CHAPITRE XIV
habituels , malgré la quantité considérable de liqueurs qu'il avait avalée tout en racontant son histoire.
Quoique loin de se sentir bien , Alan fît un effort pour se lever et aller à la tète du brick , pour jouir de la belle perspective qui s'y développait, aussi bien que pour voir de ses propres yeux quelle roule faisait le navire. A sa grande surprise il s'aperçut qu'au lieu de courir sur la côte opposée à celle d'où il partait, le brick descendait le Frith et paraissait se diriger vers la mer d'Irlande. Il appela Nanty Ewart, lui manifesta son étonnement de la direction qu'ils prenaient , et lui demanda pourquoi ils ne coupaient pas en travers du Frilh vers quelque port du Cumberland.
— Parbleu, voilà ce que j'appelle une question raisonnable ! répondit Nanty ; comme si un navire pouvait aller aussi droit son chemin qu'un cheval qui va à son écurie, et un contrebandier parcourir le Solway aussi tranquillement qu'un cutter royal! Je vous dirai, camarade, que si je ne vois pas de fumée au-dessus de Bowness , ce village sur ce promontoire là-bas, il faudra que je tienne la mer vingt-quatre heures au moins, attendu que nous devons conserver le vent si les faucons sont en chasse.
— Et si vous voyez le signal de sécurité, monsieur Ewart, que ferez-vous?
— Hé bien, alors et dans ce cas , je resterai au large jusqu'à la nuit , puis je vous débarquerai à Skinburness , vous , les caques , et le reste du chargement.
— Et c'est alors que je dois voir ce laird pour qui j'ai la lettre?
— C'est ce que nous saurons après. Le navire a sa destination , — le contrebandier a son port , — mais il est moins aisé de dire où on peut rencontrer le laird. Pourtant il sera à une vingtaine de milles de nous , en-deçà ou par-delà ; et ce sera mon affaire de vous guider jusqu'à lui.
Fairford ne put réprimer le frisson de terreur qui lui parcourut les membres en se sentant ainsi rappelé à la réalité de sa situation, et en songeant qu'il était si complètement au pouvoir d'un homme qui de son propre aveu, avait été pirate, et qui maintenant, selon toute probabilité, était en guerre avec les lois de la société aussi bien qu'avec celles du fisc. Nanty Ewart devina la cause de ce frisson involontaire.
— Que diable gagnerais-je, dit-il , à filer une aussi pauvre carte que vous? — N'ai-je pas eu en main l'as d'atout, et n'ai-je pas joué franc jeu? — oui, je dis que Jenny la Sauteuse peut faire d'autre contrebande que celle des barils. 3Iettez un sigma et un tau devant Ewart, et voyez ce que ça fera. — Me comprenez-vous , à présent ■ ?
— Non , en vérité; je ne sais pas du tout à quoi vous faites allusion.
• Smvan, orthographe anglaise du nom de Sluart. (L. V.)
308 REDGANTLET.
— Par Jupiter I vous êtes le camarade le plus profond ou le plus borné (luc j'aie jamais rencontré I — ou bien vous n'êtes pas ce que nous pensions , après tout. Je voudrais bien savoir où Summertrees a pu ramasser un pareil chasse-marée I Voulez-vous me faire voir sa lettre ?
Fairford n'hésita pas à satisfaire un désir auquel , il le savait , il lui eût été diiriciie de résister. Le patron de la Jenny regarda très attentivement l'adresse, puis il tourna et retourna la lettre et examina chaque trait de plume, comme s'il eût eu à juger du mérite d'un manuscrit orné; ensuite il la rendit à Fairford sans un seul mot d'observation.
— Suis-je ce que vous pensiez, maintenant? demanda le jeune avocat.
— Ma foi , quant à cela il n'y a rien à dire à la lettre, c'est certain ; mais qu'il en soit ou non de môme de vons^ c'est votre affaire plus que la mienne. — Et frappant une pierre à fusil du dos d'un couteau, il alluma un cigare gros comme son doigt , et se mit à fumer très tranquillement.
Alan Fairford continuait de le regarder avec un sentiment de tristesse provenant en partie de l'intérêt qu'il prenait à cet infortuné, et en partie aussi des craintes assez naturelles que lui donnait l'issue de sa propre aventure.
Ewart, nonobstant la vertu stupéfiante de son passe-temps, parut deviner les pensées de son passager ; car, après qu'ils se furent regardés silencieusement pendant quelques moments , il jeta tout-à-coup son cigare sur le tillac, et dit à Alan : — Hé bien, si vous êtes fâché pour moi , je suis fâché pour vous. Et pourtant je veux être damné si je me suis soucié d'homme au monde plus que d'un bouton , depuis deux ans que j'ai revu pour la seconde fois Jack Hadaway. Le drôle était devenu gras comme une baleine de Norvège ; — il était le mari d'une grande fille bâtie à la hollandaise, qui lui avait fait cadeau de six enfants. Je crois qu'il ne me reconnut pas , et qu'il crut que je venais le voler chez lui ; pourtant je pris un air contrit , et je lui dis qui j'étais. Le pauvre Jack voulut alors me loger et m'habiller, et me parla des moïdores qu'il avait placées et qui étaient à ma disposition. Mordieu 1 il changea de note quand je lui eus dit quelle vie j'avais menée; il n'eut plus qu'une idée : me rendre mon argent et se débarrasser de moi. Je n'ai jamais vu visage si épouvanté. Je lui éclatai de rire au nez, je lui dis que tout cela n'était qu'une plaisanterie, que les moïdores étaient toutes à lui dorénavant et à toujours , et sur ce je le quittai. Avant de partir je lui lis envoyer une caisse de thé et une barrique d'eau-de-vie. — Pauvre Jack ! je crois que depuis dix ans vous ôles la seconde personne qui eussiez donné une pipe de tabac pour Nanly Ewart.
— C'est peut-être, monsieur Ewart, que vous vivez habituellement