtres étaient renommés parmi les hommes de rapine et de sang (lui habitaient alors ce pays opprimé j et tel était le renom (}ue leur avaient acquis leurs actes toujours heureux de pillage, de vol et de meurtre, qu'ils furent, dit-on, surnommés Geddes, comme pour marquer leur ressemblance avec le poisson appelé bi'ochet, que dans notre ijiiqme provincial nous nonmions (jaL —

LETTRE VTI. 75

Belle distinction, en vérité, pour des chrétiens! Ils n'en représentèrent pas moins ce requin d'eau douce sur leurs armoiries : et ces prêtres profanes d'une idolâtrie perverse, ces frivoles instruments de vanité appelés hérauts, qui font des images gravées de poissons, d'oiseaux et de quadrupèdes, pour que les hommes se prosternent devant ces insignes et les adorent , assignèrent le ged pour marque distinctive de lécusson de mes pères , le sculptèrent au-dessus de leurs cheminées et le placèrent sur leurs tombes ; et l'orgueil des hommes s'en éleva encore, et ils devinrent encore plus semblables au ged, tuant, emmenant des captifs et partageant les dépouilles, au point que le lieu où ils résidaient reçut le nom de Sharing-Knovve ' , du butin qui s'y partageait entre eux et leurs complices. Mais un meilleur jugement fut accordé à mon grandpère Philippe Geddes, qui, après avoir tenté d'allumer son flambeau à quelqu'un des vains feux-follets offerts alors à l'adoration en différentes assemblées et en différents clochers, obtint enfin une étincelle de la lampe du bienheureux George Fox , qui vint en Ecosse répandant la lumière au milieu des ténèbres, ainsi que lui-même l'a écrit, aussi abondamment que le pied du cheval lancé au galop fait jaillir les étincelles des cailloux de la route. — Ici le bon quaker s'interrompit : Cela est bien vrai, se reprit-il; mais il faut que j'aille voir dans quel état se trouve Salomon.

Un domestique quaker entra en ce moment dans la salle, tenant à la main une sorte de baquet; et faisant à son maître une inclination de tète , non pourtant à la manière de quelqu'un qui salue , il lui dit avec un grand calme : Tu es le bienvenu à la maison , ami Josué; nous ne t'attendions pas sitôt. Mais qu'est-il donc arrivé à ton cheval Salomon?

— Ce qui lui est arrivé I repartit mon ami Josué; n'a-t-il pas été ramené ici par cet enfant qu'on nomme Benjie?

— Oui, mais d'un étrange façon; car il est arrivé ici en galopant comme un furieux , et ij a jeté le petit IJenjie sur le tas de fumier qui est dans la cour de l'écurie.

— J'en suis charmé, dit précipitamment .Tosué, — charmé de tout mon cœur et de toute mon àme! Un moment pourtant; c'est l'enfant de la veuve. — L'enfant n'a-t-il eu aucun mal?

— Aucun , car il s'est relevé et s'est sauvé à toutes jambes Josué murmura le mot étrivières, puis il s'enquit de l'état où se trouvait Salomon.

— Il ressemblait à un chaudron fumant, répondit le domestique ; et Bauldie le promène à la longe dans la cour, de peur qu'il ne se refroidisse.

M. Oeddos se hâta de descendre à la cour de l'écurie pour voir de ses propres yeux dans quel état se trouvait son favori ; je l'y suivis pour lui

■ Mont du Partage.

V6 REDGANTLET.

offrir mes <ivis. — Ne riez pas , Alan ; je m'enlends assurément assez à soigner un cheval pour assister un quaker dans cette circonstance embarrassante.

Le jeune homme qui promenait le cheval ne semblait pas être quaker, bien que ses rapports avec la famille eussent donné à son air et à ses manières quelque chose de leur gravité solennelle. Il assura Josué que son cheval n'avait souffert aucun mal , et je donnai môme à entendre que l'exercice qu'il avait pris lui ferait du bien. Salomon lui-même hennit en voyant son maitre et se frotta la tête contre l'épaule du bon quaker, comme pour l'assurer qu'il était tout-à-fait remis; de sorte que Josué revint plus tranquille à son parloir, où on se disposait à mettre le déjeuner sur table.

J'ai su depuis que l'affection de Josué pour son poney est regardée comme excessive par quelques uns de ses co-religionnaires , et qu'on l'a beaucoup blâmé d'avoir permis qu'on lui donnât le nom de Salomon, ou môme un nom quelconque -, mais il s'est attiré tant de respect et d'influence parmi eux , qu'ils ferment les yeux sur ces faiblesses.

J'appris de lui (pendant que le vieux domestique Joachim allait et venait , et semblait ne devoir jamais finir les apprêts du déjeuner ) que son grand-père Philippe , celui qu'avait converti George Fox , avait beaucoup souffert de la persécution à laquelle ces sectaires inoffensifs furent exposés de toutes parts durant cette période d'intolérance, et qu'une grande partie des biens de la famille avait été dilapidée. Mais de meilleurs jours vinrent à luire sur le père de Josué, qui,s'étant allié par mariage à une riche famille quaker du comté de Lancastre , se livra avec succès à diverses branches de commerce, racheta les débris de son domaine patrimonial, et en changeant le nom quant au sens, sans en beaucoup altérer le son , substitua l'appellation évangélique de Mont- Shaaron à l'épithète plus belliqueuse de Sharing-Knowe.

Ce Philippe Geddes , comme je l'ai déjà dit, avait le goût de l'horticulture et des fleurs, goût assez commun dans la secte paisible à laquelle il appartenait. Il avait fait abattre ce qui restait de l'ancien manoir féodal ' , et y avait substitué l'habitation moderne ; et tout en conservant le foyer de ses ancêtres, en mémoire de leur hospitalité, comme aus.si la pieuse devise qu'ils se trouvaient avoir prise , il n'avait pas manqué d'effacer les emblèmes mondains et militaires déployés sur l'écusson , ainsi que le reste de leurs armoiries.

Quelques minutes après que M. Geddes eut fini de me donner ces détails , sa sœur Rachel , le seul membre survivant de la famille, entra dans la salle. Son extérieur est singulièrement agréable ; et bien qu'elle ait certainement au moins la trentaine, elle conserve encore les formes et les mouvements d'un âge moins prononcé. L'absence de tout ce qui

' Prrl-Hiiitse, sorte de donjons autrefois communs sur le Horder. (L. V.^

LETTRE Yll, 77

ressemble aux recherches de la mode ou à un ornement était comme de coutume compensée par la plus parfaite propreté dans ses habits ; et sa simple coilTe serrée à la tête allait on ne peut mieux à des yeux qui avaient la douceur et la simplicité de ceux de la colombe. Ses traits étaient aussi fort agréables, quoiqu'ils eussent un peu soufFert des ravages de cette ennemie déclarée de la beauté , la petite-vérole , désavantage en partie compensé par une bouche bien faite , des dents comme des perles, et un sourire agréable et placide qui semblait souhaiter le bonheur en ce monde et dans l'autre à tous ceux à qui elle parlait. Vous ne pouvez tirer ici aucune de vos viles inductions , Alan , car je vous ai donné un portrait en pied de Rachel Geddes ; vous ne pourrez donc pas dire dans le cas actuel , comme dans la lettre que je reçois à l'instant, que j'ai glissé sur le sujet parce que je craignais de m'y arrêter. Nous reviendrons là-dessus tout-à-l'heure.

Nous nous installâmes donc à notre déjeuner, après un benedicite^ ou plutôt une prière spontanée que prononça Josué à cette occasion, et que ïcsjn-it qui l'inspirait lui fit prolonger un peu plus que je ne l'aurais voulu. Ensuite, Alan , il y eut une attaque dirigée contre les bonnes choses qui garnissaient la table , telle que vous n'en avez pas vu depuis que vous n'avez plus Darsie Latimer à déjeuner. Thé et chocolat, œufs, jambon et pâtisseries , sans oublier le poisson grillé , tout disparaissait avec une rapidité dont les bons quakers semblaient étonnés ; et cependant ils chargeaient incessamment mon assiette , comme s'ils eussent voulu voir s'ils pourraient me lasser. Un mot me rappela cependant où j'étais. Miss Geddes m'avait offert du gâteau que pour le moment j'avais refusé ; mais bientôt après, le voyant à ma portée , assez naturellement je m'en servis une tranche , et je venais de la déposer sur mon assiette, quand mon bote Josué, non pas de l'air d'autorité de Tirtea Fuera , le docteur de Sancho, mais du ton le plus calme et le plus tranquille, la reprit et la remit sur le plat, en me disant seulement : Tu l'as refusée, ami Latimer.

Ces bonnes gens , Alan , n'accordent pas ce que ton père appelle le privilège de ceux d'Aberdeen « de revenir sur sa parole , » ou ce que l'homme prudent appelle une seconde pensée.

Sauf ce léger avertissement que je me trouvais au milieu d'une race formaliste, ma réception n'offrit rien de particulier ; — à moins, toutefois, que je ne mentionne la sollicitude et l'invariable bienveillance dont toutes les attentions de mes nouveaux amis étaient accompagnées, comme s'ils eussent été jaloux de m'assurer que l'omission des compliments du monde interdits à leur secte ne servait qu'à rendre leur hospitalité plus sincère. Mon appétit fut enfin satisfait ; et le digne quaker, (jui en avait observé les effets avec un air de satisfaction, dit alors à sa sœur:

— Ce jeune homme , Rachel , a passé la nuit dernière sous les tentes de notre voisin qu'on nomme le laird. Je suis fâché de ne pas l'avoir

78 REDGANTLET.

rencontré hier au soir, car l'hospitalité de notre voisin s'exerce trop rarement pour qu'il soit hien pourvu des moyens de recevoir Un étranger.

