CHAPITRE V
vant une tapisserie qui recouvre la maçonnerie encore fraîche. J'ai trouvé là quelques uns de mes habits , avec du linge et d'autres objets, ainsi qu'un nécessaire à écrire contenant plumes , encre et papier , ce qui me permet de consigner à mon loisir (et Dieu sait si ce loisir est beaucoup troublé ! ) ce journal de ma détention. On peut aisément croire , toutefois , que je ne me fie pas à la sécurité du bureau ; je porte toujours sur moi ce que j'écris , de sorte que la violence seule pourrait me l'arracher. J'ai aussi la précaution de n'écrire que dans le petit cabinet , de façon que je puisse entendre quiconque traverserait les deux autres pièces pour venir à moi, et avoir le temps de cacher mon journal avant qu'on n'arrive.
Les domestiques qui me servent , un vigoureux garçon de campagne et une très gentille petite paysanne qui a l'air d'une fermière , semblent de la véritable école de Jeanne et flodge , pensant peu , ne désirant rien au-delà de la sphère très restreinte de leurs devoirs et de leurs jouissances, et n'ayant nulle curiosité des affaires des autres. Leur conduite avec moi, en particulier, est en même temps très empressée et très impatientante. Ma table est abondamment couverte, et sur ce point ils semblent désireux de se conformer à mes goûts. Mais toutes les fois que je fais une question au-delà du << qu'y a-t-il à dîner? » la brute de garçon se moque de moi avec son hein? et son je nsais point; et si je le presse davantage il me tourne tranquillement le dos et quitte la chambre. La jeune fille veut aussi se donner l'air aussi simple que son camarade ; mais un sourire malin qu'elle ne peut toujours réprimer semble annoncer qu'elle comprend parfaitement bien le jeu qu'elle joue, et que c'est chez elle parti pris de me tenir dans l'ignorance. Tous les deux , surtout la fille , me traitent comme ils traiteraient un enfant gâté, ne me refusant jamais directement rien de ce que je demande , et en même temps ayant soin de ne jamais tenir la promesse qu'ils m'ont faite. Par exemple, si je désire sortir, Dorcas me promet que le soir j'irai faire un tour dans le parc pour voir traire les vaches, précisément comme elle proposerait un divertissement de ce genre à un enfant ; mais, comme je le disais, elle a soin de ne jamais tenir parole, supposé qu'il dépende d'elle de le faire.
Cependant, j'ai été insensiblement gagné par une indiiïérence pour ma liberté et une insouciance de ma situation que je suis hors d'état d'expliquer, à moins que ce ne soit la conséquence de ma faiblesse et du sang que j'ai perdu. J'ai lu mainte histoire d'hommes qui, claquemurés comme je le suis, ont étonné le monde par l'adresse avec laquelle ils ont réussi à surmonter les plus formidables obstacles pour recouvrer la liberté ; et je me disais en moi-môme, en entendant de telles anecilotes, que quiconque a seulement en sa possession un fragment de pierre ou un clou rouillé, avec lequel il puis.se attaquer murailles et serrures , ne doit pas rester habitant d'une prison. Je vois^ cependant
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les jours se succéder sans que je fasse un seul effort pour me tirer d'ici.
Mon inactivité n'est pourtant pas le résultat de l'abattement; elle provient, du moins en partie, de sentiments d'une nature toute différente. Mon histoire , si long-temps mystérieuse , semble maintenant sur le point de recevoir quelque étrange éclaircissement ; je ne sais quelle impression solennelle me dit que je dois attendre le cours des événements , et que luttt^r contre eux serait opposer mes faibles efforts à la puissante volonté du destin. Toi , mon cher Alan , tu traiteras de timidité cette soumission passive, qui s'est appesantie sur moi comme une torpeur engourdissante ; mais si tu n'as pas oublié par quelles visions ma couche a été hantée, et si tu songes que probablement je suis dans le voisinage de la M. V. , peut-être sous le môme toit qu'elle , tu reconnaîtras que d'autres sentiments que ceux de la pusillanimité ont contribué jusqu'à un certain point à me réconcilier avec ma destinée.
Je n'en avoue pas moins qu'il est indigne d'un homme de se soumettre patiemment à cette détention tyrannique. Mon âme se soulève à cette pensée , surtout quand je m'occupe à consigner dans ce journal le tableau de mes souffrances ; et je suis déterminé , comme premier pas vers ma délivrance, à faire envoyer mes lettres au bureau de poste.
Je suis désappointé. Quand Dorcas , sur qui j'avais jeté les yeux pour me servir de messager, m'entendit parler d'envoyer une lettre, elle m'offrit d'elle-même ses services, et reçut la couronne que je lui donnai (car ma bourse ne s'est pas envolée avec le contenu plus précieux de mon portefeuille), avec un sourire qui me laissa voir une rangée des dents les plus blanches.
Mais quand je lui demandai , dans l'intention d'obtenir quelque éclaircissement touchant ma résidence actuelle , à quelle ville de poste elle enverrait ou porterait ma lettre , un stupide qu'est-ce que c'esi que ça ? me montra qu'elle ignorait ce que c'est qu'un bureau de poste, ou que pour le moment elle voulait paraître l'ignorer. — Sotte I exclamai-je avec quelque aigreur.
— 0 mon Dieu , monsieur , reprit la petite en pâlissant, ce qui leur arrive toutes les fois que je laisse échapper quelque étincelle d'initation, — ne vous mettez pas en colère I — Je mettrai la lettre à la poste.
— Quoi ! et vous ne savez pas le nom de la ville de poste? répliquaije impatienté. Alors comment ferez-vous?
— Là, mon bon monsieur I Qu'est-ce que vous avez besoin d'efTrayer une pauvre fille qui ne sait que ce qu'elle a appris à l'école de charité de Saint-Bees ?
— Saint-Bees est-il éloigné d'ici , Dorcas ? — Est-ce là que vous en-