CHAPITRE I
cessaire. Les regards du vieux juge s'adoucirent : son orgueil de famille était ménagé; et satisfait également de la modestie et de la civilité de celui à qui il avait attribué un empressement présomptueux, il perdit peu à peu l'expression dédaigneuse de ses traits, que remplaça une profonde attention : le plus grand compliment qu'un juge puisse faire à l'avocat qui parle devant lui, et le plus grand encouragement qu'il lui puisse donner.
Ayant réussi à s'assurer l'attention favorable de la cour, le jeune avocat , mettant à profit les lumières qu'il devait à l'expérience de son père et à sa connaissance des affaires, écarta de la cause, avec une adresse et une clarté qu'on n'aurait pas attendues d'un aussi jeune homme, cette complication de formalités dont on l'avait surchargée, de même qu'un chirurgien commence par enlever les bandages qu'on a à la hâte appliqués à une blessure , afin de procéder ensuite à la cure secundian artem. Débarrassée de ces enveloppes compliquées et purement techniques sous lesquelles l'obstination nuisible du client, la précipitation irréfléchie ou l'ignorance de ses agents , et l'astuce d'un adroit adversaire , avaient comme étouffé le fond de l'affaire, la cause du pauvre Peter Peebles, ramenée ainsi à elle-même, n'était pas un sujet défavorable pour la déclamation d'un jeune avocat , et notre ami Alan ne manqua pas de mettre à profit ce qu'elle lui offrait d'avantageux à cet égard.
Il produisit son client comme un homme simple, probe, bien intentionné, qui, durant une association de douze années, s'était graduellement appauvri, tandis que son associé (son ci-devant commis), n'ayant eu dans la maison d'autres fonds que la part qui lui avait été attribuée dans les affaires , où il avait été admis sans aucune avance d'argent, s'y était graduellement et de plus en plus enrichi.
" Leur association, dit Alan ( et cette légère digression fut reçue avec une certaine faveur ), cette association ressemble à la vieille histoire du fruit coupé avec un couteau dont un côté de la lame seulement était empoisonné, de sorte que celui à qui fut servie la portion infectée trouva l'affaiblissement et la mort là où celui qui avait eu l'autre moitié en par^ tage avait trouvé une nourriture savoureuse. — 11 s'enfonça alors hardiment dans le mare magnum des comptes des deux parties \ il poursuivit chaque fausse indication du registre brouillard au journal , du journal au registre d'échéances , du registre d'échéances au grand-livre ; il opposa les unes aux autres et au fait véritable les adroites interpolations et les insertions fnllacieuses de Plainstanes; puis, profitant jusqu'à la fin des travaux préparatoires de son père et de ses propres connaissances en comptabilité, connaissances qu'il avait cultivées avec soin, il fit à la cour un exposé clair et intelligible des affaires de l'association, et fil voir nettement qu'à la dissolution de la société il aurait dû revenir à son client une balance considérable, sulfisanlc pour le mettre à même de continuer seul
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les affaires, et de conserver ainsi dans le nxonde la siiuatioû indtpeodaûle d'ufi industrieux commerçant. — 3Iais ait lieu que celte justice ait ét(* rendue par l'ancien commis à son ancien maître, — par l'oMigiî à son Uenfaiteur, — par un honnête homme à un autre , — mon mallveureux elie^ut a été forcé de poursuivre de tribunal e*i tribunal sou ci-devaat commis, devenu son débiteur -, à ses justes réclamations il a vu opposer d'aulFes réclamations adroitement élayées , mais sans fondement ^ U a vu sa partie adverse changer son caractère de demandeur ou de défetwieur, par une suite de transformations non moins fréquentes que celles d'Arlequin , au point que dans une poursuite si langue et si variée le avaU heureux plaideur atout perdu, bien, réputation , et presque jusqu'à l'usage de la raison elle-même , et qu'il est arrivé devant Leurs Sei^ gn3uries, objet de dérision inconsidérée pour les gens irréOéchia, de compassion pour ceux dont le cœur est plus accessible à la pitié , de méditation sérieuse pour quiconque rélléchit que dans un pays où d'excellentes lois sont appliquées par des juges intègres et incorruptibles un homme puisse poursuivre une réclamation presque indisputable à travers tous les dédales de la chicane 5 perdre dans cette poursuite sa fortune , sa réputation, jusqu'à sa raison, et se présenter enfin devant la cour suprême de son pays dans la misérable condition de mon infortuné client, victime d'une justice trop long-temps différée, et de ces espérances toujours déçues qui brisent le coeur. »
La force de cet appel à la sensibilité ne fit pas n>oins d'impre^ion au banc des juges que n'en avait fait auparavant la clarté des arguments d'Alan. La ridicule figure de Peter Peebles, avec sa perruque d'étoupes, n'était heureusement pas là pour affaiblir cette émotion par une impression contraire , et le silence qui régna quand le jeune avocat eut achevé sa plaidoirie fut suivi d'un murmure d'approbation aussi agréable aux oreilles de son père que les plus doux sons qu'elles eussent jamais recueillis. Nombre de mains vinrent s'offrir à la sienne en signe de felicitation. Si cette main, que chacun voulait presser, tremblait dabord de crainte, elle ne trembla bientôt plus que de plaisir ; et ce fut d"une voix aflaiblie par l'émotion qu'il répondit : Oui, oui, je savais qu'Alan était homme à faire une cuiller ou à gâter une corne '.
