‹ Reflets d'AmériqueChapitre 2 sur 4 · ATANT- PROPOS · texte numérisé non relu

ATANT- PROPOS

OU plutôt deux émotions : l admiration un peu effrayée du colosse que fai aperçu, et V attachement filial que Je garde à notre vieille civilisation, sans me faire beaucoup d'illusions sur V avenir qui V attend. Je suis heureux d'avoir Voccasion de les réunir, au moment oh se multiplient nos rapports avec V Amérique, qui devient un des facteurs essentiels de notre vie politique, économique et sociale.

Paris^ septembre 1005.

Ed. R.

UN DIALOGUE APITTSBURG(l)

A Monsieur J -H. Ht/de

La Pensylvanie me paraît être un des Etats de l'Union Américaine qui réalisent le plus pleinement la conception de la vie particulière à la forte race des Yankees : race vraiment nouvelle, dont on peut étudier Tauto-création sans remonter l'histoire au delà de deux siècles, en laquelle se mélangent des traits divers, qui pourraient se contrarier et qui s'accordent à merveille : la piété et l'esprit de conquête ; l'âpre souci du temporel joint au

(1) Gomme j'ai réellement passé un« agréable soirée à Pittsburg, je tiens à déclarer expressément que les personnages que je mets en scène ici sont tout à fait fictifs ; j'ai tâché de les faire aussi représentatifs que j'ai pu, pour résumer mes impressions les plus générales.

respect de Tau delà ; un individualisme qui peut aller jusqu'à la férocité (les biographies de certains « rois » de telle ou telle denrée en font foi), uni am sentiment le plus puissant de l'intérêt collectif, à la promptitude au sacrifice pourvu qu'il contribue à assurer l'avenir de la nation ; un sens pratique dont il serait puéril de citer des exemples, avec lequel s'accommode une capacité d'illusion toute juvénile, ferment essentiel de l'activité dévorante qui emporte le pays. D'un bout à l'autre de cette vaste province, on travaille beaucoup et l'on jouit peu. J'y ai vu des fermes, des usines, des écoles, des clubs, des bibliothèques : tout cela marche, agit, se développe, avance avec une insatiable énergie, avec une infatigable ardeur, mais sans aucun désir de joie. Sous un ciel souvent lourd, dans des campagnes grises dont la monotonie se déroule le long de larges fleuves au cours régulier, dans des villes

immenses plus monotones encore que les paysages, on respire je ne sais quel air laborieux et taciturne, qui fait penser aux quakers de Guillaume Penn. Les descendants de ces intraitables sectaires se fondent peu à peu dans l'existence normale, se plient aux exigences du siècle, ressemblent de plus en plus au commun des hommes par le costume et la manière d'être ; mais si les caractères se sont atténués chez les individus, ils subsistent dans la collectivité, qui conserve l'empreinte dont la marqua jadis une volonté de fer. Quels contrastes, partout, avec nos mœurs européennes ! Je l'ai senti vivement un certain dimanche après-midi, devant la ferme où je bavardais avec un brave ouvrier français, non loin de Philadelphie. C'était une petite maison basse, au-dessous de la ligne noire du bois, entourée de serres où l'on cultivait des violettes et du cresson. Mon homme

restait immobile, les bras ballants, les yeux vagues, n'ayant pas même sa pipe aux lèvres. Toute sa personne exprimait la mélancolie de cet aveu qu'il me fit en soupirant :

— Ici, monsieur, quand on ne travaille plus, on s'ennuie.

Evidemment il faisait de louables efforts pour s'habituer à cet ennui, qui rentre dans l'ordre d'une existence réglée au même titre que le travail, le manger ou le sommeil. Mais sa nature protestait. Etant un peu loustic, ayant couru le monde, servi en Algérie, fait la campagne de Cuba, il mourait d'envie de plaisanter, de rire, de raconter ses aventures. Jamais l'occasion ne s'en oflrait. Après la journée ou la semaine finie, il aurait voulu s'amuser : ses compagnons américains ne semblaient pas soupçonner que ce verbe existât. Il fut enchanté de babiller un moment. Moi aussi.

Et quand je l'eus quitté, je trou-

vai plus monotones encore les interminables rues de Philadelphie, — qui justement se vante de posséder la plus longue avenue qu'il y ait dans l'Union.

Mais Philadelphie est une ville historique, presque aristocratique ; elle a plus de deux siècles d'existence ; elle est pleine de souvenirs, : on y voit jusqu'à l'encrier d'argent où trempèrent les plumes hardies qui signèrent l'acte d'indépendance. Cela lui vaut une situation très grande, dans un pays d^autant plus attaché à ses traditions qu'elles sont plus récentes. En outre, elle passe pour (( endormie » : dans le fait, son activité est discrète, sans rien d'affiché ni de violent. Aussi n'estelle pas (( représentative » de la jeune Amérique au même degré que New- York ou Chicago, — ni surtout que cette étonnante Pittsburg, la ville du fer et du pétrole, où l'industrie devient pittoresque à force de grandeur, où les paysages d'usines prennent une

beauté, où le monde nouveau apparaît dans sa forme vraie, comme un esprit évoqué qui prendrait corps aux paroles magiques.

J'y suis arrivé par une claire matinée de la fin d'avril.

Presque brusquement, l'express qui nous amenait de la gaie Baltimore entra dans un brouillard formé de vapeur et de fumée.