— Néanmoins, Josué, repartit Rachel, si notre voisin a fait acte d'obligeance, tu ne devrais pas lui envier l'occasion qu'il en a eue ; et si notre jeune ami a été maigrement tiaité pour une nurt, il n'en appréciera que mieux le meilleur traitement que la Providence peut lui envoyer.

— Et afin qu'il puisse l'apprécier à loisir, Rachel, nous le prierons de demeurer un jour ou deux avec nous^ il est jeune, il ne fait que d'entrer dans le monde , et notre demeure peut être pour lui , s'il le veut , comme un lieu de repus d'où il pourra porter ses regards sur le pèlerinage qu'il lui faut faire et sur le sentier qu'il a à parcourir. — Qu'en dis-tu , ami Latimer? Nous ne contraignons pas nus amis d'entrer dans nos voies , et je te crois trop sage pour nous chercher querelle de ce que nous suivons notre manière d'être. Et si môme nous tè dontiions de temps à autre un mot d'avis , je pense que tu ne t'en fâcherais pas pourvu qu'il vînt à propos.

Vous savez , Alan , combien je me laisse aisément aller à tout ce qui ressemble à de la cordialité ^ — aussi, quoiqu'un peu effrayé des formes graves de mon hôte et de mon hôtesse , j'acceptai leur invitation , à condition que je pourrais envoyer quelqu'un à Shepherd's Bush pour faire venir mon domestique avec mon porte-manteau.

— Eh 1 véritablement, ami , ton extérieur gagnerait à des vêtements plus propres , me dit Josué -, mais je ferai moi-môme ta commission à la maison publique de la veuve Gregson , et je t'enverrai ici ton serviteur avec tes bardes. D'ici là , Rachel te montrera notre petit jardin , puis elle te fournira quelque moyen de passer ton temps utilement jusqu'à ce que notre dîner nous réunisse à la seconde heure après midi. Je te dis adieu pour le moment, car j'ai quelque chemin à faire, attendu qu'il faut que je laisse Salomon se remettre par un peu de repos.

A ces mots, M. Josué Geddes se retira. Quelques dames que nous avons connues auraient éprouvé, ou du moins affecté de la réserve ou de l'embarras en se voyant seules à faire les honneurs d'une maison

à (je dirai le mot , Alan) — à un jeune homme de bonne mine , —

à un homme absolument étranger. Elle s'absenta pour quelques minutes, et revint en simple mantelet et en bonnet, avec ses gants de castor, prête à me servir de guide, avec autant de simplicité que si elle avait dû accompagner son père. Je sortis donc avec ma belle quakeresse.

I: Si la maison de Mont-Shaaron est uniquement une demeure simple , commode , sans prétentions et de dimensions moyennes , les jardins et les accessoires , quoique peu étendus , pourraient rivaliser avec ceux d'une maison ducale par les soins et la dépense. Rachel me conduisit

d'abord à son département favori , une basse-cour peuplée d'une grande variété de volatiles domestiques des espèces les plus rares aussi bien que des plus ordinaires, et fournie de tout ce qui peut convenir à leurs habitudes diverses. Un ruisseau qui se verse là dans une petite mare ménagée en faveur des oiseaux aquatiques , coule sur un lit de gravier en traversant l'espace consacré aux volatiles terrestres , lesquels trouvaient ainsi d'amples moyens de se livrer aux exercices dont ils usent pour leur digestion.

Toutes ces petites créatures semblaient reconnaître la présence de leur maîtresse , et quelques favorites plus spéciales accoururent à elle et la suivirent aussi loin que le permettaient leurs limites. Elle me détailla leurs qualités distinctives , avec l'exactitude d'une personne qui avait fait de riiistoire naturelle une étude particulière ; et j'avoue que jamais jusqu'alors je n'avais vu avec autant d'intérêt des oiseaux de basse-cour, — du moins jusqu'à ce qu'ils fussent rôtis ou bouillis. Je ne pus m'empôcher de lui faire une question embarrassante , en lui demandant comment elle pouvait ordonner l'exécution de ces animaux dont elle semblait prendre tant de soin ?

— C'était une chose pénible , répondit-elle, mais qui était dans la loi de leur existence. Il fallait qu'ils mourussent ; mais ils ne savaient pas quand la mort approchait , et en les entourant de soins tant qu'ils vivaient, c'était contribuer à leur bonheur autant que le permettent les conditions de leur existence.

Je ne suis pas tout-à-fait de son avis, Alan. Je ne crois pas qu'un porc on un poulet convînt que la fin principale de son existence est d'être tué et mangé. Néanmoins je ne lis pas valoir l'argument , auquel ma jolie quakeresse semblait assez désireuse d'échapper ; car me conduisant à la serre, qui est vaste et remplie de plantes de choix, elle me montra une volière qui en occupe l'extrémité, ajoutant qu'elle s'occupait à en soigner les habitants sans être troublée par aucune pensée pénible au sujet de leur destination future.

Je ne t'ennuierai pas du détail des diverses serres et des jardins, ni de ce qu'ils contiennent. Leur établissement et leur entretien dans un ordre aussi parfait n'ont pas dû coûter peu d'argent. J'appris que la famille était alliée à celle du célèbre Millar, et qu'elle participait aux mêmes goûts pour les fleurs et l'horticulture. Mais au lieu d'estropier des noms botaniijues , je te conduirai plutôt au jardin d'agrément, que le goût de Josué et de son père a étendu jusqu'aux berges qui s'élèvent entre la maison et la rivière. En dépit de la simplicité qui domine chez les quakers , cette partie aussi est ornée à un degré peu ordinaire. Elle est partagée en plusieurs compartiments, liés entre eux avec beaucoup dart :, et quoique la totalité du terrain n'excède pas cinq ou six acres, il «vst si bien distribué «lu'il paraît quatre fois plus grand. Cet espace renferme des allées abritées et des promenades ouvertes , une

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très jolie chute d'eau artificielle , et outre cela une fontaine d'où s'élève un jet d'eau considérable , dont la gerbe, où se lellètent les rayons du soleil , présente à l'œil un arc-en-ciel perpétuel. On y trouve ce que les Français appellent un cabinet de verdure , pour se mettre à l'abri des chaleurs de l'été , ainsi qu'une terrasse abritée au nord-ouest par une belle haie de houx , avec ses brillantes épines , où l'on peut jouir du soleil dans les belles journées des gelées d'hiver.

Je sais, Alan, que tu condamneras tout cela comme suranné et de mauvais goût , car depuis que Dodsley a décrit les Leasows , et qu'il a parlé des imitations de la nature que l'on doit à Brown ; depuis le dernier Essai d'Horace Walpole sur le jardinage, tu es tout-à-fait pour la simj)le nature, — tu ne veux pas entendre parler de monter et de descendre des escaliers en plein air, et tu es partisan déclaré des bois et des déserts.Maisnequidnimis. Je ne voudrais pas gâter un paysage naturellement grand et beau en y introduisant une foule de décorations artificielles^ mais je pense que de tels secours empruntés à lart peuvent être d'un fort bon effet, là où la situation , dans son état naturel, n'a en elle-même aucun charme particulier.

Ainsi donc, quand j'aurai une maison de campagne (et qui peut dire si ce ne sera pas bientôt ? ) tu peux t'attendre à des grottes , à des cascades et à des fontaines ^ et môme si tu me pousses par la contradiction , l)eut-ôtre pourrai-je aller jusqu'au temple. — Ne me provoque donc pas, car tu vois de quelles énormités je suis capable.

En tout cas, Alan, condamnerais-tu comme artificiel le reste des jardins du quaker Geddes, il y a sur le bord même du cours d'eau une allée de saules si triste, si solennelle, si silencieuse, quelle commanderait nécessairement ton admiration. Le ruisseau, enserré à l'extrême limite des jardins par une ligne naturelle qu'y forme une chaîne de rochers , semblait glisser entre ses rives par un mouvement à peine sensible, môme en ce moment où il était gonflé 5 et les saules, plongeant dans le courant l'extrémité de leurs longs et pâles rameaux, rassemblaient autour d'eux de petits cercles de l'écume qui se formait au-dessus, là où l'eau était plus rapide. Le roc élevé qui formait la rive opposée du ruisseau s'apercevait confusément à travers les i)ranches; et son front pâle, sillonné de fentes profondes d'où s'échappaient de longues guirlandes de ronces et d'autres plantes grimpantes, semblait une barrière entre le tranc.uille sentier que nous foulions et l'activité tumultueuse du monde extérieur. Le sentier lui-même, suivant le cours du ruisseau, décrit une courbe peu sensible, mais assez prononcée pourtant pour cacher complètement à la vue l'extrémité de la promenade jusqu'au moment où on y arrive. Un bruit sourd et profond, qui s'augmentait à mesure que nous avancions, nous préparait à ce dernier tableau, qui ne se composait, à la vérité, (jue d'un simple siège en bois d'où la vue s'étendait sur une chute d'environ six ou

sept pieds , là où l'eau franchissait la rangée de rochers naturels que j'ai déjà mentionnée , et qui en cet endroit en barrait le cours.

Le tranquille isolement et le demi-jour de cette promenade en faisaient un lieu tout-à-fait convenable pour un entretien confidentiel; et n'ayant rien de plus intéressant à dire à ma belle quakeresse, je pris la liberté de la questionner au sujet du laird. Car vous savez ou devez savoir qu'après les affaires de cœur, le sujet de conversation le plus interressant pour le beau sexe sont les affaires de leurs voisins.

