CHAPITRE XVIII. 3GI
un air très masculin — avait ramassé le gantelet du champion au couronnement du roi actuel, et laissé en place un gage de bataille, avec un écrit où il offrait d'accepter le combat, pourvu qu'on en réglât localement les conditions. J'avais jusquici regardé ce récit comme un conte en l'air. Je ne pensais guère combien me touchaient de près les acteurs de cette scène audacieuse. — Comment avez-vous eu le courage de vous en tirer i ?
— Si j'avais eu le temps de la réflexion, répondit Lilias, j'aurais refusé, autant par principes que par crainte. Mais, de môme que bien des gens qui ont fait des choses hardies, j'allai en avant parce que je n'eus pas le temps de penser à la retraite. La chose fit peu de bruit, et on dit que le roi avait ordonné de ne faire aucune recherche : — par prudence et par débonnarité, à ce que je suppose, quoiqu'il plaise à mon oncle d'attribuer la modération de l'électeur de Hanovre, ainsi qu'il le nomme quelquefois, à la pusillanimité, et d'autres fois à un dédain présomptueux de la faction qui lui conteste sa légitimité.
— Et vos exploits ultérieurs sous cet enthousiaste fanatique ont-ils offert autant de danger que celui-ci?
— Non, — ni autant d'importance; quoique j'aie été témoin de bien des machinations étranges et désespérées par lesquelles il s'efforce, en dépit de tous les obstacles et au mépris de tous les dangers, de réveiller le courage d'un parti abattu. J'ai traversé avec lui toute l'Angleterre et toute l'Ecosse, et j'ai vu les choses les plus extraordinaires et les plus fécondes en contrastes : tantôt logeant dans les châteaux de l'orgueilleuse gentry du comté de Chester et du pays de Galles, où ces aristocrates retirés, avec des opinions aussi surannées que leurs habitations et leurs manières, persistent toujours à nourrir des opinions jacohiles; (>t la semaine d'ensuite, peut-être, vivant au milieu des smugglers indisciplinés ou des bandits highlandais. J'ai vu souvent mon oncle remplir le rôle d'un héros, et d'autres fois celui d'un conspirateur vulgaire, prenant ainsi toutes sortes de formes, avec la flexibilité la plus surprenante, i)our gagner des prosélytes à sa cause.
— Qui aujourd'hui , je présume, ne doit pas lui paraître une tâche aisée.
— Si diflicile , en elTet , que plus d'une fois , je crois , rebuté par la défection totale de certains amis et par la froideur des autres, il a été presque sur le point d'abandonner son entreprise. Que de fois je l'ai vu affecter un air ouvert et des manières enjouées, et se joindre aux exercices de la gentry et môme à ceux du peuple, pour acquérir un certain degré de popularité passagère , taudis (|ue par le fait son C(pur se brisait à la vue de ce qu'il appelait la dégénération du siècle, le défaut d'activité chez les hommes mûrs, et le mancjue de zèle dans la géuéra-
• l^oyei la note I , fin du volume.
S6Û REDGANTLÈT.
tioh nouvelle ! Après une journée des ete^cices les plus rudes, il passera là huit à se promener dans sa chambré solitaire, déplorant la chute de la cause, et enviant la balle de Dundee ou la hache de Balmerino.
— Etrange illusion! Il est étonnant qu'il ne cède pas à la force de la réalité.
— C'est que depuis quelque temps la réalité a semblé flatter ses espérances. Le mauvais effet qu'a produit la paix, — l'impopularité du minislèi'e, qui s'est éteiidue môme jusqu'à la personne du souverain , — les difTérentes émeutes qui oiit ti^oublé là tranquillité de la capitale, — un dégoût et un mécontentement Uhivet-sels qui semblerit avoir atfelrit la nation tout entière, ont donné lin encouragement inaccoutumé aux espérances presque éteintes des jacobites , et porté nombre de personnes tant à la tour de Rohle qu'à ce qil'on appelle la cour du Préteiiddnt à préte^ une oreille plus favorable qu'ils ne l'avaient fdit jusqu'ici aux insinuations de ceux qui, comme inort oncle, espèrent encore, qiiand tous , excepté eux, ont perdu tbut espoir. Et môhiè je (îi-ois bien qli'ërt ce momeht ils méditent qllelqilè effort désespéré. Mon oncle a depuis peu fait tout ce qui était en son pouvoir pour se concilier l'affection de ces hommes à demi brutes qui demeurent sur les bords du Solway, sur lesquels notre famille avait des droits seigneuriaux avant la forfaiture, et parmi lesquels, en 1745, son crédit et celui de notre malheureux pêrë levèreht btl cbt-p^ coiisidérâblè. l\tà\s Ils hé sbht plus dispbsés à obéir â son appel ; et eritre autres excLises ils allègueht vôtre absence comme leur chef naturel. C'est ce qui a accru le désir qu'il avait dé s'éh1pare^ dé vothé pérsonhe , et, s'il était possible, d'ihtluehcer vOtré fegprlt, de mSnière â oblehii' l'autorité dé votre èbhcoUrs à ses actes.
