CHAPITRE X
LA ROME d'aujourd'hui
ft Des monuments remontent de cette poussàèfe dt monuments. »
(Zola. S4mi».\
La Rome d'aujourd'hui dans Cosmopolis de PsMlBonrgtt (1891).
— Les u errants de la haute vie » à Rome. — Jolies aquarelles de Rome. — Le monde des brocanteurs de bric-À-brâc.
— Les jardins du Vatican.
La Rome d'Emile Zola (1896). — Le roman. — La descrîptkm de Rome. — Les sources du romancier : du président de Brosses à Baedeker. — La continuité de Rome. — Rêve de la domination universelle, attesté par les constructions cjdopéennes des empereurs et des papes. — La Rome nouvelle continue cette folie héréditaire de la pierre. — Pessùnisme exagéré de Zola sur l'Italie et sur Rome.
Enlaidissement actuel de Rome. — Circonstances atténuantes, Souces nouvelles d'intérêt intellectuel et de beauté artistique.
— Le Forum ressuscité. — Comment Anatole France le voit et le décrit (1903). — Autres ruines remises au jour. -— Richesse et beauté des musées modernes de Rome. — Villas et promenades ouvertes au public. — La Rome papale et la Rome royale : diplomatie et tolérance mutuelle.
Résumé et conclusion de ces esquisses : le bienâût de Rome.
La Rome qu*a vue Taine était encore, touchant à sa dernière heure, la Rome des Papes, la capitale de
leur domaine temporel. C'est la Rome d'aujourd'hui, capitale du jeune royaume d'Italie, que deux romanciers français contemporains, Zola et M. Paul Bourget, ont pris pour cadre, ou pour décor, d'une sombre histoire d'amour et de mort.
Cosmopolis de M. Paul Bourget, publié à la fin de 1892, et Rome de Zola, qui parut en 1896, évoquent un état de la ville très voisin de celui où nous la voyons aujourd'hui même et donnent une idée suffisante de la transformation dernière qu'a subie la
Cité éternelle.
A vrai dire, et sans nous occuper de la valeur respective des romans, les deux livres sont fort inégaux d'importance documentaire et d'intérêt descriptif. Quelques aquarelles de Rome dans le roman de Bourget, une vaste fresque monumentale dans celui de Zola, voilà l'échelle des deux œuvres.
Un « roman de vie internationale auquel il a donné pour cadre cette vieille et noble Rome », voilà, selon la formule de l'auteur lui-même, ce que M. Paul Bourget a voulu faire dans Cosmopolis. Le point de départ, tel qu'il l'expose dans sa préface au comte Primoli datée du 16 novembre 1892, était ingénieux et nouveau, bien digne de tenter un esprit réfléchi et subtil.
« C'est le contraste entre les allures un peu incohérentes des errants de la haute vie et le caractère de pérennité empreint dans la grande Cité des Césars et des Papes qui m'a fait choisir ce lieu où les moindres coins parlent d'un passé séculaire, pour y évoquer quelques représentants du genre d'existence le plus moderne et aussi le plus arbitraire et le plus momentané. »
LA ROME D'AUJOURD'HUI
L'idée était heureuse et pouvait être féconde en contrastes imprévus et saisissants, mais il ne me semble pas que M . Paul Bourget en ait tiré tout le parti qu'il s'en promettait et que nous pouvions en espérer nous-mêmes. Il s'est si bien attaché et complu à dépeindre ceux qu'il appelle « les errants de la haute vie » — et que j'appellerais volontiers les snobs désœuvrés de la vie basse — et il a été si visiblement captivé, ébloui, fasciné par leur luxe de clinquant, leurs^ intrigues sans grandeur et leurs adultères sans beauté, qu'il en a singulièrement négligé, sinon tout à fait oublié, et « la pérennité » de la « grande cité des Césars et des Papes 1» et ces coins de Rome « qui parlent d'un passé séculaire ».
Aussi bien, c'est un des aspects curieux et importants de la vie romaine actuelle que M. Paul Bourget a montré dans Cosmopolis.
En effet si Rome est restée, en quelque mesure et bien moins qu'autrefois, le centre cosmopolite des artistes, des écrivains et des intellectuels du monde entier, elle est devenue hélas ! aussi toujours plus un des rendez-vous préférés de cette Cosmopolis du luxe, de l'oisiveté, de l'argent et du vice qu'on voudrait bien pouvoir reléguer dans les bâtisses de la Côte d'Azur et dans les salons de Monte-Carlo.
Ces gens-là, s'ils étaient capables de recueillement et de réflexion, souffriraient beaucoup à Rome, mais par bonheur pour eux, ils n'en sont point capables. La voix grave de la ville ne leur reproche pas la honte de leur vie stérile, car ils n'en entendent pas l'accent profond, ni l'avertissement solennel.
Dans cet étrange monde de Cosmopolis^ où se coudoient des aigrefins de la finance comme le baron
Justus Hafner, des princes romains minés, des Juives « d'une beauté presque sublime, avec de grands yeux qui brûlent dans un teint pâle, d'une pâleur chaude et vivante » , qui collectionnent des bibelots de prix et aspirent au baptême catholique, des aventurières insidieuses et redoutables, comme la comtesse Sténo, « cette divine rose blonde d'amour... rose presque trop épanoiiie et que l'automne de la quarantaine allait commencer de faner », des peintres mondains et arrivistes comme l'Américain Maitland, il se glisse parfois un homme intelligent comme Julien Dorsenne ou même un brave homme comme le marquis de Montfanon. Sous les traits de Dorsenne, romancier parisien, qui s'intitule simplement a l'analyste professionnel du cœur féminin », d'esprit sceptique mais d'âme profonde, de manières élégantes et de cœur désabusé, il n'est point difficile de reconnaître M. Paul Bourget lui-même. Et il nous plaît d'apprendre que Dorsenne habite à Rome cette amusante maison du Tempietto, si drôlement sculptée, « vieille bâtisse, dressée en promontoire sur la place de la Trinité des Monts, à l'angle des deux rues Sistina et Gregoriana. » Elle doit son surnom aux petites colonnes du porche qui la précède et sa renommée aux gloires artistiques qui, avant Dorsenne, l'illustrèrent de leur séjour, Claude Lorrain le paysagiste, et le poète M. François Coppée. Quant au marquis de Montfanon, c'est un ancien zouave pontifical qui abrite dans Rome ses désillusions sentimentales et politiques, sa foi catholique intacte et les traditions d'honneur de cette vieille France, dont il retrouve la trace, entend la voix et sent la grandeur dans ses chères églises de Saint-
Louis des Français, qui porte sur sa façade la salamandre de François I" et les lys de France, de Saint-Claude des Bourguignons, de Saint-Nicolas des Lorrains et de Saint- Yves des Bretons.
