‹ Reflets d'AmériqueChapitre 4 sur 4 · III · texte numérisé non relu

III

A monsieur Alphonse Gaulin.

Mon voyage de conférencier m'a permis de réaliser un vieux rêve d'enfant : je suis allé, de Montréal, visiter la région que les gens de la ville appellent « le Nord » ; — un pays neuf, dont la conquête commence seulement, un pays de lacs, de rivières, de forêts, où les colons pénètrent peu à peu. Les colons ! A l'âge où la lecture dépose en nous le levain de nos rêves futurs, des livres enchanteurs m'avaient rempli l'imagination des fantaisistes récits de leur vie, — de leur belle vie au grand air libre, de leurs chasses romanesques, de leurs trouvailles inattendues aux heures de détresse, de leurs magnifiques dé-

fenses contre les troupeaux de loups et les bandes de Peaux- Rouges. Ce que j'ai vu ne ressemble guère à ces histoires :

c'est intéressant autrement. La fantaisie en disparait, non la poésie. Le roman réel n'est point un roman romanesque: il n'en est pas moins un beau roman, — celui du travail le plus énergique, de l'effort le plus patient, de la lente et difficile mainmise sur une terre rude, qui résiste. Et ce roman, dont je voudrais esquisser ici le sommaire, ne m'a pas moins séduit, à sa manière, qu'autrefois les aventureux récits des conteurs.

Presque toute la contrée qui s'étend de Montréal aux lacs du Grand et du Petit Nominingue est en quelque sorte l'œuvre du vaillant curé de Saint- Jérôme, Ms»' Labelle.

Nous avons vu en France, il y a peu d'années, ce prêtre-paysan, actif, ardent, prime sautier, maniant avec une verve naïve la langue archaïque qu'on parle dans son

village. J'assistais au banquet qui lui fut offert au cercle Saint- Simon; et je retrouve dans ma mémoire sa haute taille, sa large poitrine, sa tête solide plantée sur des épaules d'Hercule. On le fêtait, sans savoir grand'chose de lui, sinon qu'en son pays il défendait les traditions française : voici que partout, ici, je trouve son portrait, son buste, des Inscriptions en son honneur. Dans des fermes écartées, il y a pour tout ornement la photographie de M^^ Labelle.

A Saint-Ignace — un village improvisé au milieu des bois, — on n'a pu lui élever un monument dans les proportions habituelles :

sur un socle, vis - à - vis de l'église, on a dressé une réduction de sa statue en pied, — et je ne conçois pas d'hommage plus touchant que ce modeste souvenir, où s'affirment l'attachement et la reconnaissance des braves gens qui, sans ressources d'argent ni d'art, veulent pourtant célébrer leur héros. Car il fut un héros,

une sorte de conquérant, et sa vie fut comme un règne pacifique.

C'est à lui qu'on doit les villages naissants, dont un porte son nom ; le chemin de fer commencé, qui rejoindra bientôt la grande ligne du Canadien-Pacifique; la mise en exploitation des forêts qui longent la rivière Rouge; c'est encore à lui qu'on doit le courage, l'esprit d'entreprise, la vertu qu'il faut pour asservir cette terre si longtemps livrée à sa liberté. Il était la providence des colons, qui le voyaient apparaître comme un saint, aux heures difficiles, dans leurs fermes isolées, dans leurs huttes perdues. Il les accueillait, il les réconfortait, il apaisait leurs contestations, il les aidait. Aussi est-il déjà presque légendaire : il le deviendra tout à fait et sera le patron de cette pittoresque contrée, où l'on a baptisé de son nom, avec le village le mieux situé, le plus beau lac.

La contrée est vraiment belle, — encore qu'elle ne soit pas

aussi (( sauvage » que je me l'imaginais, d'après les romans de mon enfance. D'abondantes rivières, qui de place en place s'élargissent en nappes d'eau, circulent comme un réseau de veines à travers les épaisses forêts : et il y a un charme infini de solitude dans ce mélange des eaux et des arbres. Les arbres sont magnifiques ; ils commencent à peine à verdoyer, mais à leur écorce, on reconnaît les grands tilleuls, droits et blancs, qui semblent poussés d'une seule venue, les érables bienveillants dont on vient de récolter la sève, les robustes frênes, les merisiers rougec\tres, mêlés aux pins, aux épinettes. Ils sont là depuis des siècles, tellement accoutumés à croître ensemble qu'on n^en peut isoler aucun qui ne périsse. Leurs énormes racines fouillent le sol qu^elles retiennent comme des mains d'avares crispées sur un trésor.

Ils sont tranquilles dans leur vieillesse, ig^norants de la cognée

qui les menace. Bien qu'ils vivent par leurs troncs, par leurs feuilles, par leurs fleurs, parleurs fruits, ils ont la sérénité des choses inconscientes. Des écureuils bondissent à travers leurs branches ; parfois, un daim effarouché s'enfuit dans les taillis ; ou c'est, sur la lisière, le rossignol canadien qui volète : un pauvre petit oiseau gris, qui n'a que trois notes grêles à jeter dans le grand silence. De place en place, un incendie a passé, les arbres sont morts dans les flammes : ils ne sont plus alors que des squelettes, couleur d'ossements, dont l'aspect désole le paysage. Le long de la rivière Rouge, par exemple, il y en a pendant des milles et des milles, et l'on songe à quelque immense cimetière, à quelque interminable voie Appienne, à quelque nécropole dont les rues n'auraient pas de fin. — Parmi les arbres morts ou vivants, les eaux courent ou s'endor-

