REPLETS DE ROME
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PubUshed t4 February 1909.
« Rome n'est pas une ville comme les autres villes. Rome a un charme malaisé à définir et qui n'appartient qu'à elle. »
(J.-J. Ampère).
Le charme de Rome. — Deux pensées de Gœthe. — Éléments de ce charme : le passé. — Les ruines. — La nature. — Le musée du monde. — Rome catholique. — Vestiges du passé pittoresque. — Action lente de ce charme et déception du premier contact. — L'envoûtement de Rome, refuge cosmopolite des penseurs et des artistes de tous les temps. — Les écrivains français à Rome. — Limites et sens de ces causeries.
Gœthe disait un jour lorsqu'il était à Rome ; Celui qui a bien vu V Italie ^ et surtout Rome, ne saurait jamais être tout à fait malheureux.
Et il disait aussi, seize ans après son retour, au chancelier Mueller : Je n'ai pas passé un jour entièrement heureux, depuis que fai traversé, pour revenir, le Ponte Molle,
Ces deux assertions, bien loin de se contredire, se complètent et se corroborent Tune Pautre.
La première exprime avec force l'ineffaçable sou-
a REFLETS DE ROME
venir de beauté, de grandeur et de sérénité que Rome laisse, comme un rayon de joie grave, dans l'âme de tous ceux qui Tont comprise et sentie.
La seconde reflète fidèlement la nostalgie avouée ou inavouée, que gardent, de la Ville étemelle, tous ceux-là qui, en ayant savouré le charme enveloppant et profond, ont trouvé le courage de rompre avec elle pour reprendre le chemin de leur pays et le fardeau de leur devoir.
Oui!^ Goethe a raison. Nul être pensant, s'il n'est fermé à la triple émotion de l'histoire, de la beauté et de la grandeur, ne saurait quitter Rome sans emporter avec soi — et garder jusqu'à son dernier jour — - l'ineffaçable joie et le regret mélancolique de la Cité unique.
Rome est la ville des âmes, a dit magnifiquement Louis Veuillot. Et l'on ajouterait volontiers : Rome est la ville qui parle à toutes les âmes et qui dit à chacune la parole qu'elle attend et la parole qui convient.
Ce charme de Rome, cette puissance d'envoûtement que lui ont reconnue tous ceux qui l'ont approchée et comprise, n'agit pas de façon égale et pareille sur toutes les sensibihtés et sur tous les esprits.
Il est pour les uns dans la majesté et la continuité de son Histoire, dans ce double rêve — également magnifique et également avorté — de la domination universelle, par l'autorité des armes d'abord, et plus tard par l'autorité du dogme.
Pour d'autres, le charme de Rome est dans les
Ruines, dans l'amas énorme, tel qu'aucune autre ville au monde n'en peut montrer un pareil, des vestiges gigantesques de l'Antiquité disparue : forums, temples, théâtres, cirques, arcs de triomphe, aqueducs, mausolées, thermes, portiques et palais. Quelques-uns sont frappés surtout de la grandeur de ces ruines glorieuses, d'autres sont touchés de leur beauté, et d'autres enfin, depuis Chateaubriand surtout, sentent l'intense mélancolie et la poésie désolée que dégagent ces débris encore si grands d'un rêve prodigieux qui s'est écroulé.
Pour beaucoup de voyageurs, — on pourrait dire de pèlerins, car Rome est demeurée le grand pèlerinage du monde, — le charme de Rome réside surtout dans l'harmonieuse beauté, et dans la noblesse indicible, faite de grâce et de grandeur, du Paysage romain. Les jardins, les villas de Rome, les monts Albains et les monts de Sabine, les Caste llï romani et l'antique Vicus, sont ce qui touche le plus les amoureux de cette nature qu'on dirait stylisée par un divin artiste.
Pour d'autres, le grand attrait de Rome est dans les trésors d'art, — architecture, peinture et sculpture, — que les siècles ont accumulés sur le sol, dans les collections et dans les palais de la Ville éternelle. Chose extraordinaire ou plutôt phénomène curieux : aucune ville peut-être n'a été moins créatrice d'art, aucune ville n'a été plus radicalement stérile en artistes que Rome elle-même. Rome n'a pas produit un seul grand artiste, un seul créateur d'art novateur et génial, car personne, certes, n'accordera ce titre au consciencieux Jules Romain, ce lourd famuhis de Raphaël.