.le ne lui cachai ni ma curiosité ni la réserve de Josué à cet égard, et je vis que ma compagne répondait avec embarras. — Je ne dois pas dire autre chose que la vérité , me dit-elle; c'est pourquoi je ne te cacherai pas que mon frère a de l'aversion pour l'homme au sujet duquel tu me questionnes, et que moi je le crains. Peut-être avons-nous tort tousles deux ; — mais c'est un homme de violence, et qui a une grande influence sur nombre de marins et de pêcheurs que la nature de leurs travaux rend aussi rudes que les éléments avec lesquels ils ont à lutter. Il n'a pas de nom particulier parmi eux, ce qui est assez ordinaire, leur usage étant de se distinguer entre eux par des sobriquets 5 et par une vaine dérision ils l'ont nommé le laird des Lacs ( oubliant qu'à un seul appartient le titre de .seigneur ■); les flaques d'eau salée que la marée laisse parmi les .sables étant]appelés Lacs du Solway.

— N'a-t-il d'autre revenu que celui qu'il tire de ces sables? demandai-je.

— C'est à quoi je ne puis répondre, repartit Rachel ; on dit qu'il ne manque pas d'argent , quoiqu'il vive comme un pécheur ordinaire et qu'il fasse volontiers part de ses moyens aux pauvres qui l'entourent. On donne à entendre que c'est un homme important , qui a été autrefois gravement compromis dans la malheureuse affaire de la rébellion, et qui même encore à présent court trop de risques de la part du gouvernement pour prendre son propre nom. Il est souvent absent de son cottage de Brokenburn-Cliffs pendant des semaines et des mois entiers.

— J'aurais pensé, repris-je, qu'à répo(}ue où nous sommes, le gouvernement ne songeait guère à procéder contre aucun des rebelles même les plus dangereux. Bien des années se sont écoulées...

— Il est vrai, interrompit-elle 5 néanmoins ceux qui sont dans cette catégorie peuvent croire (jue si on ferme les yeux sur eux , c'est à la condition qu'ils vivront dans l'obscurité. Au surplus, on ne peut rien savoir de certain parmi ces gens grossiers. La vérité n'est pas en eux ; — beaucoup participent au commerce illicite qui se fait entre ces quartiers et la côte voisine d'Angleterre-, et ils sont familiarisés avec tous les genres de mensonges et d'impostures.

— C'est dommage, remarquai-je, que votre frère ait des voisins d'une telle nature , d'autant plus que j'ai cru voir qu'il y a quelque mésintelligence entre eux et lui.

' Land en écossais (comme lord en anglais) signifie seigneur. (L. V.)

82 AEDGAiyTLET.

— Où cela , quand et à quel sujet? dit vivement rtliss Geddes, avec une anxiété craintive qui me fit regretter d avoir louché cette corde.

Je lui racontai, de la manière la moins alarmante que je pus imaginer, la substance de ce qui s'était passé entre le laird des Lacs et son {"rère, lors de leur entrevue du matin.

— Vous m'elTrayez beaucoup , me dit-elle; voilà précisément le sujet d'inquiétude qui occupe le plus mes pensées dans les veilles de la nuit. Quand mon frère Josué cessa de prendre une part active aux afTaires commerciales de mon père, se trouvant satisfait de la portion de biens terrestres qu'il possédait déjà, il y eut urie ou deux entreprises dans lesquelles il conserva un intérêt, soit parce qu'en se retirant il aurait pu porter préjudice à des amis, soit parce qu'il désirait se réserver quelque moyen d employer son temps. Au nombre des plus importantes de ces entreprises est une pêcherie sur la côte, où, au moyen de certains procédés perfectionnés de dresser des pièges qui s'ouvrent à la marée montante et se ferment au rellux, on prend beaucoup plus de poisson que n'en peuvent détruire ceux qui , comme les gens de Brokenburn , ne se servent que de filets ordinaires, de javelines ou de lignes. Ils se {)laignènt de ces filets de mdrée^ c'est ainsi qu'on les nomme, comme d'Uïle innovation , et prétendent avoir droit de les enlever et de les détruire de vive force. Je crains que cet homme de violence qu'on appelle le laird n'exécuté ses menaces j ce qui ne pourrait arriver sans perte et danger pour mon frère.

— M. Geddes devrait s'adresser aux magistrats civils; il y a à DumfViés des soldats qU'dti enverrait ici pour le protéger.

— Tu parles , ami Latimer, en homme qui est encore dans le fiel d'alilét'tUme et les liens de l'iniquité. A Dieu ne plaise que nous cherchions à préserver des filets de chanvre et des pieux de bois , non plus que le Mamrtibn du gain qu'ils nous procurent, par les mains des hommes de guerre et au risque de verser le sang humain !

— Je respecte vos scrupules ; mais puisque telle est votre manière de fjensei-, votre fière devrait détourner le danger par un compromis ou par la soumission.

— Peut-être serait-ce le mieux; mais que puis-je dire, moi? îMême dans le caractère le mieux discipliné il peut rester quelque levain du vieil Adam; et je ne sais si c'est ce motif ou un meilleur esprit qui a fait prendre à mon frère là résolution, tout en ne voulant pas résister à la force par la force , de ne pas renoncer à son droit sur de simples menaces, ni encourager, en y cédant, le tort qu'on ferait à d'autres. Ses associés, dit-il , se confient en sa fermeté ; et il ne doit pas tromper leur espoir en cédant quelque chose de leur droit par crainte des menaces de l'homme dont le souQle est dans les narines.

Cette observation me convainquit que l'esprit des anciens maraudeurs de Sharing-Knowe n'était pas complètement éteint môme dans

LETTRE Vil. 83

le cœur du pacifique quaker -, et je ne pUs m'empôcher de confesser intérieurement que Josué avait raison en disant qu'il y avait autant de courage à endurer qu'à attaquer.

A mesure que nous approchions de l'extrémité de l'allée de saules, le bruit sourd et continu de la chute d'eau devenait de plus en plus fort , et enfin il nous fut difficile de nous entendre. La conversation tomba j mais ma compagne paraissait toujours sous le poids des appréhensions que ce que je lui avais rapporté avait excitées en elle. Arrivé au bout de l'allée nous eûmes la vue de la cascade où les eaux gonflées du ruisseau se précipitaient tumultueusement et en se couvrant d'écume au-dessus de la barrière naturelle de rochers, qui semblaient vouloir en vain entraver leur course. Je contemplai ce spectacle avec ravissement , et me retournant pour exprimer à ma compagne ce que j'éprouvais, je là vis les mains jointes dans une attitude de résignation douloureuse, qui montrait que ses pensées étaient loin de la scène déployée devant elle. Lorsqu'elle s'aperçut que sa reverie était remarquée, elle reprit le calmé de ses manières 5 et après m'avoir donné le temps d'admirer ce point de vue où était venue aboutir notre promenade calme et retirée, elle me proposa de revenir à la maison par la ferme de son frère. — Tout quakers que nous sommes, puisqu'on nous nomme ainsi, nous avonâ notre petit orgueil , me dit-elle ; et mon frère Josué ne me pardonnerait pas de ne te pas montrer les champs qu'il prend plaisir à cultiver d'après les nouvelles méthodes perfectionnées : ce qui , je t'assure , lui a valu les louanges de fort bons juges , aussi bien que plus d'une raillerie de ceux qui regardent comme une folie d'améliorer les coutumes de nos ancêtres.

Tout en parlant elle ouvrait une porte basse pratiquée dans un mur tapissé de mousse et de lierre et qui forme l'enceinte du jardin d'agrément ; cette porte donne accès sur les champs ouverts , à travers les- (luels nous nous avançâmes en suivant un sentier commode pratiqué avec autant de bon goût que de simplicité et qui nous fit successivement parcourir des pâturages, des terres arables et des bois, séparés par des barrières et des haies vives : de sorte que par un temps ordinaire le bon quaker pouvait visiter toute l'étendue de sa ferme sans môme salir ses souliers. On y trouvait aussi des sièges pour se reposer ; et bien qu'ils ne fussent ni ornés d'inscriptions, ni tout-à-fait aussi fréquents que ceux mentionnés dans la description des Xeasowes , là situation en avait toujours été déterminée ou par la considération d'une perspective étendue , ou par quelque joli coup d'œil au fond duquel s'encadrait la maison.

Mais ce qui me frappa le'plus dans le domaine de M. Geddes, ce fut la quantité de gibier et sa familiarité. La perdrix quittait à peine le pied de la haie où elle avait rassemblé sa couvée , quoique le sentier passât tout auprès; et le lièvre, restant sur son clapier, fixait sur nous son grand œil sombre pendant que nous traversions, ou bien, se levant

84 RtDGANTLET.

nonchalamment et sautant à une petite distance , se dressait et nous regardait avec plus de curiosité que d'appréhension. Je fis observer à miss Geddes cette extrême familiarité d'animaux ordinairement timides et craintifs, et elle me répondit que leur confiance provenait de ce qu'ils trouvaient là protection en été et soulagement durant i'hiver.

— Ce sont , ajouta-t-elle , les favoris de mon frère , qui les regarde comme ayant d'autant plus de droits à sa bienvaillance que c'est une race persécutée par le monde en général. Il se refuse môme la compagnie d'un chien, afin que ces pauvres créatures puissent jouir ici du moins d'une sécurité non troublée. Néanmoins , ce goût innocent , ce penchant d'humanité, a excité le mécontement de notre dangereux voisin.

Elle m'expliqua ceci en m'informant que mon hôte de la nuit précédente était remarquable par sa passion pour la chasse, et qu'il s'y livrait sans avoir beaucoup égard à ce qu'en pouvaient dire ou penser ceux sur les propriétés desquels il se trouvait entraîné. Le mélange singulier de respect et de crainte qu'il inspirait généralement portait la plupart des propriétaires des environs à fermer les yeux sui- des empiétements que peut-être ils auraient puni chez un autre. IMais Josué Geddes ne souffrait l'intrusion de qui que ce fût sur ses terres • et de même que précédemment il avait mécontenté plusieurs de ses voisins, qui , parce qu'il ne voulait ni chasser lui-même ni permettre la chasse aux autres, le comparaient au chien défendant l'os dont il ne veut pas, de même il aggrava le ressentiment que le laird des Lacs avait déjà conçu contre lui, en lui défendant positivement de chasser dans ses limites. — Aussi, ajouta Rachel Geddes, je souhaiterais parfois que notre lot eût été jeté ailleurs que sur cette agréable frontière : si nous étions environnés de moins de beautés , peut-être aurions-nous eu du moins un voisinage paisible et bien disposé pour nous.

