I-a marée est montante, et le vent est contraire
Dans ce moment critique, il mande Jalolxrt.
Son corur à cet ami s'est bien souvent ouvert,
Et l'ami n'a jamais, dans sa grande prudence.
Laissé flotter au vent l'intime confidence.
— «Guerriers de la tribu, voici venir le soir.
La nuit sera discrète et le ciel sera noir.
Que vos arcs soient te^ i is et vos haches tranchantes I
Les esprits des aieux, u^ leurs plaintes touchantes
REPLETS d'aNTAN
Ont-ils fait palpiter vos cœurs fiers et jalcn-- • Savez-vous la vengeance ? 0 guerriers, savez-vous Dans un crâne entrWvert boire un sang encor tiède > Et savez-vous scalper un ennemi qui cède ? Guerriers de la tribu, voici venir le soir... La nuit sera discrète et le ciel sera noir.»
C'était le chant cruel que le jjuerrier sauvage, A l'approche du soir, huriait dans le village. Tout à coup d'un navire il s'élève des cris, Et les guerriers des bois regardent tout surpris. Un marin, brandissant une arme formidable Est monté sur le pont. Dans sa rage implacable Contre le commandant il s'est précipité. Cartier, surpris d'abord, recule épouvanté. Le matelot toujours le presse et le menace; Le héros cependant retrouve son audace, Et s'élance d'un bond sur le traître agresseur Mais un cri retentit, et soudain, ô douleur! Cartier s'est affaissé sur le pont du navire. Alors tous les marins, comme dans le délire Parcourent en tous sens le pont du bâtiment. Le meurtrier sur eux s'avance hardiment. Ils veulent le saisir, sa défense est terrible; -Aiu coups dont on l'accable il paraît insensible.
LA oâcOUVBRTE DU CANADA
Mais enfin il faiblit. On le serre de près;
On lui dit de se rendre; et lui; — Jamais! jamais!
Puis, d'un bond furieux écartant tout le monde,
Du haut du bâtiment il s'enfonce dans l'onde...
Bientôt il reparaît, nageant avec effort,
Pour s'éloigner des siens, puis atteindre le bord.
Stir les bois éloignés l'astre du jour se penche.
Et l'oiseau, pour dormir, se perche sur la branche.
Les guerriers indiens, au coucher du soleil.
Doivent se rendre en foule à l'appel du Conseil...
Tout à coup la forêt semble flotter dans l'ombre :
On ne voit que guerriers. Leur chef est grand et sombre.
Hardiment il s'avance, et vocifère ainsi:
yfu
— «Oui, le temps est venu de chasser loin d'ici
Ces hommes orgueilleux qtù se pensent nos maîtres!
Ils feignent l'amitié, mais je sais qu'ils sont tr^tres,
Car moi, Taiguragny, j'ai l'-^cu sous leurs lois.
Ils m'ont de leur dédain accablé mille fois.
Mais plus qu'eux aujourd'hm je suis puissant et hbre.
La haine dans mon cœiu" fait vibrer chaque fibre.
Domagaya sait bien qu'ils sont impérieux;
Qu'ils veulent s'emparer du sol de nos aïeux,
Vs <
Et nous faire captifs ici, sur notre rive.
Mais, avec des guerriers, pour combattre j'arrive
J'ai soif de la vengeance. Il faut du sang... du sane!
Voici le trait, Cartier, qui nivelle le rang.
Tu mourras comme nous.»
Il brandissait des flèches Et ses talons durcis broyaient les branches sèches.
— «Tu parles sagement, reprit Donnacona, Areskouî vers moi, sans doute, t'amena. ' ' Mes guerriers sont tous prêts, et l'heure est favorable. J'ai vu, sur un navire, une lutte effroyable. Les matelots entre eux paraissaient divisés. Plusieurs d'un long combat sont peut-être épuisés Ils ne se doutent point de nos trames subtiles- Ils donnent confiants. Mais nos canots agiles. Pleins de braves guerriers, dans l'ombre de la nuit A leurs pesants bateaux aborderont c?ns bruit.«
Puis, il parlait encor, quand soudain, vers la foule Qui s'agite et frémit comme au vent d'est la houle S'avance un guerrier blanc. Ses vêtements mouillée Dun sang qui coule encor sont hélas! tout souillés bon front est sillonné par une cicatrice, Son regard, humble et doux, paraît san^ artifice.
LA DÉCOUVERTE DU CANADA
Il parle avec lenteur:
— «Grand Chef, écoute-moi.
Tu semblés étonné de me voir devant toi ; Tu le seras bien plus, si je te dis, sans feinte, Pourquoi je viens ici te troubler de ma plainte. Je ne dois plus revoir mon pays bien-aimé. Héla..! oui, mon pays m'est à jamais fermé! La mort m'attend chez nous, la mort dans les supplices. Ah! la terre pour moi n'aura plus de délices! A cet arbre, toi-mOme. attache-m' i sans peur, Et qu'un trait acéré me perce enfin le cccur! Ou bien, si tu voulais avant que je périsse, M 'aider à la vengeance!... Ah! le doux sacrifice Que celui de mes jours après m'être vengé!»