ment : tantôt elles charrient des troncs coupés, qui s'en vont à la dérive, comme ils peuvent, à leur destination ; tantôt elles baignent des pans de forêts, immobiles et changeantes, couleur du ciel, couleur de l'espace, couleur de la lumière, parcourues de reflets capricieux, rendez-vous des canards, des huards, des martins-pêcheurs au plumage éclatant. Comment décrire le mystère de ces lacs, perdus dans le recueillement des solitudes ? Chacun a sa couleur et sa forme, d'où il tire son nom : il y a des lacs Bleus, des lacs Noirs, des lacs Verts, des lacs Ronds, qui ont leur figure, leur individualité. Jamais je n'ai mieux compris les anciens mythes, les légendes de nymphes et de dryades : plus la nature est primitive, plus elle est personnelle et près d'avoir une âme... Parfois, une ferme isolée s'esquisse dans l'ensemble du paysage. On la remarque à peine: ici, l'homme étant encore rare, la terre appar-

tîent aux bêtes, aux arbres, aux rochers, aux eaux. La nature inconsciente triomphe en paix ; sa sérénité vous imprègne : on écoute, on se tait, on se fond dans l'espace où l'on est seul.

Il y avait jadis une race d'hommes qui vivaient librement dans ce vaste pays : les Peaux-Rouges, dont tant de petits Blancs rêvèrent comme moi, sur les romans que je vous ai dits. Cette race s'éteint à mesure que les forêts tombent, que la civilisation marche. C'étaient des nomades, des chasseurs : ils ne veulent pas être laboureurs et sédentaires.

On leur prend leur gibier, on les parque, on leur impose des lois :

ils en meurent. Chaque année, le gouvernement canadien, qui s'efforce de les traiter avec humanité, leur distribue des couvertures : ils s'en enveloppent pour mourir, et îcur nombre décroît toujours. J'en ai vu quelques-uns, dans un village près de Montréal qu'un décret de Louis XIV leur a

jadîs concédé : ceux-là sont si métissés qu'on distingue à peine la couleur de leur peau ; ils sont chrétiens, catholiques, et cultivent leurs champs ; ils ne conservent que peu de chose de leurs anciennes mœurs. Mais les vrais, ceux des vs^igwams , des tomahawks , du scalp et des mocassins, disparaissent. Quelques générations encore et ce sera fini : à peine en restera-t-il pour les représentations de cet étonnant Buffalo Bill, roi de la réclame, qui couvre TAmérique d'affiches colossales où son portrait fait pendant à celui de Napoléon. C'était pourtant une race noble, courageuse et fière. La veille de mon arrivée à Labelle, une des dernières Iroquoises du pays, qu'on appelle « Catherine la Sauvagesse », s'est signalée par un acte héroïque. Trois hommes avaient été pris par les rapides de la Rivière Rouge, en cherchant à dégager des troncs d'arbres qu'arrêtaient les remous du courant ; elle seule

osa leur porter secours, sur son canot d'écorce, et réussit à en sauver un.

Les vrais habitants aujourd'hui, les maîtres du pays, ce sont les colons, les descendants des paysans français qui demeurèrent dans la province de Québec après la conquête anglaise. Ils étaient alors soixante-dix mille : ils sont aujourd'hui près de deux millions, sans compter le million d'émigrants qui ont été chercher aux Etats-Unis une existence plus facile. Quelle glorieuse histoire que celle de leur résistance et de leur fidélité ! Pauvres, — les riches avaient tous regagné la mère-patrie, — entourés d'Anglais beaucoup plus nombreux et détenteurs de l'administration, traités longtemps avec une méfiance hostile, ils ont néanmoins conservé leur foi, leur langue, leurs mœurs. Un admirable clergé les soutenait à travers l'épreuve :

ils se groupaient autour de l'Eglise comme autour d'un drapeau.

Je ne crois pas qu'il existe au monde un plus frappant exemple de la persistance du sentiment national ; et ce sentiment, par le fait des circonstances, se confondait avec la foi. L'on me racontait un jour que dans certaines parties de l'ancienne Pologne, les paysans restent catholiques surtout pour rester Polonais, et parce que, s'ils abandonnent les pratiques du culte ancestral, leurs amis disent :

(( Il n'est donc plus des nôtres ! . . . » J'imagine qu'il en fut à peu près de même pour les Franco-Cana- ^diens. L'Eglise dut être pour eux le lieu sacré où se conservèrent avec la foi, les traditions, les mœurs, la langue des ancêtres, — tout le noble héritage qu'ils ont gardé intact par delà les mers, malgré le temps, malgré l'espace, de telle sorte qu'ils sont aujourd'hui aussi Normands, aussi Bretons, aussi Français qu'au temps de Champlain et de Montcalm. Ils ont trouvé une formule qui traduit à merveille ce qu'il y a de complexe

dans leur situatîon de Français, sujets britanniques ; ils disent :

(( Loyaux à la Reine, fidèles à la Patrie. » Et ils sont ce qu'ils disent : ils sont loyaux sans cesser d'êtres fidèles. Le chef du gouvernement de ce pays anglais et protestant, sir Wilfrid Laurier, est un Français et un catholique ; le lieutenant-gouverneur de la province de Québec, M. Jette, est un Français ; plusieurs des ministres et des hauts fonctionnaires sont Français. Leur « loyauté »

est entière ; leur « fidélité », comme celle des plus humble, l'est aussi. Tous ont le culte de leur origine : source de respect, de force, de vertu. Quelle persévérante énergie ils ont dépensée pour maintenir ainsi les droits de leur sang, leur ame héréditaire, leur patrimoine national ! L'histoire en devrait être écrite : il n'y aurait pas de meilleure réponse à faire aux prophètes de la décadence des races latines, car elle mettrait en lumière quel-

ques-uns de nos traits les meilleurs, elle affirmerait notre vitalité, et à un autre point de vue, elle montrerait qu'il y a de l'héroïsme ailleurs que sur les champs de bataille, dans le simple accomplissement de la vie, dans l'obéissance aux lois élémentaires qui commandent à l'homme de croître et de multiplier, en gagnant son pain jour par jour, à la sueur de son visage.