Tout à l'heure, la campagne — une campagne encore grêle, sortant à peine d'un long hiver, déjà verdoyante — s'éveillait dans l'aube naissante ; les caresses de la lumière couraient sur les prairies ; des eaux abondantes rutilaient et scintillaient ; des buées légères montaient en se disloquant dans un ciel pâle aux tons charmants. Soudain, nous fûmes dans un air épais, trouble et gris, où se noyaient les formes et les couleurs, tandis que des flammes dansaient comme d'énormes follets, tantôt à ras du sol, tantôt au sommet de hautes cheminées, et que des bâtisses con-

fuses s'estompaîent dans cette obscurité où le feu même restait sans rayonnement. On se sentait hors du monde des dieux et des choses, dans le monde des hommes. De l'œuvre de la création, à peine s'il subsistait quelques squelettes d'arbres anémiques et les eaux mornes de la Monongahela. L'œuvre humaine, debout, mouvante, prenait toute la place, triomphait dans sa grandeur et dans sa laideur tristes, chassant l'air, voilant l'azur, éteignant le soleil pour semer la suie et la fumée, pour remplir l'espace de ses entassements de fer. Uneannée auparavant, presque jour pour jour, je me trouvais dans les ruines de Sélinonte.

Pourquoi donc cette ville d'aujourd'hui, dans la fièvre de son réveil hâtif et de son travail qui brave la nuit, évoqua-t-elle en moi le souvenir des colonnes brisées des anciens temples, des tambours abandonnés dans les carrières par les ouvriers hellènes, aux

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approches des Carthaginois, de la désolation infinie qui plane sur ce paysage abandonné ? Je ne saurais expliquer cette liaison d'idées : l'extrême activité seraitelle si proche de l'abandon et de l'oubli ? Y aurait-il un lien mystérieux entre l'être qui s'affirme par l'cfFort et le néant qui se manifeste par la destruction ?

Pendant un instant, en regardant les fantastiques constructions qui s'estompaient dans la fumée, je retrouvai l'exacte impression des tronçons de colonnes entassés sousleciel de «l'île du soleil»...

Et je passai toute la journée à travers les usines, où je vis...

mais comment décrire ? Je ne possède ni le vocabulaire, ni l'intelligence de ces choses-là. Je ne les ai regardées qu'avec des yeux ignorants. Des ingénieurs complaisants m'expliquaient, il est vrai, le fonctionnement des machines, la méthode du travail ouvrier, l'ajustement futur des pièces dont chacune se pré-

pare isolément. Il m'en coûte peu d'avouer que je ne compris guère. Pourtant, j'entends encore dans mon oreille le grincement des fils métalliques qui s'amincissent, se polissent, s'enchevêtrent, s'enveloppent, et vont servir à charrier les forces énormes de l'électricité. J'entends grésiller les masses de fer rouge qui viennent s'éteindre dans l'eau fumante. Je revois les terribles flammes des creusets où s'emmagasinent des chaleurs d'enfer, et, dans les laminoirs, les plaques brûlantes qui s'allongent sous le poids énorme des rouleaux. Je revois aussi le peuple des travailleurs, hommes robustes, femmes lassées, jeunes filles encore jolies que l'atelier va bientôt flétrir.

Oui, ce sont là des images qui demeureront longtemps gravées dans mes yeux. Vraiment, ce n'étaient pas les détails qui m'attiraient, trop abondants, divers, nouveaux pour que je pusse les fixer ; et quant aux explications,

elles passaient sur moi comme de vaines paroles. Ce que je comprenais, en revanche, et bien clairement, c'est que je me trouvais là devant une formidable et concrète synthèse d'une forme nouvelle de la civilisation, de celle qui depuis un siècle et demi s'élabore dans le plus jeune de nos continents, et qui va nous gagner et nous conquérir. Forme nouvelle — ou recommencement ? Retour à l'âge du fer, peut-être, — mais du fer vaincu, domestiqué, asservi a nos moindres besoins. Retour aux Cyclopes, si Ton veut, — mais à des Cyclopes savants, maîtres des secrets de la terre, munis de leurs deux yeux. Retour aux forges de Vulcain, aux travaux d'Hercule, aux trouvailles de Prométhée, avec d'autres armes et d'autres outils, maniés par de simples hommes mille fois plus habiles que les demi-dieux. Retour d^un passé lointain qui, transformé par les âges, ne se ressemble pas plus à lui-même

que la mince plaque sortie du laminoir ne ressemble au fer brut arraché du sol. Le mythe a disparu de ce passé fabuleux qui se transforme au jour le jour en un avenir positif; et si l'avenir yankee, grâce à la grandeur du spectacle, grâce aux creusets qui semblent des volcans, grâce aux fracas de tonnerre qui secoue le peuple d'ouvriers, — si l'avenir yankee rejoint pour un instant les symboles des temps primitifs, c'est pour s'en séparer aussitôt.

Retour, disions-nous ? Disons plutôt avènement. Avènement d'un nouveau règne, de nouveaux héros, de nouveaux dieux ; avènement de Titans qui sont d'une autre race, d'un Hercule qui n'est plus le fils de Jupiter, d'un Prométhée qui a enchaîné son vautour. Autre monde, autre avenir !

J'y ai vécu pendant une journée, je l'ai vu autovir de moi, j'en ai eu la sensation directe, je l'ai touché, je l'ai compris...