Ici, sa molle voix avait soudain changé. Et son œil animé semblait rongé par l'ire.
— «J'ai vu, répond le Chef, j'ai vu sur un navire, Un étrange combat s'élever vers le soir. Dis-moi ce que c'était.»
— «Oui, vous avez pu voir Reprit le matelot d'une voix radoucie, Que l'un des combattants s'est affaissé sans vie.
Cet homme, c'est Cartier. Nous détestions sa loi
Celui qui l'a frappé, je m'en vante, c'est moi.
Et je n'ai point par là commis une injustice.
Le coeur de ce marin était plein d'avarice.
Malgré nous ver? la France U voulait ramener
Un vaisseau qu'en parUnt noits devions vous doruier
Comment en guider trois vers nos lointains rivages
A peine nous formons, hélas I deux équipages f
«Un terrible fléau s'est abattu sur nous,
Et les, plus vigoureux sont tombés sous ses coups
Quand nous étions, grand Chef, nombreux, pleins de
M , [courage.
Nous n avons qu'avec peine évité le naufrage.
Comment donc maintenant pourrions-nous l'éviter >
Et Cartier me choisit, riant, sans hésiter.
Pour conduire un vaisseau sans marins. C'est ma perte.
J'expnmai mon refus. Ma résistance ouverte
Fut de tous mes amis approuvée un moment.
Mais j'étais menacé du dernier châtiment.
Et je savais la mort qui m'était réservée,
Si je ne fuyais pas avant notre arrivée.
«Alors, sur les conseils de mes traîtres amis, Vous savez le forfait que tantôt j'ai .»mmi^.
LA DicOUVBRTB DU CANADA
Je suis entre vos mains; je suis votre victime, Faites-moi donc périr si j'ai commis un crime. Mais si devant vous tous je parais innocent, Vengez-moi, car contre eux, moi, je suis impuissant. Demain, pour s'échapper, ils déploieront les voiles. 0 Ruerriers, suivez-moi! La nuit n'a pas d'étoiles,... Prenez vos tomahawks, prenez vos javelots; Frappez-les sans merci, ces cruels matelots! Qu'ils meurent avec moi sur cette .-^Éme rive. Puisqu'ils ne veulent pas qu'avec eux moi je vive!»
Le fugitif, alors, reste silencieux.
Tous les guerriers sur lui veulent fixer leurs yeux :
Ils ont peur, semble-t-il, de se laisser surprendre.
Mais lui, ferme et serein, feint de ne pas comprendre
Ce noir pressentiment qui trouble leurs esprit.=.
Quelques-uns toutefois font entendre de? cris:
Ils veulent qu'aussitôt on descende au rivage;
D'autres ne veulent pas que la lutte s'e..gage
Avant que du matin s'élèvent les brouillards.
Ils craignent quelque piège. Enfin, plusieurs vieillards
Demandent que d'abord le premier coup de hache
Soit pour ce guerrier blanc qui peut-être leur cache
Qu'il est venu tromper les naïfs Indiens,
Pour les ench^ner mieux de ses traîtres liens.
RKrLBTS D'ANTAN
Alors de tous côtés des clameurs retentissent. Dans les carquois de peau les javelots frémissent. Le généreux marin se croit enfin perdu. Mais il ne mourra pas sans s'être défendu. Il est bien mieux armé que cette race impie, Et veut lui vendre cher sa Rlorieuse vie.
Une voix cependant domine les clameurs, C'est la voix du grand Chef.
— «Guerriers aux nobles cœurs, Je ne crois pas. dit-il, que ce Blanc soit un traître: Nous l'avons vu lutter contre son cruel maître; Et nous l'avons aussi vu nager vers le bord, Pour fuir, comme il l'a dit, une sanglante mort. Mais il n'est pas besoin, ô guerriers, ce me semble. Que sur ces bâtiments nous montions tous ensemble. Le bruit que nous ferions pourrait donner l'éveil. Il vaut mieux les surprendre au milieu du sommeil. Qu'avec lui seulement s'avancent quelques braves; Si, retenus captifs, on les charge d'entraves; Si nous sommes trahis par l'infâme étranger, 0 guerriers, soyons prêts, demain, à nous venger!»
Il dit, et les guerriers, sortant de leur silence, Aporouvent son discours par un murmure imr..tfnse.
LA DtCOL'VBRTB DU CANADA
Cependant un grand calme entoure les vaisseaux.
La nuit est noire. Au loin, de nocturnes oiseaux
Font retentir les bois de leurs plaintes funèbres.
Un rapide canot glisse dans les ténèbres.
Les avirons li'j;ers dans l'eau plongent sans bruit.
Un chef des Indiens vaillamment le conduit.
En silence, bientôt, il accoste un navire.
Cinq sauvages guerriers dont le cœur ne respire
Que le meurtre secret, le carnage, le sang.
Montent sur le vaisseau, précédés par un Blanc.
— «Ici, dit ce dernier. Ils donnent dans leur cache.»
Et, tenant à la main la meurtrière hache.
