U CHAPITRE I
vous voulez que j'aille dîner avec vous , je ne nie refuserai pas à un verre de bonne amitié, dans les bornes de la modération.
Le vieux Fairford leva les épaules et doubla le pas pour se débarrasser de leur client ^ et voyant son fils couvert de la robe noire, uniforme plus respectable à ses yeux qu'un camail d'archevêque, il ne put s'empêcher de lui frapper amicalement sur l'épaule , en lui recommandant à demi-voix de prendre courage et de faire voir qu'il était digne de la porter. Ils entrèrent alors dans Voûter-hall • du palais , où s'assemblait autrefois l'ancien parlement d'i;cosse , et qui sert au môme usage que Westminster-Hall en Angleterre, étant comme le vestibule de ce qu'on nomme V inner-house^ sous la juridiction de certains personnages sédentaires nommés les lords ordinaires '.
Le vieux Fairford passa la première partie de la matinée à répéter ses instructions à Alan , et à courir d'une personne à l'autre, quand il apercevait quelqu'un de qui il espérait tirer quelques nouveaux éclaircissements , soit sur le point principal, soit sur les incidents accessoires. Pendant ce temps, le pauvre Peter Peebles, dont le cerveau affaibli était tout-à-fait hors d'état de soutenir avec calme ce moment important, ne quittait pas son jeune avocat plus que l'ombre ne quitte le corps , tantôt affectant de lui parler haut, tantôt se penchant à son oreille, d'autres fois ornant son effroyable visage d'un sourire qui lui tordait encore plus les traits , ou bien prenant l'expression grave et importante d'une profonde préoccupation , et parfois enfin ricanant d'un air de dérision méprisante. Ces dispositions de l'esprit mobile du pauvre client étaient accompagnées de mouvements et de gestes bizarres , que le plaideur déguenillé jugeait appropriés aux diverses expressions de sa physionomie. Tantôt il brandissait un bras en l'air, tantôt il avançait son poing fermé, comme pour terrasser son adversaire. D'autres fois il étendait sur sa poitrine sa main ouverte, ou bien il la jetait en avant par un mouvement rapide, en faisant galamment claquer ses doigts en l'air.
Ni ces démonstrations ni l'air honteux et évidemment embarrassé d'Alan Fairford n'échappèrent aux jeunes désœuvrés de la salle. Il est vrai qu'ils ne s'approchèrent pas de Peter avec leur familiarité habituelle, retenus par une sorte de déférence pour Fairford, quoique beaucoup d'entre eux l'accusassent de présomption , pour avoir osé se charger à son début dans la pratique d'une cause hérissée de tant de dillicultés. JMais Alan, nonobstant cette réserve, ne s'en apercevait pas moins que lui et .son compagnon étaient l'objet d'une foule de plaisan-
■ Salle extérieure.
a F,a cour des sessions csl divisée en deux chambres, et celle qui sièfie dans l'oulercourl s'appelle la cour dos juges ordinaires; c'est elle (pii jupe certains procès en premiere instance , ou examine préalablement ceux qui sont destinés pour la première chambre, siégeant dans Vinncr-cottiC ou cour intérieure. {l\oic du premier traducteur.)
usa REDGANTLET.
teries, et que c'était à eux que s'adressaient un grand nombre de ces éclats de rire toujfiuns si* fréquents en ce lieu.
Enfin' le jeune avocat perdit patience ; et craignant de perdre en même temps. 1* présence d'esprit et la mémoire , Alan dit franchement àison père qu'à moins qu'on ne le délivrât du supplice que lui infligeaient lai présence et les instructions de son client , il lui faudrait de tbute nécGssitjé déposer les pièces et renoncer à plaider la cause.
— Pais,. paix,. mon cher AJfen»! dit le vieux Fairfond , pei-danb presque luirmôme Hespriti à» l'idée de cette alternative ; ne prenez pae garde à ce sot de bouràvrien. Nous ne pouvons empocher cet homme d'entfendi'e plaider sa* propre cause, quoiqu'il n'ait pas la tête bien: saine.
— Sur ma vie , mon père , repartit Ailan, je serai hors^d^état de dire deus motS' de suite •,. il me fait tout oublier. Et si je veux parler sérieuBement des injustices qu'il a éprouvées et de l'état où' il est réduit, ne doisrjB pasm'attendre àceque la vue d'un épouvantail aussi- burlesque feraitourner au ridicule tout ce que pourrai dire ?