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Et, du même coup, Rome est la ville du monde qui a le plus collectionné d'œuvres d'art, qui en a le plus fait surgir sur son sol, en y attirant les artistes de r Italie et du monde entier, en les y faisant travailler. Les neuf obélisques — qui se dressent sur les grandes places de la ville, devant Saint-Pierre, Saint-Jean-de-Latran et Sainte-Marie-Majeure — donnent, dès le premier contact, cette impression de la mainmise de Rome sur la production artistique du monde entier. Sans parler des trésors arrachés aux vaincus d'Egypte, de Grèce, d'Asie et d'Afrique par les légionnaires victorieux, les Romains de l'Empire, empereurs et particuliers, furent de prodigieux, d'insatiables collectionneurs. Leur zèle ne se bornait pas à acquérir les plus beaux produits des sculpteurs contemporains de la Grèce ; ils demandaient aux meilleurs praticiens de leur temps des copies tantôt médiocres, tantôt presque parfaites, des chefs-d'œuvre les plus avérés du grand âge classique de la Grèce ; et ces répliques font la gloire des musées du Vatican, de Latran et du Capitôle. Bien plus, ils arrivèrent au goût et à l'intelligence de l'art archaïque grec, de ces sculpteurs attiques du début du cinquième siècle — qui sont à Phidias ou à Praxitèle ce que les grands peintres préraphaélites sont à Michel-Ange ou à Raphaël lui-même. Ces œuvres primitives, retrouvées de nos jours, notamment dans le lit du Tibre, sont le plus bel ornement de l'admirable musée national romain que le gouvernement italien a restauré, aux Thermes de Dioclétien, dans le cloître des Chartreux construit par Michel- Ange.
La série des grands papes de la Renaissance, de
Nicolas V à Sixte-Quint, appelèrent et retinrent des artistes d'Italie, architectes, sculpteurs et peintres, qui tous ont laissé une trace plus ou moins marquée de leur passage. Aussi bien, à eux seuls, l'œuvre artistique d'un Michel-Ange et celui d'un Raphaël suffiraient à faire de Rome le plus riche et le plus admirable musée du monde, quand même ne seraient pas venus s'y ajouter par surcroît les chefsd'œuvre sans prix des maîtres étrangers : Durer, Velasquez, Rubens, van Dyck, Ribeira, Nicolas Poussin, Claude Lorrain!
Pour d'autres enfin, pour les catholiques fervents, Rome est restée la Ville Sainte dont le parfum pénètre, exalte et ravit d'extase l'âme du croyant qui le respire. Ceux-là viennent contempler et admirer dans Rome le berceau de leur foi, et ils parcourent les catacombes et les antiques basiliques. Ils viennent se prosterner devant le chef de leur Eglise, le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre, et ils reçoivent, agenouillés au Vatican, la bénédiction du Saint- Père. Et de ce pouvoir universel qu'ils réclament et attendent pour l'Eglise, ils trouvent ici le symbole glorieux et splendide dans ces deux mondes qui s'appellent Saint-Jean-de-Latran, tête et mère de toutes les églises de la ville et du inonde^ et Saint- Pierre-de- Rome, cette chapelle du pape qui est devenue le plus formidable des temples que le monde ait connus.
Une telle impression de puissance organisée, — que ne méconnaîtront ni les hérétiques, ni les libres penseurs de bonne foi, — c'est encore à Rome la masse des édifices religieux qui la donne : les huit basiliques, les trois cent cinquante églises et les
églises de toutes les nations qui sont venues se ranger sous l'aile de Saint-Pierre, Saint-Louis des Français, Santa Maria dell'Anima des Allemands, Sant'Antonio des Portugais, Saint-Jean des Florentins, San Carlo des Lombards, Saint-Thomas des Anglais, San Giacomo des Espagnols, Santa Maria in Cosmodin des Grecs, et toutes les autres.
