DES ÉTATS-UNIS
A Monsieur R.-L. Iloguet.
Elles m'ont paru jeunes et fortes, bien vivantes, dVme belle confiance en l'avenir, pépinières où croissentdes arbres déjà vigoureux, qui ne peuvent manquer de porter de bons fruits. Bien qu'elles s'inspirent de nos expériences européennes, elles gardent leur personnalité : elles sont marquées avant tout de l'empreinte originale de la race neuve qui les a produites et les cultive avec prédilection. Un des traits de cette race qui m'a le plus frappé, c'est son respect pour les traditions.
N'en ayant pas encore, en raison de sa nouveauté, elle cherche soit
à s'en créer, — et l'histoire l'y aide au jour le jour, — soit à se rattacher à celles de l'ancien monde, dont ses besoins plus immédiats l'avaient pour un temps presque complètement séparée. Les Universités sont le trait d'union naturel entre le passé lointain c^.
la culture européenne, et l'avenir' de la civilisation nouvelle qui s'élabore de l'autre côté de l'Océan, C'est une des raisons, je crois, pour lesquelles on les aime : elles représentent la seule chose que le génie audacieux qui s'empare des forces de la nature ne peut improviser, — le lent acquit des générations, le capital intellectuel dont aucune spéculation ne réussit à brusquer l'augmentation régulière.
Il faut le gagner avec patience :
les pères n'en ont pas eu le loisir, les fils l'auront ; ainsi se reformera la chaîne qui relie par les anneaux du savoir les peuples d'hier à ceux de demain.
Mais, à ce qu'il m'a seniblé, les
Universités américaines n'ont pas seulement une physionomie « américaine » : chacune a la sienne propre, chacune poursuit le but commun par les moyens de son choix. En flânant par les belles avenues de Cambridge, par exemple, je songeais à la paisible retraite qu'offrent à la science certaines petites villes d'Allemagne où l'on est loin du fracas du monde, où les bâtiments universitaires éveillent infailliblement ridée de ces «templa serena» dont parlait le poète. Au contraire, à New-York ou à Chicago, les Universités — encore qu'elles soient isolées autant que possible — ne m'ont plus semblé, si j'ose le dire, que des épisodes du tourbillon de vie qui les entraîne. Me trompéje? mais j'imagine que les jeunes hommes qui s'y préparent deviendront presque nécessairement des hommes d'action, des lutteurs, tandis que d'autres, élevés dans des centres tranquilles et consacrés déjà par quelque durée, garderont au
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fond d'eux-mêmes le goût de la réflexion plus lente, et comme un asile intérieur où ils aimeront h se réfugier quelquefois. Cornell m'a beaucoup frappé par ses caractères pratiques et professionnels : apprendre à des étudiants à se servir de leurs dix doigts, h manier des outils, à faire eux-mêmes ce que des hommes cultivés sont toujours tentés de demander aux autres, — voilà qui est (( moderne » et bien compris. C'est la fin du préjugé qui méprise le travail manuel en exaltant contre toute justice le trav^ail du cerveau.
Je ne suis point de ceux qui croient au dogme de l'Egalité : mais, s'il y a un point sur lequel on puisse Tadmettre, c'estbien celui-ci. Quel qu'il soit, l'effort de l'homme a même noblesse : ce n'est qu'un ridicule orgueil qui marque des différences entre les métiers productifs et les classe sur les degrés chimériques d'une échelle absurde. L'atelier à côté du laboratoire, l'école d'agriculture à côté des classes de
latin, la laiterie modèle à côté de la bibliothèque, voilà une conception qui finira par la renverser, cette fâcheuse échelle où grimpent, chez nous, un trop grand nombre de jeunes parvenus destinés à Toisiveté ou de jeunes ambitieux condamnés à la misère. Du reste, il m'a semblé que l'enseignement supérieur avait partout un côté essentiellement pratique :
les (( séminaires » , par exemple, possèdent en général la place et les installations auxquelles ils ont droit ; aussi donnent-ils, à ce qu'on m'affirme, d'excellents résultats. — Une innovation que j'ai appréciée, sans en pouvoir d'ailleurs mesurer la portée, c'est celle de la continuité des cours, dans cette Université de Chicago dont la vitalité s'affirme avec tant d'élan.