Mon Dieu ! que notre vie artificielle est lointaine, qu'on est ici près de la vérité !...

Tandis que, comme nous l'avons vu, le sentiment collectif de la race groupe ce petit peuple et en maintient l'unité, chacun de ses membres ne prospère que par son travail personnel. Pas de grande culture, ici, pas de machines perfectionnées qui diminuent la peine de l'ouvrier, pas de spéculation : la seule affaire, c'est le défrichement, — la première conquête du sol qui se défend et dont il faut s'emparer pouce à pouce.

Le colon a choisi son lot, que la « Couronne » lui cède moyennant un prix presque nominal (qui varie de 1 à 3 franc l'acre), à la condition que, dans le courant des quatre premières années, il mette en culture le 10 p. 100 de sa propriété. Une loi spéciale, le homestead^ dont il peut réclamer le bénéfice sans être forcé de Faccepter, rend cette propriété, s'il le désire, inaliénable et insaisissable : c'est donc la création du patrimoine, du fonds où la famille peut s'étendre et prospérer, de l'abri sûr contre les hasards de l'existence; c'est un reste d'institutions patriarcales qui, je crois, ont disparu du reste du monde ; c'est encore une prime offerte au travail vraiment

productif, à l'effort de couraoe

et de patience qui a conquis un

morceau de la nature ; c'est un

prinlege concédé à cette humble

aristocratie dont la cognée est le

blason. Maitre dans son domaine

inexploré, voici le colon seul dans

la forêt immense, aux prîses avec les arbres géants, possesseurs antiques du sol, ses concurrents formidables dont les racines absorbent les sucs nourriciers de sa terre, dont les troncs énormes le défient, qui semblent prêts à se soutenir entre eux contre lui :

ils le dominent, ils l'écrasent, ils sont une armée. Et ils ont un allié, le climat : les longs hivers glacés qu'ils passent enveloppés dans leurs gaines de neige, les étés courts et torrides , de brusques virements de température qui menacent à la fois la santé de l'homme et ses récoltes. Par où commencer l'énorme besogne? Comment attaquer l'ennemi puissant par son inertie ? Quelles brèches ouvrir dans cette masse à la fois passive et vivante ?...

Avant tout^ le colon songe à son abri. Il est pauvre : il ne peut pas payer des ouvriers ; et seul, que ferait-il ? Un peu d'aide le sauvera. Il s'en va donc voir ses

voisins, à la ronde, sans compter les kilomètres. Il leur dit :

(( Je viens m'établir parmi vous, pour faire ce que vous avez fait.

Je n'ai rien ; vous n'aviez rien non plus quand vous êtes arrivés.

Pourtant, il me faut une maison :

venez m'aider à la construire ! »

Les voisins répondent :

« C'est juste. Nous voici ! »

Ils prennent rendez-vous, réunissent leurs forces pour abattre les premiers arbres, — et en deux ou trois jours le log-house est construit.

Que j'en ai vu, sur mon parcours, de ces pauvres huttes, — et pkis d'une abandonnée avant l'achèvement, ou tombée en ruines et racontant quelque vague roman de misère que personne ne saura jamais. Les murs sont des troncs d'arbres superposés, aux interstices bouchés de terre humide. A l'intérieur, une pièce unique, avec un vaste foyer, et une soupente où monte une échelle. Je songe aux « mayens »

IlEFLETS D AMERIQUE

des hauts pâturages alpestres ; mais les pâtres, là-haut, ne passent que les mais d'été, dans la magnificence d'un paysage incomparable ; ils sont plusieurs ; de temps en temps, leurs parents ou leurs patrons leur apportent des provisions. Ici, les colons sont murés pour les longs mois de neige. Ils n'ont pas toujours des voisins. Leurs provisions sont maigres, et ne se renouvellent qu'à de longs intervalles. Vraiment, le log-house est l' habitat le plus misérable qu'on puisse concevoir, et perdu dans de telles solitudes ! De loin, on le distingue à peine : il est noyé dans la forêt ; les daims qui viennent boire ne se détourneraient pas pour l'éviter ; le dernier des sapins mire dans le lac une ombre plus glorieuse. N'importe !

Il renferme l'espérance des jours meilleurs, il donne au colon le repos, l'abri, le a home », il est le centre d'où rayonneront bientôt le travail et la conquête. Au

bout de deux ou troîs ans, il est abandonné, remplacé par une maison meilleure, régulièrement construite, avec des chambres, une cuisine, de bonnes fenêtres, parfois même quelques ornements : il ne sert plus que d'étable ou de grange, le pauvre log-^ liouse^ — mais il reste là, témoin des premières luttes, des plus héroïques efforts. La propriété s'accroît, se développe, s'embellit autour de lui ; l'un après l'autre, les arbres géants tombent sous la cognée : il n'en subsiste que les racines et les troncs, lents à détruire, qu'on allume chaque année à la saison sèche ; des vaches pâturent sur les jeunes champs ; la pomme de terre, le maïs, quelques légumes poussent autour de la maison nouvelle ; des poules picorent, un cheval est à l'écurie, — un de ces bon petits chevaux du pays au pied sûr, au trot rapide. C'est l'aspect d'une ferme encore bien modeste, sans doute, mais qui déjà ressemble à

celles que nous connaissons. Et tout cela vient de l'humble loghouse^ qui en fut l'âme, et dont l'œuvre est faite, dont le temps est passé. Le moment arrive où il n'est plus nécessaire, trop petit ou trop disjoint pour les bêtes.