Les immenses couvents des grands ordres religieux; les églises opulentes, théâtrales et somptueuses où se marque, avec le goût jésuite, la puissance soigneusement dissimulée, mais toujours agissante et maîtresse, de la Société (églises du Gésù et de Saint-Ignace); la foule des rites divers (grec, arménien, rutène)qui subsistent sous l'unité formelle de l'Église et forment ici leurs prêtres; le défilé des centaines de jeunes séminaristes qui animent les rues des couleurs éclatantes, variées selon les nations, de leurs ceintures ou de leurs soutanes; toute cette armée de jeunes prêtres, instruits, disciplinés, dressés, en toutes les langues, par la Congrégation de la Propagande et qui s'en vont, année après année, porter aux quatre coins du monde le dognle de la tradition catholique et la discipline de l'autorité papale ; l'incomparable éclat et la mise en scène impeccable des grandes cérémonies ecclésiastiques; tout cela atteste encore, même dans la Rome italienne et capitale d'un royaume laïque, la formidable puissance universelle qu'est demeurée, malgré tous les échecs et tous les orages, l'Église catholique romaine.
Aux mille curiosités d'ordre intellectuel, — si diverses et si vives, — que Rome éveille et qu'elle satisfait, vient s'ajouter le charme du pittoresque de
la ville, bien diminué aujourd'hui, mais qui est encore très sensible. C'est, entre le Corso et le Tibre, le fouillis des vieilles rues, étroites et noires, étranges, enchevêtrées les unes dans les autres, bordées de palais sombres aux allures mystérieuses, où brille encore parfois, dans l'ombre d'une niche, la petite lampe allumée sous quelque image de la Madone.
C'est le pittoresque, presque entièrement disparu, hélas! des rives du Tibre, vers qui se serraient d'invraisemblables bicoques aguichant leurs formes sordides, bizarres et chancelantes, imprévues et fantastiques, tandis que des berges fleuries et des jardins négligés s'inclinaient en pente douce vers le fleuve sinueux et blond. Quelques vestiges seulement demeurent de ce passé, écrasé aujourd'hui, par les soins éclairés d'un ingénieur suisse, sous la masse correcte d'énormes quais de maçonnerie tout neufs, géométriques et banaux.
Quelques débris subsistent encore du pittoresque si vanté jadis de la rue romaine et de la vie populaire et grouillante de certains rio:^t. La couleur locale du Trastevère, éventré et amoindri, n'est presque plus qu'un souvenir. Le fameux Ghetto a disparu en 1887, ''^^é et brûlé par les soins de l'autorité. Les quelques notes de couleur vive qui égayent encore les rues de Rome sont les rubans et les corsages de belles nourrices; les bariolages du char dessiné par Michel-Ange pour le Carretiere di vinOj roi de la rue trônant sous son dais triomphal ; les robes multicolores des moines et les ceintures éclatantes des séminaristes; enfin, les formes archaïques et les couleurs voyantes du costume des
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Ciocciare, ces petites paysannes venues de la campagne ou descendues des monts Sabins pour servir de modèles aux peintres de Rome, ou pour fleurir d'un bouquet de violettes la boutonnière du passant. Majesté des ruines antiques, harmonie grave du paysage romain, trésors d'art accumulés sur le sol ou dans les musées, afflux des souvenirs historiques, pittoresque des rues épargnées, témoignage imposant des églises, beauté persistante de la race, sourire même des Ciocciare, tout cela qui fait de Rome, à la fois le tombeau de la Rome antique, le musée du monde de tous les temps, et la citadelle d'une force sociale la plus fortement organisée et la plus intacte peut-être qui survive dans notre société en voie de décomposition, — voilà, sommairement indiqués, quelques-uns des éléments qui, réunis, mélangés et souvent confondus les uns dans les autres, font le charme étrange et puissant, à la fois souriant et mélancolique, de Rome.
Ce charme de Rome n'est pas immédiat et subit. Il n'agit pas instantanément; il ne frappe pas comme un coup de foudre. Il s'insinue lentement, progressivement, sûrement dans l'âme; il l'enveloppe peu à peu, il la pénètre toujours davantage, et parfois il la possède tout entière et finit par l'envoûter pour la vie. Aujourd'hui, en effet, comme dans tous les temps, on peut rencontrer à Rome une bonne quantité d'artistes, d'écrivains, de simples dilettantes, qui, venus dans la ville, il y a vingt, trente ou quarante ans, pour y passer quelques
semaines, n'ont pu dès lorS' se détacher d'elle. Le voudraient-ils même aujourd'hui, ils ne le pourraient plus.