Je n'ai point à analyser ici le drame mondain — très compliqué et peu édifiant — qui se déroule et se dénoue dans Cosmopolis. Il ne m'appartient pas de juger la description de ce monde cosmopolite que je suis tenté de croire a priori assez exacte. Mais il est juste de signaler dans le livre de M. Paul Bourget quelques jolies descriptions de certains coins de Rome que ses prédécesseurs avaient un peu négligés. Voici, sur cette délicieuse place d'Espagne, qu'il aime « comme un des coins demeurés pareils à euxmêmes depuis ces derniers trente ans », une fraîche et fine aquarelle du romancier :
a Par cette matinée des premiers jours de mai, la longue place au bord sinueux était en effet charmante de mouvement et de lumière, avec la couleur brune des maisons irrégulières qui la contournaient, déjà tout éveillées, avec le double escalier de la Trinité des Monts semé de paresseux, avec l'eau qui jaillissait de la grande vasque en forme de barque placée au centre, — un des innombrables caprices auxquels s'est divertie la fantaisie du Bemin, ce décorateur prestigieux qui eut le génie de la fontaine vivante où la nappe d'eau continue le frisson du bronze et du marbre. Et, à cette heure-ci et sous cette clarté, cette fontaine était aussi vivante en effet que les lestes maraudeurs qui couraient, tendant au bout de leurs bras dressés des corbeilles remplies de pâles roses, de blonds narcisses, de rouges anémones, de fragiles cyclamens, de sombres
I fISI
pensées. Pieds nus, une flamme noire aux yeux, la supplique aux lèvres, ils se glissaient entre les voitures qui filaient prestement, moins nombreuses qu'en pleine saison, mais cependant nombreuses encore, car le printemps était venu très tard cette année, et il s'annonçait comme délicieux de fraîcheur. Ces fleuristes assiégeaient les passants pressés, comme ceux qui s'attardaient au réveil des étalages ; et le catholique fervent qu'était Montfanon goûtait devant ce tableau pittoresque d'un joli matin sur la plus jolie place de sa ville préférée le plaisir d'achever cette impression d'une minute radieuse par une rêverie d'éternité. Il n'avait qu'à tourner son regard à droite vers le Collège de la Propagande, séminaire de martyrs d'où partent toutes les missions du monde ».
Le romancier a bien vu et bien rendu encore les vieilles rues noires, demeurées intactes et étroites, qui mènent de la place d'Espagne et du Corso à la via Giulia. Il a décrit avec émotion, au bord de la via Appia, l'humble et antique basilique des Saints- Nérée et Achillée et ses catacombes, et la chapelle des Dames du Cénacle, a un des plus jolis coins de Rome. C'est l'ancien palais Pianciani, cette grande maison presque en face de la chalcographie royale où l'on vend les fantastiques eaux-fortes du grand Piranese, des cachots et des ruines d'une si intense poésie... Il y a un jardin sur la terrasse du haut, qui fait comme une bordure de fleurs et de feuillage au toit... Et puis, pour monter à la chapelle, on suit un escalier tournant, une pente sans marches, et l'on rencontre des religieuses en robe noire, en camail violet, avec des visages si fins dans un blanc
éÊàJÊÊkJÊÊÊk
encadrement de bonnets tuyautés et de guimpes brodées. »
Il est cependant un aspect de Rome que M. Paul Bourget a particulièrement bien mis en lumière, c'est le côté antiquaire, bouquiniste et brocanteur de la ville. C'est très sérieusement que ses héros de prédilection pensent, comme Taine le disait par boutade, que Rome n'est qu'un vaste magasin de brio4-brac. C'est ce monde pittoresque du bric-à-brac que nous voyons évoqué dans la curieuse boutique de la via Borgognona où l'ex-révolutionnaire Ribalta devenu brocanteur a entassé des trésors authentiques et de la pacotille, des merveilles d'art ancien et de simples attrape-nigauds. Les grandes ventes aux enchères, où se débitent les mobiliers de nobles ruinés ou de collectionneurs en déconfiture, sont un élément asseï pittoresque et très important de la vie romaine ao tuelle. M. Paul Bourget nous décrit, avec une exactitude de commissaire-priseur, Tencan « des objets d'art ayant appartenu à l'appartement de S. E. le prince d'Ardea » dans l'antique palais Castagna. Et tout ce brocantage aboutit enfin à meubler dans Rome nombre d'intérieurs hétéroclites, comme celui de la comtesse Sténo, que nous voyons décrit « avec la conscience de tapissier qui distingue les roman* ciers modernes » et tout spécialement M. Paul Bourget lui-même. Le livre se relève im peu dans la scène finale où, dans les jardins du Vatican, le sceptique Dorsenne et le croyant Montfanon. au cours d'un entretien très intime et très grave, voient passer dans une allée retirée, l'ombre diaphane, la soutane blanche et le profil immatériel du pape Léon XIII :
« Les massifs de sombres chênes verts, cerclés d'énormes buis taillés uniformément en bordures, frémissaient autour d'eux. Aucune rumeur autre que celle de ces feuillages mélangée à la plainte monotone d'une fontaine toute proche, ne remplissait cet enclos que cernent les anciens murs de Rome d'un côté et que surplombe de l'autre l'immobile coupole de Saint- Pierre. Les seuls hôtes du jardin pontifical paraissaient être, avec les promeneurs, les dieux de marbre épars dans ces bosquets, débris de l'art païen placés là comme sous l'ombre de la grande basilique par la fantaisie des papes de la Renaissance... Ce peuple de blanches statues ajou- # tait à cette solitude la solennité qui se dégage d'un passé grandiose et ruiné. Ces images des Dieux n'avaient-elles pas assisté autrefois à la chute de leur Olympe et de leur culte, pour assister aujourd'hui, muets témoins, à la dépossession du Vicaire de celui qui les détrôna? Aux angles des allées, des urnes gigantesques, et de marbre aussi, dessinaient leur sveltesse élégante. Des herbes en débordaient, échevelées au souffle de l'air, verdure plus vivante sur le fond comme mort de la verdure impérissable des buis et des yeuses. Ces jeunes plantes semblaient palpiter et comme souffrir d'être emprisonnées dans cet enclos qui est une prison, en efïet — volontaire, mais d'autant plus stricte et définitive, — le dernier morceau de sol et de nature laissé à l'auguste vaincu du Vatican. Jamais Montfanon n'avait senti plus qu'en cet instant la poésie de ces jardins, uniques au monde, mais aussi l'enveloppante tristesse qui s'exhale de leurs muets taillis, de leurs étroits parterres, de leurs fontaines mêmes et de
LA ROME D*AUJ0URD»HUI
leurs terrasses d'où l'on ne voit que la muraille de ronde et aussitôt d'innombrables cheminées d'usines, symbole brutal de la victorieuse activité moderne.
Des pages pareilles qui évoquent avec force et précision l'impression directe et vraie d'un moment d'histoire sont rares dans Cosmo^lù. Elles sont plus nombreuses dans l'énorme, massif et puissant tableau, en 751 pages, où le génie vigoureux de Zola a voulu étreindre Rome, non la Rome actuelle seulement, mais tous les siècles d'histoire, de domî» nation et d'art, dont ce seul nom éveille le souvenir.
On sait assez que Rome est le second anneau de la grande trilogie des Trois villes — Lourdes, Rome, Paris — que Zola écrivit, après avoir achevé, par le Docteur Pascal, l'énorme épopée physiologique des Rougon-Macquart.
On se rappelle aussi que le héros du roman est l'abbé Pierre Froment, jeune prêtre ardent, intelligent et sincère, qui a voulu, dans son livre de ht Rome nouvelle, réconcilier, dans \m rêve de christianisme social, le monde moderne et l'anciai monde, la papauté et la démocratie ouvrière, k puissante organisation du catholicisme romain et l'aspiration frémissante du socialisme révolutionnaire.