La déchirure s'étend toujours dans la forêt, dont la lisière recule ; le colon, venu seul, a gagné sa bataille, et ses enfants grandissent autour de lui, sur le sol fertile qui est le sien, car il l'a créé. Nous passons devant une vaste propriété, bien tenue, qui descend en talus jusqu'à la rivière et dégage une bonne impression d'aisance :

(( Vous voyez ? me dit un de mes compagnons en l'embrassant du geste. Eh bien, quand ces genslà sont arrivés dans le pays, on disait d'eux : « Ils sont si pau- )) vres, qu'ils n'ont pas même les » moyens de faire leur prière !... »

Maintenant, tout ce domaine est à eux, ils vont le vendre un bon prix. »

Je me récrîe :

(( Le vendre ? Pourquoi ?

— Pour aller plus loin et recommencer ! »

C'est ainsi qu'ils comprennent leur fonction, les colons canadiens: ils défrichent. D'autres auront le soin d'améliorer les cultures, de tirer parti des grands morceaux de sol qu'ils ont dégagés. Eux, leur tâche est d'abattre les arbres, de vaincre la forêt, de jeter dans la terre les premières semences. Quand ils l'ont remplie, ils vont « plus loin », ils s'enfoncent dans le nord ou dans l'ouest, ils refont pour la seconde fois le même travail, avec plus de ressources et plus d'expérience. Ils sontl'avantgarde, — les plus vaillants, les plus audacieux. Derrière eux, s'avance le troupeau plus nombreux des moins pauvres et des moins hardis, auxquels ils ouvrent la voie. Et je me demande s'ils ont conscience de la beauté de leur rôle ?...

A monsieur B. Auzias-Tiirenne .

Le beau roman de M. de Vogué (1) pose avec ampleur une question dont on commence depuis quelques années à pressentir la gravité, et qui sera sans doute féconde en surprises : celle de la rivalité de l'ancien et du nouveau monde, ou plus exactement, des deux formes de civilisation que représentent respectivement la vieille Europe et la jeune Amérique.

Ces deux formes de civilisation, en effet, sont si différentes, par leurs origines comme par le but qu'elles assignent à Tefïbrt humain, qu'elles paraissent incompatibles. L'une est un fruit

(1) Le Maître de la Mer, in-18, Paris, Gçilman-Lévy, 1904.

spontané des pays de soleil et des commencements de notre histoire :

elle tend au plaisir de vivre — je prends cette expression dans son meilleur sens, — c'est-à-dire au libre épanouissement de tout notre être, esprit et corps. L'autre est apparue dans un monde vieilli, sousdescieuxinclémentsielleporte la marque d'une volonté mûrie, consciente et dure ; elle n'enseigne point à l'homme à demander aux choses leurs paisibles secrets et leurs joies, elle le pousse à les asservir. L'une nous laisse passifs au sein d'une nature bienveillante ; l'autre développe démesurément nos instincts conquérants. L'une produit desTournoëls, ardents, généreux, désintéressés, vaillants, mais fantaisistes et toujours prêts à l'inconséquence, puisqu'un rêve d'amour peut soudain supplanter ou balancer leurs plus vastes ambitions ; l'autre produit des Archibald Robinsons, droits, rigoureux, puissants, solides, tenaces, — possédant à un degré surprenant

les qualités quî font conquérir le monde, dépourvus à un égal degré de celles qui permettent de jouir de la vie.

L'impression de cette irréductible opposition, qui sort des éclatantes pages du Maître de la mei\ je l'ai eue sur nature, intense et vive. A une année d'intervalle, presque jour pour jour, le hasard m'avait conduit dans les deux Syracuses : celle que les Corinthiens fondèrent il y a plus de deux mille cinq cents ans dans l'île d'Ortygie, et celle qui naquit il n'y a pas encore tout à fait un siècle à l'extrémité sud du lac Onondaga, dans l'Etat de New-York.

Lorsque j'arrivai dans la seconde, je venais de parcourir les principales villes des Etats- Unis : j'avais vu rouler la foule agitée sur le pont de Brookyln, flamber les métaux fondus dans les ateliers de Pittsburg, passer près des abattoirs de Chicago les troupeaux de bestiaux que con-

duisent les <( cow-boys » ; j'avais visité des usines, des clubs, des universités, des réunions publiques, des maisons de vingt-cinq étages, des rues de quatorze kilomètres ; j'étais rempli de l'inquiétante grandeur de ce spectacle si nouveau pour un flâneur de nos villages européens. Je sentais fortement qu'il se prépare là une nouvelle conquête du monde, sans ressemblance avec celle qu'accomplirent jadis les poignées d'aventuriers qui débarquaient dans quelque île à peu près déserte ; celle-ci, pensais-je, ne se bornera pas à des territoires isolés, elle englobera la terre entière, non seulement avec ses richesses visibles, mais avec les forces intimes et mystérieuses des cieux et des vents, et sous sa pression formidable disparaîtra notre civilisation comme disparut la civilisation romaine sous la pression des barbares. Sans doute, elle en respectera les monuments ; mais elle en détruira l'esprit ; et quand

94 KEFLETS D'AMÉniQUE

l'esprît n'en sera plus Tarmature, — puisqu'on somme elle est intellectuelle avant tout, qu'en pourrat-îl bien subsister ?