Eh bien ! on peut entendre plus d*un de ces fervents amoureux de Rome avouer que si, après quelques jours de séjour, on leur avait donné im bon prétexte pour s'en aller, ils n'auraient pas hésité à partir. Ils ne sont pas rares, parmi les voyageurs sincères et réfléchis, ceux qui confessent que leur première impression de Rome a beaucoup ressemblé à une déception, d'autant plus vive d'ailleurs que l'attente de Rome fut plus impatiente, et que le rêve fut plus beau qu'on avait fait de la ville.
Pour beaucoup, le premier contact de Rome produit un certain malaise intellectuel, assez complexe d'ailleurs, car on se sent à la fois écrasé et déçu.
Ce qui déçoit, à l'arrivée, le voyageur d'aujourd'hui, c'est la correction banale, l'aspect tout moderne de la ville neuve qui enveloppe si bien la ville antique qu'elle la cache entièrement au premier abord. Combien de voyageurs, au moment où leur fiacre découvert quitte la gare des Thermes, si ingénieusement aménagée et si commode, savent apercevoir devant eux les restes formidables des Thermes de Dioclétien, restes énormes d'un monument gigantesque? Pour notre compte, nous confessons ne les avoir pas distingués au premier moment. En quittant l'hôtel, un quart d'heure plus tard, et flânant à pied par les rues, la seule chose un peu typique qui frappa nos regards fut, à la vitrine d'une boutique, un lot de voilettes pour rendre visite au Saint-Père, ainsi que l'indiquait une étiquette imprimée en français.
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Un quart d'heure plus tard, par des mes que la pluie rendait maussades et désertes, et par un tramway électrique aussi banal et commode que peuvent l'être ceux de Paris, de New- York, de Genève ou de Lausanne, nous arrivions sur la place Saint- Pierre. Seigneur! quelle déception! quel effondrement de nos rêves de beauté ! Un ciel de plomb, une pluie suintante, un désert immense et pavé que bornaient très loin d'énormes colonnades, une énorme façade de temple, régulière et massive, cachant le dôme fantastique entrevu du wagon comme dans un rêve !
Dans ce désert, la roideur d'un immense obélisque, flanqué de deux fontaines, qui paraissent maigres, perdues qu'elles sont au milieu de ce prodigieux amas de pierre de taille.
Et plus nous avancions sur l'immense place, plus cette sensation de l'énorme nous pesait et nous étreignait. L'église nous écrasait de son poids et nous étouffait de sa masse.
Arrivé dans Saint-Pierre, notre stupeur redoubla et presque notre colère. L'impression de l'immense nous accablait, sans nous donner la sensation de la grandeur, encore moins de la beauté. On comprenait bien que c'était grand, à force de marcher, mais, ne pouvant voir le détail dans la fièvre où nous étions de mesurer l'énorme édifice, tout nous paraissait déplaisant, bizarre, tourmenté, d'un luxe clinquant et fou de parvenu. Nous fîmes le tour du monstre aussi vite que possible, oppressé par cet amas de marbre, et, revenu sur la place, écrasé et dégoûté de ce prodigieux déploiement de l'artificiel, nous ne respirâmes qu'en apercevant, entre deux colonnes,
un petit bout de vigne où fleurissait un pêcher rose dans les jardins du Vatican.
La grâce délicate et forte de Florence, tant de fois admirée, venait d'elle-même s'imposer à notre souvenir. Et nous évoquions en esprit la pure, la radieuse, la divine beauté de l'Acropole dont le premier sourire réjouit l'œil à jamais et ensoleille l'âme pour la vie. Alors, devant les bâtisses inégales de ce Vatican, mal étagées les unes derrière les autres, amas d'édifices sans ligne, sans caractère, sans grandeur, nous éprouvâmes la plus amère déception de notre carrière de promeneur. « Si c'est là, pensais-je, la beauté de Rome, je puis repartir ce soir! »
Nous ne partîmes pourtant ni le soir, ni le lendemain, et restâmes plus de trois mois à Rome, conquis d'emblée par l'attrait indicible du paysage romain, retenu par les mille curiosités qu'éveillent dans l'esprit trente siècles d'histoire, séduit enfin, lentement pénétré et conquis peu à peu par ce charme de la ville auquel nul artiste, nul poète, nul simple promeneur n'a pu résister à la longue !