Dénoncé à Rome, son livre va être frappé d'interdiction par la Congrégation de l'Index, et c'est pour le défendre, c'est pour plaider lui-même sa cause devant le Saint-Père que l'abbé Froment accourt à
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Rome. Il est attendu et reçu à la via Giulia, dans l'antique palais des Boccanera où vivent, sous le même toit, le vieux cardinal Pie Boccanera, sa nièce Benedetta, et son neveu le prince Dario. Et voilà du coup le monde du haut clergé romain et de la noblesse « noire » qui se présente à la description du romancier. Or, Benedetta est en instance en annulation de mariage contre le comte Luigi Prada, un affariste qui vit du nouveau régime et de la Rome capitale que son père, le vieux patriote italien Orlando, a contribué à fonder. Ainsi, par ces représentants de ces deux générations trop différentes l'une de l'autre, c'est maintenant la Rome du Quirinal et le monde des spéculateurs qui viennent à leur tour s'offrir aux regards du lecteur. Enfin, comme l'audience qu'il a sollicitée du pape, sans cesse différée, se fait attendre des semaines et des mois, l'abbé Pierre Froment a plus de loisir qu'il n'en faut pour se promener longuement dans Rome et pour la contempler sous toutes ses faces, dans le passé et dans le présent.
Tout en échafaudant et en développant le sombre drame de famille qui doit aboutir à la mort violente de Benedetta et de Dario, Zola a ainsi l'occasion de donner une longue et minutieuse description de la ville. C'est à cette partie descriptive seule que je m'attacherai, laissant de côté le drame de passion et de sang qu'a imaginé Zola, aussi bien que les longues et vaines instances que fait l'abbé Pierre Froment pour sauver sa Rome nouvelle d'une condamnation inévitable.
Comment Zola a-t-il donc vu Rome, et comment Fa-t-il décrite?
LA ROME D»AUJOURD»HUI
Zola a procédé sur Rome à une de ces enquêtes sommaires et hâtives, assez pénétrantes pourtant, et justes grosso modo dans leurs résultats généraux, qu'il se plaisait à faire de visu pour chacun des mondes qu'il se proposait de décrire dans ses romans : la mine et les mineurs dans Germinml, les halles dans le Ventre de Paris, ou les chemins de fer dans la Bête humaine.
Quand il vint à Rome, à la fin de 1894, le peu de temps qu'il passa dans la ville fut encore sing\ilièrement écourté, et par les démarches infructueuses de l'écrivain pour obtenir de voir le pape Léon XIII, et par la réception qu'il obtint aisément du roi Humbert et de la reine Marguerite, et par le système, presque policier, de renseignements qu'il organisa dans Tentourage du pape et dans les coulisses du Vatican, et surtout par le ffux des innombrables et abondantes interviews qu'il épancha dans le sein accueillant de reporters infatigables.
Avant de procéder à cette rapide enquête, Zola avait lu d'ailleurs tout ce qui pouvait lui tomber sous la main qui l'informât de Rome, et tout spécialement les lettres du président de Brosses, les Promenades de Stendhal, le Voyage de Taine et surtout le Manuel du voyageur de Baedeker (Italie cem^ traie, édition de 1894). Il a tiré de ces abondantes lectures un amas de notes qu'il a transcrites teUement quellement, avec le grossissement naturel de sa vision et la force massive de son écriture, sans trop se mettre en peine de les vérifier et de les mettre d'accord entre elles, et en confondant parfois des impressions très dissemblables et des époques fort différentes.
En lisant les plus belles descriptions de Romey on est émerveillé de voir avec quelle docilité d'élève, pour ne pas dire avec quelle fidélité de caniche, Zola a suivi Baedeker. Une se contente pas d'adopter dans son roman les itinéraires et les renseignements de fait — toujours très sûrs — de l'excellent manuel, il lui emprunte même les impressions de nature et d'art sobrement indiquées par Baedeker.
Dès son arrivée à Rome, avant même de se rendre au palazzo Boccanera, l'abbé Pierre Froment . fait, par les principales rues et jusqu'au Janicule, une longue promenade où il éprouve des impressions toutes conformes aux indications de ce judicieux compagnon de voyage.
Baedeker dit que le palais de la Chancellerie, « sur les plans de Bramante, est un des plus beaux édifices de la Renaissance à Rome. »
Zola répète, avec un peu plus de fermeté encore : « La Chancellerie, le chef-d'œuvre de Bramante, le monument type de la Renaissance romaine. »
Arrivé au Janicule, sur la terrasse de S. Pietro in Montorio, Pierre Froment contemple, sur le conseil de Baedeker, l'admirable vue qu'on a de là sur la ville et sur ses environs. Et les deux écrivains éprouvent, dans le même ordre, les mêmes impressions.
Baedeker dit : c Sur l'Aventin s'élèvent les trois
églises... ■
Zola répète : t C'était bien l'Aventin avec ses
trois églises... »
Baedeker : « Sur le mont Celius, la villa Mattei. . . » Zola : « Le Celius ne montrait que les arbres de
la villa Mattei... »
LA ROME D'AUJOURD'HUI
Baedeker : « Vient ensuite le Palatin avec... les cyprès de l'ancienne villa Mills... »
Zola : « Et c'était aussi le Palatin qu'une ligne de cyprès bordait d'une frange noire... »
Baedeker : « Au-dessus, les deux dômes et h tour de Sainte-Marie-Majeure sur l'Esquilin. m
Zola : « Seuls le mince clocher et les deux petits dômes de Sainte-Marie-Majeure indiquaient le sommet de l'Esquilin. »
La grande vue du Janicule est ainsi magnifiquement décrite, mais il faut se rappeler que Zola était extrêmement myope et que, dans cette occasion comme en bien d'autres, son ami Baedeker lui a rendu de précieux services. Le même accord parfait règne entre le voyageur et son guide sur la vue du
Pincio (i).
Dans leurs autres promenades, Pierre Froment et Karl Baedeker ne sont ni moins inséparables, ni moins à l'unisson. Baedeker pense que la place Colonna est « une des plus animées de la ville », et l'abbé accentue que la place Colonna est € la plus vivante de la ville ». Au Palatin, Pierre Froment décrit les lieux, puis il a des réminiscences historiques, tandis que Baedeker a d'abord des réminiscences historiques, puis ensuite décrit les palais des Césars. Mais, si l'ordre varie, descriptions et réminiscences historiques sont presque identiques (2).
Même docilité au Capitole, au Forum, au Colisée, aux Thermes de Caracalla et le long de la voie Ap-
i) Comparer Rome^ p. 166, et Baedeker (1894). p. 137. (2) Rome, p. 170 à 187 et Baedeker (1894). p. 231 à ajj.
pienne. Aux Catacombes seulement, devant les plaques de terre cuite ou de marbre portant gravés ces deux seuls mots : in pace, Zola, se permet cette Vcuiation littéraire qui est fort belle ;
« Etre en paix enfin, dormir en paix, espérer en paix le ciel futur, après la tâche faite ! Et cette paix, elle paraissait d'autant plus délicieuse qu'elle était goûtée dans une parfaite humilité. Sans doute, tout art avait disparu, les fossoyeurs creusaient au hasard, avec des irrégularités d'ouvriers maladroits, les artistes ne savaient plus graver un nom, ni sculpter une palme ou une colombe. Seulement, quelle voix de jeune humanité s'élevait de cette pauvreté et de cette ignorance ! Des pauvres, des petits, des simples, le peuple pullulant, endormi sous la terre, pendant que le soleil, là-haut, continuait son œuvre. Une charité, une fraternité dans la mort... Un parfum d'enfance montait, une tendresse illimitée et si largement humaine, la mort de la primitive communauté chrétienne, cette mort qui se cachait pour revivre et qui ne rêvait plus l'empire de ce monde (i). »
Devant Saint- Pierre, Baedeker (p. 266) et Zola (p. 202) concordent merveilleusement dans la description comme dans l'impression. Dans l'intérieur même de Saint- Pierre, Zola se tient solidement à la description de Baedeker, mais il emprunte l'impression, d'ailleurs juste, de H. Taine : « la sensation nette d'une salle de gala géante, d'une véritable salle des pas perdus, dans un palais de réception démesuré. » Et, dans la solitude et le silence de l'église,
(i) Rome, p. 199 et 200.