Nous revînmes enfin à la maison , où miss Geddes me montra un petit cabinet d'étude, contenant une collection de livres peu nombreuse disposée dans deux armoires séparées.

— Ceux-ci te feront du bien, me dit-elle, en me désignant la petite armoire, si tu veux en occuper ton loisir-, ceux-là, ajouta-t-elle en me montrant le plus grand des deux corps de bibliothèque, ceux-là, je crois, ne peuvent te faire grand mal. Quelques uns des nôtres soutiennent, il est vrai, que tout écrivain qni n'est pas pour nous est contre nous-, mais mon frère Josué est modéré dans ses opinions, et pense à cet égard comme notre ami John Scott d'Amwell, qui a lui-même composé des vers loués môme par le monde. — Je te souhaite beaucoup de bonnes pensées jusqu'à l'heure où la famille va se réunir pour le dîner.

Jlesté seul, j'examinai les deux collections. La première se composait exclusivement de traités religieux et d'ouvrages de controverse; l'autre formait une petite collection de livres d'histoire et d'écrivains moralistes en prose et en vers.

Ni l'une ni l'autre de ces deux collections ne me promettant beaucoup d'amusement, lu as dans ces pages serrées le fruit de mon désœuvrement; et véritablement, je pense qu'écrire l'histoire (quand soi-même on en est le sujet) est aussi amusant que de lire celle des pays étrangers, en quelque temps que ce soit.

Sam , toujours plus d'à moitié ivre, est arrivé en temps utile avec mon porte-manteau, ce qui m'a permis de faire une toilette plus convenable à ce temple de la propreté et du décorum, où (pour conclure) je crois que je séjournerai plus d'un jour •.

P. S. — J'ai pris note de ton aventure (comme vous autres jeunes gens qui n'êtes jamais sortis de la maison paternelle pouvez peut-être la nommer) relative à la visite de ton illustre laird. Nous autres voyageurs nous n'attachons pas une grande importance à un tel incident, bien qu'il puisse servir à embellir la vie uniforme de Brown's Square. Mais n'es-tu pas honteux de chercher à intéresser par une si chétive narration un homme qui voit le monde en grand et qui étudie la nature humaine sur une large échelle ? Eh ! à quoi cela se réduit-il, après tout? à un laird tory qui a dîné chez un homme de loi whig. Ce n'est pas chose bien rare, d'autant plus que lu m'apprends que M. Herries a perdu le domaine, bien qu'il en conserve le titre. Le laird se conduit avec une hauteur impertinente : — il n'y a là rien qui ne soitdans le caractère du personnage; seulement il n'est jnis jeté à bas des escaliers, comme il aurait dû i'èlre si Alan Fairford était la moitié de ce qu'il voudrait que ses amis le crussent. — Oui, mais comme le jeune avocat, au lieu démontrer la porte à son visiteur, a mieux aimé la prendre lui-môme, il a entendu le laird susdit adresser au vieux procureur une question relative à Darsie Latimer : — sans nul doule pour s'informer avec intérêt du jeune homme accompli qui était naguère un hôte de la maison , et qui a récemment tiré son salut à Tliémis et décliné l'honneur de la suivre plus long-temps. Tu te moques de mes châteaux aériens ; mais dis-moi s'ils ne repo.scnt pas en général sur une base plus solide que sur deux mots prononcés par un homme comme ce Ilerries? Et pourtant — et pourtant.....Te voudrais prendre la chose en plaisantant, Alan; mais dans l'obscuiité des nuits le ver luisant lui-même devient un objet brillant , et peur un homme plongé comme moi dans l'incertitude et l'ignorance, la plus légère lueur (jui promet (iuelquc clarté devient intéressante. Ma vie ressemble à la rivière souterraine du pic de Derby, qui n'est visible que là où elle traverse la célèbre caverne. Je suis ici , voilà ce que je sais bien; mais qui nie dira d'où je suis surgi et où tend la course de ma vie? Ton père aussi semblait intéressé et alarmé et parlait de m'écrire ; ffisse le Ciel qu'il m'écrive en cU'et I — J'envoie tous les jours au bureau de poste poui- s'informer s'il y a des lettres,

■ rotji'z la noie A, lin du volunic.

%SSLSSUa.SSLilS.JISLaA.JiSLSSLS3JlSJ>S.JlS.J>3.SlSLJ!X aa.Jiî.JlS..M.JUUU.jU JU.JU,Jl2JWJl2.5JLW.JUJliUliUlS.;UUUlJ*

Tu

^^ ALAN FAIFORD A DARSIE LATIMER,

fjpfc^u peux battre des ailes et chanter aussi haut qu'il te plaira.

sl§ -4 ^^ ^^ quête d'aventures, et les aventures viennent à nioi sans

^^^que je les cherche. Et sous quelle forme agréable eUes m'arri-

,vent ! sous forme de cliente, — et de jolie cliente, qui plus

<•?-•-> est. Que penses-tu de cela, Darsie, toi écuyer si déclaré des

▼^ dames? Ceci ne met-il pas mes aventures de niveau avec la

tienne, cette chasse au saumon à cheval, et n'éclipse-t-il pas en outre

l'histoire de toute une tribu à larges rebords '. — Mais il faut procéder

par ordre.

Quand je suis revenu aujourd'hui de l'école de droit , j'ai été surpris de voir la physionomie basanée du fidèle James Wilkinson distendue par une sorte de sourire grimaçant , — et ma surprise était bien naturelle, puisque pareille circonstance ne se présente guère plus d'une fois par an. Avec cela , il y avait dans ses yeux une expression de malice que je me serais tout autant attendu à trouver dans un de ces meubles muets qui remplacent près de nous à table le service d'un domestique, et qui en ont reçu le nom ^ : — meuble auquel James, dans son état habituel , peut-être assez justement comparé. — Que diable y a-t-il , James? lui ai-je demandé.

— Le diable peut bien ôtre dans la chose , pour ce que j'en sais , m'a répondu James avec une nouvelle grimace impatientante, car une femme est venue vous demander, monsieur Alan.

— Une femme me demander ! dis-je avec surprise ; — car vous savez qu'à l'exception de ma vieille tante Peggy, qui vient dîner le dimanche, et de lady Bedrooket, qui est encore plus vieille, et qui vient chez nous dix fois par an pour les trimestres de son douaire de quatre cents merks^ aucune femme n'approche guère de notre seuil, attendu que mon père va lui-même chez toutes ses clientes. James , néanmoins , protesta qu'il était bien venu une dame, et que c'était pour moi. — Une aussi jolie fille que j'aie jamais vue , ajouta-t-il, depuis que j'ai connu Peg Baxter,

' Broadbrims. Sobriquet appliqué aux quaivcrs, par allusion à la forme/le leurs chapeaux. ( L. v. ) ' Dumb-waiter, serviteur muet ; en Trançais servante. (L. V.)

au temps où j'étais dans les fusiliers. Tu sais que tous les gais souvenirs de James remonlent à l'époque de son service militaire , les années qu'il a passées au noire ayant prol)ablement été assez ennuyeuses.

— Celte dame n'a-t-elle laissé ni son nom ni son adresse?

— Non ; mais elle a demandé quand vous seriez à la maison , et je lui ai donné rendez-vous ppqr midi, heure où la maison est tranquille et votre père à la banque.

— Fi donc , James ! comment pouvez-vous penser qv^'il importe en quoi que ce soit que mon père spit sorti ou à la maison ? Il va S£|ns dire que celle dame est une personne décente?

— Je la garantis pour telle , monsieur ; — ça n'est pas une de vps .... (James remplit la lacune par un petit sitïlement ). — Mais je ne savais comment faire; — mon maître fait un tel vacarme si une femme vient ici !

Je passai dans ma chambre, n'étant pas fâché que mon père fut absent, quoique j'eusse jugé convenable de gronder James de ce qu'il avait ainsi arrangé les choses. Je plaçai nies livres sur la table de manière à leur donner une apparence de confusion gracieuse ^ et disposant mes fleurets ( qui me sont inutiles depuis ton départ) au-dessus du manteau de la cheminée, afin que la dame vît que j'étais dévoué tàm Marte qiiàm Mercurio^ — je m'efforçai de donner à mon costume les dehors d'un élégant déshabillé du matin. — Je répandis sur mes cheveux cette nuance de poudre qui annonce l'homme comme il faut ; — je mis sur la table ma montre et ses cachets, pour insinuer que je connaissais le prix du temps ^ — et quand j'eus terminé tous ces arrangements, — dont je suis un peu honteux quand j'y pense, — je n'eus rien de mieux à faire que de guetter sur le cadran l'instant où les aiguilles marqueraient midi. Cinq minutes s'écoulèrent, que j'allouai à, la différence des horloges; — cinq autres minutes me jetaient 4éjà dans l'anxiété du doute ; — cinq minutes de plus m'auraient fait perdre toute patience.

Ris tant que tu voudras ; mais songe, Darsie, que c'était un avoc*jt attendant son premier client-, — un jeune homme, élevé je n'ai pas besoin de te rappeler avec quelle rigidité, dans l'attente d'une entrevue privée avec une jeune et jolie femme. Mais avant que le troisième intervalle de cinq minutes fût écoulé, un petit coup de sonnette tout modeste se fit entendre à la porte extérieure, comme si le cordon eût été touché par une main timide.