En même temps, je me rappelais i'antique ville dont la nouvelle a pris le nom. J'y revoyais en pensée, dans son bouquet de papyrus, cette petite fontaine d'Aréthuse qu'un passant non averti remarquerait à peine, et qui dégage pourtant un charme si profond de rêverie et de souvenirs.

Combien produit-elle de litres à la minute? Oh! bien peu! Le ruisselet qui s'en échappe est si ténu, qu'aucun ingénieur n'aurait l'idée saugrenue de capter les forces de trois ou quatre haridelles qu'il peut avoir quand il n'est pas à sec. Et pourtant, toute l'œuvre de nos ancêtres, tout ce qu'ils ont fait, tout ce que nous sommes, nos deux mille ans de mythes et de poésies, d'art et de pensée, tout est sorti de cette eau claire et de ces roseaux ! Un courant magnifique en est parti

ARBTHUSE

pour parcourir le monde. Nous avons la mémoire remplie de ses souvenirs, de ses rayonnements, de sa gloire. Qu'adviendra-*t-il de son génie dans le monde nouveau?... Peu de jours avant d'arriver à l'antique Syracuse, j'avais contemplé, dressés dans la mer bleue, les rochers que le cyciope lança contre la barque de l'ingénieux Odysseus : quel pauvre ouvrier devait être ce Polyphème !

comme son œil unique se serait agrandi d'étonnement devant les forges américaines ! A Pittsburg on ne l'aurait pas même embauché pour homme de peine. — Je m^étais aussi arrêté devant le petit monument d'Archimède : qu'eût dit cet ingénieux primitif aux spectacles de fer que j'avais sous les yeux ? quel eût été son étonnement à la vue des machines prodigieuses qui accomplissent l'effort de toute une population!...

Alors je compris que, fatalement:, ceci devait dévorer cela.

Notre passé sublime, dont nous

avons la juste fierté, n'est qu'un élément jeté par le temps dans le creuset formidable où l'invisible feu d'une activité qui ne connaît pas d'obstacles fait bouillonner l'avenir. Il en sortira transformé et méconnaissable, comme les métaux qu'on a soumis à la température appropriée perdent leur poids, leurs propriétés, leurs apparences pour devenir un corps nouveau. Il n'existera bientôt plus qu'à l'état de souvenir ou de relique. Peut-être que ses vestiges mêmes, arrachés du sol qu'ils ont si longtemps décoré, puis transportés par des engins encore ignorés, viendront orner cet autre continent, berceau d'une autre culture, comme les obélisques égyptiens dont les badauds contemplent les hiéroglyphes sur nos places publiques, ou comme les restes de l'art assyrien qu'on recueille dans les salles les plus désertes de nos musées. Oui, j'imaginais fort bien les ruines de la Syracuse de Denys trans-

ARËTHUSE 97

portées sur les bords du canal Erié et de l'Onondaga, les colonnades de Sélinonte déposées dans quelque angle du Parc national^ les temples de Ségeste ou de Girgenti installés parmi les buildings qui les dépasseraient de plusieurs étages !

Comme ces choses, après tout, ne sont que des symboles, j'en dégageais le sens inquiétant :

je me représentais une existence d'où aurait disparu tout ce qui est charme, beauté, douceur. Plus d'abandon joyeux dans la gaieté du soleil, plus d'autre objet que la conquête, les nerfs tendus dans un effort constant de la volonté.

Et d'ailleurs des résultats magnifiques : toujours plus d'argent dans les coffres-forts, toujours plus de bien-être, toujours plus de commerce et d'industrie, et des prodiges de mécanique, de chimie et d'électricité, et le triomphe complet, définitif, absolu de l'homme sur les éléments, sur la nature, sur l'infini !...

L'eau claire d'Aréthuse jaillirait encore du sol sacré des nymphes, dans son bouquet de papyrus ; mais qui donc frémirait aux murmures de ses roseaux et de tous les souvenirs qu'ils mêlent aux chansons de la source ?

Je viens de recevoir le rapport du congrès annuel de l'Alliance française aux Etats - Unis pour 1903. Cela est merveilleux. Dans ce pays où les grandes villes poussent comme des champignons, de vastes associations peuvent de même se fonder, s'organiser, se développer en quelques mois. Il y aune année, l'Alliance française ne comptait qu'un petit nombre de groupes isolés par-ci par-là ; il y en a maintenant soixante-deux, réunis en un faisceau solide, prospère et influent, dit le rapport 4u président, M. J.-H. Hyde, et dont l'action de propagande, loin d'être éphémère et restreinte, se

iOO REFLETS d'amÉRIQUE

fait vraiment sentir et s'étend tous les jours.

Plusieurs « cercles français »

sont affiliés à la fédération. Ils déploient une activité très grande.