LA ROME D'AUJOURD'HUI
« Pierre comprit que c'était là le splendide squelette d'un colosse monumental dont la vie se retirait. >
C'est à Taine encore que Zola doit les impressions qui lui ont inspiré son beau morceau sur les fresques de la Sixtine (p. 224 à 227) et bon nombre des idées, des sentiments et même des phrases qui font Tomement de sa Rome,
Il doit beaucoup aussi à Stendhal. L'idée même de son violent drame d'amour est esquissée en cinq lignes dans les Promenades dans Rome. La plupart des traits de mœurs, assassinats, empoisonnements, vengeances sanglantes, qu'il prête au haut clergé romain, sont empruntés à Stendhal. Ils étaient sans doute plus vrais il y a cent ans qu'aujourd'hui, et moins vrais alors que Stendhal ne se l'imaginait. Enfin on retrouve dans Rome plusieurs descriptions et impressions des Promenades. Ainsi Stendhal a» par deux fois, comparé Michel- Ange à Corneille et Raphaël à Racine, Zola s'empare de cette comparaison et la paraphrase à sa façon : « C'est Racine à côté de Corneille, Lamartine à coté d'Hugo, Téternelle paire, le couple de la femelle et du mâle, dans les siècles de gloire... »
C'est enfin au vieux de Brosses, suivi, il est Tiaî, par beaucoup d'autres encore, que Zola a emprunté, pour la fidèlement calquer, la division classique et traditionnelle de toute description de Rome qui se respecte : Vue des collines, ruines, Saint-Pierre, jardins, places, fontaines, palais, musées de sculpture et galeries de peinture, couvents, ^;lises, cérémonies du cvdte, mœurs populaires, environs de Rome et Castelli romani.
Cependant c'est à Baedeker que Zola revient tou-
LA ROME D'AUJOURD'HUI
jours de préférence et c'est à ce cher manuel qu'il demande l'exact itinéraire, les descriptions précises et les impressions sommaires que chacun peut y trouver pour faire l'excursion classique aux châteaux romains de Frascati à Nemi, par Rocca-di-Papa, Castel-Gandolfo, Albano, Genzano et enfin le lac et la petite cité belliqueuse et féodale de Nemi.
Ici Zola suit son guide pas à pas, sans broncher, sans dévier d'un pouce, par crainte sans doute de se perdre. Mais, d'ailleurs, il lui arrive de mal copier ou de mal relire les notes qu'il a empruntées au complaisant manuel (i).
Mais c'est assez et peut-être trop insister sur les menus procédés qui ont aidé à la construction d'un édifice massif qui présente, par ailleurs, tant départies solides et de véritables beautés. Zola pourrait répondre, à qui lui reprocherait ces inoffensifs emprunts, qu'il prend, comme Molière, son bien où il le trouve. Nous avons assez dit que Rome se prête peu à la fantaisie et au paradoxe de la vision individuelle. Enfin Zola a très souvent marqué des idées courantes de sa forte empreinte personnelle et relevé des impressions communes par le coup de griffe du lion.
(i) Ainsi, par une erreur de copie ou de lecture, il placera bravement au quatorzième siècle ce que Baedeker indique correctement comme étant du seizième siècle. Baedeker compte exactement 249 lampes au grand autel pontifical de Saint- Pierre, Zola n'en recopie inexactement que 247. Enfin, chose plus grave encore ! Baedeker estime qu'il y a 1 1 000 salles et chambres au Vatican, ce qui est beaucoup, Zola saute un zéro en copiant et n'en compte plus que onze cents, ce qui est décidément trop peu.
Arrivons à du plus sérieux, aux parties fortes et belles de Rome. Une idée favorite de Zola, sur laquelle il insiste avec raison, et en toute occasion, est celle de la continuité de Rome. Si d'autres Tont eue avant lui, — et comment ne Tauraient-ils pas eue ? — nul ne l'a exprimée avec autant de netteté, de vigueur et de relief. Il ne cesse de montrer combien la Rome catholique a été la continuation logique, le prolongement direct de la Rome des Césars. Et, dans certains traits de caractère, Han^ certaines passions collectives des Romains d'aujourd'hui, — la passion de la construction colossale, par exemple , — il retrouve et fait voir l'empreinte héréditaire et la marque indélébile du génie de l'ancienne Rome conquérante et dominatrice.
Dès les premiers jours de son séjour à Rome, l'abbé Pierre Froment a l'intuition de cette vérité, en parcourant les grandes rues nouvelles percées en plein centre de la capitale italienne :
« Comme il arrivait à cette rue neuve du Vingt- Septembre ouverte sur le flanc et sur le sommet du Viminal, Pierre fut frappé de la somptuosité lourde des nouveaux palais où s'accusait le goût héréditaire de l'énorme. Dans la chaude après-midi de vieil or pourpré, cette rue large et triomphale, ces deux files de façades interminables et blanches disaient le fier espoir d'avenir de la nouvelle Rome, le désir de souveraineté qui avait fait pousser du sol ces bâtisses colossales. Mais surtout il demeura béant devant le Ministère des Finances, un amas gigantesque, un cube cyclopéen où les colonnes, les balcons, les ^xmtons, les sculptures s'entassent, tout un monde démesuré, enfanté en un jour d'orgueil par la folie de la pierre. 9
Mais c'est surtout dans Saint-Pierre même que Pierre Froment se formule nettement cette idée de Rome catholique continuant, sans presque la modifier, la Rome impériale, car les Papes poursuivent le rêve de domination universelle des Césars qui s'affirme par leurs constructions prodigieuses :
« Et Pierre, de plus en plus, à mesure qu'il parcourait ce musée froid et majestueux, parmi l'éclat dur des marbres, était pénétré de cette sensation qu'il se trouvait là dans un temple païen, élevé au dieu de la lumière et de la pompe. Un grand temple de la Rome antique était certainement pareil, avec les mêmes murs revêtus de marbres polychromes, les mêmes colonnes précieuses, les mêmes voûtes aux caissons dorés. Cette sensation, il devait la ressentir davantage encore en visitant les autres basiliques, qui allaient finir par faire en lui la vérité indiscutable... » # 1- 1. ' Après avoir montré comment ces éghses chrétiennes sont ou bien des temples païens démarqués, ou des reproductions exactes de l'ancienne basilique (tribunal et bourse) ; ou des églises construites avec les matériaux de prix volés aux temples en ruine ; ou des résurrections somptueuses des temples de la riche époque impériale, Zola ajoute, pour mieux enfoncer son idée dans le cerveau du lecteur, cette très forte et très belle page que je dois un peu abréger
en la citant :
« Nulle part (dans ces églises de Rome) , pas plus qu'à Saint-Pierre, un coin d'ombre, un coin de mystère, ouvrant sur l'invisible. Et Saint-Pierre restait quand même le monstre, par son droit de colosse, encore plus grand que les plus grands, démesuré
LA ROME D'AUJOURD'HUI
témoignage de ce que peut la folie de Ténorme, quand l'orgueil humain rêve de loger Dieu, à coup de millions dépensés, dans la demeure de pierres. trop vaste et trop riche, où triomphe l^homme en son nom.