James Wilkinson n'est jamais vif, mais tu sais qu'il est particulièrement lent à répondre à la sonnette-, et je comptais snr cinq minutées ô^ bon, avant que son pas solennel gravît l'escalier. C'est autant de temps (ju'il en faut, [jcasai-je, pour jeter un coup d'œil à travers la jalousie ; je courus donc à la fenêtre. Mais je complais sans mon hole; car James avait sa curiosité aussi bien que moi, et il s'était tenu dans le vesti-

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bule, prôt à ouvrir au premier coup de sonnette, et j'entendis ses — par ici , madame , — oui , madame , — la dame , monsieur Alan , — avant d'avoir eu le temps de regagner ma chaise , où j'avais compté me montrer dans toute ma dignité d'homme de la loi. La pensée d'avoir été à demi pris sur le fait de regarder à la fenêtre, jointe à mon air natif de timidité gauche dont on me dit que le palais me guérira bientôt, me tint debout et immobile , l'air quelque peu confus, en même temps que la dame, déconcertée de son côté, restait sur le seuil de la chambre. James Wilkinson , qui était beaucoup plus de sang-froid, et qui peutêtre n'était pas fâché de demeurer le plus long-temps possible, s'empressa d'avancer une chaise pour la dame, et me rappela par là au sentiment du savoir vivre. Je l'invitai à s'asseoir et dis à James de se retirer.

Bla visiteuse était indubitablement une dame, et probablement une dame fort au-dessus du rang ordinaire; — très modeste, avec cela , à en juger par le mélange de grâce et de timidité avec lequel elle s'avança et s'assit à ma prière. Ses habits , je le suppose , étaient beaux et à la mode. Mais ils étaient presque complètement cachés sous une mante de ville en soie verte, couverte de gracieuses broderies-, et quoique ce vêtement fût un peu lourd pour la saison , elle s'en était entièrement enveloppée , et de plus il était surmonté d'un capuchon.

Au diable ce capuchon, Darsie ! car tout ce que je pus distinguer, ramené comme il l'était sur son visage, c'est qu'il me cachait, j'ensuis convaincu, une des plus jolies physionomies que j'aie jamais vues, et qu'un sentiment d'embarras semblait colorer d'une vive rougeur. Je pouvais voir que son teint était beau, — son menton bien fait, — ses lèvres roses, — et que ses dents rivalisaient avec l'ivoire. Mais voilà tout ce dont je puis déposer ^ car une agrafe d'or ornée d'un saphir serrait la mante jalouse autour du cou de mon inconnue, et le maudit capuchon lui cachait entièrement le haut du visage.

J'aurais dû parler le i)remier, cela est certain ; mais avant que j'eusse pu arranger une phnise, la jeune dame, impatientée sans doute de mon hésitation , ouvrit elle-même l'entretien.

— Je crains d'être importune, monsieur j — je croyais rencontrer une personne d'un certain âge.

Ceci me rappela à moi-même. — Mon père, peut-être, madame, lui dis-je. Mais vous avez demandé M. Alan Fairford, — et le nom de mon père est Alexandre.

— C'est bien à M. Alan Fairford que je désirais parler, reprit-elle avec encore plus de confusion; mais on m'avait dit que c'était un homme déjà avancé en âge.

— Cela, madame, provient, je le présume, de quelque confusion entre mon père et moi ; — nos noms de baptême ont les mômes initiales, bien qu'ils soient didcrenls. — Je.... je.... je regarderais cette méprise

comme fort heureuse pour moi, si je pouvais avoir l'honneur de remplacer mon père en quelque chose qui pût vous être utile.

— C'est beaucoup d'obligeance de votre part, monsieur. —Ici il y eut un moment de silence, durant lequel elle semblait incertaine si elle se lèverait ou resterait assise.

— Je suis au moment de débuter au barreau, madame, repris-je, dans l'espérance de dissiper les scrupules qu'elle éprouvait à s'ouvrir à moi sur son afTaire; si mon avis ou mon opinion pouvaient être de la plus légère autorité, bien que je n'ose dire qu'on puisse faire grand fond sur eux, malgré que....

La dame se leva. — Je suis véritablement sensible à votre obligeance, monsieur, et je ne doute aucunement de vos talents. Je serai franche avec vous : — C'est vous que je venais visiter ; bien qu'il me semble , maintenant que nous nous sommes vus, qu'il serait beaucoup mieux que je vous communiquasse par écrit ce que j'ai à vous dire.

— J'espère , madame, que vous ne serez pas si cruelle — que vous ne me soumettrez pas à ce supplice de Tantale , voulais-je dire. Songez que vous êtes ma première cliente, — que votre affaire est ma première consultation. — Ne m'infligez pas la mortification de me retirer votre confiance parce que je suis de quelques années plus jeune que vous ne sembliez vous y attendre. — îMon attention compensera ce qui me manque d'expérience.

— Je ne doute ni de l'une ni de l'autre , dit la dame d'un ton de gravité propre à réprimer l'air de galanterie que j'avais tâché de prendre en lui parlant. Mais quand vous aurez reçu ma lettre, vous verrez que j'ai de bonnes raisons pour qu'une communication écrite convienne le mieux à mon but. Je vous souhaite le bonjour, monsieur.

Et elle quitta l'appartement , laissani. son pauvre avocat se confondre en salutations et en excuses sur ce qui pouvait lui avoir déplu ; quoique mon plus grand tort fût, à ce qu'il semblât, d'avoir été trouvé plus jeune que mon père.

La porte s'ouvrit pour elle, — elle quitta la maison, remonta la rue , prit parle cloxe , et mit, je crois, le soleil dans sa poche en disparaissant, tant le square me parut soudainement enveloppé d'obscurité dès que j'eus cessé de l'apercevoir. Je restai un moment comme privé de l'usage de mes sens, ne songeant pas combien je devais amuser nos amis toujours aux aguets de l'autre côté de la pelouse '. Puis il me vint subitement à l'esprit que je pouvais la suivre , et m'assurer du moins qui elle était. Je descendis , — je courus jusqu'au cloxe où je ne la vis plus , et je demandai à un des garçons teinturiers s'il n'avait pas vu une dame descendre le close et remarqué de quel côté elle avait pris?

' Le milieu des places auxquelles leur forme carrée a fait donner le nom de stjitare est généralement occupé par une pelouse. (L. V.)

90 REDGANTLET.

— Une dame? fit le teinturier en ouvrant de grands yeux et tournant vers moi sa figure bariolée. — Eh , monsieur Alan 1 qu'est-ce qui vous prend donc, pour courir comme un fou sans chapeau?

— Au diable mon chapeau! m'écriai-je, tout en reprenant, néanmoins, ma course vers la maison pour réparer mon oubli. Je pris mon chapeau à la hâte et je re.ssortis. Mais comme j'arrivais une seconde fois à l'entrée du close, j'eus assez de bon sens pour réfléchir que toute poursuite serait alors inutile. Et puisje vis mon ami le garçon teinturier en conversation animée avec un personnage que ses mains vertes annonçaient être de la môme profession, et, comme Scrub , j'eus conscience qu'ils parlaient de moi, parce qu'ils riaient de bon cœur. Je ne me souciai pas do confirmer , par une seconde apparition soudaine , le bruit (jue l'avocat Fairford était devenu fou , bruit qui probablement s'était déjà répandu depuis CampbcH's-Close-Foot jusqu'à Mealmarket-Stairs. Je revins donc à mon trou.

Mon premier soin fut de faire disparaître toutes les traces de ces élégantes dispositions dont j'avais espéré retirer tant d'honneur j car j'étais alors honteux eten colère d'avoir pu penser un instant à ces préparatifs, pour une visite qui avait conimencé si agréablement, mais s'était terminée d'une manière si peu satisfante. Je remis mes in-folio en place ,

— je jetai les fleurets dans le cabinet de toilette, — ne cessant pendant tout ce temps de m'épuiser en conjectures inutiles, me demandant si j'avais manqué une occasion ou échappé à up piège , ou si la jeune dame avait été réellement surprise et effrayée , ainsi qu'elle avait paru l'être, de l'exlrôme jeunesse de celui dont elle voulait faire son avocat. Assez naturellement le miroir fut appelé (ui aide ; et ce cojiseiller privé me dit que j'étais un peu court de taille , un peu ramassé , avec uu ensemble de traits plus convenable , je m'en flatte, pour le barreau que pour le bal ; — que je n'avais pas une beauté à faire dépérir à cause de moi une vierge timide , ni môme pour lui faire iqiaginer une SLiïa,\ye supposée afin d'arriver jusqu'à ma chambre, — mais que je n'étais pas i^ou plus assez laid pour faire saqver ceux qu'amèriprait une alTaire réelle.

— Je suis brun, pour sûr ; mais nigri sunt jqcinthi; — et il y a de jolies choses à dire en faveur de celte nuance de teint.

Enfin, — comme le bon sens prendra toujours le dessus quaud on voudra ne pas l'étourdir ~ je commençai à être coflvaiflçu à mes propres yeux d'avoir été un àne avant l'entrevue , d'en avoir trop attendu ;

— àne durant l'entrevue , n'ayant pas su obtenir de la dame qu'elle me fit connaître ses intentions réelles ; — doublement àne d'y tant penser , maintenant que la chose était faite. Pourtant je ne puis penser à rien autre chose; c'est pourquoi je me suis décidé à uTen occuper du moins d'une manière qui ait quelque utilité.

Vous vous souvenez de quelle nianièrc iNIurtough O'hara défendait la doctrine catholique de la confession. — Sur mon âme , disait-elle, mes

péchés sont toujours un grand fardeau pour mon esprit tant que je ne les ai pas dits au prêtre ; une fois confessés, je n'y pense plus. J'ai donc essayé de sa recette ; et après avoir épanché ma secrète mortilication dans votre oreille amie , je ne penserai plus non plus à cette fille du brouillard, « qui , sans se montrer, en quelque sorte , m'a fait perdre contenance. »

Quatre heures.