Le soir, délivrés dé la suie

et de la poussière rapportées de nos promenades, nous étions réunis dans la vaste salle à manger d'un hôtel ultra-confortable. Il y avait là, autour d'une table décorée des plus belles fleurs, quelques hommes qui se connaissaient à peine, que le hasard rapprochait pour un instant, qui peutêtre ne se reverraient jamais, et qui cependant allaient passer ensemble des heures amicales, en causant avec un entier abandon, comme de vieux amis, de questions où s'engageaient des parties intimes de leur être. Pierre Nopal, d'abord, mon compagnon de route : un de ces êtres qui, par la supériorité de leur intelligence et de leurs talents, semblent prédestinés à la gloire, et qui dépensent leur trésor en menue monnaie, maintenus dans l'obscurité par les tentations de la vie oisive, par celles du dilettantisme, par trop de changements dans leurs fins ou dans leur humeur, par une jlidifférence qu'à 1^ Jongue les

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années substituent à leurs premières ambitions. Grand, blond, l'œil clair, le front magnifique sous sa chevelure intacte, il a dans sa physionomie, dans ses gestes, dans ses propos, toute la finesse des races anciennes, qu'une culture séculaire a ennoblies. C'est un Français, c^'est un Latin, épris de sa patrie, de ses origines, de son continent, qui gardait vis-àvis des Américains une réserve un peu méfiante, et dont je voyais frémir les lèvres ironiques chaque fois que quelque Anglo-saxon nous demandait : « Que faut-il penser, messieurs, du livre de M. Demolins, et de la décadence des races latines? » Son voisin, M. T,-K. Beacock, offrait avec lui le plus frappant contra stre :

traits lourds, figure rouge, barbe drue et foisonnante, tenue raide, presque automatique, parole nette, sobre, tranchante. M. T.-K. Beacock, que je crois d'origine écossaise, a fait une grosse fortune dans je ne sais quelle industrie :

il se trouvait de passage à Pittsburg, et nous ne l'avions encore jamais rencontré. M. W.-F. Smith, qui lui faisait vis-à-vis, est un jeune ingénieur, attaché à l'une des grandes maisons de la ville :

il a la belle assurance de son âge et de son pays, et je ne crois pas qu^il fût préparé, par un travail quelconque de la pensée, à la discussion à laquelle il allait prendre part : il est de ceux qui agissent, et ne s'embarrassent guère dans les sentiers confus de la réflexion. Enfin, il y avait encore le D'^J.-M. Gartner, médecin allemand, établi depuis peu d'années en Amérique, mais qui déjà s'était assimilé tout le nouveau-monde, et qu'on devinait bien vite plus yankee que les Yankees. — Le menu réunit les meilleurs mets de la cuisine américaine : huîtres blue-pointSy qu'on sert sur le plat de la coquille, après les avoir lavées à l'eau douce; potage à la tortue verte-claire; crabes mous venus

de Baltimore; l'inévitable dinde, avec sa farce de sauge et de mie de pain, etc. Tout cela meilleur qu'on ne le croit en Europe. Et des vins excellents. Sur nos instances, nos hôtes consentirent à remplacer le Champagne français — le seul qu'on ose offrir — par le plus modeste Champagne de Californie : un vin charmant qui conserve dans sa mousse le goût parfumé des grappes. Nopal et moi, nous en fîmes l'éloge. On crut que nous le louions par politesse, — et nos louanges, très sincères pourtant, nous valurent la question, un peu ironique, que devait suivre une très vive discussion. Ce fut M. T.-K. Beacock, qui la posa en ces termes :

— Puisque vous aimez nos vins, messieurs, dites-nous donc ce que vous pensez de nous en général ?

Il fixait sur Nopal son œil bleu, très doux, très aigu, méfiant peutêtre de la politesse latine. Nopal me consulta du regard avant de

répondre. Je lui fis un signe qui voulait dire : « Franchise ! )) Et je devinai qu'il pensait comme moi. Après tout, nous étions entre hommes capables de traiter sans passion les questions soumises à leur examen, et qui ne peuvent parler entre eux un autre langage que celui de la vérité. Il répondit donc :

— Du bien et du mal.

— Voyons le mal, dit le DU. -M.

Gartner.

Nopal sourit :

— D'abord le bien. Je vous admire à cause de votre force et de votre énergie. Je suis émerveillé de l'activité vertigineuse que vous dépensez chaque jour, de l'audace de vos entreprises, de votre ignorance de l'impossible.

Et ie suis émerveillé des résultats : vous êtes en train de créer une forme nouvelle de la civilisation qui vous appartient en propre, — et qui est l'avenir, j'en ai la conviction.

Ils écoutaient, en approuvan

par leur attitude et leur silence.

Nopal s'interrompit. M. J.-M.

Gartner revint à son idée :

— Tout cela, dit-il, c'est parfait : c'est le bien... mais le mal ?...

— Mon Dieu ! dit Nopal en riant, le bien c'est vous, et le mal c'est moi. Vous êtes l'avenir, — et j'en suis désolé !

Cette boutade, par laquelle mon ami croyait peut-être couper court à la conversation, ne produisit aucun effet : nos compagnons n'étaient point gens à se laisser dérouter. A peine si M. W.-T.

Smith sourit dans sa moustache.

M. T.-K. Beacock, après avoir réfléchi un instant, reprit :

— Cela ressemble un peu à un paradoxe français, parce que cela est contradictoire. Vous admirez notre force, notre volonté, notre audace. Vous les admirez, n'est-ce pas ?

— Certainement.

— Alors, comment pouvezvous vous désoler qu'elles réussis-

sent, qu'elles se répandent, qu'elles soient l'avenir ?

Nopal me regarda de nouveau.

Il s'agissait pour lui d'exprimer des idées que nous avions plus d'une fois formulées, le soir, en rentrant à l'hôtel, car elles nous poursuivaient depuis notre première vision de la rade de New- York, du pont de Brooklyn, du suhurb de Boston; mille incidents nous avaient permis d'en contrôler la justesse, du moins par rapport à nous ; et comme il venait de le dire, nous étions très sincèrement partagés entre l'admiration et la mélancolie. Il répondit :

— Je m'expliquerai volontiers, messieurs, encore qu'il y faille quelques développements et quelques répétitions : je ne voudrais pas être mal compris. Je vous ai dit que vous représentez une forme nouvelle de la civilisation, dont vous êtes les créateurs.