On connaît celui de Harvard. Je ne dirai rien de ses conférences, puisque j'ai eu l'honneur de figurer dans la liste de ses conférenciers : on en parle souvent, sans rappeler assez que la première impulsion en remonte au voyage que fit M. Brunetière, appelé par une fondation de l'Univerité Jolins Hopkins, à Baltimore. On sait moins qu'il organise chaque année une représentation de quelqu'une de nos pièces classiques. C'cfit ainsi qu'il a déjà donné, entre autres, le Médecin malgré lui^ le Bo u rgeo is geiitilh om ni e^ le Mente w ; • , les Plaideurs^ le Pédant joué^ dont il a même publié une édition spéciale, et cette année, le Barbie?^ de Sé^ille, D'autres cercles analogues existent dans d'autres villes universitaires , à Philadelphie, à Princeton, à Yale, etc. J'ai vu

LE FRANÇAIS EN AMERfQbE '^ HOÎ '

fonder celui de Philadelphie. Cela se fait en un tour de main. Et cela dure.

Il faut dire que cette œuvre est soutenue par des hommes singulièrement appropriés à leur tache. Je ne pais citer tous ceux qui, comme M. le professeur Ad.

Colin à New- York, M. Rosengarten à Philadelphie, M. le professeur de Sumichrast et M. Al. Gaulin à Boston, instituèrent les premiers Comités locaux. Quand le moment fut venu de coordonner ces efforts et de leur donner l'unité nécessaire, la direction du mouvement incomba à M. J.-H. lïyde qui, admirablement secondé par M. L.- V. Gofflot, a fait des merveilles.

Ce jeune homme, qui n'hésite point à mettre au service de l'œuvre une part de son immense fortune, possède à un degré surprenant les qualités organisatrices de sa race : les choses compliquées se classent, s'arrangent, se développent d'elles-mêmes entre ses mains. Il manie le temps et

î02 hEFLEïfc d'aMKRIQUE

l'espace avec la même aisance que les hommes et les capitaux. Idéaliste et réaliste à la fois, comme le sont si volontiers ses compatriotes, il adapte sans efforts des moyens très pratique à un but très élevé. Ce but, voici comment il le définit, dans le rapport que j'ai déjà cité :

« Chaque adhésion nouvelle donne une importance plus grande, ajoute au prestige de l'Association toute entière, de même que la Fédération comme je l'entends donnera bientôt, si ce n'est déjà le cas, plus de prestige et d'importance à chacun de ses groupes adhérents. Il est inutile de vous rappeler que vous ne représentez pas seulement ici des clubs, des sociétés littéraires ; vous représentez les Comités d'une grande Association qui poursuit une belle œuvre et qui n'a pas été chercher sa raison d'être dans des questions d'ordre personnel, mais seul dans les considérations les plus généreuses et les plus élevées. Je

suppose que chacun d'entre vous tient à cœur ces considérations et cette œuvre, dont le fin mot n'est pas simplement dans la propagation d'une langue riche et souple et dans la diffusion d'une littérature admirable, mais dans l'union de l'élite de tous les pays du monde, par la pensée et par une admiration commune avec ce peuple français si sensible à toutes les émotions qui proviennent de ce qui est noble et de ce qui est beau. »

Il y a dans ce petit morceau une ou deux expression qui ne sont pas absoluments correctes ; mais vous conviendrez que c'est parlé quand même ! Et n'est-il pas de notre devoir le plus élémentaire d'envoyer toutes nos sympathies, en chaque occasion, à une œuvre qui s'inspire de telles idées et de tels sentiments ?

La langue, en effet, on ne le rappellera jamais trop, est l'un des meilleurs, l'un des plus solides liens qui peuvent exister entre les

hommes. Chaque fois que les jeunes gens de Harvard ou de Yale se réunissent pour parler français, ou jouent en français une des œuvres glorieuses de notre littérature, ils se rapprochent de laFrance,en comprennent mieux les aspirations, en sentent mieux le génie. Tant de choses nous séparent de ce nouveau monde, dont nous observons la prodigieuse croissance avec une sourde inquiétude ! C'est une raison de plus pour nous réjouir quand nous le voyons faire effort pour venir à nous, ou pour renforcer les attaches qui relient notre passé à son avenir. Formé d'éléments très divers, il constitue, en fait, une race nouvelle, avec ses mœurs, ses lois, ses aspirations, son idéal ; il nous surpasse de beaucoup dans la conquête de la nature et dans l'organisation des forces sociales ; mais il ne nous atteint pas encore dans l'ordre intellectuel, et reste ouvert sinon à notre influence, ce qui

serait trop dire, du moins à notre expérience. Tous les pays européens l'ont compris, tous s'efforcent d'augmenter ses contacts avec leur culture : il y a des cercles allemands, comme il y a des cercles français, et la science allemande compte quelques représentants éminents dans les universités américaines. Il serait fâcheux d'être distancé dans cette concurrence, qui est très noble :

le rapide accroissement de la fédération des Alliances françaises montre qu'il n'y a pas en tout cas péril immédiat, et constitue un succès.

Ce n'est pas d'ailleurs le seul motif que nous ayons de nous en réjouir.

Il subsiste en Amérique de nombreux éléments français, restes des anciennescolonies. Sans doute, ils se sont fondus dans la seconde patrie, et ces descendants des émigrants de la Louisiane ou de la Caroline sont devenus de vrais Américains et de bons Américains,

Maïs cette fusion ne les empêche pas de conserver, quelques-uns au moins, des traits de leur race originelle, et de lui garder leur piété. A peine débarqués sur le sol américain, les Allemands, par exemple, deviennent des Yankees ^ et parfois même plus Yankees que les Yankees, A preuve ces paroles d'un Allemand, M. Richard Guenther, prononcées dans un discours politique, que cite M. Roosevelt et que j'ai déjà eu l'occasion de signaler ailleurs :

« ... Nous sommes Américains dès le moment où nous avons touché la rive américaine, et nous le serons jusqu'à ce qu'on nous dépose dans les tombes amércaines.