Nous avons, dans quelques-unes de nos Universités européennes, des « cours de vacances » ; mais ils n'impliquent pas la suppression totale des vacances. Je pense à la chanson que nous chantions
autrefois, aux approches de juillet :
Vivent les vacances Denique tandem...
En vérité, les vacances ont été jusqu'à présent un des éléments de la vie d'études ; ce temps d'arrêt complet et forcé, pendant la belle saison, a toujours paru salutaire aux maîtres comme aux élèves. Aussi ne puis-je m'empêcher de réserver mon opinion sur l'innovation de Chicago. Mais làbas, tout va si vite, que personne ne pense à se reposer.
Un Européen ne saurait visiter les Universités américaines sans admirer la perfection de tout ce qui est installation matérielle.
Nous n'avons pas l'idée d'un tel confort. Nous nous contentons de vieux bâtiments, qui ont parfois plusieurs siècles d'existence, et qu'on restaure ou qu'on retouche comme ont peut, d'époque en époque, pour les adapter à peu près aux besoins du moment. On y perce
des fenêtres quand l'hygiène découvre que Tair doit être renouvelé. On les exhausse ou on les flanque d'ailes et de suppléments à mesure qu'augmente le nombre des étudiants. Pour en construire d'autres, on attend qu'ils brûlent.
Mais ils ne brûlent pas, parce qu'ils sont solides. Ils laissent beaucoup à désirer. Nous les aimons pourtant : s'ils ne sont pas d'accord avec les exigences actuelles, ils nous ont faits ce que nous sommes. Leurs murailles s'effritent, leurs planchers sont usés, on respire dans leurs salles l'odeur des vieilles choses : cette odeur nous est chère, nous respirons avec elle le passé qu'elle représente, Y autre fois qu elle a conservé. Et nous pensons, non sans orgeuil, à toute la gloire qui s'est amassée là^ aux maîtres illustres qui ont enseigné dans ces chaires, aux grands hommes qui se sont assis sur ces bancs marqués de vétusté. Ce n'est point une raison pournepas s'émerveiller devantles
installations modernes, admirablement commodes, de Columbia, de Chicago, de Philadelphie, et même des Universités de moindre importance. Pas un détail qvii ne soit parfait. Quand on a terminé sa visite, on cherche — pour peu qu'on soit doué de quelque esprit d'opposition — une critique a faire :
on n'en trouve aucune. C'est trop bien : il faut chercher ailleurs, si l'on tient absolument à discuter.
J'ai cherché, et voici ce que j'ai trouvé : les Universités américaines exigent trop des professeurs.
C'est un travers, d'ailleurs, qui ne leur est pas exclusif: on le retrouve dans les pays démocratiques et nouveaux, où l'instruction publique est organisée par des personnes de beaucoup de bonne volonté, mais qui ne sont pas toujours en état de juger des conditions de la haute culture. Il faut être un peu du métier, pour savoir le labeur que représente une leçon bien préparée, et l'importance extrême qu'il y a à n'en offrir aux étudiants
que de telles. Or, pour beaucoup de gens, la durée matérielle de la leçon compte seule : ils sont persuadés qu'un professeur, une fois sa leçon faite, a terminé sa plus grosse besogne, et, pourpeu qu'ils aient un mot à dire sur son enseignement, ils ne songent qu'à augmenter la somme de son travail, d'après l'idée qu'ils se font du travail, pour le plus grand bien des élèves. C'est, à mon sens, la pire de toutes les erreurs : charger le programme de trop de cours, dans une Université, c'est aller à fins contraires. Les professeurs ne donnent pas toute leur mesure, car il est matériellement impossible de préparer huit ou dix heures de leçon dans la semaine ; et les étudiants pâtissent de ce qu'il y a d'imparfait dans l'ouvrage de leur maître.
Plus qu'en aucun autre domaine, la qualité importe ici beaucoup plus que la quantité, puisque l'enseignement universitaire a moins pour but de répandre des connaissances positives que de fournir
une bonne méthode. Aussi ne puisje m'empêcher, sur ce point important, de considérer les habitudes françaises comme préférables :
peu de leçons, mais que chacune soit un morceau dont l'excellence n'ait pas d'autres limites que celles du talent du maître.