Et pour cela je vous admire, parce que toute force créatrice mérite

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l'admiration. Mais — ceci est une affaire personnelle — cette forme de la civilisation ne m'est point sympathique. Elle contrarie mes goûts, mes habitudes. Ce serait déjà une raison suffisante pour m'affliger des succès qu'elle vous doit. Ce n'est pas la seule. Je tâche de sortir de mon étroit point de vue individuel, et de considérer — pour autant qu'on peut risquer de tels regards — votre rôle dans l'histoire future. Eh bien, je crois qu'en choisissant sur vos traces cette forme nouvelle de la civilisation que vous avez créée, les hommes de demain commettront une formidable erreur. Pourquoi ? Pour une raison bien simple, que je vous dirai franchement. Parce que cette forme de la civilisation, que vous représentez, s'appuie avant tout sur la force, qui n'est pas la première des vertus humaines, et parce qu'elle s'oriente essentiellement vers le bien-être, la richesse et l'ordre matériel, qui ne

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sont pas à mon sens les véritables fins de la vie.

Les Américains avaient écouté avec beaucoup d'attention. Ils ne bronchèrent pas. M. W.-F. Smith but quelques gorgées de Champagne, reposa son verre, et dit :

— Oui, vous regrettez la poésie du passé.

Son regard, un peu dédaigneux, complétait : « C'est un lieu commun européen que nous connaissons de vieille date et n^apprécions guère. »

Le D^ J.-M. Gartner ouvrit la bouche pour répondre; mais M. T.-K. Beacock parlait déjà :

— Pourtant, si le bien-être, la richesse, le bon ordre matériel ne sont pas le vrai but de la vie, ils en constituent les conditions les meilleures, les plus favorables à tous les progrès. Une fois qu'on les a réalisées, on peut avancer dans d'autres domaines. Vous avez visité nos Universités ?

— Elles sont admirablement installées.

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— Eh bien, cela même ne vous montre-t-il pas l'intérêt que nous prenons à d'autres cultures ?

Nous commençons par bien loger la science, par lui donner tout ce qu'il lui faut : le reste regarde nos savants. Nous avons confiance en eux.

Le D** J.-M. Gartner ajouta :

— Remarquez aussi que nos efïbrts n'ont pas un caractère individuel, comme c'est presque toujours le cas en Europe. Ne l'oubliez pas : ce que nous recherchons, c'est le bien-être commun^ la richesse collectwe^ l'ordre matériel assuré à l'Etat, à la Société.

Notre peuple est un peuple politique, comme les Romains : il croit à ses detsinées^ il veut s'améliorer, partoutjde toutes les manières. N'en avez-vous pas eu l'impression bien nette, aujourd'hui même, en visitant les usines de cette ville ?

Vous avez vu les ouvriers : ils ne ressemblent point aux lamentables travailleurs qu'on peut observer dans certains centres industriels

de l'Europe. Ils gagnent largement leur vie, ils sont bien nourris, bien logés, ils peuvent élever honorablement leur famille, ils sont les égaux de n'importe qui...

J'interrompis :

— Sont-ils heureux?

— Hé ! comment ne le seraientils pas ! s'écria M. W.-F. Smith.

Ils ont tout ce qu'il leur faut!

Le docteur reprit :

— Leur travail même n'a rien d'excessif. La mécanique — ces machines contre lesquelles les esthètes s'amusent à déclamer — diminue d^année en année leur fatigue. Ils ne s'épuisent pas en efforts inutiles : le fer accomplit la plus lourde besogne, et la leur n'est plus guère qu'une surveillance. Au lieu d'exténuer leurs muscles, elle aiguise leur attention. Quand leur journée est finie, il leur reste du loisir : ils peuvent lire, suivre des cours, des conférences. Demain, ils seront intellectuellement nos égaux :

nous faisons notre possible pour

leur donner cette égalité -là, comme nous leur avons donné les autres. Vous voyez que notre société n'est pas exclusivement industrielle et ploutocratique, comme vous paraissez le croire : elle est démocratique, au vrai sens du mot. Par delà l'établissement du bien-être et l'expansion de la richesse, elle vise à l'amélioration du peuple, à la suppression de la misère, à l'avènement de la justice. Quoique vous en pensiez, elle est donc idéaliste à sa manière : son idéal n'est pas celui d'hier, voilà tout ce qu'on peut lui reprocher ; il n'est pas artistique, je le reconnais, ni métaphysique ; il est humain. C'est l'idéal d'un peuple fort, qui s'arme pour toutes les conquêtes.

La figure de M. T.-K. Beacock s^épanouit dans Tapprobation ; et il nous regarda l'un après l'autre, Nopal et moi, d'un air de triomphe qui signifiait : « Eh bien, voyons, qu'avez-vous à répondre?

Qu^attendez-vous pour capituler? » Je dis, en m'adressant au D^ J.-M. Gartner :

— Vous avez raison, monsieur.

Croyez bien que nous ne méconnaissons ni la grandeur, ni la loyauté, ni l'élévation de cette conception américaine de la vie que vous venez de nous exposer éloquemment. Mais permettezmoi d'en chercher le point faible..., si elle en a. Il me semble en découvrir un : elle est trop optimiste, en ce sens qu'elle repose sur des illusions. Votre doctrine tend à supprimer les maux et les misères de la vie sociale. Or , nous qui nous battons depuis tant de siècles avec ces vieux ennemis, nous croyons qu'il est impossible de les détruire. Ils nous semblent les conditions mêmes de notre commune existence. On peut les atténuer, les limiter, et c'est déjà beaucoup. Croire à la possibilité de les détruire, c'est une erreur qui peut entraîner loin ; en tout

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cas, elle trahit Tinsuffisance de la doctrine qui l'admet à sa base.

Et de fait, la nature et le' sens de quelques-uns de vos efforts viennent m'appuyer. Quand vous avez fondé une « œuvre » quelconque, vous vous imaginez que le mal qu'elle est destinée à combattre n'a plus qu'à s'évanouir devant elle.