« C'était donc à ce colosse de gala qu'avait atM>uti après des siècles la ferveur de la foi primitive! On y retrouvait cette sève du sol de Rome qui, dans tous les temps, a repoussé en monuments déraisonnables. Il semble que les maîtres absolus qui, successivement, y ont régné, aient apporté avec eux cette passion de la construction cyclopéenne, l'aient puisée dans la terre natale où ils ont grandi, car ils se la sont transmise sans arrêt, de civilisation en civilisation. C'est une végétation continue de la vanité humaine, le besoin d'inscrire son nom sur un mur, de laisser de soi, après avoir été le maître delà terre, une trace indestructible, la preuve tangible de toute cette gloire d'un jour, l'étemel édifice de bronze et de marbre qui en témoignera jusqu'à la fin des âges. »
Zola montre ici que le même esprit de conquête, la même ambition de la race, toujours en mal de domination universelle, a animé, après les Césars, les Papes dominateurs et constructeurs, et il condat par ces phrases superbes :
« C'est une hantise, une involontaire débauche, la floraison fatale de ce terreau fait de décombres, depuis plus de deux mille ans. Des monuments sans cesse remontent de cette poussière de monuments. Et l'on se demande si Rome a jamais été chrétienne, dans cette perversion dont le vieux sol romain a presque tout de suite entaché la doctrine de Jésus,
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cette volonté de domination, ce désir de la gloire terrestre qui ont fait le triomphe du catholicisme, au mépris des humbles et des purs, des fraternels et des simples du christianisme primitif. »
Après avoir ainsi montré, à propos du Palatin, de la Voie Appienne et de Saint-Pierre, « la Rome païenne ressuscitant dans la Rome chrétienne, faisant d'elle la Rome catholique, le nouveau centre pohtique, hiérarchique et dominateur du gouvernement des peuples d , Zola en arrive à la Rome moderne, capitale de l'Italie unifiée, siège des plus hautes autorités du royaume, résidence de la Maison de Savoie reconnue par le plébiscite comme la dynastie régnante de l'Italie une et indivisible.
Après la conquête de Rome, on voulut aussitôt en faire la capitale moderne d'un grand royaume : il fallait pour cela d'abord la nettoyer, l'assainir, la percer de rues larges et claires, construire des demeures en nombre suffisant pour loger les habitants qui affluaient par milliers dans la Rome nouvelle. Au début, on fut raisonnable, on construisit au fur et à mesxire des besoins nouveaux . Mais bientôt la vieille folie héréditaire de la pierre, la manie atavique du colossal et de l'énorme, jointe à la fureur moderne de l'argent et de la spéculation, emporta Rome dans un coup de folie, « dans une de ces tempêtes qui naissent, font rage, détruisent et emportent tout, sans que rien les annonce, ni les arrête ».
Zola, peintre insurpassé des grands mouvements collectifs de la vie moderne, a tracé un tableau — vraiment admirable de fougue, de grandeur et de couleur tragique — de ce coup de folie mégaloma-
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nîaque qui aboutit au krach immobilier de Rome, et qui sema dans la ville contemporaine la ruine, la désolation et la laideur. Les quinze pages du roman qui content cette histoire extravagante de folie collective et qui dépeignent la trace de laideur monstrueuse qu'elle a laissée derrière elle dans le quartier des Prati del Castello, sont la partie la plus grande et la plus forte de la Rome de Zola (i).
Ces Prati del Castello (prés du château), c'était, sur la rive droite du Tibre, entre le Vatican et la place du Peuple, un vaste espace de verdure fait de jardins maraîchers et de prairies, avec, de loin en loin, la tonnelle d'une osteria de banlieue construite en roseaux et en chaume, ombragée par quelques sureaux. C'est sur ces lieux, chers aux artistes, que s'abattit la fièvre de la bâtisse, la folie délirante de la spéculation. On bâtit là sans relâche, furieusement, frénétiquement, comme si Rome allait avoir un million d'habitants et tous riches. Le krach vient. Le désastre fut effroyable. Les maisons s'arrêtait à demi construites ou tombent en ruine ou s'emplissent de toute la population sordide et de toute la vermine chassée du Ghetto rasé, détruit, brûlé poidant trois mois de suite, en 1887, par ordre du gouvernement. Résultat pittoresque : Rome déparée par un quartier hideux, l'admirable vue du Pindo compromise et gâtée, un amas de crasse et de misère sans beauté substitué aux pittoresques solitudes de cette banlieue verte.
La mégalomanie du gouvernement italien, à peine moins nuisible que la folie de la spéculation déver*
(i) Pages 309 à 324.
gondée, est peinte, elle aussi, dans une lumière très crue, par Zola.
« Dans le vent de gloire qui soufflait, l'État luimême voyait colossal. Il s'agissait de créer de toute pièces une Italie triomphante, de lui faire accomplir en vingt-cinq ans la besogne d'unité et de grandeur que d'autres ont mis des siècles à faire solidement. »
Zola rappelle les 250 millions engloutis à fortifier Rome ; les 1 30 millions mis à enserrer le Tibre dans d'énormes et formidables quais de maçonnerie; les 10 millions consacrés à construire le ministère de la guerre ; les 15 millions prodigués pour le ministère des finances; les vieux quartiers éventrés pour tracer les vastes et larges artères de la via Nazionale, de la via Cavour, du corso Vittorio-Emanuele ; tout le pittoresque grouillant et le caractère unique du Transtevere, effondré sous la pioche du démolisseur.
Zola a encore vu achever la masse banale et blanche de la Banque d'Italie avec sa profusion de lourds ornements sculptés. Mais, depuis lui, le mal, loin de se calmer, a continué de sévir et la beauté de Rome n'a rien gagné à ces énormes et ruineuses bâtisses qui, de toute part, surgissent du sol antique.
Certes, le cœur des vieux Romains a dû se serrer quand ils ont vu abattre, à l'extrémité nordduCapitole, l'antique couvent des capucins d'Ara Cœlipour édifier sur son emplacement l'énorme maçonnerie de pierre blanche qui doit immortaliser la mémoire de Victor-Emmanuel II. N'a-t-il pas fallu encore, pour dégager les abords de ce ruineux édifice, qui reste inachevé, abattre sur la place de Venise le palais Torlonia, et menacer le Palazzetto et sa délicieuse
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loggia, promontoire hardi de Tadmirable palais de Venise, œuvre de Meo del Caprina et de SangaUo? Et, quand aura disparu cette perle de rarchitccture de la Renaissance primitive, sera-ce une consolation suffisante d'aller contempler aux Prati del Castello la masse prodigieuse d'un palais de justice qui peut rivaliser en épaisseur, et en lourdeur énorme, avec celui de Bruxelles lui-même?