Le prestige d'une ville ne tient pas seulement à son histoire, à ses monuments, à ses institutions, à ses habitants, à la beauté de la nature qui l'entoure; il dépend aussi en grande partie de ceux qu'elle a su attirer à elle, retenir chez elle et renvoyer dans leur pays natal passionnés d'elle et pénétrés de son regret. La grandeur idéale d'une cité est en première ligne attestée par la quantité et la qualité des
idées, des émotions, des sentiments ou des sensations qu'elle a su développer, susciter ou vivifier chez ceux qui sont l'élite intellectuelle de l'humanité, artistes, penseurs et écrivains.
C'est en effet dans la mesure où elle a été pour cette élite un centre de chaleur et de lumière, qu'une ville rayonne sur le monde et qu'elle éveille, dans les esprits et dans les âmes les plus simples, l'enthousiasme et le désir d'elle.
A cet égard, comme centre cosmopolite des artistes et des écrivains du monde entier, nous ne pensons pas qu'aucune autre ville, — non, pas même Paris, — puisse être seulement comparée à Rome. Pour la force d'attraction et pour la force d'action, Rome reste la ville unique.
Chaque quartier, chaque rue, on oserait presque dire chaque maison de Rome évoque le souvenir et la physionomie de quelque artiste, de quelque penseur ou de quelque écrivain, qui a vécu là, et qui a trouvé dans la Ville étemelle la révélation, la certitude, ou le couronnement de sa pensée ou de son art. Et c'est ainsi qu'à tous les mondes visibles et tangibles que Rome met sous nos yeux, vient s'ajouter encore le monde invisible et glorieux des pensées, des émotions, des conquêtes d'intelligence ou des créations d'art qu'elle a suscitées parmi les représentants de l'élite humaine. De toutes les grandeurs de Rome, aucune n'apparaît plus grande, et de toutes ses gloires, celle-là, peut-être, est la plus glorieuse.
Rien ne serait plus captivant, plus passionnant même, que de chercher à découvrir, dans l'œuvre des grands artistes et des grands écrivains du monde entier, l'empreinte qu'y a pu laisser Rome,
et la façon dont le spectacle de la Ville a pu agir sur leur vision, leur imagination, leur sensibilité ou leur pensée. Mais c'est là une entreprise surhumaine, car la trace et la marque de Rome se retrouvent chez des centaines et des milliers d'artistes, qui sont venus lui demander les lois de leur art, le noble exemple de sa nature, la grandeur de sa beauté ou le calme de son silence.
Pour les écrivains seuls, la tâche serait moins écrasante.
Ils sont infiniment moins nombreux, bien qu'un savant italien, M. le professeur d'Ancona, ait dressé la liste de plus de deux cents grands écrivains étrangers qui ont écrit sur l'Italie avant 181 5, et que ce chiffre ait certainement plus que doublé depuis que les moyens de communication ont fait du voyage à Rome une simple promenade. Nous limiterons et rendrons par cela même notre tâche plus facile, en ne nous attachant qu'aux écrivains modernes, et dans les modernes aux seuls écrivains de langue française, auxquels nous joindrons cependant Gœthe, dont il est impossible de se taire quand on parle de Rome.
Voici donc quel sera le plan très simple de ces études :
Nous rechercherons, dans l'œuvre et la correspondance des écrivains français, — depuis Montaigne jusqu'à Zola et à quelques auteurs encore vivants, — comment et pourquoi ils ont vu Rome, ce qu'ils en ont vu, ce qu'ils en pouvaient voir; ce qu'ils n'en ont pas vu, ou pas voulu voir; ce qui les a chacun particulièrement frappé, ému ou intéressé, et enfin quelle fut l'influence de Rome sur leur esprit ou sur leur œuvre. Nous comparerons à
chaque occasion les impressions de tel ou tel de ces écrivains sur Rome en général, ou sur tel spectacle de Rome en particulier, avec l'impression personnelle que nous en avons pu éprouver nousmême dans ce trop court séjour de trois mois. Et nous espérons arriver de la sorte à présenter au lecteur un tableau pittoresque de Rome à travers ces quatre siècles, en prenant pour cicérones les meilleurs écrivains de notre langue, mais en contrôlant toujours leur jugement et leur émotion par l'impression que Rome nous fait à nous-même, à ce début du vingtième siècle.
