‹ RedgauntletChapitre 107 sur 152 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

forcée , et nous vînmes descendre à un logement obscur et retiré situé dans une rue étroite de Westminster, non loin de l'abbaye.

Le matin de notre arrivée mon oncle sortit et ne revint qu'au bout de quelques beures. Pendant ce temps je n'eus d'autre amusement que d'écouter le tumulte et les bruits confus qui se succédèrent durant toute la matinée. J'avais cru que Paris était la capitale la plus bruyante du monde ; mais le bruit de Paris, comparé à celui de Londres, était en ce moment un silence nocturne. Le canon tonnait aux environs et au loin; — les tambours , les trompettes , la musique militaire de toute espèce , battaient , sonnaient , retentissaient et perçaient les nues presque sans intermission. Pour compléter le concert, les cloches sonnaient à la fois dans cent clochers. Les acclamations d'une multitude immense se faisaient entendre par intervalles, comme les rugissements d'une mer irritée , et tout cela sans que je pusse me former la moindre idée de ce qui se passait, car les fenêtres de notre appartement avaient vue sur une triste cour de derrière qui semblait absolument déserte. IMa curiosité devint extrême , car je compris à la fin qu'un pareil tumulte ne pouvait être occasionné que par quelque fête du premier ordre.

Mon oncle revint enfin, amenant avec lui un homme d'un extérieur singulièrement peu prévenant. Je n'ai pas besoin de vous le dépeindre , car — ne vous retournez pas — il est à cheval derrière nous en ce moment.

— Ce|respectable personnage, monsieur Cristal Nixon, je suppose ?

— Lui-môme; ne faites pas de geste qui puisse indiquer que nous parlons de lui.

Darsie fit un signe d'intelligence, et elle reprit sa narration.

— Ils étaient tous deux en grand costume, et mon oncle, me présentant un paquet qu'il prit des mains de Nixon, me dit : Lilias, je viens vous chercher pour vous mener voir une grande cérémonie ; — mettez aussi vite que vous pourrez les habits que vous trouverez là-dedans, et préparez-vous à m'accompagner. Je trouvai un costume de femme très riche et très élégant, mais frisant un peu l'ancienne mode. Je pensai que ce pouvait être celle de l'Angleterrre, et, remplie de curiosité, je fus à ma chambre m'habiller en toute bâte.

Mon oncle m'examina avec attention. Elle peut passer pour une des demoiselles chargées de porter des fleurs, dit-il à Nixon, qui ne répondit que par un mouvement de tête approbatif.

Nous sortîmes ensemble; et ils connaissaient si bien les ruelles, les cours et les passages, que, bien que les grandes rues retentissent des cris de la multitude, celles que nous traversions étaient silencieuses et désertes. Le peu de gens que nous rencontrions , fatigués de voir de plus riches costumes que les nôtres , nous honoraient à peine d'un regard en passant , quoiqu'on tout autre moment nous n'eussions pu manquer d'attirer, dans de pareils quartiers, une attention incommode.

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Enfin nous arrivâmes à une rue plus large où beàiifcbup de soltîatà étaient sous les armes, tandis que d'âiitfes, fatiguée du service qu'ils avaient déjà fait, étaient en train de manger, de boire, de fumer ou de dormir près de leurs armes en faisceaux.

— Quelque jour, Nixon, dit mon oncle à voix basse, nous apprendrons à ces messieurs les habits-routes à mieux veiller sur leUrs mousquets.

— Ou ils s'en trouveront mal , repartit son com|)agnon d'une vdix aussi désagréable que sa physionomie-

Sahs être questionnés ni interpellés par personne, nous passâmes au milieu des gardes, et Nixon frappa trois coû^s à une petite poterrië pratiquée dans un antique et vaste édifice, vis-à-vis diiqtiel nous nbbs trouvions. La porte s'ouvrit, et nous entrâmes sans que je vissé {iar qui nous étions introduits. Après avoir parcouru deux Ou trois CbrHdors étroits et obscurs, nous arrivâmes enfin à une immétisè salle gothique dont j'essaierais en vain de décrire la magnificence.