Non, certes, tout cela n'embellit pas Rome, mais il faut se garder d'aller jusqu'à adopter la conchisioii par trop pessimiste de Zola, quand il écrivait, aux jours mauvais où la mégalomanie d'un Crispi et l'affaissement momentané de l'Italie justifiaient en partie ses sombres visions :
« Le choix de Rome pour en faire une capitale moderne était le grand malheur dont souffrait la jeune Italie... Sans Rome, l'Italie ne pouvait pas être et, avec Rome, il semblait maintenant difficile qu'elle fût. »
L'événement prouve que Zola s*est trompé. Depuis lors, l'Italie s'est relevée, Rome a surmonté l'effroyable crise de croissance qu'elle traversait, les finances du royaume sont prospères et même brillantes, la population de la capitale dépasse le demimillion, le commerce et l'industrie s'y développent sensiblement, sans trop nuire encore au caractère de la ville de beauté et de rêve que Rome doit rester.
Certes, avec les millions engloutis, on a supprimé une grande partie de ce qui faisait sa beauté pittoresque et son charme envoûteur. Mais les plaies se
bandent, les cicatrices se ferment, les Prati del Castello eux-mêmes sont déjà moins hideux qu'au temps de Zola. Rome est devenue une ville parfaitement saine, la malaria en a disparu, la mortalité y est plus faible que dans mainte autre capitale d'Europe.
En outre, en construisant énorme, il n'est pas sûr que le gouvernement italien obéisse seulement , comme le veut Zola, à quelque folie héréditaire, à quelque fataHté atavique. L'énormité des édifices actuels est rendue en quelque sorte nécessaire ici par l'énormité même des monuments anciens qui les entourent de toute part.
Vouloir faire modeste et discret à Rome, c'était s'exposer à paraître ridicule et mesquin. Le voisinage du château Saint-Ange pour le palais de Justice et celui de l'église d'Ara-Cœli pour le monument à Victor- Emmanuel, expliquent assez par quelles raisons le gouvernement italien a voulu donner à ses créations, à défaut de la beauté qui ne se trouve pas sur commande, l'étendue et la masse qui s'obtiennent à prix d'argent.
Enfin, dernière circonstance atténuante, en démolissant sans pitié pour reconstruire sans délicatesse, les gouvernants de l'Italie unifiée n'ont fait que suivre l'exemple déplorable des papes leurs prédécesseurs, dont on ne sait s'il faut plus admirer, à Rome, la prodigieuse activité de constructeurs ou déplorer l'inconscience néfaste de démolisseurs et d'équarrisseurs de beauté (i).
(i) Voyez à l'appui de cette idée les incessants remaniements qu'ont subis les églises de Rome, les fours à chaux installés durant le moyen âge au Forum, l'Arc de triomphe démoli au Corso par Alexandre VII en 1662, etc., etc.
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Et puis, et c'est là la consolation du passant sinon du vieux Romain, ce qui reste debout de la Rome d'autrefois est encore si riche, que le temps et la force manquent au voyageur bien avant que les objets d'étude ou d'admiration risquent de lui faire défaut.
Énumérer ici ce qu'il reste à contempler et à admirer à Rome, ce serait répéter, plus mal, ce que nous ont si bien fait voir les écrivains, de talents et d'esprits divers, que nous avons pris pour guides : les rues, les palais, les églises et les musées de la ville, le désert de la campagne et Toasis souriante des castelli avec le cratère bleu de leurs lacs volcaniques, le monde merveilleux des fresques de Michel- Ange et de Raphaël, les trésors de la sculpture antique et moderne, la grâce noble des villas, et tout le reste.
Tout cela, nos écrivains l'ont vu et Tont décrit. Il reste à dire ce qu'ils n'ont pas pu voir, ce qui s*est ajouté à Rome sous sa forme dernière de capitale du royaume d'Italie. A ceux qui se lamentent surle passé et qui pleurent sur l'irréparable, il est juste de montrer les sources nouvelles d'intérêt et de beauté qui ont jailli, en ces dernières années, du sol inépuisable de Rome.
D'abord, grâce aux travaux et aux dépenses considérables du gouvernement italien, le monde des ruines antiques de Rome est devenu visible dans toute son étendue et facilement accessible à tous.
Le Forum romanum a reparu au jour, il a surgi glorieux de l'énorme amas de décombres et de terre qui le tenaient enseveli sous le sol. Et cette résurrection n'est pas seulement une source abondante
,-) d'intérêt et d'information pour l'historien ou pour l'archéologue, elle est encore une source admirable de poésie, d'émotion artistique et de beauté.
Sans en chercher la preuve, je la trouve dans le délicieux chapitre par où s'ouvre le livre récent de M. Anatole France, Sur la pierre blanche, qui parut au commencement de février 1905.
On y voit réunis « quelques Français, liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome, et se rencontraient souvent dans le Forum désenseveli ». L'un d'eux, Nicolas Langelier, de la vieille famille parisienne des Langelier, imprimeurs et humanistes, ressemble comme un frère à M. Anatole France, comme un frère jumeau. C'est lui, sans aucun doute, qui lui a dicté cette fine vision du Forum d'aujourd'hui.
« Le I" mai, vers 5 heures du soir, ils franchirent comme de coutume la petite porte septentrionale, inconnue du public, où le commandeur Giacomo Boni, directeur des fouilles, les accueillit avec son aménité silencieuse et les conduisit jusqu'au seuil de sa maison de bois, ombragée de lauriers, de troènes et de cytises, qui domine cette vaste fosse creusée, au siècle dernier, dans le marché aux bœufs de la Rome pontificale, jusqu'au sol du Forum antique. Là, ils s'arrêtent et regardent.
« En face d'eux se dressent les fûts des stèles honoraires et l'on voit comme un grand damier avec ses dames à la place où fut la basilique Julia. Plus au sud, les trois colonnes du temple des Dioscures trempent dans l'azur du ciel leurs volutes bleuissantes. A leur droite, surmontant l'arc ruineux de Septime -Sévère et les hautes colonnes des demeures
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de Saturne, les maisons de la Rome chrétieniie et l'hôpital des femmes étagent sur le Capitule leurs façades plus jaunes et plus fangeuses que les eaux du Tibre.
« Vers leur gauche s'élève le Palatin flanqué de grandes arches rouges et couronné d'yeuses. Et sous leurs pieds, d'un mont à l'autre, entre les dalles de la Voie Sacrée aussi étroite qu'ime rue de i*illagc, sortent de terre des murs de brique et des bases de marbre, restes des édifices qui couvraient le Forum au temps de la force latine. Le trèfle, l'avoine et l'herbe des champs, que le vent a semés sur leur faîte abaissé, leur font un toit rustique où flamboie le coquelicot. Débris d'entablements écroulés, moK titude de piliers et d'autels, enchevêtrements de degrés et d'enceintes : tout cela, non point petit» assurément, mais d'une grandeur contenue et pressée. »
Nicole Langelier relève alors dans son esprit « la foule des monuments autrefois resserrée dans cet espace illustre b et disserte, en une prose délicieuse d'eurythmie et de fermeté, sur ces édifices « de proportions sages et de dimensions modérées • qui « étaient séparés les uns des autres par des ruelles ombreuses. »
A son tour, Joséphin Leclerc, attaché d*amba»> sade en congé, désigne avec obligeance à ses compagnons « les fondations du colosse de Domitien nouvellement mises au jour » et les autres « monuments découverts par Giacomo Boni durant cinq années de fouilles fructueuses : la fontaine et le puits de Juturna, sous le mont Palatin; lautel élevé sur le bûcher de César et dont le soubasse-
ment s'étendait à leurs pieds, en face des Rostres ; la stèle archaïque et le tombeau légendaire de Romulus, que recouvre la pierre noire du Comice; et le « lac Curtius » .