Le peu que j'ai vu de la vie des étudiants m'a beaucoup plu, et ceux d'entre eux avec qui j'ai eu l'occasion de causer familièrement m'ont enchanté par leur franchise, par leur bonne volonté, par leur mélange de maturité précoce et de qualités juvéniles, de fraîcheur et de sérieux. C'est un réjouissant spectacle que celui de ces vigoureux jeunes gens, sains, robustes, qui consacrent à l'hygiène le temps nécessaire, de telle sorte qu'ils ont des chances d'éviter les maux que développe le « surmenage )).
Le (( surmenage », ici, doit être un mot vide de sens, si du moins j'en juge par les loisirs qu'ils ont, et que d'ailleurs ils remplissent de la façon la plus intel-
lîgente. Représentations de pièces anciennes et modernes, françaises, anglaises, allemandes ou grecques, parties de cricket, de baseball, de football, exercices dans les gymnases, réunions de clubs de toutes sortes, — il y a là de quoi remplir toutes les heures de la journée, et toutes les journées du semestre, et tous les semestres des années d'études.
— Quand donc trouvez-vous le temps de travailler ? demandai-je à l'un d'entre eux.
Il me répondit :
— Quelquefois...
Dans le fait, leur besogne s'accomplit, — et j'ai mille raisons de croire qu'elle s'accomplit bien.
Leurs plaisirs mêmes leur profitent.
J'ai assisté, à Harvard, aune représentation d'une pièce de Kotzebue, donnée par le cercle allemand :
presque tous les acteurs parlaient correctement, avec peu d'accent et beaucoup de facilité. Dans la même université, j'ai rencontré souvent les jeunes membres de ce
Cercle français auquel je devais l'honneur et le plaisir de mon voyage : ils possèdent très bien la langue usuelle, et sans aucun doute, les représentations qu'ils préparent avec beaucoup de soins contribuent pour une bonne part à les en rendre maîtres. Apprendre en s'amusant, c'est tout de même apprendre : il n'est point nécessaire que le savoir soit rébarbatif, le travail ennuyeux, la science hérissée. J'ai suivi, à Ithaca, les péripéties d'une partie de baseball.
Ce déploiement de force, d'agilité, d'adresse est merveilleux. On l'admire davantage encore quand on pense que ces athlètes deviendront et sont déjà des hommesde pensée. Ah! qu'ils expulsent de nos esprits l'image modèle du savant gringalet, chétif et macrocéphale !
Un détail m'a frappé, que je veux signaler franchement, sans ignorer que je vais froisser des convictions respectables : j'ai été fort surpris des dfficultés que leur créent, en divers endroits, les
lois et les règlements dus à l'initiative des abstinents. Des étudiants qui n'ont pas de taverne, et qui, dans leurs clubs, ne peuvent boire de la bière ou du vin qu'à condition d'en avoir chacun sa petite provision personnelle ! Je me suis immédiatement senti triste pour eux (et je l'ai été pour mon propre compte dans les rares occasions où il me fallut partager leur sort). Certes, je suis d'accord avec tous les gens de bien pour chercher à combattre les ravages de l'acool, et je comprends qu'on s'efforce de supprimer les boissons spiritueuse, qui sont un danger. Mais les boissons fermentées ! Le vin est aussi naturel que l'eau d'Appollinaris, la bière est aussi saine que le gingerale : en interdire l'usage pour en supprimer les abus, je ne vois là qu'un fâcheux paradoxe ; je pense à la gaîté de mes années d^étude, et je me demande ce qu'elle eût été sans le « petit blanc » du canton de Vaud, sans la bonne
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et onctueuse bière allemande...
Peut-être, d'ailleurs, me trompéje. Chaque pays a ses mœurs. Les étudiants américains, même ceux qui ne boivent que de l'eau, sont de vrais jeunes gens, vivants et gais:
ils ont d'autres plaisirs, qui valent bien ceux que nous avions. J'ai rapporté d'eux, comme de leurs maîtres, le meilleur souvenir, et je voudrais dédier ces notes trop brèves à celui d'entre eux qui fut pendant mon séjour à Harvard mon guide et mon compagnon.
Si beaucoup de ses camarades lui ressemblent, l'Amérique peut attendre de ses jeunes Universités une belle floraison.