L'avocat adverse se leva j c'était un vieux praticien, qui avait trop attentivement observé l'impression faite par la plaidoirie d'Alan pour ne pas redouter les conséquences d'une décision immédiate. 11 accorda les plus grands compliments à son jeune confrère , — « le Benjamin de la docte faculté, comme il se permettait de l'appeler; " — il dit que les souffrances attribuées à M. Peebles étaient bien compensées par l'avantage qu'il avait dû à sa position de recevoir graluitement, de la bien-
> Dirlon urlKinairemenl appliqui^i à un aventureux Bohémien qui veut, à touâ rlS» ques.JlrausforiiRT en cuilk-riune eoine de bclior. (W. S.)
•vciUW'ince 4e Leurs Seigoeiurie^,, («ne assIalaHoe telle qir^awtrmieBd; 'il ii'a,ui'ait pu. robtenir à un haut pris.; — et il eoiïMint (que sou geuw* -confrère ayait présenté ibeaucoup de ;£arts -sous un jour -si 'jaou-veau^ itfue bien qu"i! tut parfaitement sur d'être à même de les r.éfuter.of«B['J(iélt&- .Piiejûît , il désirait avou* .-guQlques ibeijres |K)ur ipx^pajrer -sa jiépousie , afin 4e pouvoir suivie 51. Fairford de poamt mi point, il ;av.ail .d'aibasiirs .à faire .observer quilétait une partie 'dse la -cause •sur ilaqueile scttiicoofi'èi», dont rattent^n av^t si .merveiUeuseaaient timbrasse "tout ie neste, oae s'étai't pas arrêté autaait qu'il s'y «erait allendu : c'était rinterpnétatioH de cei'tame corre^spondaiice qui avai^t eu Jieu eotre les parties paia ide teflips après la dissolution de 4a société.
La cour, après avoir ectendu M. TougbvliUi accorda sans <IMïîouli(ié Aewi. jours pour se préparer, lui donna u-t en inônieteUiips à eiite©dre qu'il pourrait bien trouver sa tâche diflieile , et laissa^ji au jemiie av-oeat, auquel ielle paya un juste tribut d'éloges pour la maniène df^it il s'étaiit acquitté 4e la sienne , le ciioix de parier imniédiatenient siur le point qwe v^oait .d'all^ufif l'ayocat de Plainstanes , ou de ne pi"ie«idre la panû4e iqu'asi procljain appel die la cause.
Alan s'excusa nîodestement de ce qui , dans le fait , av.ait été «ne opîission bien pardonnable dans upe cause si compliqiaée , et dit -qu'il létait prêt à reprendre sur-le-champ ce qui avait rapport à ieett« eorrespondance, et à prouver que par le fond et la forme elle r^Qlrart exactement dans le poiui de vue de la cause qu'il avait soumis à Le«rs Seigneuries. Il demanda alors à son père , qui était assis derr itère lui, de Iqi passer successivement les lettres , dans l'oi'dreoù il &e proposait de les lire et de les commenter.