« Le soleil, descendu derrière le Capitole, frappait de ses dernières flèches l'arc de Titus sur la haute Vélia. Le ciel, oii nageait à l'occident la lune blanche, restait bleu comme au milieu du jour. Une ombre égale, tranquille et claire emplissait le Forum silencieux. Les terrassiers bronzés piochaient ce champ de pierres, tandis que, poursuivant le travail des vieux rois, leurs camarades tournaient la roue d'un puits pour tirer l'eau qui mouille encore le lit où dormait, aux jours du pieux Numa, le Vélabre ceint de roseaux. »
Des dissertations subtiles et ingénieuses sur la nymphe Jutume, sur les Dioscures, sur la tombe d'un enfant romuléen retrouvée sous le sol historique, terminent ce délicieux chapitre liminaire, puis Nicole Langelier commence à lire l'histoire de Gallion, fils de Sénèque le Rhéteur et proconsul d'Achaïe.
Les propos ailés et subtils se succèdent longtemps jusqu'à ce qu'enfin f laissant le Forum que la lune baignait de sa clarté tranquille, ils gagnèrent, par les rues populeuses de la ville, un cabaret modique et renommé de la via Condotti » .
La sollicitude du gouvernement italienne s^est pas bornée au seul Forum romanum. Une foule d'autres ruines — Colisée, thermes de Caracalla, Forum des Empereurs en particulier — ont été explorées, déblayées, consolidées, dégagées et rendues visibles et accessibles à tous. Les mêmes travaux ont été
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opérés au Palatin, pour les autels, les temples, ks palais et les stades des Empereurs, et il faut souhaiter seulement que le zèle des archéologues ne les entraîne pas plus loin, et qu*ils sachent respecter l'ineffable beauté des jardins, des villas et des cotivents qui, mieux encore que les ruines, font la gloire de l'admirable colline et la joie du visiteur. C'est ce qu'ils ont su faire déjà à la villa Adrien, près de Tivoli, oii les ruines antiques ont été mises à jour, sans qu'on n'ait rien supprimé ou altéré de l'incomparable décor de nature qui les enveloppe de verdure et de fraîcheur.
Après les ruines, les musées. Ils ont, dans ces trente dernières années, considérablement gagné ai importance, en richesse, en beauté.
Par les soins de la municipalité de Rome, les deux musées du Capitole, réorganisés et agrandis, se sont prodigieusement enrichis grâce aux travaux pabBcs exécutés et aux fouilles entreprises sur les terrains appartenant à la ville dans les quartiers orientaux de Rome, spécialement à TEsquilin et dans les jardins de Mécène.
De son côté, le gouvernement italien a créé el installé, dans les antiques thermes de Diodétien et dans le cloître des Chartreux construit par Micli^ Ange, l'incomparable o musée romain des Thermes». A la très célèbre collection ancienne de la villa Ludovisi, connue sous le nom de musée Boncompagni et acquise en 1900 des princes de Piombino, l'Etat a ajouté, dans ce musée, les innombrables et précieuses trouvailles faites dans les terrains qui lui appartiennent dans la ville et aux environs de Rome. Les chefs-d'œuvrç de l'^rt archaïque grec découverts
dans le lit du Tibre, les statues des grandes vestales retrouvées au Forum, tous les trésors de la sculpture rapportés de la Villa Adriana, la série d'hermès représentant les auriges vainqueurs dans les courses du cirque, enfin toute la décoration intérieure — peintures, mosaïques, stucatures ornementales — d'une villa romaine retrouvée intacte dans les jardins de la Farnésine, tels sont quelques-uns des trésors qui font de ce musée national une mine inépuisable et inappréciable de beauté. Et si l'on songe que c'est surtout aux grands travaux d'utilité publique, entrepris pour assainir et agrandir Rome, que nous devons la découverte de ces merveilles d'art jusqu'ici enfouies, et insoupçonnées, sous la terre, on pardonnera beaucoup aux ingénieurs de l'État italien. Lysippe, Phidias, Praxitèle, Polyclète retrouvés et remis sous nos yeux, voilà de quoi nous consoler de bien des jardins de couvent disparus, de bien des bicoques démolies, de bien des coins de pittoresque supprimés. La beauté antique, ainsi retrouvée au prix de quelques sacrifices douloureux, a fait du musée national romain des Thermes une collection unique, devant laquelle les merveilles du Vatican lui même doivent s'incliner.
Il faut savoir encore un gré infini au gouvernement italien et à la municipalité romaine d'avoir sauvé de la destruction, en les transformant en d'admirables promenades publiques, quelques-unes des plus belles villas princières de Rome. La Villa Corsini et la Villa Lante, au Janicule, ont été réunies, sous le nom de Passegiata Margherita en un vaste belvédère d'où la vue de Rome est incomparable à contempler dans la gloire du soleil couchant. La
villa du pape Jules III, en dehors de la Porte del Popolo, a été sauvée de la ruine qui la menaçait et transformée en musée étrusque sans rien perdre de son caractère propre. La merveilleuse villa Borghèse, et ses magnifiques collections de sculpture et de peinture italiennes de toutes les écoles, avec la frissonnante Daphnê de Bemin et la délicieuse Pauline Bonaparte sculptée par Canova, ont été sauvées du morcellement et de la dispersion par l'efFort combiné de la ville de Rome et de l'Etet italien. Elles sont accessibles maintenant tous les jours et toute la journée au peuple de Rome et à la foule des étrangers. Et nulle ville au monde ne peut se vanter d'une promenade publique comparable à celle-là.
Enfin la coexistence à Rome et la juxteposition, depuis le 20 septembre 1870, de deux pouvoirs opposés et de deux mondes hostiles — celui de la papauté et celui de la monarchie iUlienne — constitue pour le psychologue une mine inépuisable d'intérêt, d'observations et de réflexions. On a dit souvent, et avec raison, qu'une telle cohabitetion serait impossible partout ailleurs qu'en Italie et à Rome, et on a voulu l'expliquer uniquement par l'instinct inné des Italiens pour la diplomatie, par leur don naturel et acquis du compromis et de la comhinazione , Cette raison existe, mais elle n*est pas la seule. Il en est de plus profondes et de plus hautes. D'abord Rome, qui a vu passer tant de siècles, tant de choses et tant de millions d'hommes et d'étrangers, Rome est une ville essentiellement tolérante, et le scepticisme du Romain de Rome ne supporterait pas les éclats d'un fanatisme intran-
sigeant ou d'un anticléricalisme farouche. Ensuite, malgré Topposition des deux pouvoirs, il ne faut pas oublier qu*en somme, et malgré tout, les rois d'Italie et leur entourage sont demeurés de bons catholiques comme, au fond du cœur, les papes eux-mêmes sont restés des Italiens et des patriotes. L'hostilité des papes au régime italien n'a donc rien de violent et de révolutionnaire, et l'anticléricalisme du gouvernement italien n'a jamais eu le caractère mesquin et tracassier qui le rend si odieux en d'autres pays. A l'heure actuelle, d'ailleurs, une détente sensible s'est produite dans les relations des deux pouvoirs. Ce ne sont des deux parts qu'avances courtoises, marques d'égard, prévenances, attentions délicates, bons procédés mutuels. Mille symptômes, aussi variés que significatifs, indiquent entre les deux pouvoirs une détente si marquée qu'elle peut sembler faire prévoir et espérer
une entente.