Peste soit de sa mante verte I ce ne peut guère être autre chose qu'une fée, car elle occppe encore mon esprit tout entier. Durant tout le temps du dmer j'ai été terriblement distrait ; mais par bonheur mon pèr^ a fait honneur de ma rêverie à la nature abstraite de la doctrine Vinco vincentem, ergô ùnco te ' , aphorisme légal qui ce nfiatin a servi de thème à la leçun du professeur. J'y ai gagné d'être renvoyé "de bonne l^eure à mon antre , où j'étudie, en un sens , vincere vincentem , en m'^fîorçant de surmonter la sotte passion de curiosité — je crois... . je crois que ce n'est rien autre chose — qui s'est ainsi emparée de mon imagination , et qui ne cesse de me persécuter de cette question : Écrira-t-elle ou n'écrira-t-elle pas? — Elle n'écrira pas, dit la Raison, et elle ajoute: Pourquoi prendrait-elle la peine d'entrer en correspondance avec un homnie qui , au lieu de se montrer à elle en galant hardi , vif et alerte, s'est troMvé n'être qu'un enfant à cœur de poule, et lui ^ laissé tout l'embarras d'une explication dont il aurait dû lui épargner la nioitié? — Elle écrira , dit à son ton l'Imagination , car elle n'est nullement une femmç telle que dans votre sî^gesse , madame la Raison , vous la croyez être. Elle était assez déconcertée, sans que j'ajoutasse à son embarras par une conduite impqdente. Elle écrira, car

Par le Ciel , Darsie, elle a Écriv, et avec usure I — YQici sa lettre, laissée à la cuisine par un comniissionnaire , qui s'est trouvé trop fidèlç pour qu'argent ou whisky pussent rien tirer de lui, si ce n'est qu'upp femme d'une appare^ice ordinaire la lui avait remise avec une pièce de sixpence , pendant qu'il était à sa station habituelle près de la C^oix.

<t A monsieur Alan Fairford, esq.^ avocat.

» Monsieur,

» Excusez ma méprise d'aujourd'hui. J'avais accidentellement appris que M. Darsie Latimer avait en lAI. A. Fairford un ami et çumpçignon intiine. Quand je qi'informai (]e monsieur A. Fairford, on me le dpsigr^a à 1^ Croix ' (c'est ainsi qq'on nomme , si je ne me trompe, la bourse dp

' Je bals qui l'a battu , donc je te bats. » The Cross.

92 REDGANTLET.

votre ville) comme un homme respectable et déjà vieux, — votre père, à ce que je comprends maintenant. En prenant de nouveaux renseignements au Brown's Square, où on m'avait dit qu'il demeurait, je le désignai sous le prénom d'Alan, ce qui naturellement vous a occasionné le dérangement de la visite d'aujourd'hui. Des informations ultérieures me portent à croire que selon toute probabilité vous mettrez plus d'activité que personne autre dans l'affaire sur laquelle je vais appeler votre attention; et je regrette beaucoup que des circonstances qui tiennent à ma situation particulière ne me permettent pas de vous communiquer personnellement ce que je vais vous dire par écrit.

"Votre ami M. Darsie Latimer est dans une situation très dangereuse. Vous savez sans doute qu'il lui a été recommandé de ne pas pénétrer en Angleterre. — Or, s'il n'a pas absolument transgressé cette injonction amicale, il s'est du moins approché du danger autant qu'il pouvait le faire sans enfreindre la lettre de la défense. Il a établi sa demeure dans un voisinage très périlleux pour lui ; et ce n'est que par un prompt retour à Edimbourg, ou du moins en se dirigeant sur quelque point de l'Ecosse plus éloigné, qu'il peut échapper aux machinations de ceux dont il a à craindre l'inimitié. Je dois employer un langage mystérieux, mais ce que je dis n'en est pas moins certain ; et je pense que vous êtes assez au courant de l'histoire de votre ami pour comprendre que si je vous écris ainsi , c'est que je la connais encore mieux que vous.

« S'il ne peut profiter de cet avis, ou qu'il ne le veuille pas, mon opinion est que vous le rejoigniez sans retard, s'il est possible, et que vous fassiez mieux valoir, par votre présence et vos prières, les raisons qui écrites peuvent se trouver inefficaces. Encore un mot, que je vous supplie de prendre comme je l'écris. Personne ne suppose que le zèle de IM. Fairford pour le service de son ami ait besoin d'être aiguillonné par des motifs mercenaires. .Alais on dit que M. Alan Fairford n'ayant pas encore débuté dans sa carrière publique peut, dans un cas tel que celui-ci, manquer non du désir mais des moyens d'agir avec promptitude. IMonsieur Alan Fairford voudra bien regarder le bank-note ci-inclus comme les premiers honoraires de sa profession -, et celle qui les lui envoie espère que ce sera le présage d'un succès complet, bien qu'ils viennent d'une main inconnue, telle qu'est celle de

La Mante verte. »

Un bank-note de 20 liv. st. était sous pli, et tout cet incident m'a laissé muet d'étonnement. Je ne suis pas en état de relire le commencement de ma lettre, qui forme l'introduction de cette communication extraordinaire. Tout ce que je sais, c'est qu'elle donne, bien que mêlée de (juantité do folies (et Dieu sait combien ce que j'éprouve maintenant est loin delà;, une idée sullisammcnt exacte do la personne mystérieuse

J.ETTRE VIII. 93

de qui la lettre vient, et que je n'ai ni le temps ni la patience de séparer cet absurde commentaire du texte qu'il est si nécessaire que vous connaissiez.

Rapprochez cet avis, transmis d'une manière si étrange, de la recommandation que vous a faite Griffiths, votre correspondant de Londres, de ne pas visiter l'Angleterre; — rapprochez-le du caractère de votre laird des Lacs du Solway, et des habitudes désordonnées des habitants de ce pays frontière, où les mandats ne s'exécutent pas aisément, par suite de la jalousie réciproque des deux pays, chacun desquels voit également de mauvais œil l'intervention desolliciersde justice de l'autre; — souvenez-vous que sir John Fielding lui-même disait à mon père qu'il ne pouvait jamais suivre la piste d'un coquin au-delà du pont de Dumfries ; — songez que les distinctions de whig et de tory , de papiste et de protestant, entretiennent encore ce pays dans un état de relâchement relatif qui ne reconnaît aucune loi : — pensez à tout cela , mon cher Darsie, et songez que tant que vous serez à votre Mont-Shaaron, vous demeurerez avec une famille incessamment menacée d'actes de violence, et qui, en même temps que son obstination provoque les voies de fait, est tenue par ses principes de n'opposer aucune résistance.

Et même permettez-moi de vous dire, en ma qualité d'homme de loi, que la légalité du procédé de pêche employé par votre ami Josué est grandement mise en doute par nos meilleurs légistes } et que si les filets à pieux doivent être en etfet considérés comme une obstruction illégale élevée dans le canal de l'estuaire , une réunion de personnes qui procéderait, vid facli, à les abattre et à les détruire, ne serait pas, aux yeux de la loi , regardée comme coupable de rassemblement tumultueux. Ainsi donc, en restant où vous êtes, vous êtes vraisemblablement en situation de vous trouver engagé dans une querelle où vous n'avez rien à voir, et de mettre ainsi vos ennemis, quels qu'ils puissent être, à même d'exécuter, au milieu de la confusion d'un tohubohu général, ce qu'ils peuvent avoir projeté contre votre sûreté personnelle. Les braconniers de terre et d'eau et les contrebandiers sont un genre de monde qui ne se laissera guère arrêter ni par les textes de votre quaker ni par votre chevalerie. Si vous êtes assez Don Quichotte pour coucher la lance en arrêt comme défenseur de vos gens aux filets à pieux et aux habits sombres', je vous regarde comme un chevalier perdu; car, comme je vous l'ai dit, je doute fort que ces puissants redresseurs de torts, les juges-de-paix et les constables, se regardent comme suflisamment autorisés à intervenir. Bref, mon cher Amadis, revenez; l'aventure des filets du Solway n'est pas réservée à Votre Révérence. Revenez donc , et je serai votre fidèle Sancho Pança pour me mettre avec vous en quête d'une autre aventure qui promet davantage.

' Allusion à la nuance habituelle des vêlements des quakers. (L. V.) ,

04 RECr^ANTLET:

Nous baUrons le pays ensemble à la rechct-che de cette Urgande, l'incotlnue à la mante vetle, tjui est plus en état de déchiffrer l'énigme de votre destinée que la sage Eppie de Jiuckhaven ', ou Cassandre ellemême.

Je voudrais bien plaisanter, Darsie, car en discutant avec vous les plaisanteries vont quelquefois plus loin que les arguments : mais j'ai le creiir attristé, et je ne puis tenir la balle en Vh'w. Si vous avez le moindre égard à l'amitié que nous nous sommes si souvent vouée l'un A l'autre, que mes prières l'emportent pour une fois sur votre caractère aventureux et romanesque. C'est tout-à-fait sérieusement que je pense que l'entretien de ce M. Herries avec mon père et la lettre de la jeune dame se fortilient mutuellement , et que si vous étiez ici vous pourriez apprendre de l'un ou de l'autre, ou de tous les deux, des choses qui peut-être jetteraient du jour sur votre naissance et votre famille. Vous ne sacrifierez sûrement pas une vaine fantaisie à la perspective qui vous est ainsi offerte ?

