CHAPITRE XIX
influence à lui sur les destinées de notre malheureuse famille peut lui assurer la possession de l'héritière ; — mais il périra do ma main auparavant! — Il faut maintenant épier l'occasion de m'évader , s'il est possible , avant qu'on ne me jette de force à bord d'un bâtiment. — Je pense que Willie l'aveugle ne m'abandonnera pas sans faire un effort pour moi , surtout s'il a appris que je suis le fils de feu son malheureux patron. — Quel changement dans mon sort ! Tant que je n'ai eu ni rang ni fortune, j'ai vécu en sûreté et inconnu , sous la protection de bons et respectables amis que le Ciel avait émus de compassion pour moi ; — et maintenant que je suis le chef d'une honorable maison, que des entreprises du caractère le plus audacieux attendent ma décision , et ^ qu'il semble que des suivants et des vassaux soient prêts à se lever sur un signe de ma main , ma sûreté repose principalement sur l'attachement d'un rôdeur aveugle I
Tandis que ces pensées se succédaient dans son esprit , et qu'il se préparait à avoir avec son oncle une entrevue qui ne pouvait qu'être orageuse , il aperçut Hugh Redgantlet qui revenait lentement à eux, sans que personne l'accompagnât. Cristal Nixon poussa son cheval à sa rencontre, et quand ils furent près l'un de l'autre il fixa sur lui un regard interrogateur.
— Ce fou de Crackenthorp , dit Redgantlet, a laissé des étrangers s'installer chez lui. Quelques smugglers de ses camarades , je pense ; il faut aller lentement, pour lui donner le temps de les renvoyer.
— Avez-vous vu quelqu'un de vos amis? demanda Cristal.
— Trois, et j'ai des lettres d'un beaucoup plus grand nombre. Ils sont unanimes sur ce que vous savez ; — et il faudra qu'on leur cède sur ce point , ou , quelque loin que l'affaire soit allée , elle s'arrêtera là.
— Vous amènerez difficilement le Père à plier devant son troupeau , dit Cristal en ricanant.
— Il faut qu'il plie, et il plierai repartit Redgantlet d'un ton bref. Allez en avant , Cristal ; — je voudrais parler à mon neveu. — Je me flatte, sir Arthur Redgantlet , que vous êtes satisfait de la manière dont j'ai rempli mes devoirs à l'égard de votre sœur ?
— On ne peut trouver à reprendre ni dans ses manières ni dans ses sentiments , répondit Darsie 5 je suis heureux de connaîtie une sœur si aimable.
— J'en suis charmé , repartit IM. Redgantlet. Je ne suis pas un juge bien raffiné des qualités des femmes , et ma vie a été consacrée à un grand objet ; de sorte que depuis (ju'elle a quitté la France elle a eu peu d'occasions de se perfectionner. Je l'ai cependant soumise aussi peucjue possible aux inconvénients et aux privations de ma vie errante et pleine de dangers. De tenijisen temps elle a passé quelques semaines, et même des mois entiers, au sein de familles honorables et res[)cctables, et je suis
370 REDGANTLET.
charmé que dans votre, opinion elle ait les manières et la tenue qui conviennent à sa naissance.
Darsie se montra complètement satisfait , et il y eut ensuite un court silence, que Iledgantlet rompit en s'adressant à son neveu d'un ton solennel.
— Quant à vous, mon neveu, j'avais aussi espéré faire beaucoup. La faiblesse et la timidité de votre mère vous ont enlevé à mes soins , sans quoi c'eût été mon orgueil et mon bonheur d'apprendre au fils de mon malheureux frère à marcher dans ces sentiers de l'honneur qu'ont toujours suivis nos ancêtres.
Voici venir l'orage, pensa Darsie; et il commença à recueillir ses idées, de même que le prudent patron d'un navire ferle ses voiles et débarrasse le pont quand il pressent l'approche de la rafale.
— La conduite de ma mère à mon égard, dit-il, a pu être mésinterprétée ; mais elle était fondée sur les sollicitudes de la plus tendre affection.
— Assurément, et je ne veux faire aucun reproche à sa mémoire, quoique son manque de confiance ait fait tant de tort, je ne dirai pas à moi, mais à la cause de mon malheureux pays. Son plan, je crois, était de faire de vous un de ces misérables chicaniers auxquels on continue de donner par dérision le titre autrefois respectable d'avocat écossais; un de ces êtres bâtards qui doivent se traîner à la barre d'une cour étrangère pour y connaître le jugement définitif de leurs causes, au lieu de n'avoir à plaider que devant le parlement indépendant et auguste de leur pays natal.
— J'ai suivi l'étude des lois pendant un ou deux ans, dit Darsie; mais je me suis aperçu que je n'avais ni goût ni talent pour la science légale.
— Et sans doute vous l'avez laissée là avec mépris. Hé bien , mon cher neveu . je vous présente maintenant un plus digne objet d'ambition. Regardez du côté de l'est : — ne voyez-vous pas un monument qui s'élève sur cette plaine, près d'un hameau ?
Darsie répondit qu'il le voyait.
— Le hameau se nomme Burgh-upon-Sands', continua 3L Hugh, et ce monument est érigé à la mémoire du tyran Edouard P% que la juste main de la Providence renversa à cette place , alors qu'il conduisait ses bandes achever de subjuguer l'Ecosse, dont sa maudite politique avait enfanté les dissensions civiles. La glorieuse carrière de Bruce aurait pu être arrêtée dès son début ; les champs de Bannockburn auraient pu ne jamais être ensanglantés, si Dieu, à ce moment critique, n'eût abattu l'astucieux et hardi tyran qui avait été si long-temps le fiéau de l'Ecosse. Le tombeau d'Edouard est le berceau de notre liberté
• Louig-sur-bablcs.