Le vieil avocat Tough avait probablement conçu le projet assez iagénieux d'amortir l'effet de l'ai'gumentation du jeune débutant , eo l'obligeant ainsi de faire succéder à un enchaînement de raisonnements dairs et logiques un appendice improvisé à la hâte. Mais si telle avait été son intention , il semblait probable qu'elle serait déçue ; car Alan était l)ien préparé sur celte partie de la cause comme sur toutes les autres. Il reprit sa plaidoirie avec une chaleur qui donnait môme une nouvelle force à ses précédents arguments -, et il aurait peut-être fait regretter au vieux Tough de l'avoir rappelé sur la brèche , quand son père , qui lui passait les lettres , lui en mit une entre les mains qui produisit sur l'avocat un singulier effet.
Du premier coup-d'œil Alan avait vu quo le papier n'avait aucun'rapport aux affaires de Peter Peebles ; mais ce premier coup-d'œil suffît aussi pour qu'il lui devînt impossible , même en ce moment et en un tel lieu, de ne pas lire l'écrit jus(iu'au bout , et cette lecture rompit totalement le hl de ses idées. Il s'arrêta court au milieu de sa plaidoirie, les yeux fixés sur le papier avec une expression de surprise et d'horreur; — il proféra une exclamation , et laissant tomber le dossier qu'il
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tenait à la main il sortit précipitamment du tribunal, sans répondre un seul mot aux diverses questions qui lui étaient adressées : — Qu'y avait-il? — se trouvait-il indisposé? — voulait-il qu'on lui apportât une chaise? etc., etc.
M. Saunders Fairford , qui était resté assis dans un état d'immobilité aussi complète que s'il eût été tout-à-coup changé en pierre , fut enfin rappelé à lui par l'empressement avec lequel les juges et l'avocat adverse s'informaient à lui de la santé de son fils. Il se leva alors d'un air où son profond respect habituel pour la cour était mêlé de quelque cause intérieure d'agitation , et balbutia quelques mots à peine distincts de méprise, — d'une mauvaise nouvelle, — de l'espoir qu'il avait qu'Alan serait mieux le lendemain. Mais hors d'état d'en dire davantage, il joignit les mains en s'écriant: Mon fils 1 mon filsl et quitta précipitamment le tribunal, comme pour se mettre a sa poursuite.
— Hé bien , qu'a donc le vieux chien • ? dit à demi-voix à un de ses confrères un juge dont les dehors quelque peu grossiers cachaient un esprit fin et métaphysique. Ceci est la cause des fous, Bladderskate. — D'abord elle fait perdre l'esprit au pauvre diable qui y est le plus intéressé -, — ensuite votre neveu devient fou de frayeur et se sauve d'ici ; — puis ce jeune homme , dont le début promettait tant , est aussi hors des crochets pour l'avoir trop étudiée, j'imagine-, — et maintenant voilà le vieux Saunders Fairford devenu aussi lunatique que pas un d'eux tous. Que dites-vous de tout cela, Bladderskate?
— Rien, mylord, répondit celui-ci, beaucoup trop enfoncé dans sa gravité pour priser les plaisanteries auxquelles son confrère le philosophe se laissait parfois aller -, — je ne dis rien , mais je demande au Ciel de nous conserver l'esprit sain.
— Amen / amen ! repartit son docte confrère ; car certains d'entre nous n'en ont guère de réserve.
L'audience fut levée, et l'auditoire se sépara en admirant le talent déployé par Alan Fairford à son début dans une cause si dillicile et si compliquée , et se livrant à cent conjectures différentes sur le motif de la singulière interruption qui était venue répandre un nuage sur le succès que ce jour lui avait valu. Le pis de tout fut que six procureurs, dont chacun avait pris à part soi la résolution de glisser dans la main d'Alan un à-compte d'honoraires au moment où il quitterait le tribunal , secouèrent la tète en remettant l'argent dans leurs bourses de cuir, et en se disant « que le garçon était habile, mais qu'il ftillait le connaître un peu plus avant de lui confier des affaires ; — qu'ils n'aimaient pas l'avoir vu décamper comme une puce sur une couverture. »
• La tradition attribue ces formes bizarres de langage à l'ingénieux philosophe lord Kaimos. (W. S.)
Lord kaimes est auteur de l'un des meilleurs livres qui existent sur l'histoire de la civilisation, les £s'iuissex de l'histoire de l'homme {Skelclics ofihe History of Man. (L. V.)