J'aurais voulu , conformément au conseil que m'en a donné la lettre de la jeune dame (car, je vous l'ait dit , j'ai la confiance qu'elle est de condition noble'), — j'aurais voulu, dis-je, être en ce moment près de vous à vous faire de vive voix ces représentations, au lieu de les confier au papier. Mais vous savez que le jour de mon examen est fixé; j'ai déjà passé par la formalité préliminaire d'une présentation aux examinateurs. Tout cela ne suffirait pas à me retenir à la maison, n'était-ce que mon père regarderait une irrégularité en cette occasion comme un coup mortel porté à l'espérance qu'il a toute sa vie nourrie avec amour, de me voir appelé au barreau avec quelque honneur. Pour ma part , je sais qu'il n'y a pas grande difTîculté à passer par la formalité de ces examens , car autrement comment quelques unes de nos connaissances en seraient-elles sorties? Mais, pour mon père, ces formalités sont une auguste et sérieuse solennité à laquelle il songe depuis long-temps, et m'absenter en ce moment serait risquer de lui faire perdre l'esprit. Pourtant je le perdrai moi-môme complètement si je ne reçois pas de vous la prompte assurance que vous allez revenir ici en toute hâte. — En attendant, j'ai recommandé à Hannah de mettre votre petite chambre dans le meilleur ordre possible. Je n'ai pu savoir si mon père vous avait déjà écrit, et il ne m'a pas dit un mot de son entretien avec Birrenswork -, mais quand je lui aurai laissé entrevoir quelque chose des dangers que vous courez en ce moment, je sais que la prière que je vous fais de revenir immédiatement aura son approbation cordiale.

Une autre raison encore. — Je dois, selon l'usage, donner pour ma

■ Bien connue dans le Chap-Book , intitule Histoire de Buchliavcii. (W. S.) = Ladij; terme correspondant à celui de ijcnilaimn , el , comme celui-ci, rattachant les personnes qui le portent à la classe de la fje'ii^y ou de la nobility. (L. V.)

LETTRE Vm. 93

réception un dîner à nos amis, et mon père, laissant de côté toutes ses considérations habituelles déconomie , m'a annoncé qu'il voulait que le repas fût dans le meilleur style possible. Arrivez donc, mon cher Darsie 5 ou je vous proteste que j'envoie au diable examen, dîner de réception et convives, et que je pars en personne pour vous chercher et vous ramener. Viens calmer les inquiétudes de celui qui est tout à toi.

96 REDGANTLET.

l^yX-W-S^^^ ^.tS.!><l,?lX!lSLS3.1>SUa.iXSS 9XSÛ.SiSI-SS.n.XLX9.iJil^

ALEXANDRE FAIRFORD, W. S. ', A jM. DARSIE LATLMER.

Mon CHER MONSIEUR Darsie,

' yant éié votre factor loco tutoris, ou plutôt, devrais-je dire pour être correct (puisque j'ai agi sans mandat de la cour) votre negotiorum gestor , ces rapports qui ont eu lieu entre nous sont l'occasion de ma lettre actuelle. Et quoiqu'ayant r T^\^ rendu compte de ma gestion, compte qui a été régulière- '^^ ment approuvé , non seulement par vous ( que je n'ai jamais pu déterminer à en lire autre chose que les titres et l'addition), mais aussi par le digne M. Samuel Griffiths de Londres, par l'intermédiaire de qui les remises étaient faites, je puis en un certain sens être regardé comme functus officio à votre égard ^ néanmoins , pour parler facétieusement, je me flatte que vous ne méjugerez pas coupable d'intromission déplacée, si je me regarde encore comme occasionnellement intéressé à votre bien. Mes motifs pour vous écrire actuellement sont de deux sortes.

J'ai rencontré un certain M. Herries de Birrenswork, gentilhomme de très ancienne famille, mais dont les affaires ont été autrefois embarrassées-, je ne sais même pas si elles sont maintenant bien en ordre. Birrenswork dit qu'il croit avoir connu très intimement votre père, qui se nommait , assure-t-il, Ralp Latimer de Landcote-Hall, dans le Westmoreland; et il a mentionné des affaires de famille dont il peut être pour vous de la plus haute importance d'être informé. Mais comme il ne semblait pas disposé à me les communiquer, je ne pouvais civilement le presser à ce sujet. Tout ce «lue je sais, c'est que M. Herries a eu sa part dans la malheureuse affaire de 1745, et qu'il a été inquiété à ce sujet, quoiqu'il soit probable qu'il n'en est plus question aujourd'hui. En outre, quoiqu'il ne professe pas ouvertement la religion papiste , il a un œil tourné de ce côté-là. Et ce sont là deux raisons qui m'ont fait hésiter à l'adresser à un jeune homme dont les opinions au sujet de l'Église et de l'État ne sont peut-être pas tellement bien arrô-

« PTriier sir/uei. On a VU précédemment l'explication de ce titre des procureur! (l'Ecosse. (L. V.)

LETTRE IX. gf

tées qu'elles ne puissent être changées par quelque soudain vent de doctrine. Car j'ai remarqué, monsieur Darsie, que vous n'êtes pas entièrement exempt du vieux levain du pré'.atisme, — ceci soit dit sous votre permission-, et quoiqu'à Dieu ne plaise que vous soyez en aucune façon mal disposé pour la maison protestantede Hanovre, néanmoins vous avez toujours aimé entendre les histoires vantardes que les Iliélandais racontent de ces temps de troubles, histoires dont ils feraient mieux de se taire, car elles leur font plutôt honte qu'honneur. Il m'est revenu aussi par un vent de côté, comme je puis dire, que vous avez voisiné plus qu'il n'était nécessaire avec quelques membres de la secte pestilentielle des quakers, — gens qui ne reconnaissent ni prêtres, ni rois, ni magistrats civils , ni le code de nos lois, et qui ne veulent déposer ni in civilihus ni in criminalibiis , quelque embarras qui puisse en résulter pour les autorités. Au sujet desquelles hérésies il serait bien que vous lussiez le Serpent sous V herbe, ou le Pied hors du piège, deux fort bons traités relatifs à ces doctrines.

Maintenant, monsieur Darsie, c'est à vous de juger si vous pouvez, sans danger pour le bien de votre àme, rester plus long-tomps parmi ces papistes et ces quakers, — parmi ces défection nai res de la main droite, qui ont fait une chute à gauche-, et véritablement si vous vous sentez la confiance de pouvoir résister à ces mauvais exemples en fait de doctrine, je crois que vous pouvez rester là où vous êtes jusqu'à ce que vous ayez vu 31. Herriesde Birrenswork, qui en sait assurément plus sur vos affaires que je ne croyais que personne en Ecosse en pût savoir. J'aurais bien voulu le pressentir moi-même à cet égard, mais je l'ai trouvé peu disposé à parler, comme je vous l'ai déjà donné à entendre tout-à-l' heure.

Pour appeler une nouvelle cause, — j'ai le plaisir de vous annoncer (lu'Alan a passé avec succès ses examens privés sur les lois d'iilcossc, — ce qui est un grand soulagement pour mon esprit-, d'autant plus que le digne IM. Pest m'a dit à l'oreille qu'il n'y avait rien à craindre pour le gaillard, comme il l'appelle familièrement, ce qui me donne grand cœur. Son examen public, qui n'est en comparaison qu'une simple formalité, doit avoir lieu, par ordre de l'honorable doyen de la Faculté, niercredi prochain-, vendredi il prend la robe, et donne un petit dîner à ses amis et connaissances, ce qui est d'usage, comme vous savez. Alan n'est pas le seul, monsieur Darsie, qui souhaiterait vous avoir ici; et c'est avec regret que je regarde cela comme impossible, tant à cause de vos engagements, que parce que notre cousin Peter Fairford arrive tout exprès de l'ouest , etcjue nous n'avons à lui offrir que votre chambre. Et à vous parler franchement , selon mon us et coutume, monsieur Darsie, il est peut-être aussi bien qu'Alan et vous vous ne vous retrouviez ensemble (pic lorsqu'il sera enciueUiuc sorte emmanché à son nouvel état. Vous êtes un jeune homme agréable et plein de jovialité, ce (jui

Qè REDGANTLET.

peut vous convenir attendu que vous avez (autant que je puis savoir) de quoi soutenir votre iiumeur joyeuse. Si vous regardiez les choses d'un œil raisonnable, il pourrait se faire que vous rélléchissiez qu'un homme qui a (pielque bien doit Oitre d'une conduite prudente et posée; pourtant il s'en faut tellement que vous soyez plus grave et plus réfléchi à mesure que votre revenu s'accroît, que plus vous devenez riche, plus, je crois, votre gaieté augmente. JMais ceci doit être à votre volonté, en tant que cela vous touche. Quant à Alan (sauf mes petites épargnes), il a sa fortune à faire ; sauter et rire comme vous et lui en aviez l'habitude aurait bientôt fait envoler la poudre de sa perruque et les pence de son gousset. Néanmoins j'aime à penser que vous vous reverrez quand vous serez revenu de vos courses; car, comme dit le sage, il y a un temps pour recueillir et un temps pour semer, et c'est toujours le fait d'un homme de bon sens de penser d';;bord au temps de la semaille. Je reste, mon cher monsieur, votre ami sincère et obéissant serviteur,

Alexaindue Fairford.

P. S. — La thèse d'Alan est sur le titre De perictdo et coinmodo rei venditœ, et c'est un très joli morceau de latinité. — Ross-Ilouse, dans notre voisinage, est presque achevé, et on pense qu'en fait d'ornements il surpassera Dutf-House.

^«MiUUUULJîiL«.JUUiOiUl01L2ilJUL2SLJUU^

LETTPiE X.

DARSIE LATIMEK A ALAN FAIRFORD.

E complot grandit , Alan. J'ai reçu votre lettre, et une aussi ^ de votre père. Celle-ci me met dans l'impossibilité de céder aux instances bienveillantes de la première. Non — je ne puis me rendre près de vous , Alan ; et cela , par la meilleure de toutes les raisons : je ne puis ni ne dois contrarier les anxieux désirs ^^ de votre père. Je ne lui en veux pas de désirer mon absence. II est naturel qu'il souhaite pour son fils ce que son fils mérite si bien : — l'avantage d'un compagnon plus sage et plus posé que je ne parais l'être à votre père. Et cependant il est sûr que j'ai souvent travaillé assez résolument à acquérir cette décence de manières qu'on ne peut soupçonner d'enfreindre les bornes plus qu'on ne soupçonnerait un hibou d'attaquer un papillon.