— Il he l'obtiehdra jamais ; mes principes et la prudence m'ihterdiseht égalemeht Une telle démarche. Elle serait d'ailleUrs absolument inutile à ses projeta. Quels que soient les prétextes de ces hohimes pour échapper aux importuhités dé votre oncle, ils ne peuvent songer, à l'époque actuelle , â p^été^ lé bdii aii jôUg féodal , qui a été brisé par l'àctë de 1748 abolissant le vasselage et les juHdibtiohs héréditàit-es.
— Oui , sàlif que hiort oncle regarde cet acte comme émanant d'un gouvernement usurpateur*.
— Il est assez v^aiseh^blaHle que telle est s.1 manière de Vbli' à lui. puisqu'il perd par là l'autorité dont la féodalité l'avait investi. ÎMais la question est dé ^avbit" ce qu'en peHserOht les vassaux , cJUi soht maintenant âfTranchis du sét-vage féodal, et jouissent de cette liberté depuis tàht d'années. AU surplus, pour couper court, s'il ne me fallait que lever le doigt pour faire prehdre les atmes à cinq cents hommes, ce doigt je ne le lèverais pas dahs Uhe eause que je désapprouve : voilà Sut- quoi mon oncle peut compter.
— Mais vous pouvez temporiser, dit Lilias, sur qui l'idée de la colère de son oncle faisait évidemment une forte impression ; — vous pouvez
CHAPîtËÈ Xtîiî. 263
temporiser, cdtnme font la plupart des gentilshommes de ce pays , et laisser la bulle éclater d'elle-même ; car il est singulier combien peu d'eiitre eUX se haààrdëiit à s'opprisër directement à mon oncle. Je vous en cbnjdre , évitez toute collision directe avec lui. YoUs entendre , vous le chef de la maison de Redgantlet , vous déclarer contre la famille dès Stuàrts , ce serait oil lui briser le coeur Ou le pioiissèr â queliquë acte de désespoir.
— Soit, Lilias ; mais vous oubliez qUè lèS cdnsé(:iiiehceâ d'ùn tel acte de fcomplâisancë pouiTdlent être d'enlevei" à là fôis êés deux chefs à Id maison de Redgantlet.
— IlélasI dit-elle, j'avais oublié ce danger. Je më suis fahiiliàrisée atëc lëS intrigués périlleuses , de nlême qu'oii dit quë beUX qdi gardeht leâ hlaladéS dans tm hôpital de pestiférés s'accoutument à l'air cjui les ellvëlopflë , au point de ne plus s'apercevoir qu'il est nuisible.
— Et pourtant, si je pouvais tn 'affranchir dé lui sans eii Venir h tillë rtl|ltUrë ohvërte... DitCs-moi, Lilias, regjlrdez-vous comme possible qu'il ait en vue quelque tentative immédiate?
— A trâi dire , je ii'en saurais doutet", rêfiohdit UliSs. Il y à eu dépuis pëh Url rhOuvement ihaccdiltumé parmi les jacobites. Ils drit cOhçii dé l'espoir, comme je voUs l'ai dit, par suite de Circonstances êtrilngèi-eS â la situation irième de leiir parti. Inlmédiâtément avant qiië VoUs né vinssiez du cOte de Brokehburh , le désil- qU'Stait mort ohcle de vOus retrouver devint, s'il est possible, plus ardent que jamais ; — il parlait de levées d'hommes immédiates , et dé l'inlluence qu'àilrait vOti-e nom sd^ eux. Ce fut en cemorrtent-là môme qu'eUt liéU votre première visite à Brokenbtlhl.Uti sOUpcotl était venu à l'esprit de hlOn oiIClë qilë vous pourriez bieti être lé jeune homme qu'il chef-chiiit, et ce solipçon (ht fortifié pair lés papiers et lés lettres que ce misérable NixOh n'hésita pa§ à preh(i^b dahs votre poche. Cepehdaiitune méprise aunlit pU occasiorlner une explosion fatale ; en Cohsé(lliehcë ttioh Oncle cOurtlt en pOstë 3 Edimbourg suivre les iridiées qu'il avait Obtehiis, et parviiit 3 tit-er du vieux M. Ffiirford assez d'éclairCisserriehtS pOU^ ne plus consét-vei- de dOuteS Siir tolré idéiitité. i)aHs lé nlGme tettips, et .lu prix, poiit-Otre , de quekjUes dérhat-fchés tt-Opi hardies , je Oiisais tous mes ell'orts pour tOus mettre Stir vos gfeiides, par l'intéi-riiédiairë deVoti-eahliM Fairfoi-djcUrie.
