SUITE DE LA NARRATION DE DARSIE LATIMER
AISSÉ seul à ses réflexions , Darsie ( car nous continuerons de donner à sir Arthur Darsie Redgantlet de Redgantlet le nom auquel le lecteur est habitué ) fut surpris non seulement du changement survenu dans son état et sa condition , mais aussi de Tégalité d'âme avec laquelle il se sentait disposé à envisager ce changement.
Son accès de fièvre amoureuse étaitparti commeun rêve du matin, et n'avait laissé après lui qu'un sentiment pénible de honte, et la résolution d'être plus circonspect à l'avenir avant de se livrer à des visions romanesques de cette na'ure. Sa situation dans le monde était bien changée. Ce n'était plus le jeune homme errant et non avoué auquel personne ne paraissait prendre intérêt, sauf les étrangers qui avaient présidé à son éducation : il se voyait Ihéritier d'une noble maison, possesseur d'assez de fortune et d'inlluence pour que la marche ou la suspension d'importants événements politi(iues parussent dépendre de sa résolution. Cette soudaine élévation, qui faisait plus que réaliser ces vœux qui l'avaient touj(jurs préoccupé depuis qu'il avait pu former un vœu à ce ce sujet, était elle-même contemplée par Darsie , tout léger que fût son caractère, sans autre émotion que quelques mouvements de vanité satisfaite.
Il est vrai que dans sa situation présente plus d'une circonstance contrebalançait d'aussi grands avantages. Etre le prisonnier d'un homme aussi résolu que son oncle, n'était pas une considération agréable, quand il songeait qu'il lui faudrait résister à ses volontés et refuser de se joindre à lui dans la périlleuse entreprise qu'il semblait méditer. Proscrit lui-même et poussé aux partis extrêmes, sir Hugh Redgantlet était en outre , Darsie n'en pouvait douter, entouré d'hommes capables de tout pi ne doutait pas non plus qu'aucune considération de personnes ne serait capable de lui servir de frein , et conséquemment le -degré de violence dont il se pourrait qu'il usât avec le fils de son frère, ;aussi bien que le châtiment qu'il pourrait se croire autorisé à infliger à celui qu'il regarderait comme un transfuge, si lui , Darsie , désavouait la cause jacobite , dépendraient uniquement de l'appréciation de sa
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conscience : et qui pourrait répondre de la conscience d'un enthousiaste exalté qui regarde toute opposition à son parti comme une trahison envers le bien de son pays? Après un mouient d'intervalle , Cristal Nixon voulut bien jeter quelque jour sur le sujet qui agitait son prisonnier.
Quand ce fâcheux satellite eut sans cérémonie fait avancer son cheval côte à côte avec celui de Darsie , celui-ci éprouva un frisson d'horreur , tant il était peu capable d'endurer sa présence , depuis que le récit de Lilias avait encore ajouté à sa haine instinctive pour cet homme. Et quand Nixon lui parla, il lui sembla entendre la voix sinistre d'un chat-huant.
— Ainsi, mon jeune coq du nord, vous savez tout , maintenant? Sans doute vous bénissez votre oncle de vous avoir mis sur la voie d'une aussi honorable action?
— Je ferai connaître à mon oncle mes sentiments à ce sujet avant d'en entretenir personne autre, répondit Darsie, à peine assez maître de lui pour contraindre sa bouche à proférer môme ces quelques mots d'un ton civil.
— Hum I murmura Cristal entre ses dents; serré comme la cire, à ce que je vois , et peut-être un peu moins maniable. — Prenez-y garde , mon gentilhomme, ajouta-t-il en élevant la voix d'un ton méprisant; vous trouverez en Hugh Redganllet un rude dompteur de poulains. — II n'épargnera ni le fouet ni l'éperon , je vous le promets.
— Je vous ai dit, monsieur Nixon, repartit Darsie , que je m'entretiendrai avec mon oncle lui-môme, et non avec d'autres, des choses dont m'a informé ma sœur.