Elle était éclairée par des milliers de bougies dont mes yeux riè purent d'abdi-d soutenir l'éclat , à la sortie des sombres passages sechet.s que nous venions de traverser. Mais quels mots dôhrieraièht l'idée du spectacle qui s'Offrit à moi quand ma vue s'y fut habituée! D'irilmeriscs raiigées de tables étaient occupées par des princes et des Séighéurs en habit d'apparat , — par les grands oflîciers de la couronne portant les insignes de leur autorité, — par de révérends prélats et par dès juges, le^ sages de TÉglise et de la loi, vétiis dé leurs robes plus sombres, mais non moins imposantes ; — par d'autres encore , dont les cbsttirhes antiques etremdr-qtiables âhtlbhçâient rimjibt-tance, bien (jiiëje rië|idsse m'ômë deviner ce(|ù'i!S pûUvaierit être. Mais ëhfih ia vérité se fit toutà-coiipjour daris moh esprit, et ce que j'èfitëhddishitirHIurér atitbtirdë nioi me la cofifit-ma ; — c'était là fêle dU touronnëiiiëht. A iitie table qtli domiilait \eà âiatt-eS , et qiii occupait toute l'extrémité supériëtlre dé là sàllë, trônait le jeune Souverain lui-mémë ■ eritbbrë dë§ fJrirlëës dii satiget d'aiitrës dignîtîiii-es, et recevant rhortlhiage de ses slijets. Ces hérauts et dëS poursuivants d'âi-riiès, étihcelarits datls \e\iH tbstdmës fantastiques et splendides, ainsi qUë dës pagëà d'Hdiiriëur sbHiptUëUsëmënt têtus d'habits dd temfis passé, étaient debtidt dëHèrë lëS cbHtivesdu banquet rbyai. Dans les galeries qiii réghaiëfit dii J)dUl-tbUh de cette salle immense, resplendissait ce qUë thd fitlUtre imagindlibil n'aurait Jamais pu iitiaginer de richesses et de beautési. D'ihHbmbrablës rahgées de dames, ddnt leS diam;mls , les joyâiix et les parures SplëHdideS étaient lëS moindhes ëhàrmes , cohtëmfilalëht de lëurS {îlàcëè élë^ véeslà scêhë magnlfiqiie qiii se déliloyàit aii-deSsoU^ d'elles, et fbrmaient elIfes-niOmes Uil sjîëctacle àltSsi éblouissant et Su^^l bëali qiie celui dontëllësétâlèrit Spectâtritë.4. Ad-dësSbiisde tes gdlëMës él efi arrière des tables Uu bdtltjUet était Une multitude de gëhtlëmeil tbilb-

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mes comme pour la cour, mais dont les habits, quoique assez riches pour orner des appartements royaux, n'avaient rien qui ressortît au milieu d'une scène aussi magnilique. Nous errâmes pendant quelques minutes parmi ces derniers, sans être distingués ni remarqués. Je vis plusieurs jeunes personnes qui Ijortàieiit des habits pareils aux miehSj de sorte que la singularité de moti costume ne me causait aucun eriibarras, et que, suspendue au bras de mon oncle, j'étais tout au plaisir que me donnait la splendeur magique d'un tel spectacle , et me félicitant de la bonté qu'il avait eue de m'en procurer la jouissahce.

Peu à peu , je m'aperçus que mon oncle avait des connaissantes parmi ceux qui se trouvaient dans les galeries, et qui semblaient être, comme nous , simples spectateurs de la solennité. Ils se reconnaissaient ehtre eux à un seul mot , quelquefois seulement à une poignée dé mairt i

— ils échangealetit certains signes particuliers , sahs doute 5 — et graduellement ils formèrent un petit groupe au centre duquel nous étions placés.

— N'est-ce pas un beau spectacle, Lilias? me dit tnoti bncle. Tout ce qu'il y a de noble , de distingué et de riche eh Arlglelerre est réUtii

— C'est en effet , répondis-je , tout ce que mon esprit aurait pîî imaginer de puissance et de splendeur royales.

— Jeune lille , reprit-il à voix basse — et mon oncle sait mônlë alors rendra son accent aussi terrible que quand sa voix tOHhe et que son regard terrifie, — toUt ce qu'il y a de noble et de distingué dans ce beau pays est réuni ici, — mais c'est pour se courber en esclaves et eti sycophantes devant le trône d'un riouvel usurpateur.

Je le regardai, et le sombre froncement de sourcils que nous i légué notre malheureux ancêtre se dessirtait en noir sur son front.