— li! y a> quelque chose de vrai en-cela, dit Saundens- Fairfbnd en jetant un. ooup-dîœil' sur le pauvre Péter, et insinuant l'index- avec précaution» 8<jus^sa perruque, pour se frotter le front et s'activer le* idées. Ce nîest' passai une figure qu'on' puisse voir sans rire à la barre ; mais pan quel mo^^m se débarrasser de lui? Lui- parler raison , ou quelque-chose qui en approche, ce sera la» dernière ehose qu'il >x3udTa éoouter. — Attends l— Mon' cher Alan-, un moment de patience: Je vaislfe faire partir sur-le-champ-, oomme une balle à la paume.
Aioes molsMl counità son. allié Peler Drudgeit, qui .le voyant arriver avec tdnl.de hâte et la physionomie soucieuse, posa sa plume dePTièpe l!oreiUevetiS.'éerla iQ-u'est-oe qu'il y adono, monsieur Saunderfj^? — estH30'quequelque chose va mal?
— Voici lun dollar , mon i cher Drudgeit, ditMi Saundens-, c^estmaintenamti ou jamais^ Peten, qu'il faut que vous me rendiez un'bon service. Cet homonyme à vous , ce Peter Peebles , va pousser les pourceaut à traverenos colieveauK de laine ■ ; emmenez-le au café Jones, mon cher Dmdgwti,. — donnez'-lui sai méridienne, — gardez-le là, ivre ou non , jugquViprès'lés plaidoiries.
— Il isuHit, répli(ina Peter Drudgeit, à (jui son propre rôle danBle swv*tO0 i-oquis ne déplaisait nullement 5 — nous allons faire ce que vous demandën
Kni moment- après-yen effet, on viti le scribe s'approcher de Peter P«eb!*8-^etîlui'{3arler à l'oreille, et on put saisir ces parties rompues des réponses de ce dernier.
'Cette looulloiï: vient é.viden>m*tTl ii'«m ancien usage écossais, an temps oi'i rcpo?gfw^(k la.inénafCfC', corame on POfwma^t la laine liiéo )«<• elle en liivrr, était liaTliruUrteraettV'exjjosée , (luaiidion riteiitlatl a Manchir au soteil, aux incursions dés poinrce««n, rarem^wt bkrutenusxlans tme ferme ilLcosse. v^V. S.)
CHAPlTflE I. 1'63
«■Quitter le tTibunal'une.^eule mmate 4e joar de ee grarid jugement ? — dn tout, pen' regimn ! — Eh quoi ! -de 'l"eau-de-vie , dites- vous ? — dcl'-eau-de-vie de îVffnce ? ^ est-ce que vo^js ne pourriez pas en ap- 'popter 'une mesure à la barre sous votre hsfbft , mon cher Drudgeit ? — Impossible ? — Wé 'bien , si c'-est 'tOHfe-à-fait impossible , et si nous avons encore une lieure a-vwnt qu'on 'n'appelle 'la cause , je puis 'bien traverser \q dime av.ec vous , au fait.; il 'est sûr que j'ai 'besoin de quelque dhose -pour me donner des forces un jour comme aujourd'hui. — Mais je ne resterai «pas plus d'»n instant , — pas plus d'une -minute , — et je ne 'boirai pas 'plus d'un seul gill '.»
'Quelques minutes api'ès , on vH les dewx 'Peters traverser ensemble lie iParliament-'Close (auquel on aflecte aujourd'hui de donner 'le nom à 'la mode de Square), 'Drudgeit emmenant captif et comme en triomphe ije paHvi»e J'eebles, que ses jambes passives portaient vers le débit, tandis qu'à 'Chaque instant -ses yeux se reportaient vers le palais. 'Ils ■8e plongèrent dans les -profondeurs eimmériennes ^ du café John ^ , •jadis rendez-vous -favori du classique et amusant docteur 'Pitcairn 5 puis j«n 'Cessa de les apercevoir.
©élivré'de son persécuteur, Alan Pairford eut le temps de rappeler «es souvenirs, qui , dons -son état d'irritation, lui étaient presque échappés , et -de se préparer à une tâche dont il sentait que le succès ou la non-'réussi le devait avoir sur ^on avenir 'la plus sérieuse influence. *Il était fier, il n'était'i>as non plus sans avoir conscience de ses forces , et l'importance qu'attachait son père au succès de ce début était un nou- ''Veau motif de mettre en œuvre tous ses moyens. Par dessus 'tout , il >»vait'Cetempipe sur 'Soi-mème essentiel au suecèsen toute entreprise 'ardue^et il était-esempt par -sa nature de celte irritabilité fébrilepar •laqueHc'ceux dontl'iniQgination trop vive s'exagèreles ditlicultés, se-mettentipar làméme 'hors d'état'dc'les affronter quand- elles se présentent.
