CHAPITRE XIX
tout le mécontentement de son maître pour le recevoir ainsi, lui et ceux qui l'accompagnaient, quand il l'avait prévenu d'une manière si particulière qu'il désirait ne pas être importuné. Mais le père Crackenthorp n'était pas homme à se déconcerter.
— Eh ! confrère Nixon , tu es mal disposé ce matin , lui dit-il -, tu t'es levé du mauvais côté, m'est avis. Vous savez aussi bien que moi que la plupart de ces gens-là ne sont ici que parce que le squire les y a mandés 5 — ce sont des personnes venues avec leurs domestiques, et ainsi de suite, pour se rencontrer avec lui en cours d'affaires, comme dit le vieux Tom Turnpenny. — Le dernier de tous qui est arrivé vient de Fairladiesavec Dick Gardener.
— Mais ce racleur, ce coquin d'aveugle, comment osez-vous permettre qu'une telle racaille passe le seuil de votre porte en un pareil moment ! — Si le squire pensait seulement que vous avez idée de trahir î... Je ne parle que pour votre bien, père Crackenthorp.
— Eh ! voyez-vous , confrère Nixon , reprit Crackenthorp en tournant son tabac dans sa bouche avec le plus grand sang-froid, le squire est un très digne gentilhomme, je ne le nierai jamais; mais je ne suis ni son domestique ni son tenancier, et ainsi il n'a pas besoin de m'envoyer ses ordres jusqu'à ce qu'il entende dire que j'ai pris sa livrée. Quant à ce qui est de renvoyer les gens d'ici, autant vaudrait boucher le robinet de mes barriques d'ale et abattre mon enseigne; — et quant à trahir, et cœtera, le squire trouvera ici des gens tout aussi honnêtes que ceux qu'il amène avec lui. '
— Comment , impudente masse de graisse , que voulez-vous dire par là ?
— Rien, répondit Crackenthorp, si ce n'est que je puis me montrer au grand jour aussi bien qu'un autre, — vous m'entendez; — je tiens le haut de ma maison éclairé, — et je sais une ou deux choses de plus que bien des gens de ce pays. Si on vient chez moi dans de dangereux dessins, mordieu ! on ne trouvera pas Joe Crackenthorp disposé à laisser faire de lui comme de la i)atte du chat. Je me tiendrai au clair, vous pouvez y compter; que chacun réponde de ses propres actions. — C'est là ma manière. — Avez-vous besoin de quelque chose, monsieur Nixon?
— Non — oui — retirez-vous! dit Nixon, que le ton décidé de l'hôte semblait embarrasser, mais qui paraissait vouloir dissimuler l'effet qu'il produisait sur lui.
La porte ne se fut pas plus tôt refermée sur Crackenthorp, que miss Redgandlet, s'adressant à Nixon, lui ordonna de quitter la chambre et d'aller où était sa place.
— Comment, madame ! répliqua le drôle d'un ton bourru quoique d'un air respectueux, voudriez-vous que votre oncle me logeât une balle dans la tête pour avoir désobéi à ses ordres ?
380 REDGANTLET.
— Peut-être pourra-t-il le faire pour quelque autre raison , si vous n'obéissez pas aux miens, repartit IJlias d'un ton calme.
— Vous abusez de vos avantages sur moi, madame. — Je n'ose réellement m'en aller; — je suis chargé de veiller sur cette autre miss que voici, et si j'abandonnais mon poste je ne donnerais pas cinq minutes de ma vie.
— Sachez donc connaître votre poste , monsieur , et tenez-vous en surveillance à l'extérieur de la porte. Tous n'avez pas mission d'écouter notre conversation privée, je suppose? Retirez-vous, monsieur, sans répliquer ni raisonner davantage , ou j'instruirai mon oncle de choses que vous aurez à regretter qu'il sache.
Nixon la regarda avec une singulière expression de dépit mêlé de déférence. — Tous abusez de vos avantages, madame, répéta-t-il, et vous agissez par là aussi follement que j'ai agi en vous donnant une telle prise sur moi. Tous régnez en tyran , et le règne des tyrans est communément court.
A ces mots il quitta la chambre.
— L'insolence sans exemple du misérable, dit alors Lilias à son frère, m'a donné sur lui un grand avantage. Car sachant que mon oncle lui enverrait une balle avec aussi peu de remords qu'à un faisan, s'il soupçonnait seulement quelle a été avec moi son impudence d'airain, il n'ose plus depuis ce temps prendre , en ce qui me concerne , l'air de supériorité insolente que la possession des secrets de mon oncle et la connaissance de ses plans les plus cachés l'ont amené à se donner avec les autres personnes de la maison.
— En attendant, dit Darsie, je suis heureux de voir que le maître de cette maison ne semble pas lui être aussi dévoué que je le craignais ; et cette circonstance fortifie l'espoir d'évasion que je nourris pour vous et pour moi. 0 Lilias! le plus vrai des amis, Alan Fairford, est à ma recherche, et se trouve ici en ce moment. Un autre ami , plus humble, mais que je crois fidèle , est aussi dans ces murs dangereux.
Lilias porta un doigt à ses lèvres et désigna la porte. Darsie comprit l'avis et baissa la voix pour l'informer de l'arrivée de Fairford et lui dire qu'il croyait avoir ouvert une communication avec AVillie l'Errant. Elle l'écouta avec le plus vif intérêt; et elle ouvrait la bouche pour lui répondre, quand on entendit partir de la cuisine un bruit occasionné par plusieurs voix qui paraissaient fort échauffées, et parmi lesquelles Darsie crut distinguer celle d'Alan Fairford.
Oubliant combien peu sa propre situation lui permettait de se constituer l'assistant d'un autre , Darsie s'élança à la porte de la chambre, et la trouvant fermée exléricuromont il emjiloya toute sa force pour l'enfoncer, malgré les prières de sa sœur, qui le conjurait de se calmer et de songer à la situation où il se trouvait. Mais la porte , construite de façon à soutenir les attaques des commis de l'excise, des constables et des