‹ RedgauntletChapitre 82 sur 152 · CHAPITRE \l · texte numérisé non relu

CHAPITRE \l

avec des gens trop occupés du soin de leur propre sûreté pour penser beaucoup au chagrin des autres.

— Et avec qui vous-même vivez-vous, je vous prie? répliqua vivement Nanty. — Avec des comploteurs dont les complots n'aboutiront qu'à les conduire à la potence; avec des incendiaires qui battent le briquet sur de l'amadou humide. Vous soulèverez aussi aisément les morts que les Highlands -, — vous ferez grogner une truie morte aussi aisément que vous tirerez quelque chose du pays de Galles ou du Cheshire. Tous croyez que parce que le pot bout il n'y a que votre écume qui puisse monter à la surface? — je sais mieux que vous ce qui en est , pardieu ! Tous ces troubles, toutes cos émeutes que vous croyez être dans votre sens n'ont pas le moindre rapport à votre parti 5 et le meilleur moyen de rétablir le bon accord dans tout le royaume serait l'alarme d'une entreprise telle que celle dans laquelle ces vieux fous essaient de s'embarquer.

— Je ne suis réellement pas dans les secrets auxquels vous semblez faire allusion , dit Fairford ; et, décidé en même temps à mettre autant que possible à profit les dispositions communicatives de Nanty, il ajouta en souriant : Et lors môme que j'y serais, je ne croirais pas prudent d'en faire un sujet de conversation. Mais je ne doute pas que des hommes sensés tels que Summertrees et le laird ne puissent correspondre ensemble sans ofTenser le gouvernement.

— Je vous y prends, l'ami, je vous y prends î s'écria Nanty Ewart, stu' (lui l'eau-de-vie et la fumée de tabac commençaient enfin à opérer. Quant aux sujets sur lesquels des gentlemen peuvent ou non correspondre, ma foi, c'est une question que nous pouvons prœtermittere, comme disait notre vieux professeur-, et pour ce qui est de Summertrees, je n'en veux rien dire , le connaissant pour un vieux renard. IMais je dis que cet autre camarade qu'on nomme le laird est un tison dans le pays; qu'il est à travailler tous les honnêtes gens qui devraient ne penser qu'à boire tranquillement leur eau-de-vie, en leur contant des histoires sur leurs ancêtres et sur quarante-cinq ; qu'il cherche à faire arriver toute ï'eau sous la roue de son moulin, et à tendre ses voiles à tout vent. Et parce que les gens de Londres sont à brailler pour je ne sais quoi qui ne regarde qu'eux , il s'imagine pouvoir les gagner à sa cause d'un signe du doigt. Et il est encouragé par les uns, parce qu'ils ont besoin de tirer de l'argent de lui-, par d'autres, parce qu'ils ont autrefois soutenu la cause et qu'ils seraient honteux de reculer ; par d'autres , parce qu'ils n'ont rien à perdre; par d'autres encore, parce que ce .sont des fous mécontents. Mais s'il vous a attiré dans sa na.sse , vous ou tout autre , je ne dis pas qui , par l'espoir de faire quelque bien , c'est un satané canard d'attrape , voilà tout ce (]ue je i)enx dire de lui ; et vous autres vous êtes des oisons, ce qui est pis que 'd'être des canards d'attrape, et

3iO REDGANTLET.

des canards boiteux aussi. Ainsi, à la santé de George III et de la vraie foi presbytérienne, et à la confusion du pape , du diable et du Prétendant I — Je vous dirai, monsieur Fairbairn ' que je ne suis propriétaire que pour un dixième de cette coque, Jenny la Sauteuse , rien que pour un dixième , — et qu'il faut que je la conduise sur les instructions de mes armateurs. Mais si j'en étais le seul propriétaire , je ne voudrais pas faire de mon brick un bac de communication pour votre jacobitisme au rebut et votre papisme suranné, monsieur Fairport^ — je ne le voudrais pas, sur mon àmel ils se montreraient sur le pont, pardieu, comme je l'ai vu faire à des gens qui valaient mieux qu'eux, quand j'arborais certaines couleurs. Mais comme ce sont des articles de contrebande , et que je les ai à bord de mon bâtiment , et que j'ai les ordres de mes armateurs, il faut, ma foi , que je les pilote comme on me l'a enjoint. — Hé, John Roberts I aie un peu soin au gouvernail. — Ainsi donc, monsieur Fairwealher, tout ce que je fais est par cours d'affaires, comme dit ce damné coquin de Turnpenny.

Depuis cinq minutes il ne parlait plus qu'avec difficulté; il se laissa alors aller tout de son long sur le tiîlac, sous Tiniluence de l'énorme quantité d'eau-de-vie qu'il avait bue , mais sans avoir montré la moindre lueur de la gaieté ou môme de l'extravagance qui d'ordinaire accompagne l'ivresse.

Le vieux marin auquel Nanty venait de s'adresser s'approcha de S(jn patron assoupi et lui jeta un grand manteau sur les épaules. — C'est dommage qu'il ait ce défaut-là , dit-il en regardant Fairford; car autrement jamais marin plus habile n'eût posé la semelle sur les planches d'un navire.

— Et qu'allons-nous faire maintenant? ditFairford.

— Nous allons louvoyer jusqu'à ce que nous apercevions le signal , et alors nous exécuterons nos ordres.

A ces mots, John Roberts retourna au gouvernail et laissa le passager livré à ses méditations. Bientôt après on vit s'élever du petit promontoire une légère colonne de fumée.

— Je puis vous dire à présent ce que nous allons faire, maître, reprit le marin. Nous allons tenir la mer jusqu'à la marée du soir, où nous gagnerons Skinburness-, ou, s'il fait obscur, nous pourrons entrer dans la rivière de Wampool , et vous mettre à terre avec la chaloupe du coté de Kirkbridge ou de Leaths.

Faiford, déjà fort mal à son aise , se vit ainsi condamné pour tout un jour à une agonie que le dérangement de son estomac et son violent mal de tôte le mettaient peu en état d'endurer. Il n'y avait pourtant

' Bel Enfuiit. N.mty en veut lerriblcment au nom de FaiiToiil , que loul-à-l'heure il va cbaiigci- en lieau l'orl et en Beau Tenijis. (L. V.)

Page 1