— Pour l'amour de Dieu, lui dis-je du môme ton, songez où nous sommes !

— Ne craignez rien, répliqua-t-il ; nous sommes entourés d'ahiià t

— et une émotion à peine contenue agitait d'un tremblement universel ses membres nerveux. — Voyez, continua-t-il : voilà Norfolk, renégat de la foi catholique, qui plie le genou -, — voilà l'évèque de***, traîtl-e à

l'Église d'Angleterre, qui courbe la tête^ et honte des hontes I voici

la taille gigantesque d'Errol qui s'abaisse devant le petit-fils du meurtrier de son père ! Mais un signe apparaîtra ce soir au milieu d'eUx :

— \cMenè Tekd Upltarsitifie lira sur ces murailles aussi distinctement que quand une main mystérieuse les traça sur celles de Balthasar !

— Pour l'amour de Dieu , répétai-je, horriblement alarmée, il est impossible qu'en un pareil lieu vous méditiez un acte de violence î

— On n'en médite aucun, folle, me répondit-il, et il he peut arriver le moindre rtialheur, pourvu c}Ue vous rassembliez loUt le courage dont vous vous vantez, et que vous obéissiez à mes instructions: Plais agissez

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avec sang-froid et promptitude , car la vie de cent hommes est en jeu.

— Hélas ! que puis-je faire? demandai-je, en proie à la plus vive terreur.

— Rien qu'exécuter rapidement ce que je vais vous dire ; il ne s'agit que de ramasser un gant. — Tenez, prenez celui-ci à votre main , — rejetez par-dessus la queue de votre robe, — soyez ferme, calme et prompte à agir, ou, à tout risque, j'irai moi-môme.

— Pourvu que l'on n'ait nul dessein de violence , dis-je en prenant par un mouvement machinal le gantelet de fer qu'il me présentait.

Je ne pouvais concevoir son projet ; mais dans l'état d'excitation où je le voyais, j'étais convaincue que toute désobéissance de ma part amènerait quelque terrible explosion. L'urgence de la situation m'inspira une présence d'esprit soudaine , et je résolus de tout faire pour détourner la violence et l'effusion du sang. Je ne fus pas long-temps tenue en suspens. Une bruyante fanfare de trompettes se ilt entendre , et la voix des hérauts se mêla au bruit des pas des chevaux , tandis qu'un champion armé de toutes pièces, pareil à ceux dont j'avais lu la description dans les romans, et qu'escortaient des écuyers, des pages, et toute la suite d'un cortège chevaleresque, s'avança dans la salle, monté sur un fringant cheval barbe. Il prononça à voix haute le cartel adressé à quiconque oserait contester le titre du nouveau souverain, — puis il le répéta une seconde fois.

— Avancez-vous rapidement après le troisième défi , me dit mon oncle; apportez-moi le gage de ce héraut, et laissez le mien en place.

Je ne voyais pas trop comment je pourrais obéir, car nous étions entourés de monde de tous côtés. Mais à la troisième fanfare un passage s'ouvrit, comme au commandement, entre moi et le champion, et la voix de mon oncle me dit : Maintenant , Lilias ! maintenant !

Je m'avançai d'un pas rapide et cependant ferme ; et avec une présence d'esprit dont je n'ai jamais pu depuis lors me rendre compte, je m'acquittai de ma périlleuse commission. Je crois qu'on me vit à peine échanger les gages du combat, et en un instant je me fus retirée. — Noblement agi, ma fille I me dit mon oncle près duquel je me retrouvai, cachée comme auparavant par l'interposition des assistants. — Couvrez notre retraite, messieurs, dit-il à demi-voix à ceux qui l'entouraient.

On nous fit place pour nous laisser partir. Le mur sembla s'ouvrir devant nous, et nous nous retrouvâmes dans les sombres passages par lesquels nous étions arrivés. Mon oncle s'arrêta dans une petite antichambre où il m'enveloppa à la hâte d'une mante qui s'y trouvait; puis nous passâmes au milieu des gardes, — nous parcourûmes de nouveau le labyrinthe de rues désertes et de cours, et nous regagnâmes notre logement retiré sans avoir le moins du monde attiré l'attention.

— J'ai souvent entendu raconter, dit Darsie, qu'une femme qu'on supposait être un homme déguisé — et pourtant, Lilias, vous n'avez pas

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