]>Iais c'est vainement que je me suis plissé le front au point de m'en donner mal à la tête , afin d'acquérir la réputation d'un jeune homme grave, solide et de bon jugement. Votre père a toujours découvert ou cru découvrir, cachée sous les rides de mon front , une excentricité évaporée qui faisait de moi un dangereux compagnon pour le futur conseiller et le juge en herbe. Hé bien , la philosophie du caporal Nym doit être ma consolation : — Il faut que les choses soient ce qu'elles pourront. — Je ne puis aller chez votre père , puisqu'il souhaite ne pas me voir ; et quant à ce que vous veniez ici, — par tout ce qui m'est cher ! je jure que si vous étiez assez inconsidéré pour vous rendre coupable d'un pareil acte de folie , — pour ne pas dire de cruelle désobéissance, eu égard à la manière de voir et aux désirs de votre père , — je ne vous reparlerais de ma vie. Je parle très sérieusement. Et d'ailleurs, tout en m'interdisant en quelque sorte de revenir à Edimbourg, votre père me donne les plus fortes raisons de rester encore quelque temps dans ce pays, on me lais.sant l'espoir que j'y pourrai apprendre de la bouche de votn'. vieil ami M. Ilorrics de liirrenswork (juehjues particularités sur mon origine, que cet ancien récusant paraît connaître.

M. Hcrries a prononcé lo nom d'une famille do Wcslmoroland avec laquollo il n)osn|)pnse avoii- dosraiipoils. Los inr()rinatioiis<}uoj'ai()risos ici au sujet de cotte famille ont été sans résultat, car les habitants des deux frontières se connaissent pou les uns les autres. Mais je trouverai

100 REDGA.VTLET.

sans dou e quelque Anglais près de qui je pourrai prendre de nouvelles informations , puisque la chaîne maudite dont le vieux Grifliths m'a chargé m'empêche de me rendre moi-même en Angleterre. Au moins, l'espoir d'obtenir quelques renseignements est plus grand ici qu'ailleurs, et ce sera une excuse pour ma prolongation de séjour dans ces environs : — conduite qui semble avoir la sanction de votre père , dont l'opinion doit être de plus de poids que celle de votre demoiselle errante.

La route qui doit me conduire à une telle découverte serait-elle semée de dangers , je ne pourrais hésiter un moment à y entrer. Si les Tritons du Sohvay se mettaient en devoir d'abattre les filets mobiles de l'honnôte Josué , je ne suis ni assez Don Quichotte de caractère , ni assez Goliath de ma personne , pour chercher à les protéger. Je n'ai nulle idée de chercher à soutenir une maison chancelante en relayant de mes épaules. Et même Josué m'a donné à entendre que si on effectuait contre la compagnie à laquelle il appartient ce dont on l'a menacée (quelques uns de ses associés étant des hommes qui pensent à la façon du monde), elle poursuivrait devant la loi les coalisés , poursuites auxquelles il est probable que ses idées de non-résistance ne l'empocheraient pas de participer. En conséquence , toute cette affaire aura son cours légal, et je n'ai intention de m'en mêler que quand il pourra être nécessaire de donner aux plaignants l'indication de ta demeure. Arrange-toi donc pour qu'ils të trouvent bien au fait de tous les statuts écossais relatifs aux pêcheries de saumon , depuis la lex aquanim jusqu'aux temps modernes.

Quant à la dame à la Mante, je gage que le soleil t'avait tellement ébloui les yeux dans cette matinée mémorable , que tout ce que tu regardais te paraissait vert ^ et nonobstant l'expérience acquise par James Wilkinson dans les fusiliers, malgré môme son silïlement négatif, je risquerais une couronne que ce n'est après tout qu'une femme équivoque. Que son or même ne te persuade pas du contraire. Elle peut trouver niuyen de te faire rendre gorge, et ( butin immense ! ) les honoraires d'une session par dessus le marché, si tu ne prends bien garde à toi. S'il en était autrement , et si en effet quelque mystère était caché sous cette visite, ce serait, crois-moi, un mystère que lu ne pourrais pénétrer, non plus cjue moi-même je ne jwurrais encore chercher à l'expliquer, attendu que si je me trompais, et cela me serait facile, j'aimerais mieux me plonger dans les entrailles du taureau de Phalaris , serait-il tout chauffé devant moi , que de m'ex^joser au fou de ta raillerie. Ne me taxe pas de manque de confiance; car dès que jaurai pu jeter quelque jour sur l'affaire, tu y aurais part. IMais tant que je ne fais que broncher dans l'obscurité , je ne me soucie pas d'appeler les gens prudents à me voir peut-être bien me casser le nez contre un poteau. Si donc cela fétomie, étonne-loi

« Jusqu'à ce que If ti'iiips p-iissc îout expliquer, a

En atleiidaut, mon cher Alan, permets moi de reprendre mon journal.

Le troisième ou le quatrième jour après mon arrivée à ÎNIont-Shaaron, le Temps, ce fossoyeur chauve auquel je viens de te renvoyer tout-àl'heure, commençait certainement à se traîner plus pesamment pour moi qu'il ne lavait fait d'abord. L'irréprochable moralité de Josué et la simplicité huguenote de sa sœur avaient perdu beaucoup du piquant que la nouveauté' leur avait prêté, et mon genre de vie, à force d'être calme, commençait à devenir abominablement ennuyeux. C'était, pour employer ton expression , comme si les quakers avaient mis le soleil dans leur poche : — tout autour de moi était doux, paisible, agréable môme; mais il y avait dans l'ensemble une uniformité, un manque d'intérêt, une langueur sans remède ei sans espoir, qui rendaient la vie insipide. IVul doute que mon digne hôte et sa sœur n'éprouvassent pas ce vide , ce défaut d'excitation , qui pesaient de plus en plus sur l'esprit de leur visiteur. Ils avaient leur petit cercle d'occupations , de charités et de plaisirs; Rachel avait sa basse-cour et sa serre, et Josué son jardin. En outre, leurs méditations religieuses avaient sans doute aussi pour eux leurs jouissances-, et au total le temps glissait doucement pour eux sur une pente imperceptible , quoique pour moi , qui aspire après les torrents et les cataractes , il me semblât absolument immobile. Je songeais à revenir au Shepherd's Bush , et je commençais même à penser avec un certain regret au petit Benjie et à la ligne. Le diablotin s'est aventuré jusqu'ici, et il rôde dans les environs pour m'apercevoir de temps à autre ; je suppo.se que le petit rusé cherche à harponner (juelques pièces de sixpence. Mais, aux yeux de Josué, ce serait un retour de la truie lavée au bourbier où elle s'est déjà vautrée , et j'ai résolu d'éviter, tant que je serai son hôte, de choquei- si violemment ses préventions. Le second point était d'abréger le temps de mon séjour proposé; mais, hélas! j'ai senti que c'était également chose impossible. J'ai promis une semaine , et quelque téméraire qu'ait été ma promesse, elle doit être sacrée pour moi , car les Amis ne permettent pas qu'on s'écarte de la lettre d'un engagement.

Toutes ces considérations avaient produit en moi hier au soir une orte d'impatience , si bien que je pris mon chapeau et me préparai à une excursion hors des limites de la ferme si bien cultivée et des jardins si bien ornés de Mont-Shaaron , comme si j'avais voulu échapper aux domaines de l'art pour entrer dans ceux d'une nature libre et sans contrainte.

J'éprouvai à peine, quand pour la première fois j'entrai dans cette paisible enceinte, un plaisir plus vif que celui que je ressentis — tant sont grandes l'instubililé et Tinconsequence de la nature humaine I —

102 REDGANTLET.

quand je m'en échappai et que je mo retrouvai sur les dunes découvertes (jui m'avaient paru précédemment si désolées et si arides. L'air (jue je respirais me semblait plus pur et plus fortifiant. Les nuages , chevauchant en iiaut sur une brise d'été , se succédaient gaiement au-dessus de ma tète , tantôt interceptant la lumière du soleil, tantôt laissant ses rayons frapper d'une clarté passagère diverses parties du paysage , notamment le miroir du Frith du Solvvay, dont la large surface s'apercevait au loin.

J'avançais au milieu de cette scène du pas léger d'un captif qui vient de briser sa chaîne ^ et, comme le Pèlerin de John Bnnyan, je me sentais le cœur assez joyeux pour chanter en marchant. Il semblait que ma gaieté se fût accumulée tandis que je la réprimais , et que dans la disposition joyeuse de mon humeur actuelle je fusse en droit de dépenser les réserves de la semaine précédente. IMais au moment où j'allais entonner un refrain joyeux, j'entendis, avec autant de plaisir que de surprise, trois ou quatre voix qui se mirent à chanter en chœur d'une manière fort lieureuse les paroles animées de cette vieille chanson :

« Car tous nos gens étaient des plus joyeux,

Tous ne pensaient qu'à boire.

J'en avais un , vous vous en aviez deux , El trois étaient au vieux sir Thom Gringoire.

El tout en allant à la foire ,

Buvant, chantant à qui mieux mieux ,

Tous nos hommes étaient joyeux '. »

Le chorus fut suivi de bruyants éclats de rire en guise d'applaudisse-

' L'original de celle chanson se trouve dans la spiriluelie comédie du Tuteur ( the Guardian ) , de Cowley, première édilion. Elle ne se trouve plus dans la seconde édition revue , inlilulée le Cuiicr de Coleman Street.

LK CAPITAINE BLADE.

Ah ! ah ! enfants , une autre chanson :

Et tous nos gens étaient joyeux, joyeux, El tous nos gens étaient à boire.

CITTER.

Un de mes gens.

nOGREI. .

Deux de mes gens.

BLADE.

Trois de mes gens.

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