Il nous arrivera ensuite de constater ainsi, sans peine et sans effort, quelles furent les variations du goût d'un siècle à l'autre, et comment ces variations, qui seront presque nulles pour l'architecture, beaucoup plus sensibles pour la sculpture, furent considérables pour la peinture et radicalement diverses pour le sentiment même de la nature romaine.
Enfin, en exposant et en discutant les impressions individuelles de chaque écrivain, l'occasion sera bonne d'indiquer, sous cet angle spécial, quelles furent la nature de sa sensibilité, les qualités et les limites de son esprit, les beautés ou les défaillances de son art littéraire. La comparaison entre les écrivains ressortira d'autant plus aisée et plus claire, que l'objet de leurs impressions reste constant et que Rome est un sujet qui se prête moins qu'aucun autre aux tentations du paradoxe et aux variations brillantes de la fantaisie. C'est donc à une rapide promenade artistique et littéraire dans Rome que nous convions le lecteur, et non à une savante étude historique, archéologique ou philosophique qui épuise-
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fait, renouvellerait ou creuserait bien profond un si vaste sujet. Rome a été de tout temps pour les historiens, les philosophes, les archéologues et les économistes un champ de recherches et de découvertes inépuisable et infini. Elle reste pour tous ces savants une mine qu'ils ne cessent d'exploiter au grand profit et au grand honneur de leur science. Nous nous contenterons de cueillir, le long de la route, quelques impressions d'écrivains ou d'artistes.
Nous ne sommes pas le premier à nous engager dans cette voie. Dans son livre intitulé la Grèce, Rome et Dante, J.-J. Ampère a tracé, en des pages exquises, les Portraits de Rome à différents âges, tels qu'il les a cherchés et trouvés dans les écrivains du moyen âge, depuis Rutilius Numatianus, Gaulois du cinquième siècle, jusqu'à Dante, poète florentin, et dans les écrivains de l'âge moderne, depuis Luther jusqu'à lady Morgan et Auguste Barbier. Les deux études de J.-J. Ampère, qui furent publiées d'abord dans la Revue des Deux Mondes de 1835, effleurent, dans un mince espace, les écrivains de tous pays et de quatorze siècles divers. Elles sont forcément très brèves, très rapides, un peu superficielles. Elles s'arrêtent au seuil de l'époque moderne et ne mentionnent qu'en deux lignes les Promenades dans Rome de Stendhal, livre alors récent et qui reste à nos yeux le plus riche d'idées, de sensations et de suggestions qu'on ait écrit en français sur Rome. En bornant notre ambition aux écrivains de l'ère moderne, aux seuls Français et à Goethe, nous pourrons leur consacrer à chacun plus de temps et plus d'attention que ne l'a pu faire l'auteur des Portraits de Rome. Et nous compléterons sa galerie par toute
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chaque occasion les impressions de tel ou tel de ces écrivains sur Rome en général, ou sur tel spectacle de Rome en particulier, avec l'impression personnelle que nous en avons pu éprouver nousmême dans ce trop court séjour de trois mois. Et nous espérons arriver de la sorte à présenter au lecteur un tableau pittoresque de Rome à travers ces quatre siècles, en prenant pour cicérones les meilleurs écrivains de notre langue, mais en contrôlant toujours leur jugement et leur émotion par l'impression que Rome nous fait à nous-même, à ce début du vingtième siècle.
Il nous arrivera ensuite de constater ainsi, sans peine et sans effort, quelles furent les variations du goût d'un siècle à l'autre, et comment ces variations, qui seront presque nulles pour l'architecture, beaucoup plus sensibles pour la sculpture, furent considérables pour la peinture et radicalement diverses pour le sentiment même de la nature romaine.
