CHAPITRE V. 2Ô
— Non, non, qu'Votre Honneur n'perde pas pas patience, — pas maintenant I Et pour c'qui est tison nom, on dit qu'il en a plus d'un dans le Westmoreland et en Ecosse, Il n'est chez nous que rarement, excepté dans la saison de la chasse ; et alors nous l'appelons le squire. C'est comme ça qu'mon maître et ma maîtresse l'appellent.
— Est-il ici en ce momeut ?
— Non, il n'y est pas , il est à courre le daim , comme on dit , quelque part du côté de Patterdale. îMais il arrive et repart comme un coup de vent.
Je rompis l'entretien , après avoir forcé Dorcas d'accepter quelque argent pour acheter des rubans; ce dont elle fut tellement transportée, qu'elle s'écria : Bon Dieu 1 Cristal Nixon peut dire ce qu'il voudra de VOUS; vous êtes un honnête jeune homme, malgré tout, et bien calme avec une femme , tout d'mème.
Il ne faut pourtant pas être trop calme avec les femmes ; aussi ajoutai-je un baiser à ma couronne, et je ne puis me défendre de l'idée que je me suis fait une alliée de Dorcas. Du moins elle rougit, et empocha son petit compliment dune main , pendant que de l'autre elle rajustait ses rubans couleur cerise , un peu dérangés par la lutte (ju'il m'en avait coûté pour obtenir l'honneur d'un baiser.
En ouvrant la porte pour quitter l'appartement elle se retourna vers moi , et me regardant avec une expression profondément compatissante, elle ajouta ces mots remarquables: Là I — fou ou non , vous êtes un garçon vif, après tout.
Il y avait dans l'accent de ces paroles d'adieu quelque chose de fort mauvais présage, qui semblait me dévoiler le prétexte sous lequel on me retenait captif. Il est probable que ma conduite a été passal)lcment insensée tandis que j'étais agité à la fois et par le délire inhérent à la lièvre, et par l'anxiété provenant de ma situation extraordinaire. Mais se peut-il qu'on trouve maintenant dans mon état d'esprit actuel un prétexte pour colorer ma détention?
Si ce prétexte est réellement celui sous lequel on me prive de ma liberté, c'est seulement parle calme et la régularité de ma conduite que je puis dissiper les préventions quo ces circonstances peuvent avoir excité dans l'esprit de ceux qui m'ont approché durant ma maladie. J'ai entendu parler — pensée terrible I — d'hommes que différentes raisons avaient fait renfermer dans des maisons de fuus , et dont, après des années de misères, le cerveau avait Uni par se déranger, par suite de l'influence irrésistible produite par la vue contiimelle des malheureux parmi le.squels ils étaient confondus. C'est ce qui ne m'arrivera pas, s'il est au pouvoir de la nature humaine qu'une fnrte résolution intérieure garantisse de l'action contagieuse des sympathies externes. Cependant, je m'assis pour recueillir et arranger mes idées, en vue
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de l'appel que je me proposais de faire à mon geôlier, — c'est ainsi que je dois le nommer, — à qui je parvins à écrire la lettre suivante, ayant enfin , après maint brouillon commencé et abandonné , et après bien des efforts pour prendre un ton plus conciliant, trouvé des mots propres à adoucir l'expression du vif ressentiment qui respirait dans les premiers jets de ma lettre. Je rappelai les deux circonstances dans lesquelles il m'avait certainement sauvé la vie au moment du plus pressant péril; et j'ajoutai que , quel que fût le motif de la contrainte exercée en ce moment sur moi , et par ses ordres, à ce qu'il paraissait, ce ne pouvait certainement être en vue d'en venir contre ma personne aux dernières violences. Il se pouvait . lui dis-je, qu'il m'eût pris pour quelque autre ; et pour redresser une erreur de cette nature , je lui disais tout ce que je pouvais lui dire de ma position et de mon éducation. Je supposais ensuite comme chose possible qu'il me crût trop faible pour me remettre en route, et par conséquent incapable de prendre soin de moi-même -, et je lui demandais la permission de l'assurer que j'avais parfaitement recouvré la santé, et que j'étais tout-à-fait en état de supporter la fatigue d'un voyage. Finalement, je lui rappelais avec fermeté, quoique en termes mesurés, que la détention que je subissais était un acte illégal, et passible du rigoureux châtiment des lois protectrices de la liberté des citoyens. Je finissais par lui demander de me faire paraître devant un magistrat, ou du moins de m'accorder la faveur d'une entrevue personnelle, pour m'expliquer ses intentions à mon égard.
Peut-être le ton de cette lettre était-il trop humble pour la situation d'un homme outragé ; c'est ce que je penche à croire quand je la repasse dans mon esprit. Mais que pouvais- je faire? j'étais au pouvoir d'un homme dont les passions semblent aussi violentes que les moyens qu'il a de les satisfaire paraissent illimités; j'avais, de plus, lieu de croire (ceci est pour toi, Alan) que toute sa famille n'approuve pas la conduite de sa violence envers moi ; mon objet, enfin, était la liberté : et qui ne ferait de grands sacrifices pour atteindre un tel but?
Je ne pouvais adresser autrement ma lettre qu'en y mettant pour inscription : « Pour être remis au squire en main propre. » Il ne pouvait être bien loin , car dans les vingt-quatre heures je reçus une réponse. Elle était adressée « A Darsie Latimer, » et contenait ces mots: — «Vous » m'avez demandé une entrevue. Vous avez requis d'être conduit devant » un magistrat. Votre premier souhait sera accompli ; — peut-être aussi >' le second. En attendant, soyez assuré que quant à présent vous êtes » prisonnier par autorité compétente, et que cette autorité est soutenue » par un pouvoir suffisant. Gardez-vous donc de lutter contre une force "qui pourrait vous écraser, et abandonnez -vous au cours des événe- » ments qui nous entraîne tous les deux, et auquel ni vous ni moi ne •' pouvons résister. »