Nous combattrons pour l'Amérique chaque fois qu'il le faudra. L'Amérique d'abord, ensuite et toujours.

L'Amérique contre l'Allemagne, l'Amérique contre le monde ; l'Amérique à tort ou à raison, toujours l'Amérique ! »

Je ne crois pas que les Français même installés en Amérique depuis

plusieurs générations, deviennent jamais Américains avec une telle frénésie! Ils ne s'assimilent que très lentement, en conservant toujours — du moins pour la plupart — quelque chose de leur passé ancestral. Il y a dans leur âme comme une porte ouverte à tout ce qui vient du pays d'origine.

Et la langue demeure le lien immatériel qui les y rattache, qui les y retient dans la limite du possible. Tous ne sont pas de ces Américains riches, qui traversent l'Océan comme un Parisien va à Fontainebleau. Il en est beaucoup qui ne verront jamais les rivages qu'ont quittés leurs ancêtres, le village qui fut le berceau de leur famille. Eh bien, — j'ai eu l'occasion de le constater — leur joie est immense quand ils entendent parler l'ancienne langue maternelle comme on la parle dans l'ancienne patrie ! Ils sentent alors, avec plus de force, que leurs pères en furent et qu'eux-

mêmes en sont peut-être encore un peu...

C'est aussi à ceux-là que je pense, en constatant le succès croissant de la fédération des Alliances françaises : en leur fournissant l'occasion d^entendre le français, elle satisfait un besoin plus profond que celui de connaître une langue étrangère, une belle littérature ; elle réveille au fond d'eux-mêmes ces voix du passé, ces voix des ancêtres qu'il faut toujours savoir écouter!...

Discours prononcé au banquet de La Sociélc des Universités américaines, le 29 mai 1899,

Messieurs,

Je voudrais d'abord vous remercier de votre invitation à me trouver parmi vous. Il me semble que je prolonge un voyage qui fat tout rempli d'impressions charmantes, et qui demeurera un de mes meilleurs souvenirs. Vous savez quelle intelligente et généreuse initiative a créé, à la suite des brillantes conférences de M. Brunetière, cette fondation du Cercle français de Harvard, que M. Doumic inaugura l'année dernière, et qui constitue comme un trait d'union entre vos jeunes Universités, si vivantes, si vaillantes, si prospères, et notre vieille culture française, toujours féconde après tant de siècles. Mais il faut que vous

le sachiez encore : le jeune créateur de cette fondation, M. James Hazen Hyde, ne s'est pas borné h l'instituer une fois pour toutes :

il se tient pour lié, envers le conférencier qu'il invite, par tous les devoirs de l'hospitalité : et il n'y a prévenance, attention délicate, gâterie ingénieuse, qu'il n'imagine pour ajouter aux agréments d'un voyage en lui-même déjà si rempli d'intérêt. Je ne saurais rien dire du mien, sans lui adresser avant tout l'expression de ma profonde reconnaissance, et je ne sais si je dois le remercier davantage de l'honneur qu'il m'a fait en m'appelant en Amérique, ou de Taffectueuse sollicitude dont il m'y a comme entouré.

Votre société, essentiellement universitaire, attend peut-être que je parle ici des Universités. Je vous demanderai la permission d'élargir le thème, et de confondre mes impressions universitaires avec d'autres impressions plus générales. Lorsque j'ai débarqué à

New- York, un reporter m'a posé tremblée cette question : (c Que pensez-vous de l'Amérique ? »

D'autre part, partout où j'ai passé, l'on m'a dit — non sans une légère nuance d'inquiétude : « Vous allez sans doute écrire un livre sur nous ? )) Je n'écrirai pas de livre sur l'Amérique, mais je vais essayer devons dire sommairement ce que j'en pense.

Votre culture, Messieurs, diffère de la noire par bien des points : par celui-ci surtout, qu'au lieu d'être essentiellement littéraire ou théorique, elle est active et pratique. Et c'est bien là le caractère qui frappe le voyageur, dans vos institutions, dans vos Universités, dans vos mœurs politiques et privées, dans votre développement industriel et commercial, dans la rapidité de votre expansion. Vous êtes en train de créer une forme nouvelle de la civilisation, qui repose sur la force et sur la volonté. « La vie est un dynamisme », me disail un de

VOS hommes d'Etat. C'est un mot qui vous définit. Avec une puissance qui ne connaît pas d'obstacle, vous vous emparez de la force et de la matière. Vous traitez le fer comme les Babyloniens traitaient la pierre ; vous asservissez l'électricité àvos moindres besoins.

Dans notre vieux monde, nous sommes encore en partie dominés par la Nature, sur laquelle nous n'avons jamais acquis qu'un pouvoir limité, et qui conserve pour nous une part au moins de son vénérable mystère. Dans le vôtre^ elle est déjà presque esclave, et l'on dirait qu'elle ne vous a donné les fleuves les plus larges, les plus grands lacs, les plus vastes plaines, que pour vous fournir une plus ample occasion d'exercer votre esprit de conquête. Vous lui empruntez toutes ses ressources pour diminuer la fatigue du travail manuel, pour augmenter le bien-être de la vie, pour assurer l'équilibre de l'hygiène. Impossible de s'arrêter devant le Niagara

sans esquisser le calcul des forces énormes que vous êtes en train d'y puiser. Impossible de traverser le pont de Brooklyn ou de regarder fumer et flamber les usines de Pittsburg, sans songer aux conquêtes que représentent ces masses de fer et ces flammes condensées. Vous n'existez guère que depuis un siècle et demi, et vous êtes entièrement vous-mêmes, et vous êtes peut-être l'avenir. Je me suis souvent dit, au cours de mon voyage, qu'il faudrait bientôt vous suivre ou vous imiter, et que notre vieille Europe, qui a si longtemps donné le ton au monde, devrait un jour s'appliquer à vous ressembler, parce que vous êtes la force, et parce que la force a le dernier mot, — si vraiment (( la vie est au dynamysme ».