— A la bonne heure ; mais un mot d'avis amical ne vous ferait pas de mal, mon jeune monsieur. Le vieux Redganllet est plus apte au coup qu'à la parole, — il mord avant d'aboyer, comme on dit ; — il est homme adonner un avis à la Scarborough : commencer par abattre son homme, puis lui dire de se mettre en garde. — Il me semble donc qu'un mot d'avis obligeant quant aux conséquences ne peut pas être de trop , de peur qu'elles ne vous arrivent à l'improviste.
— Si réellement l'avis est à bonne intention, monsieur Nixon , je le recevrai avec reconnaissance ^ et lors môme qu'il en serait autrement, il me faudrait bien l'écouter bon gré mal gré, puiscjue je n'ai quant à i)résent le choix ni de ma compagnie ni de ma conversation.
— Au surplus , j'ai peu de choses à dire , reprit Nixon , alTectant de donner à son ton rude et bourru les dehors d'une honnête brusquerie ; je suis aussi peu disposé que qui que ce soit à jeter des [)aroles au vent. La question est là : — Voulez-vous , oui ou non , vous joindre à votre oncle du cœur et du bras ?
— Que s'ensuivrait-il si je disais Oui ? répondit Darsie , déterminé à cacher autant que possible sa résolution à cet homme.
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— lié bien , alors , dit INixon, quelque peu surpris de la facilité de cette réponse, tout ira bien , naturellement; — vous prendrez part à cette noble entreprise, et après qu'elle aura réussi vous changerez peut-être votre heaume ouvert contre une couronnette de comte.
— Et si elle échoue ?
— Adviendra ce que pourra; ceux qui jouent aux boules doivent s'attendre à rencontrer des gens qui les frottent.
— Bien. Mais supposez en ce cas que j'aie quelque sot attachement pour mon cou, et que, quand mon oncle me proposera l'aventure, je lui dise Non = — Qu'en sera-t-il alors, monsieur Nixon .^
— Hé bien, alors, je vous conseillerais de prendre garde à vous, mon jeune monsieur. — Il y a en France des lois rigoureuses contre les pupilles réfractaires. — On se procure aisément une lettre de cachet, quand des hommes tels que ceux avec lesquels nous sommes en rapport s'intéressent à l'affaire.
— Mais nous ne sommes pas en France, dit le pauvre Darsie, à qui un frisson parcourut tous les membres à la seule idée d'une piison française.
— Un lougre bon voilier vous y aura bientôt conduit, bien arrimé sous les écoutilles comme un baril de contrebande.
— Mais la France est en paix avec nous, et n'oserait pas...
— Eh! qui entendra jamais parler de vous? interrompit Nixon. Vous imaginez-vous qu'une cour étrangère vous appellerait en jugement, et ferait insérer l'arrêt d'emprisonnementdans le Courrier de V Europe, comme on en use à Old Bailey ?— Non, non, jeune homme ; —les portes de la Bastille, du T^lont Saint-?»lichel ou du château de Vincennes roulent sur des gonds diablement aisés quand il s'agit de faire entrer quelqu'un : — on n'entend pas le moindre bruit. Il y a là des cellules Iraîches pour les tètes chaudes, — aussi calmes, aussi tranquilles, aussi sombres que vous pourriez le désirer à Bedlam ; — et on en sort quand le menuisier apporte le cercueil du prisonnier, pas avant.
— lié bien, monsieur Nixon, reprit Darsie, affectant une gaieté qu'il était loin de ressentir, — vous conviendrez que ma situation est difficile, — une sorte de choix entre deux potences , — puisqu'il me faut ou offenser notre gouvernement, et courir par là risque de la vie, ou être condamné aux cachots d'un autre pays, aux lois duquel je n'ai jamais contrevenu, puisque jamais je n'y ai mis le pied. — Que feriezvous, dites-moi, si vous étiez à ma place?
— Je vous dirai cela quand j'y serai, répondit Nixon -, et arrêtant son cheval, il se laissa rejoindre par l'arrière-garde de la petite troupe.
Il est évident, pensa le jeune homme, que le misérable me croit complètement pris au nœud coulant, et que peut-être il a l'inexprimable impudence de supposer que ma steur doit èvonluellement succéder aux possessions qui ont occasionné la perte de ma liberté, et (lue son