— Et Sahs sutcés, dit Darsie, qui roiigit .sous son ma.sqne en se rappelant combien il s'était mépris sur les iiiténtiOtts de sa sriput'.
— Je rie m'étonflë pfls qUe mes avertiSSemetlts aient été irifrUbtUeux, reprit-elle ; il était écrit (pie la chose serait ainsi. D'ailleurs il tiius iiUrait été dillicilc d'échapper. Pendant tout le temps de votre séjour à Shepfiferds-BUsli et â JMoht-Shaarori , VOUS étiez surveillé pah un ëspiOh qui vous perdait à [)eine de vue.
— l.ë hiisérable Benjië! exclama Dar.sie. Je tordrai le edU dti petit slhgë la prërtilèrc fols que tioiis nous rciicontrerons.
364 REDGANTLET.
— C'était lui, en ciïet, qui tenait constamment Cristal Nixon au courant de tous vos mouvements.
— Et Cristal Nixon , — je lui dois aussi une bonne journée de gages, car ou je me trompe fort ou ce fut lui qui m'abattit quand je fus fait prisonnier au milieu de la baj^arre.
— C'est assez vraisemblable ; car il n'y a pas de scélératesse à laquelle sa tôte et sa main ne soient propres. Mon oncle en fut très irrité ; car bien que l'attaque eût été ménae^ée pour avoir une opportunité de vous enlever dans la confusion , aussi bien que pour mettre les pécheurs mal avec la loi , c'eût été sa dernière pensée de toucher à un cheveu de votre tôte. Mais Nixon s'est insinué dans tous ses secrets ; et quelques uns . sont de nature si dangereuse , que bien qu'il y ait peu de choses dont on puisse dire « il n'oserait » , je doute qu'il osât se quereller avec ce misérable.— Et cependant je sais sur Nixon des choses qui pousseraient mon oncle à lui passer son épée à travers le corps.
— Qu'est-ce donc , au nom du Ciel ? j'ai une raison particulière de désirer le savoir.
— Ce vieux brutal, ce coquin dont le visage et l'esprit sont un double libelle contre la nature humaine, a eu l'insolence de parler à la nièce de son maître comme à une femme dont il pouvait se faire l'admirateur; et, quand je lui tournai le dos avec la colère et le mépris qu'il méritait, le misérable grommela quelque chose comme s'il eût tenu dans ses mains la destinée de notre famille.
— Merci, Lilias, dit vivement Darsie-, — je vous remercie de tout mon cœur de ce que vous venez de m'apprendre. Comme chrétien , je me reprochais l'inexprimable envie que j'ai eue, dès le premier moment que j'ai vu ce drôle, de lui loger un<î balle dans la tête; vous venez de me rendre parfaitement raison de ce très louable désir et de le justifier. Je m'étonne qu'avec la rectitude de jugement que vous lui attribuez , mon oncle ne pénètre pas un tel misérable.
— Je crois qu'il le sait capable de bien des choses ; — je crois qu'il le connaît pour égoïste, opiniâtre, brutal, ennemi de ses semblables. Mais aussi il lui croit les qualités les plus nécessaires à un conspirateur : — un courage à toute épreuve, un sang-froid et une adresse imperturbables, une inviolable fidélité. Sur ce dernier point il pourrait se tromper. J'ai entendu blâmer Nixon pour la manière dont notre pauvre père fut pris après l'affaire de Culloden.
— Autre raison qui justifie mon aversion instinctive. Mais je serai sur mes gardes avec lui.
— Voyez, il nous observe attentivement. Ce que c'est que la conscience! — Il sait que nous parlons de lui en ce moment, quoiqu'il n'ait pu entendre un mot de ce que nous avons dit.
Il sembla qu'elle eût deviné juste-, car, au même instant. Cristal Nixon poussa son cheval jusqu'A eux . et leur dit , avec une affectation