Eh bien, je vous l'avouerai avec une entière franchise, cette perspective ne m'enchante pas.

En parcourant votre pays, en l'admirant, je songeais aux formes de civilisation qui diffèrent

le plus de la vôtre. Je venais de quitter l'Italie où la vie est si douce. J'avais emporté dans les yeux les rayons de son beau soleil d'hiver, l'impression de ses foules si gaies, qui préfèrent le jeûne à l'effort, la privation à la îfatigue, s'accomodent de mauvais logis, et rêvent, et contemplent, et musent, ignorantes et artistes, sachant beaucoup de choses sans se donner la peine de rien apprendre, ayant au fond d'elles, sans y songer, un riche et séculaire héritage de culture inconsciente. Et je me demandais si, en dernière analyse, la joie de vivre des peuples qui s'épanouissent comme les plantes fleurissent ne renfermait pas quelque leçon utile à méditer. Après tout, me disais-je, la force n'est pas la gaîté, le bien-être n'est pas le bonheur, l'instruction n'est pas la poésie. Peut-être même sont-ce là des contradictions irréductibles. Saurait-on concevoir sans souhaiter d'y vivre, un monde où l'art et le bonheur seraient la

grande affaire ? Tandis qu'on imagine très bien un monde à certains égards beaucoup mieux constitué, où, dans l'emménagement irréprochable des habitations, avec toutes les facilités de déplacements et de communications, parmi les découvertes les plus ingénieuses pour augmenter le confort, et même sous la garantie des institutions les plus rationnelles et des lois les plus sages, la vie aurait perdu sa saveur. Ce monde-là, un de nos grands poètes l'a décrit :

... Il faut triompher du temps et de l'espace, Arriver ou mourir. Les marchands sont jaloux, L'or pleut sous les charbons de la vapeur qui passe. Le moment et le but sont l'univers pour nous... ...La distance etle temps sont vaincus. La Science Trace autour de la Terre un chemin triste et droit, Le monde est rétréci par notre expérience, Et l'Equateur n'est plus qu'un anneau trop étroit. Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne, Immobile au seul rang que le départ assigne, Plongé dans un calcul silencieux et froid.

Tout nous montre que tel sera bien le monde au devant duquel nous marchons ; et voire pays, du moins par une partie de son acti-

vite, semble s'efforcer d'en hâter l'avènement. Mais d'autre part, vous avez compris le danger de cette victoire qui ferait de Thomme un vainqueur dégoûté, un triomphateur fatigué sous ses couronnes, le possesseur d'un jardin monotone où il n'y aurait plus de fleurs dans les plates-bandes, plus d'oiseaux dans les bosquets. C'est parce que vous le comprenez, sans doute, que vous vous efforcez de vous rattacher à nos vieilles cultures, issues d'une autre conception de l'existence, fruits bien différents, mais fruits savoureux, qui ont eu pour mûrir, selon la loi normale, les siècles nécessaires. Dès que vos a hommes nouveaux », rois de quelque métal, de quelque huile ou de quelque céréale, ont constitué une de ces fortunes comme on n'en connaît pas chez nous, ils s'empressent d'en détacher une part pour créer une bibliothèque, un musée, une université, un collège. Le sûr instinct qui les a guidés dans

leurs affaires, les conduit encore ici. Ils n'ont peut-être pas eu le temps de tourner autour de beaucoup de problèmes : mais ils pressentent, ils devinent, que pour une race neuve qui veut s'emparer de l'avenir, un point essentiel est d'assurer la tradition et de s'emparer du passé. Pas plus que les individus, les nations ne sont des fragments isolés de l'humanité :

quelque entreprenantes et audacieuses qu'elles soient, elles dépendent toujours un peu de celles cjui les ont précédées. Vos compatriotes ont un sentiment profond de cette vérité : c'est ce sentiment qui rapproche nos deux mondes. Vous savez et nous savons que, si vous êtes l'avenir, nous sommes le passé ; ce sont des titres qui se valent. Vous avez le juste orgueil de votre expansion prodigieusement rapide, des forces que vous possédez, des progrès et des conquêtes que vous avez accomplis en un siècle ; nous avons la fierté légitime des longs

efforts de nos pères, du travail séculaire des générations éteintes auquel nous devons d'être ce que nous sommes, de notre acquit solide et lent, dans un ordre immatériel où les résultats positifs ne sont jamais immédiats.

Nous savons — car vous vous plaisez à nous en donner des preuves — que vous appréciez ce que nous représentons dans le monde ; et vous pouvez être bien sûrs qu'en revenant de votre pays, nous comprenons les leçons qu'il nous donne de son côté. Nous sommes très différents, mais nous pouvons profiter de nos expériences respectives : c'est pour cela qu'en levant mon verre à vos Universités, il me semble que je bois à la solidarité d'hier et de demain, à l'union des peuples et des continents dans la grande œuvre humaine, dont le centre se déplace suivant les époques et qui, de siècle en siècle, se poursuit sur une échelle plus vaste. Aux Universités américaines. Mes-

sieurs, à leur prospérité, à leur union de plus en plus intime avec la culture française !

Page 1