Pourtant il subsiste. Voulez-vous que je sois franc ? Vous comptez trop sur ce que vous faites, pas assez sur ce qui est. Vous attachez trop d'importa'nce à vos fondations, à vos sociétés, à vos clubs.

Les hôpitaux ne chassent pas les maladies, les écoles ne font pas les savants, et les femmes ne deviennent pas des hommes, même quand elles ont leurs clubs comme eux.

M. W.-F. Smith objecta tranquillement :

— Avec beaucoup d»'hospices, on supprime beaucoup de misères ; avec beaucoup d'écoles, on enseigne bien des choses à beaucoup de gens.

— D'accord ! Pourtant, le problème subsiste tout entier. Je ne suis pas renseigné sur la misère dans votre pays, et tout ce que je sais, c'est que les (( œuvres » que j'ai visitées m'ont paru des miracles d'organisation.

Quant à l'instruction, malgré la munificence de vos milliardaires, elle ne me paraît point d'un niveau supérieur à celui qu'elle atteint chez nous ; peut-être estelle plus répandue, — et certains symptômes sur lesquels je ne veux pas insister me permettent de croire que le diable n'y perd rien ; elle n'est pas plus éleç^ée.

En regard de vos Universités, avec leurs piscines où toute une faculté peut nager dans l'eau tiède, leurs waters-closets dont le marbre pourrait servir à construire des palais, leurs bibliothèques qui se garnissent comme au coup d'une baguette magique, — en regard de vos Universités, les nôtres sont des écuries. La même disproportion

n'exîste point entre vos savants et les nôtres.

— C'est qu'ici, dit M. J.-M.

Gartner, tout est nouveau. Il faut du temps, pour créer des traditions scientifiques, artistiques, littéraires. Elles ne s'improvisent pas, quelque bonne volonté qu'on y mette. Elles ne s'achètent à aucun prix...

M. T.-K. Beacock interrompit, en coupant l'air de sa main droite :

— ...Mais nous voulons les créer, pour nos fils, et nous les créerons. C'est l'affaire d'une ou deux générations. Nous amènerons ici vos collections, vos musées et vos livres, parce que nous avons l'argent nécessaire pour acquérir nos outils. Nous appellerons à nous vos savants, vos penseurs, vos artistes. Vos peintres déjà nous envoient leurs œuvres.

C'est nous qui possédons le chefd'œuvre de votre Millet, pour lequel le Louvre n'était pas assez riche ; et vous avez vu, à la biblio-

thèqiie de Boston, des fresques de votre Pavis de Chavannes.

Vous êtes fiers de ce que vous avez, et vous avez raison, — mais nous l'aurons !

— Vous aurez ce qui s'achète :

les œuvres. Pas les artistes.

— Nous aurons les artistes aussi, si nous le voulons.

— Oh ! oh ! s'écria Nopal en s'excitant.

Puis, changeant de ton, avec une pointe d'ironie :

— Voilà, cher monsieur, où reparaît cette puissance d'illusion que j'admire en vous, à laquelle vous devez une partie de votre force, qui arrête en vous le doute et l'esprit critique dont on est si souvent gêné. Lorsque vous avez fondé un hospice pour les vieillards infirmes, vous vous figurez aussitôt qu'il n^y a plus de vieillards infirmes. Vous transposez ce point de vue dans tous les domaines : en achetant nos livres, vous croyez acheter la culture séculaire qui les a produits ; en

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achetant nos tableaux, vous croyez acheter la gloire qui rayonne autour d'eux. Mais, sapristi ! vous aurez beau payer dix fois leur poids d'or un Aide ou un Elzévir, vous ne ferez pas qu'ils aient été pensés ni imprimés à Cincinnati !

Si vous parveniez à transporter jusqu'à San-Francisco le Bargello ou les Offices, vous n'enlèveriez pas un de ses titres de noblesse à la Ville des Fleurs ! Et voulezvous me permettre de vous le dire ? Ces chefs-d'œuvre de notre vieille Europe seraient dépaysés chez vous. Toujours un peu. Vous ne les regarderiez pas assez, dans les palais de fer que vous leur auriez construit. Vous préféreriez encore venir admirer chez nous ceux que vous nous auriez laissés.

— Quand il n'y en aura plus ?..

insinua le D'* J.-M. Gurtner avec un gros rire.

— Nos fils en feront d'autres, riposta Nopal.

— Et les noires? dit M. T.-K.

Beacock, pourquoi n'en feraientils pas aussi ? Nous avons eu déjà nos gloires littéraires. Je n'ai pas besoin clevousles rappeler : Ilowells, Emerson, Ilawthorne, Longfellow, 1 sans parler de cet Edgard Poë

/^*-V^ que nous admirons moins^vous.

Nos gloires artistiques se préparent: nous avons déjà Sargeant, John Alexander...

— Et vous en aurez d'autres, dit Nopal. Il y en aura toujours partout. Le vent souffle où il veut :

le génie est une résultante de causes inconnues, une manne qui tombe du ciel sans connaître les latitudes. Quant au talent, il court le monde, il déborde, il encombre, et si nous pouvions déverser sur vous le trop-plein que nous en avons, nous n'aurions garde de nous plaindre. Vous aurez donc des artistes et des poètes, je vous l'accorde, comme vous aurez des Universités autant que vous en voudrez et peut-être davantage, comme vous aurez des hospices à ne plus savoir où trouver des

malheureux et des infirmes pour les y loger. Je n'ai pas là-dessus l'ombre d'un doute...