-Après -fr'ôtpe renouéeset radermies sur lesujet qu'il allait falloir aborder, les penséeS' d'Alan Tetournèrent au comté de Dumfries , et à la
'.Pclite mesure. (L. V.)
MJn sait flue chez les anciens /eJitii-e.ç cimjMéWeHHes était une locution jprûv^rbiaic. (L. V.)
-^Cepelll et sombre café, qu'un incendie a détruit, était, il y a trente ans et plus, hîtpoiot de réimion riecetJ\ des scribes et des clercs du palais (|ni avaieiU conservé 'l^^nrien usage écossais de ce qu'on nommait la w/t'Wd/eiwt-, c'est-à-dire. d'une ^otitic £l'ea«-de-v-ie,4jrise ^iiiUildi. Si on les avait observés, on les aurait vus, .vers, l'heure.de nii<li, !v'4;:ilter à leurs pupitres, et échanger des re^^ards entre cu\, jusq;i'i ce qu'eafin /luolciù'un d'eux , d'un exlérieur.fjrave et digne , s'attribuût l'honneur de conduire labamle, et, alors, oir pouvait les voir, en (ile cornme une troupe d'oies sauvages, traverser le close ou square, el, entrant processionnellcment dans le café, y recevoir à tour de rôle, de la main du garçon, la méridienne préparée d'avance pour eliacun d'eux au comptoir. Ceci se répétait chaque jour, et, bien qu'ils ne sq parlassent pas, ils semblaient attacher une certaine idée de confraternité à s!acquilten en&emble.tlu ceremonial. (W, S.)
104 KEDGANTLET.
situation précaire où il craignait que l'ami qui lui était si cher ne se fût placé; plus d'une lois il consulta sa montre, impatient de commencer et de finir sa tâche actuelle, afin de courir plus tot au secours de Darsie. Le moment arriva enfin. La voix de l'huissier, cette voix d'airain dont se souviennent tous les liabitués du palais, fit entendre l'appel : Peters Peebles versus Plainstanes, jper Dumtoustie et Tough. — Maitre Da-aniel Dumtoustie I Dumtoustie ne répondit pas, car quelle que forte et sonore que fût la voix du massier, elle ne pouvait parvenir |)ar delà Queensferry ■ : mais notre ami maître Alan Fairford parut à sa place.
Le tribunal était encombré; car en des occasions précédentes on s'était fort amusé des improvisations de Peter, qui avait complètement réussi à déconcerter la gravité de la cour entière , et à réduire au silence non seulement l'avocat de la partie adverse, mais le sien propre.
Le banc des juges et l'auditoire parurent également surpris de voir paraître un aussi jeune homme en remplacement de Dumtoustie, pour porter la parole dans ce procès compliqué et pendant depuis si longtemps; et le gros de l'auditoire fut surtout désappointé de ne pas apercevoir le client , Peter, le polichinelle des scènes boufTonnes auxquelles on s'attendait, i.es juges regardèrent pourtant d'un œil très favorable notre ami Alan , la plupart d'entre eux connaissant plus ou moins un praticien aussi ancien que l'était son père, et tous, ou presque tous, apportant par civilité , au premier plaidoyer d'un avocat , la même indulgence que montre la chambre des communes au premier discours ' d'un de ses membres.
Lord Bladderskate offrait une exception à cette expression générale de bienveillance. Ses épais sourcils hérissés et grisonnants cachaient à demi les regards presque irrités qu'il dirigeait sur Alan, comme si le jeune avocat avait usurpé les honneurs de son neveu , au lieu de couvrir sa honteuse défection ; et, par un sentiment qui fait peu d'honneur à Sa Seigneurie, il espérait au fond de l'àme que le jeune homme échouerait dans la cause que son neveu avait abandonnée.
Il n'y eut cependant pas jusqu'à lord Biadderskate qui ne fût forcé d'applaudir en dépit de lui-même au ton judicieux et modeste avec lequel Alan débuta dans son allocution à la cour, s'excusant de sa présomption , et la justifiant par l'indisposition subite de son savant confrère, à qui la tâche de plaider une cause qui n'était ni sans difiicullés ni sans importance avait été assignée à bien plus juste litre. Il parla de lui-môme comme il en devait parler, et du jeune Dumtoustie comme celui-ci eût dû mériter qu'on en parlât, ayant soin de ne s'arrêter ni sur l'un ni sur l'autre sujet au-delà de ce qui (Hait strictement né-
■ roini on l'on traverse l'estuaire du Torth pour passer du comté d'Edimbourg à ccjui de Fifo. (L. V.)
ï Maidcii speech . discours vierge.