Les cinq guerriers, muets, avancent, un par un.
Du cl. potis des eaux le murmure importun
Fait passer par moment un frisson dans leur âme.
Sur le pont tout se tait. Leur regard plein de flamme
Cherche en l'obsomté les marins endormis.
— «Ici, reprend le guide, ici, guerriers amis.» Puis, ouvrant une porte au fond de la cabine Qu'une clarté douteuse, en tremblant, illumine. Avec précaution il les fait avancer.
Les Indiens, alors, se prennent à penser
«■FLITt D'aHTAN
Ou'ilf ont tardé déj& de amta.aner leurs crimes. Ils demandent, grinçant, où donnent les victimes.
— «Les voici, dit sans peu: It jjuide, & basse voix.» Cinq tomahawks sur lui se lèvent à la fois:
— «Prends garde!... Serais-tu le plus fourbe des guides .'»
Mais voilà que s'élance un groupe d'intrépides. Cartier vient le premier. U sauvage indompté N'invoquera jamais des vainqueurs la bonté. Ils n'osent se défendre. Alors on les rmchatne, Puis, au fond du navire, en silence, on les traîne.
Cartier contre son cœur tient l'ami Jalobert.
— «Tu nous sauves, dit-il, tu nous mete à couvert
De la méchanceté de ces guerriers sauvages.
Puissent-ils donc comprer ..•, en voyant nos rivages,
Comme l'homme grandit en s'approchant de Dieu!
Qu'Us reviennent meilleurs, c'est mon sincère voeu.
Ils étaient tous, hélas! de notre sang avides.
En les traitant ainsi serions-nous donc perfides ?...
Préparons les agrès; hissons les pavillons.
Aussitôt que du jour les matineux rayons
Descendront sur les flots que la brise balance.
Nous voguerons enfin vers notre belle France.»
LA DicOUVIKIH DW CANADA
LE RBTOUR
Pendant toute la nuit les guerriéra, inquiets,
Auprès de leurs grands feux, sous les sombres forêts.
Déplorèrent des chefs l'absence prolongée.
Leur âme dans l'angoisse était encor plongée
Quand le soleil monta radieux au levant,
Et que d'étranges bruits passèrent dans le vent.
Ils courent au rivage en hurlant de colère. Deux navires berçaient leur mâture légère Sous le fouet de la brise, au long roulis des flots. Aux agrès s'empressaient de nombreux matelots. D'autres chantaient ensemble en roulant les amarres. Une morne stujjetu- s'empare des barbares. Ils demeurent nuets. Mais, après un moment, Mille horribles clameurs montent au firmament.
IM
uriSTi d'antan
U bnw et favorable II n>,t plu« rien A craindre Le. javclou aigus ne wuraient v.ni« atlcimlre Partei, 6 découmur», roi» nouveaux de co, Ixmltt ne chaque Mtiment n'élèvent des accord»
Oui mwtent ver» le ciel avec le» doux ar,).nM Que le» boi» venli»,ant» exhalent de leurs dAme».
U brise est favorable, Allez, vaisseaux tx?ni»!
Du funèbre <K-èan que les flots soient unis!
Ne craignez plu» l'orage: Ouvrez vo» blanche» voUes
"n soleil éclatant, de brillantes étoiles,
Pour vous rayonneront sur la vague des mer».
AUez! Ne craignez plus la rage des enfer»;
Leur triomphe est fini, leur puissance, enchaînée
Déroulez vo» drapeaux, la lutte est terminée
Qu'un vent doux et constant vous reconduise au port»
La France est dans l'émoi. Ses fils, dans leur transport
Descendant sur la rive où la vague se brise,
Vous demandent au ciel, à la mer, à la brise.
U France vous attend. Navires, dites-lui
Qu'à ses lois tout un monde est soumis aujourd'hui.
Et les deux bâtiments partent avec vitesse. Il s'élève des ponts un long cri d'allégresse.
LA DicouVIKTB DU CANADA
Mai» le* cinq prinonnier». des larme» .lan« le» yeux.
Jettent A leur» fortti ilo dimUnircux adieux.
Le» guerrier», de leurs Ixii» trout's île lurjjrii l>nVheii,
Uncent ver» le» vaiswcaux dos clameurs et des flèche»,
Pui» Ton entend alejni s'éveiller, i)cu à \k-m,
rJe» voix qui descendaient, semblait-il, du ciel bleu
«De l'aurore au couchant, disaient les chants des an»;c».
Le saint nom du Sciijncur est digne de louanges.
Dieu parle et l'univers, sur son arc brûlant.
Frémit d'un saint transjjort, et l'adore en tremblant.
Lui seul est étemel. Son bras soutient la terre.
Il pourrait la briser comme un jouet de verre.
Le vagabond nuage obéit à sa voix;
Le tonnerre et le vent reconnaissent ses lois.
Il parait, et l'éclat de son auguste face
Fait pâlir les soleils qui roulent dans l'espace.
Que tout genou fléchisse à son nom glorieux !
Que la terre le prie et qu'on le chante aux cieux !»