Le D^ J.-M. Gartner interrompit avec élan :

— Eh bien, nous n'en demandons pas davantage ! Vous êtes pour nous plus complaisants que nous-mêmes î Quel tableau vous nous peignez là ! Une société bien organisée, soutenue par la justice, défendue par la force, où la misère sera secourue, où le bon sens des citoyens trouvera de lui-même l'équilibre nécessaire entre les droits de l'individu et ceux de la collectivité, où la misère sera soutenue, où le développement intellectuel et artistique apparaîtra au terme d'un magnifique progrès industriel , commercial et agricole, comme une fleur rare dans les serres d'un jardin parfait... C'est vous qui nous concédez tout cela, n'estce pas ?

Je dis :

— J'ajoute qu'en Europe, hélas !

nous n'en attendons pas autant.

— Autre chose encore, continua M. W.-T. Smith en renchérissant d'enthousiasme. Nous ne sommes point exposés ici aux dangers qui vous menacent. Notre démocratie n'est pas gênée dans sa marche ascendante par le fardeau du militarisme. Elle n'a pas à redouter des guerres qui l'arrêtent.

— Cependant, insinuai-je, depuis Cuba et les Philippines...

— Oh ! s'écriaM.T.-K.Beacock^ l'impérialisme est un caprice de politiciens : il n'ira pas loin.

— Il ne nous gênera pas , affirma M. W.-T. Smith.

Le docteur J.-M. Gartner acheva son tableau :

— Voyez où nous allons, de votre propre aveu. Une démocratie parfaitement constituée, maîtresse d'elle-même, sûre de ses fins, de ses moyens, libre de consacrer toutes ses forces à ses progrès intérieurs, pourra résoudre autant qu'il est possible les problèmes de justice et de solidarité qui se posent à la conscience moderne.

Son développement industriel lui est d'un puissant secours dans la poursuite de cette tâche, puisque, comme vous l'avez vu, les inventions qui améliorent les conditions de l'industrie profitent toujours aux ouvriers . Ses richesses la servent aussi, puisque les mœurs corrigent les défauts de l'économie actuelle, et puisque ceux que vous appelleriez les accapareurs font participer la communauté de leurs gains et de leurs bénéfices.

Les contradictions, les oppositions qui minent votre vieille société, n'existent point dans la nôtre :

nous n'avons pas de Kulterkamfj pas de prétendants , nous ne sommes pas en querelle sur notre régime. Rien ne nous empêche de marcher librement vers l'avenir et de réaliser dans sa plénitude ridée démocratique qui est étroitement liée à l'existence nationale, depuis que ce pays a pris conscience de lui-même, qui constitue sa tradition, qui est sa véritable gloire !

Il s'arrêta, comme un virtuose sur un point d'orgue, nous tint un instant, Nopal et moi, sous son regard vainqueur, puis alluma son cigare avec la sérénité d'un avocat dont la cause est gagnée, d'un lutteur qui a terrassé son adversaire. Nopal, en roulant une cigarette, répondit, lentement d'abord.

— Je n'ai pas un mot à retrancher à ce que vous venez de dire, monsieur... Pas un. ..Seulement, je voudrais ajouter quelque chose...

Ici encore, je le crains... je me trompe peut-être... vous avez un pied dans le règne de l'illusion...

C'est d'ailleurs une excellente position quand on touche à la politique : ce terrain- là... vous savez, on ne s'aperçoit jamais qu'il n'est pas très solide !.. ce terrain-là a toujours merveilleusement convenu à tous les régimes sociaux, lesquels excellent à faire leur propre éloge... Votre tableau de la démocratie, ou plus exactement de ^otre démocratie, est

tout à fait réussi... Il suppose la foi. Vous l'avez : cela est admirable... Mais comment pourrionsnous Favoir au même degré, nous autres fils de l'ancien monde, qui avons passé par tant de régimes, par tant de convulsions, par tant de rêves, par tant d'expériences, par tant de banqueroutes ?...

Hélas ! nous savons les surprises du lendemain!... Vous, vous les ignorez, par l'excellente raison que vous n'avez pas encore eu de lendemain... Vous êtes la jeunesse :

c'est pour cela que vous parlez de l'avenir avec tant de certitude. Le futur n'est-il pas le meilleur temps des verbes ? léserai^ comme cela est plus beau queye suis ! Je ferai, comme cela vaut mieux que y e /a Z5.

Et f aurai P Demandez à vos milliardaires!... Quand vous aurez passé du futur au présent, quand vous serez devenus, à votre tour, l'avenir, et que — comme nous — vous toucherez en étendant la main la ligne de votre horizon, vos rêves atteints auront d'autres

couleurs!... Cela dit sans autre but que de sortir du domaine fallacieux des prédictions où vous nous avez engagés, j'en reviens à notre point de départ : il s'agit bien, n'est-ce pas, de comparer les deux formes de civilisation que représentent nos deux continents ?

— Sans doute, répondit M. T.- K. Beacock, qui écoutait avec une telle attention qu'il avait laissé s'éteindre son superbe havane.

— ...Or, reprit Nopal, il se trouve qu'avant de traverser l'Atlantique pour venir vous voir, je voyageais depuis plusieurs mois en Italie. J'en ai vu toutes les nécropoles : celles qui sont mortes tout à fait, comme Poestum ou Pompéï, et celles qui conservent un reste de vie, comme Sienne, Pise ou Syracuse. J'ai vu là-bas une incroyable abondance de guenîlleux, de loqueteux, de mendiants qui couchent sous les porches des églises, et une foule de gens un peu moins miséreux^ ruais qui n'ont pas joui des bien^

faits de l'instruction publique, obligatoire et gratuite. Je reconnais volontiers qu'ils n'ont pas l'air cossu des ouvriers qui déjeunaient ici, ce matin, à côté d'une machine , d'un tas de bonnes choses, tirées de leur beau bidon luisant; j'ajoute qu'ils seraient incapables de lire les seize feuilles de faits divers dont il m'a semblé que lesdits ouvriers font leur dessert intellectuel. J'ai vu de vieux palais délabrés, dont les magnifiques façades ne recouvrent que des taudis ; alors que chez vous, soit dit sans vous offenser, les intérieurs valent mieux que les façades.