Enfin, en exposant et en discutant les impressions individuelles de chaque écrivain, l'occasion sera bonne d'indiquer, sous cet angle spécial, quelles furent la nature de sa sensibilité, les qualités et les limites de son esprit, les beautés ou les défaillances de son art littéraire. La comparaison entre les écrivains ressortira d'autant plus aisée et plus claire, que l'objet de leurs impressions reste constant et que Rome est un sujet qui se prête moins qu'aucun autre aux tentations du paradoxe et aux variations brillantes de la fantaisie. C'est donc à une rapide promenade artistique et littéraire dans Rome que nous convions le lecteur, et non à une savante étude historique, archéologique ou philosophique qui épuise-
rait, renouvellerait ou creuserait bien profond un si vaste sujet. Rome a été de tout temps pour les historiens, les philosophes, les archéologues et les économistes un champ de recherches et de découvertes inépuisable et infini. Elle reste pour tous ces savants une mine qu'ils ne cessent d'exploiter au grand profit et au grand honneur de leur science. Nous nous contenterons de cueillir, le long de la route, quelques impressions d'écrivains ou d'artistes.
Nous ne sommes pas le premier à nous engager dans cette voie. Dans son livre intitulé la Grèce, Rome et Dante, J.-J. Ampère a tracé, en des pages exquises, les Portraits de Rome à différents âges, tels qu'il les a cherchés et trouvés dans les écrivains du moyen âge, depuis Rutilius Numatianus, Gaulois du cmquième siècle, jusqu'à Dante, poète florentin, et dans les écrivains de l'âge moderne, depuis Luther jusqu'à lady Morgan et Auguste Barbier. Les deux études de J.-J. Ampère, qui furent publiées d'abord dans la Revue des Deux Mondes de 1835, effleurent, dans un mince espace, les écrivains de tous pays et de quatorze siècles divers. Elles sont forcément très brèves, très rapides, un peu superficielles. Elles s'arrêtent au seuil de l'époque moderne et ne mentionnent qu'en deux lignes les Promenades dans Rome de Stendhal, livre alors récent et qui reste à nos yeux le plus riche d'idées, de sensations et de suggestions qu'on ait écrit en français sur Rome Ln bornant notre ambition aux écrivains de l'ère moderne, aux seuls Français et à Gœthe, nous pourrons leur consacrer à chacun plus de temps et plus d attention que ne l'a pu faire l'auteur des Portraits de Rome. Et nous compléterons sa galerie par toute
la belle série des écrivains modernes qui, de Stendhal à Zola et à M. Anatole France, ont jugé, senti, aimé Rome, non certes mieux que leurs précurseurs, mais sous un angle moins étroit, avec un esprit plus voisin du nôtre.
Rendons justice, sans les copier ni les imiter, à ces charmantes études de J.-J. Ampère sur Rome vue par les grands écrivains. Elles sont pénétrées de l'érudition la plus discrète, épurées par la critique la plus ingénieuse, animées parle sentiment poétique le plus juste et le plus ému de la beauté de Rome. Plaçons donc ces rapides études sous l'égide de ce libre promeneur, de ce délicieux causeur qui fut aussi l'amoureux délicat, le fervent passionné de Rome, et qui écrivait un jour :
Rome n*est pas une ville comme les autres villes : Rome a un charme malaisé à définir et qui n'appartient qu'à elle. Ceux qui éprouvent ce charme s'entendent à demi-mot; pour les autres, c'est une énigme. Quelques-uns avouent naïvement ne pas comprendre l'attrait mystérieux qui attache à une ville comme à une personne; un plus grand nombre affichent la prétention de sentir cet attrait; mais les véritables fidèles reconnaissent bien vite ces faux dévots, et sourient en les écoutant, — comme les personnes qui aiment véritablement la peinture ou la musique sourient quand certains connaisseurs se placent à contre-jour devant le tableau quHls admirent, ou battent à faux la mesure de l'air qui les transporte.
ces études, c'est que nous ne soyons pas, à la fin de ce volume, de ceux qui placent le tableau à contrejour et qui battent à faux la mesure, - mais au contraire de ceux qui éprouvent et se communiquent à demi-mot le bienfait de ce charme, si malaiséTd^fi: nir encore que si facile à éprouver. Puissions-nous a parcourir ensemble les impressions de nos grands
sincérité, 1 attrait mystérieux qui attache à la Ville» Et puissions-nous entendre la saine leçon de calme" Ror//''^^^ '' ^^ --- Lmilité qu^
ler sa voix forte, lointaine et grave !
Ainsi parle Ampère, et notre souhait, au seuil de