Observateur attentif et ironique du moment présent, M. Anatole France l'a bien saisi dans cet amuUnt passage de Sur la pierre blanche, où il décrit le cabaret « modique et renommé » de la via
Condotti :
« La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé qui datait du pontificat de Pie IX. De vieilles lithographies pendaient aux murs, où l'on voyait M. de Cavour, avec ses lunettes d'écaillé et son collier de barbe, la face léonine de Garibaldi et les moustaches épouvantables de Victor-Emmanuel, réunion classique des symboles de la révolution et de l'autorité combinées, témoignage populaire du génie italien qui excelle dans les juxtapositions et
chez qui, de nos jours, avec un sens exquis de la politique et non sans un certain goût de fine comédie, le pape fulminant et le roi excommunié échangent chaque matin des assurances de bon voisinage. »
On peut sourire de ce génie italien du compromis, qui est une forme habile de l'esprit de support mutuel, mais il est juste aussi de reconnaître qu'il a épargné à ce vieux sol bien des convulsions inutiles, à cette noble ville bien des ravages irréparables.
Hâtons-nous de quitter le terrain brûlant de Tactualité et d'éviter la posture ridicule du prophète politique. Restons sous l'impression de la prome* nade que nous avons faite dans le passé, où nous ont conviés et guidés tant d'esprits charmants, d'observateurs ingénieux, d'artistes émxis, d'écrivains éloquents, et même un génie supérieur et universel comme Gœthe.
En nous promenant dans la Rome d'aujourd'hui» et en suivant leurs traces avec toute la liberté de notre fantaisie et de notre goût personnel, rien ne nous empêchera d'y faire les mêmes trouvailles, d'y ressentir les mêmes impressions, d'y goûter les mêmes joies. Et nous y ajouterons le plaisir délicat de nous trouver souvent en communion d'idées ou d'émotion avec l'un ou l'autre de ces voyageurs d'élite et de ces esprits aimables et supérieurs.
Si Montaigne n'a pas su voir dans Rome le musée
du monde et les chefs-d'œuvre d'art de la Renaissance italienne, il nous a, le premier, montré dans la ville moderne le sépulcre de cette Rome antique, dont il eut lui-même le sentiment profond et vrai. Nous pouvons avoir aujourd'hui de cette Rome antique, délivrée enfin de son linceul de terre, une vision plus complète, plus sûre et plus large que la sienne. Et, comme lui, nous pouvons admirer et goûter l'intacte beauté des villas romaines qu'il fut le premier à comprendre et à célébrer.
Si nos grands écrivains classiques du dix-septième siècle n'ont ni vu Rome, ni désiré la voir, deux peintres français du même siècle, Nicolas Poussm et Claude Lorrain, ont créé le paysage classique, rien qu'en rendant, avec la ferveur de leur amour et la sincérité de leur art, les nobles lignes du paysage romain et l'harmonieuse et pure lumière de ses horizons. Cet art classique, aussi vrai que l'art académique est fallacieux, aussi attaché à la nature que l'autre est rivé à la convention, nous a révélé le paysage même que nous pouvons admirer, immuable et grandiose, dans les environs de la ville, ou dans la Campagne de Rome.
Dans les limites du goût et de Fespnt du dixhuitième siècle, au-dessus duquel il s'élève souvent par l'indépendance de son esprit et par le sentiment vrai qu'il a du beau, le président de Brosses reste pour nous un guide sûr, précieux et charmant, qui ne néglige rien de ce qu'on peut voir à Rome. Mais c'est surtout aux aspects souriants de la ville, aux fresques de la Famésine et aux nobles fontaines des grandes places, qu'il s'est complu, comme aux décors somptueux et éclatants des marbres polychromes
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et des imposantes mosaïques de Saint- Pierre.
Rien, ou presque rien, de ce qu'il admirait dans Rome n^a disparu, et il ne dépend que de nous de mettre à l'étude de tant de merveilles la longue, la belle humeur et la verve qu'y apportait ce sage et joyeux provincial de la vieille France.
Pour l'avoir fortement ressenti lui-même, Gccthe nous a révélé le calme enthousiasme de RcMiie, la joie grave qu'elle verse aux cœurs attentifs et Témotion religieuse qui se dégage de la beauté antique, comme du génie tout moderne d'un Micbcl-Ai^. La grande leçon d'apaisement, d'équilibre, da<xord > avec soi-même, que Goethe a retirée de son s-Qmt dans la Ville étemelle, leçon d'humUitéJkvant l'oeuvre du passé et de confiance joyeuse dans Toeuvre de l'avenir, Rome lajpeu\ donner encore à qui "^ait écouter sa grande et forte voix.
Après Gœthe, Chateaubriand a découvert 1 intense poésie et la beauté désolée de la Campagne de Rome, et, en l'associant par le prestige d'un art littéraire incomparable à la mélancolie profonde de son âme passionnée, il a en quelque sorte imposé sa vision à tous les voyageurs et à tous les écrivains
qui l'ont suivi.
La Rome catholique, dont le parfum pénétrant el puissant échappe un peu à ce que Gcetbe appdait notre « diogénisme protestant », nous a été révâée par l'éloquence nerveuse et vibrante d'un Louis Veuillot. Il nous a fait comprendre et sentir à qudle hauteur, à quelle ferveur et à quelle beauté peut atteindre la foi catholique d'un converti de Rome, et l'étrange pouvoir mystique de fascination et d'envoûtement que la Ville étemeUe a gardé sur cer-
taines âmes d'élite, aussi bien que sur la masse ignorante des simples.
Esprit hardi et précurseur, paradoxal et compliqué, refrénant l'élan d'une âme enthousiaste par l'ironie voulue d'une raison désabusée, Stendhal nous a donné la première vision moderne de Rome et le premier frisson d'une sensibilité contemporaine de la nôtre. S'il n'a pas tout compris, il a beaucoup entrevu et deviné. Quelques-uns de ses paradoxes les plus hardis sont devenus pour nous des lieux communs, et aux endroits même où son jugement nous étonne encore et nous agace, il nous fait réfléchir, il nous force à penser par nous-mêmes;^ il nous fait honte de rester « des nigauds à goûts
appris ».
Si Taine, fatigué, surmené, malade, n'a guère senti le charme pittoresque et poétique de la Ville, il a du moins éclairé de la lumière de la science historique les trésors des musées de peinture et l'œuvre sublime de Michel- Ange à la Sixtine. Et Renan a pénétré, par la sympathie de l'artiste, la grâce immanente de Rome et la forte idéalité esthétique du peuple italien, créant à son image, avec la religion, tout l'art et toute la poésie populaire. Eclairés et charmés par la prose ailée de ses lettres à un ami, nous saurons percevoir, dans la foule d'aujourd'hui, quelques traces persistantes du génie que Renan lui a reconnu d'emblée.
Introduits dans la vie contemporaine de Rome par les aquarelles élégantes de M. Paul Bourget et par la rude fresque d'Emile Zola, nous nous en évaderons le plus tôt possible, pour ramener nos pensées et notre rêverie dans la Rome d'autrefois et de tou-
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jours, celle que nous aimons d'un souvenir ému, celle que nous désirons d'un regret nostalgique, celle qui fut un jour, et qui peut redevenir demain, la calme confidente de notre âme et la bonne conseillère de notre vie.