J'ai vu des cathédrales splendides qui semblent avoir épuisé les ressources d'une ville, autour desquelles grouillent de petites maisons sans faste : tandis qu'ici, où l'on est pieux, les vrais monuments sont les bureaux d'affaires, les buildings dont les vingt étages dominent les pauvres chapelles où le })on Dieu n'a pas Fair très bieii

logé. Contrastes nombreux et rappants, dont je pourrais multiplier les exemples, et qui, après tout, ne sont pas tous à votre avantage. Savez-vous la leçon que j'en tire? C'est que ces gueux, logés dans des bouges, qui ne mangent pas deux fois par jour et ne savent pas lire, mais qui sont nourris de la sève des grands siècles éteints, parmi les restes de l'antique beauté, possèdent pourtant quelque chose qui ne s'enseigne pas dans les écoles, qu'aucune société coopérative ne vend à ses adhérents, et dont tous les milliards de vos « rois » du fer, du blé, du pétrole ne parviendront jamais à doter votre Etat :

ils ont du honheur et de Idipoésie.., Tout en écoutant Nopal, j'observais nos trois amis américains.

Leurs figures exprimaient à la fois l'étonnement le plus profond et la désapprobation la plus complète.

Je crois qu'ils ne comprenaient pas : les mots et les phrases chantaient à leurs oreilles comme

UN DIALOGUE A PITTSBURG 4o

une musique înconnue ; et ces idées leur étaient évidemment aussi étrangères qu'auraient pu l'être les sons et les syllabes d'une langue dont on ignore jusqu'au nom. Impossible d'imaginer un auditoire plus réfractaire. Nopal, pourtant, ne se déconcerta pas, et continua, en s^animant :

— ...C'est que le bien-être ne fait pas le bonheur, pas plus que l'instruction ne fait la poésie, le culte la piété ou la philanthropie la bonté. Croyez-vous que le gondolier de Venise, qui chante les stances de la Jérusalem sans savoir lire, n'est pas plus « cultivé » que vos lecteurs de journaux nourris de fausses nouvelles ?Tant pis si je vous indigne, — mais le mendiant qui jouit du soleil me paraît plus heureux que M. Rockefeller en personne, lequel ne doit pas avoir le temps de jamais boire un rayon de lumière. Que voulez-vous ? Dans notre pauvre vieux monde, les hommes^ en s'éveillant à la connaissance, ont

choisi d'instinct entre les antinomies dont je viens de vous montrer l'opposition irréductible. Et vous, venus après, vous avez pris... les autres. Je ne vous le reproche pas ; mais il ne faut pas non plus être par trop fiers, il ne faut pas nous écraser sous vos machines, nous foudroyer de votre électricité, nous étouffer dans votre vapeur.

Il ne faut pas exagérer l'importance de cette adaptation des forces naturelles à des besoins plutôt factices, dont la satisfaction n'ennoblit guère et donne peu de joie. Le nettoyage des écuries d'Augias fut pour Hercule une bagatelle, qui lui laissa peu de souvenirs. Mais comme il se plut dans le jardin des Hespérides !

Quelles heures exquises il passa aux pieds d'Omphale ! Soyez sûrs que ce sont ces heures-là dont la pensée réjouit sa divinité. Vos héros, au contraire, ne font que nettoyer les écuries. Ils les nettoient toutes. Ils les nettoient de fond en comble. Mais où pren-

draient-ils le temps de tourner le rouet d'une belle princesse ? où celui de flâner dans de frais jardins où mûrissent des fruits d'or qu'on ne peut ni fabriquer par « grosses » ni vendre à prix fixe dans les grands magasins ?

Quelle part font-ils au rêve, au plaisir, au bonheur, à la joie, à tout ce qui est inutile et charmant, à tout ce qui fait l'agrément de la vie et peut-être sa noblesse ?...

Il y eut un instant de silence, que M. J.-M. Gartner crut devoir rompre par une plaisanterie un peu lourde :

— Si M. Van der Bilt ou M. Rockefeller voulait des pommes d'or, il ne serait pas embarrassé d'en acheter.

Nopal haussa les épaules en répliquant :

— D'en acheter, soit ! Mais je les défie bien d'en cueillir : ils ne sauraient pas.

A ce moment, M. T.~K. Beacock répéta son geste de volonté, ce geste qui fendait l'air de la

main ouverte, comme pour annoncer un argument décisif. Les grosses veines de son cou de taureau se gonflaient comme dans un eflPort physique ; son regard clair prenait des reflets d'acier, dur et vainqueur :

— Le bonheur, le plaisir, le rêve, la poésie, dit-il... Heu!...

Belles choses, c'est vrai... Jolies amusettes pour les Athéniens du temps d'Alcibiade, pour les Florentins du temps des Médicis...

Mais est-ce bien là ce qu'il y a de meilleur, de plus haut ?...

Est-ce bien là le but de la vie ?...

Si nous avons une raison d'être sur cette terre, dont la Bible a dit que nous sommes les rois, n'est-ce pas plutôt d'y développer nos forces, pour exercer jusqu'au bout notre droit de conquête sur le monde, pour nous emparer de l'or, de l'huile, du charbon qu'il y a dans les mines, des secrets qu'il y a encore dans l'espace, des puissances que recèlent les matières qui coulent avec les

fleuves ou qui se dispersent dans l'air ?... A quoi servent le bonheur et la poésie pour l'accomplissement d'une œuvre pareille ?...

Pour combien comptent vos guenilleux Napolitains, dans cette marche en avant, dans cette guerre où la victoire est aux vaillants ?... Ici d'abord, monsieur, nous avons peu de soleil : nos fainéants ne pourraient pas s'y chauffer ; nous l'avons remplacé comme nous avons pu... Et puis, de ce bonheur que vous vantez, et qui est oisif, de ces joies du lazzarone, de cette poésie qui se noie en rêves stériles, nous n'en voudrions pas, nous ne saurions qu'en faire... Notre poésie, à nous, notre bonheur, c'est d'agir, non de muser ; c'est de savoir, non de rêver ; c'est même de produire plutôt que de consommer. Et je ne trouve pas que cela nous rabaisse... L'action se suffit à ellemême, monsieur, et l'exercice de la force, quand le droit le règle, est un bel exercice !... La

50 REFLETS d'AMÉIUOUE

force est une vertu, savez-vous ?

En la pratiquant, en la dirigeant, on connaît des satisfactions qui valent bien celles des dilettantes dans les musées et des mendiants au soleil... Je ne suis pas aussi sûr que vous du parfait bonheur où s'épanouissent les loqueteux sous les portiques des cathédrales d'Italie ; mais il y a une chose que je sais. C'est celle-ci :

Une fois encore, M. T.-K. Beacock répéta son geste familier ; et il poursuivit d'un ton presque solennel :

— L'Américain, fils de ses œuvres, parti de rien, qui s'est enrichi par son travail ou par sa chance, qui est roi de quelque chose ou en passe de le devenir, qui est le premier dans son domaine, et le plus puissant, — je vous dis, moi, qu'il est heureux autant qu'on peut l'être, autant que le poète qui fait de beaux vers, autant que le paresseux qui se repose, ou que le touriste qui se promène... Et l'iVméricain pauvre.

UN DIALOGUE A PITTSBUIIG 51

qui n*a pas cette satisfaction personnelle, qui partage son sort modeste avec le commun de ses concitoyens, mais qui pense à la grandeur de la patrie, qui sait ce qu'elle est déjà, ce qu'elle deviendra, qui la regarde comme étant en puissance le premier pays du monde, c'est-à-dire celui qui doit posséder le plus de matières, le plus de forces, le plus de richesse, le plus de justice, le plus de liberté, — eh bien, il est heureux aussi ! Il n'est qu'une petite vague dans le fleuve ; mais il sait qu'il n'y a point de fleuve aussi large, ni dont le courant soit plus fort!... Et il est tranquille, et il a confiance, et il ne voudrait pas être d'un autre pays, ni d'une autre race, fût-il entouré des chefs-d'œuvre de tous les siècles, dans un beau climat, dans de beaux paysages !...

— Bravo ! ditleD^ J.-M. Gartner.

M. W.-F. Smith leva son verre à la hauteur de son nez, en regardant M, T.-K. Beacock,

b2 REFLETS d'AMÉRIQUE

et le vîda d'un trait. Les voîx avaient monté dans la discussion.

L'on nous écoutait des tables voisines. Une jolie femme fit le geste d'applaudir. Evidemment, M. T.-K. Beacock venait de parler en véritable Américain^ au nom de ses compatriotes^ comme s'il eût plaidé leur cause contre celle du vieux monde. Sa figure, qui s'était animée^ reprit son énergique placidité : il se reposait, comme un ouvrier après un grand effort^ et n'avait plus rien à dire.

Je murmurai :

— Voilà qui est parler en citoyen romain...

Nopal conclut, en baissant la voix :

— C'est ainsi que nous arrivons à trouver, messieurs, que nous représentons les uns et les autres deux formes de la culture humaine, deux conceptions de la vie qui ne peuvent se joindre. Nous pourrions continuer sans nous convaincre. Si je parlais aussi bien

que M. Beacock, je diraîs tout juste l'inverse de ce qu'il vient de dire. J'aime mieux en revenir à notre point de départ : nous avons eu notre heure dans l'histoire ; vous aurez la vôtre. Quand le monde nous appartenait, nous en avons fait ce que nous avons voulu ; quand il sera à vous, vous le marquerez de votre empreinte. Dans un siècle ou deux, vous nous traiterez comme vous avez traité les Peaux-Rous:es, anciens possesseurs de vos forêts et de vos fleuves , comme vous traiterez demain les nègres, qui vous emcombrent. Telle est la loi de la force, — de la force que vous célébrez. Nous aurions mauvaise grâce à protester contre elle, car nous la pratiquons aussi, selon nos besoins^ envers les hommes jaunes ou noirs de nos colonies. Mais pour cette heure, couchons sur nos positions. Je suis un fils du vieux monde latin, je Faîme, je lui reste fidèle, je ne le renierai pas devant vous. Je

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VOUS ai dit ce que j'admirais dans votre grand pays — tellement plus grand que ma pauvre petite Europe !... Ne me demandez pas de me réjouir de vos triomphes futurs : s'ils adviennent, ils marqueront notre défaite. Et laissez-moi garder le culte de nos anciens dieux. Vous croyez qu'ils entrent dans leur crépuscule :

j'aime mieux croire qu'ils se reposent, et qu'ils n'ont pas dit leur dernier mot !

Un orchestre commençait à jouer des airs de danse dans le salon voisin. Nous nous levâmes de table, et nous nous séparâmes avec de bonnes poignées de main.

— C'est extraordinaire me dit Nopal, que des animaux comme les hommes, qui se ressemblent exactement par la configuration des membres et par la couleur de la peau, au point que les autres bêtes ne doivent pas les distinguer les uns des autres, diffèrent autant par les jeux de leur pensée ! Et que faut-il, pour les difiFé*

rencier ainsi ? Quelques degrés centigrades en plus ou en moins.

Tout est là, mon cher ami. Le soleil est père de tous les êtres ; c'est un père juste qui, ne pouvant distribuer ses rayons avec égalité, a donné le goût de la force et l'illusion de la domination à ceux qui sont condamnés au froid, pour les consoler...

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